Sep
17

FILMS AMÉRICAINS

KEEP ON KEEPIN’ ON
keeponCet émouvant documentaire qui nous parle de transmission, d’éducation, d’amour pourrait se définir comme l’anti WHIPLASH. C’est aussi un acte de gratitude de la part de Quincy Jones, producteur du film, envers Clark Terry qui fut son premier professeur, le premier à croire en son talent et qui rejoignit son orchestre après avoir quitté Ellington. KEEP ON KEEPIN’ ON entrecroise trois motifs : une évocation de la carrière de Clark Terry, trompettiste virtuose et chaleureux, à la sonorité si reconnaissable (on l’entend littéralement rire dans Such Sweet Thunder), la description de l’amitié qui le lie à Justin Kauflin, un jeune musicien aveugle de 23 ans qu’il soutient depuis des années, le forçant à s’exprimer dans un style plus personnel, à oublier ses influences, ce qu’il a appris et qui parfois le paralyse. Les scènes entre les deux hommes sont souvent extrêmement émouvantes au point de paraître presque scénarisées. Mais l’émotion est là, si forte quand on voit Terry après une opération qui continue à chanter en scat des lignes musicales que Kauflin reproduit au piano, s’arrêtant sur la moindre erreur, la moindre note mal comprise, recommander son protégé à Quincy Jones. C’est Kauflin qui composera les thèmes et la musique du film. Et enfin, le réalisateur Al Hicks insiste sur l’importance de la transmission, du partage chez Terry, sur sa générosité ce qui en fait une personnalité exceptionnelle. Sa ténacité, son courage sont sidérants et le voir continuer à penser musique alors qu’il est sous perfusion est une extraordinaire leçon de vie.

CLASSIQUES
sorcererJe ne serai pas aussi enthousiaste que certains contributeurs sur SORCERER de William Friedkin. Je ne conteste pas l’énergie de la mise en scène, le brio de plusieurs séquences dans la deuxième partie et notamment le franchissement du pont de liane. Mais Friedkin qui, avec une arrogance très déplaisante, critiqua le film de Clouzot à la Cinémathèque et à plusieurs reprises, passe à côté de la dureté existentielle de la première version, qui provient aussi de l’époque du tournage, de ce qu’a dégusté Clouzot. Il y a quelque chose d’organique, de profondément ressenti dans l’âpreté du ton, ce qu’analyse magnifiquement le romancier Dennis Lehane (MYSTIC RIVER). Friedkin  procède un peu comme ces cinéastes qui voulant rendre cinématographique une pièce de théâtre, ajoutaient des extérieurs, ce que raillait Guitry. Certes, il le fait brillamment, respecte les identités linguistiques et utilise fort bien les extérieurs. Mais il dilue le propos et rien de ce qu’on a vu – attentats, luttes raciales, escroqueries, ne pèsera par la suite sur le destin des personnages. De plus en rajoutant une révolution, il fait passer au second plan les responsabilités de la compagnie pétrolière américaine. Lehane raconte que Times et Newsweek dénoncèrent le Clouzot comme l’œuvre la plus violemment anti-américaine qui soit et le film dut attendre plus d’un avant de sortir amputé de 35 minutes. Cremer est excellent mais Roy Scheider passe à coté du personnage.

QUELQUES FILMS NOIRS
appointmentwithdangerOn peut porter au crédit d’APPOINTMENT WITH DANGER (Blu-ray zone 1) une belle photographie de John Seitz, surtout dans certaines séquences nocturnes (une gare, une ruelle dans la nuit), un nombre assez important d’extérieurs, ce qui pimente un peu la mise en scène routinière, anonyme de Lewis Allen (les premiers plans par exemple semblent être dus au chef opérateur et non au réalisateur). De même le dialogue parfois vif et rapide de Richard Breen –  qui deviendra le collaborateur principal de Jack Webb dans DRAGNET et PETE KELLY’S BLUES (LA PEAU D’UN AUTRE), en rajoutant un L à son nom – donne du nerf à un scenario ultra classique et parfois improbable (le personnage de la nonne jouée par Phyllis Calvert) : il donne un coté plus sombre au policier postal que joue Ladd qui définit une histoire d’amour comme « ce qui se passe entre un homme et un 45 qui ne s’enraye pas ». Il y a plusieurs échanges percutants (« tôt ou tard un coq a envie de pondre un œuf »), une peinture assez incisive du tueur psychopathe que joue fort bien Jack Webb. Encore plus original est la maîtresse du chef de gang. Jan Sterling, très sexy, se régale avec ce personnage de fausse vamp qui se définit simplement comme une fille paresseuse lors d’un moment assez inhabituel : « Vous pouvez enchainer une fille bien ou une garce. Mais vous pouvez rien faire avec des paresseuses. » – « Vous pouvez les battre. » – «  Cela ne changera rien. Vous ne pourrez pas les forcer à faire un truc bien ou moche. Elles sont paresseuses. Elles iront au plus facile. »

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DARK CITY, premier grand rôle de Charlton Heston, est beaucoup mieux mis en scène par William Dieterle qui, avec la complicité de l’opérateur Victor Milner, réussit quelques séquences dignes de figurer dans une anthologie du genre : parties de poker  truquées, descentes de police, interrogatoires. Il y a un formidable début de castagne dans une chambre de motel entre (encore) Jack Webb et Heston. Dieterle joue habilement avec les sources de lumière, lampes, fenêtres avec stores,  enseignes lumineuses. Puis comme dans beaucoup de productions Hal Wallis, le film bifurque vers l’intrigue sentimentale que les scénaristes parviennent à raccrocher au sujet principal au prix de quelques contorsions. Ce que l’on perd en climat, en atmosphère, on le gagne en compassion. Les femmes sont montrées avec bienveillance même Lisbeth Scott dont le rôle se réduit pendant une partie du film à se faire traiter méchamment par Heston et à chanter quelques chansons (« pas de voix, pas de public, l’histoire de ma vie »).

lemedaillonJ’ai revu  LE MÉDAILLON (THE LOCKET) aux Éditions Montparnasse. Notre notule dans 50 Ans de Cinéma Américain est assez juste. Si on devait apporter quelques corrections, ce serait moins pour souligner l’arbitraire absurde du dénouement avec quelques phrases sentencieuses et idiotes du psychanalyste (il s’en faut de peu pour qu’on ait une fin ouverte assez inquiétante) que celui des scènes  qui le précèdent. Je n’arrive pas à comprendre comment le fait que Brian Aherne retrouve dans une maison en ruines des bijoux clairement identifiables, permette de le faire passer pour fou, même avec tous les mensonges de Nancy. C’est trop vite expédié et guère convaincant malgré des plans très réussis. Parmi les qualités, j’insisterais sur ce moment très fort (et pourtant réaliste) où la maman de Karen humilie, violente Nancy, séquence dure et terrifiante. Ambigüe aussi. Je citerais aussi le suicide de Mitchum, très bien filmé : ce travelling qui passe du bureau dans la salle d’attente au moment où la fenêtre explose et qui recadre le bas de l’avenue (Mitchum est très convaincant même si les peintures qu’on lui attribue – toutes atrocement académiques – le sont beaucoup moins ; certaines sont horribles et totalement datées même pour l’époque du tournage). La reconstitution de Londres pendant le Blitz est brillante, la photo de Nicolas Musuracca magnifique et Brahm utilise brillamment la profondeur de champ, les ombres : le plan où Mitchum voit Nancy sortir de la chambre de Bonner après un coup de feu, l’entraîne dans un coin ce qui permet à Brahm de recadrer la party qui se déroule à l’étage en dessous, est remarquable. Le choix de  Laraine Day est excellent : elle fait tellement normal, tellement innocente qu’elle en devient nettement plus effrayante que si son personnage avait été incarné par une actrice fétiche du film noir. On croit à ses explications.

QUELQUES GORDON DOUGLAS
Nous passions sous silence la plupart des séries B que Douglas dirigea pour Columbia ou RKO. Pourtant, dans un bon nombre d’entre elles, il parvient par l’énergie, la rapidité de sa mise en scène, l’intelligence du découpage à doper, donner de l’intérêt et parfois sauver des sujets routiniers, réussit à transcender une adaptation très banale, pauvrement dialoguée de Robert Louis Stevenson comme THE BLACK ARROW (transformée en une variation sur Robin des Bois) en utilisant avec efficacité  toutes les possibilités du décor : les encoignures, les renfoncements, les escaliers, les sous-bois lui inspirent des cadres inventifs, aigus, jouant sur la profondeur de champ, des mouvements d’appareil qui dynamisent les rapports entre les personnages, les sentiments, l’action.

BlackArrow  thedoolins

On retrouve cette nervosité, ce sens de l’espace (avec plusieurs plans larges très réussis) dans THE DOOLINS OF OKLAHOMA, l’un des quelques films où Randolph Scott joue un personnage historique (dont les actions sont très édulcorées). On croise d’ailleurs beaucoup de hors la loi, les Dalton, Rose of Cimarron, Cattle Annie, toutes deux bien jouées par Louise Albritton et Donna Drake. L’action est menée rondement par Douglas.

SAN QUENTIN nous montre comment des convicts (parmi eux l’inamovible Barton MacLane) vont profiter d’une organisation humanitaire pour s’évader, prenant un moment en otage  un ancien prisonnier réformé, Lawrence Tierney dans un de ses rares rôles sympathiques. Les règlements de compte sont filmés sèchement, nerveusement (l’évasion de MacLane est un exemple d’efficacité narrative et visuelle). On peut découvrir Raymond Burr dans son premier rôle et Marian Carr avant KISS ME DEADLY.

sanquentin  falconinhollywood

THE FALCON IN HOLLYWOOD, peut être le meilleur titre de la série, contient pourtant tous les ingrédients : histoire alambiquée, flics lourdaud et benêts, effets comiques insistants – le producteur qui cite constamment Shakespeare, idée trop soulignée qui nous vaut une bonne répartie de Tom Conway.  Douglas, profitant de ce que l’action se passe dans un studio de cinéma, se sert adroitement des coursives, des plateaux obscurs, bref nous fait faire un tour de la RKO  avec en prime, une fusillade filmée essentiellement en plans larges, parfois en plongée avec un irruption d’un des deux protagonistes en amorce, effet des plus efficaces. Il accélère un dialogue souvent amusant, sait mettre en valeur Jean Brooks qui campe avec intelligence une sorte d’Edith Head, Sheldon Leonard, Konstantin Shayne en metteur en scène germanique et donc tyrannique et obsessionnel. La palme revient à Veda Ann Borg, chauffeuse de taxi qui veut s’incruster dans cette histoire et survient toujours au mauvais moment. Il y a une vraie alchimie entre elle et le suave Tom Conway et on se demande pourquoi on ne les a pas réutilisés.

destinationmurderDESTINATION MURDER, le meilleur Cahn à ce jour de toute cette période, est petit film criminel compact au postulat assez astucieux : un jeune livreur quitte pendant l’entracte de 5 minutes, un cinéma et sa petite amie et, piloté par un  mafieux, va commettre un crime, revenant juste avant le second film (un double programme comprenant CORREGIDOR et FLIGHT LIEUTENANT ; les affiches annoncent aussi ALLEMAGNE ANNÉE ZERO) pour retrouver son alibi.
Le scénario de Don Martin (STRANGER ON HORSEBACK) accumule alors les manipulations, les traîtrises, les retournements, quitte à faire démarrer vers la fin une histoire d’amour assez improbable avec la fille de l’homme assassiné. En dehors  de cette dernière, qui cherche à venger son père en cachette de la police (Joyce Mackenzie, une sorte de clone de Barbara Hale), on a affaire à une galerie de personnages dont l’importance varie du tout au tout au fur et à mesure du récit. Certains, qui faisaient figure sinon de héros, du moins de pivots narratifs, disparaissent abruptement, d’autres comme le truand joué par John Dehner, se font arrêter, ce qui donne une certaine liberté narrative. Dans les rapports troubles qui unissent et opposent Albert Dekker et Hurd Hatfield, la manière dont ce dernier, excellent en gangster cauteleux, suave et menaçant qui déclare « détester les femmes », révèle sa vraie personnalité et voit son rôle grandir, dynamise efficacement la dramaturgie.
De plus, Cahn, qui coproduit le film, utilise intelligemment un budget ultra limité, soigne davantage les plans, les cadres. Il ellipse la plupart des scènes de violence : un meurtre se déroule derrière une porte qu’on ferme,  durant le passage à tabac que Dekker fait subir à Stanley Clemens, devant une femme (Myrna Dell qu’on avait repéré dans NOCTURNE), la caméra va cadrer Hatfield qui déclenche un piano mécanique jouant la sonate au clair de lune. Ce piano  et cette musique ponctueront d’autres moments de violence.
Le décorateur Boris Leven (NEW YORK, NEW YORK), symbolise adroitement un décor avec quelques accessoires comme ce piano et propose des idées amusantes (le très grand appartement de Stanley Clemens). Mais il faut surtout créditer Cahn  de touches assez originales,  déconnectées de l’intrigue : une discussion dans une loge entre diverses filles qui se repoudrent. L’une boit le verre de l’héroïne qui vient d’être apportée par une serveuse black filmée et jouée avec une grâce et une dignité, assez rare pour l’époque, ce qui renvoie aux notations sociales qu’on trouvait dans ses films des années 30.

experimentalcatrazEXPERIMENT ALCATRAZ toujours produit par Cahn avec des décors de Boris Leven est tout aussi réussi, sinon plus, à partir d’un point de départ tiré par les cheveux : une expérience menée sur des détenus d’Alcatraz à qui on a promis la liberté s’ils se soumettent à des radiations atomiques censées guérir les maladies sanguines. Il en résulte un meurtre commis  sous l’influence des produits, ce que ne croit pas le responsable du programme. L’enquête qui suit accumule les coups de théâtre (dont un au moins est totalement surprenant) filmés avec efficacité. Le travail de Cahn dégraissé, net (le film dure 57 minutes), tire le maximum du sujet et des moyens qu’on lui a donné : il joue sur les fenêtres pour agrandir des décors, réels ou non, utilise bien les quelques extérieurs, évite le ridicule dans les scènes médicales, sobres et réduites au minimum et insuffle un  sentiment de paranoïa, de malaise qui anticipe sur des œuvres postérieures. Les acteurs sont nettement moins ridicules qu’on pouvait le craindre et Robert Shayne qui se fait régulièrement passer à tabac (un de ses ennemis lance, réplique mémorable : « je ne peux pas passer ma vie à vous casser la gueule ») dégage une étrange mélancolie.

CINÉMA ANGLAIS
pavillonslointainsPAVILLONS LOINTAINS (chez KOBA) de Peter Duffel est un feuilleton de 300 minutes, tourné avec des moyens considérables par HBO, en partie sur place, qui raconte les amours contrariés entre un officier britannique (Ben Cross fort bon) qui a été élevé comme un Indigène et une princesse Hindoue, Anjuli, jouée, cela allait de soi, par Amy Irving, qui est fort peu crédible. Peter Duffel me dit qu’il s’entendit très mal avec elle et qu’elle était têtue et arrogante. Je dois dire que j’ai pris un véritable plaisir à cet étalage de sentiments romanesques, à ces péripéties haletantes avec de vrais méchants (Rossano Brazzi en incarne un qui est gratiné). Le film est adapté d’un roman épique de M. M. Kaye, considéré comme un chef d’œuvre et inspiré par des éléments autobiographiques du grand-père de la romancière. Il y a une réelle justesse dans certains épisodes qui évoquent des pratiques terribles, le racisme, le sentiment de supériorité qui gangrènent l’armée britannique est copieusement dénoncé. C’est l’arrogance, le refus d’écouter des conseils qui poussera Cavagnari, que joue John Gielguld, à se laisser piéger, provoquant un massacre plutôt bien filmé par Duffel. Omar Sharif est là encore tout à fait acceptable et Christopher Lee plus que convaincant. Dans le premier, tout ce qui concerne l’enfance de ASH a été raccourci et monté de manière tellement elliptique contre l’avis du réalisateur que cela coupe l’émotion. Mais on la récupère assez vite. Pour les amoureux de Kipling, des films de Korda, cette mini-série est indispensable.

CINÉMA QUÉBECOIS
Plusieurs belles découvertes dans la semaine du cinéma québecois : CONTRE TOUTE ESPÉRANCE, deuxième volet de la trilogie – la Foi, l’Espérance et la Charité-, écrit et réalisé par Bernard Emond,  part de ce qui pourrait être un postulat de mélodrame sur fond de mondialisation et le traite avec une rigueur ascétique, un dépouillement qui élimine tout pathos. Interprétation exemplaire de Geneviève Tremblay. Une séquence extrêmement émouvante : ce dernier moment de travail d’un groupe de téléphonistes – des femmes d’un certain âge pour la plupart – qui viennent d’être licenciées, leur patron ayant vendu l’entreprise et empochant des millions de dollars lors de la transaction. Elles abandonnent leur siège, leurs écouteurs, n’osent pas se parler, à peine se regarder, étouffées par l’angoisse, le chagrin, la timidité. Une série de gros plans de visages « ordinaires » nous poigne le cœur.

continental

Tout aussi fort, CONTINENTAL, UN FILM SANS FUSIL, écrit et réalisé par Stéphane Lafleur pourrait paraître plombant si on lit juste le pitch : un homme va s’évanouir dans la nuit en sortant d’un autobus et cet événement va se réverbérer sur le destin de quatre personnes. Mais le ton de l’une des premières séquences, l’incontournable déclaration à la police, nous prend par surprise. Chacune des répliques du policier, embarrassé incapable de trouver les mots qui conviennent, sonne juste sans jamais être attendue. J’aime tout particulièrement le moment où il demande : « si on faisait une échelle de dépression allant de 1, peu déprimé, à 10, comment le noteriez vous ? » – Et la femme, après un long silence, répond timidement : « 2 ».
Pour son premier film, Lafleur entrecroise avec brio des solitudes ordinaires, réussissant  une chronique où le désespoir feutré est sans cesse contrarié par des dérapages cocasses, des rebondissements incongrus, des échanges décalés. Un jeune vendeur de polices d’assurance (dont le premier client meurt immédiatement) ne parvient pas, par timidité, à refuser l’invitation d’un couple qui veut être regardé en train de faire l’amour. Une réceptionniste, qui a connu un amoureux qui était allergique aux cacahuètes, téléphone à son répondeur pour que ces messages trompent sa solitude. Ce qu’elle fait à un bébé est un des moments les plus surprenants du film. Du Tati scandinave, disait un spectateur. Moi j’ai pensé à Stéphane Brizé.

recherchervictorpellerin

Enfin RECHERCHER VICTOR PELLERIN de Sophie Deraspe est un véritable ovni. Ce documentaire sur un peintre qui a disparu après avoir brûlé toutes ses toiles commence comme un reportage classique puis se transforme en une enquête policière où l’on va de surprise en surprise. Notamment lors de la rencontre avec un policier qui est le spécialiste, au Québec, des questions artistiques et qui nous apprend que Pellerin a un mandat d’arrêt pour avoir volé des tableaux dans des institutions montréalaises, tableaux qu’il a remplacés par des faux. Le film devient une réflexion sur la mystification, le vrai et le faux avec au passage quelques aperçus décapants lancés par des artistes, des galeristes célèbres, sur la peinture et ceux qui en vivent. Et des affrontements violents entre les proches de Pellerin où la réalisatrice doit s’insérer. Jusqu’au rebondissement final qui nous entraîne en Colombie. On est saisi par les plans de nature sous la pluie, cette ambiance de guérilla et on se dit que le film nous renvoie avec bonheur aussi bien à Marcel Schwob qu’à Borges.

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Août
16

JULIEN DUVIVIER
paniqueJe tiens PANIQUE pour un chef d’œuvre qui figure avec LA BELLE ÉQUIPE, VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS, LE PAQUEBOT TENACITY, LA FIN DU JOUR dans le Panthéon de Duvivier et du cinéma français. J’oubliais LA TÊTE D’UN HOMME.  Il faut saluer dans PANIQUE la magistrale utilisation du décor, avec un sens de l’espace inouï, une manière de jouer sur les perspectives, les diagonales qui laisse pantois. Le propos est âpre, dur envers une France veule où les honnêtes gens sont prompts au lynchage (il y a un boucher poujadiste de la plus belle eau et une prostituée forcenée). Seuls émergent le policier mais qui semble débordé dans les séquences finales et un  peu le propriétaire du bistrot. Viviane Romance (remarquable) est moins garce que dans LA BELLE ÉQUIPE. Ce qu’elle fait est abject mais elle le fait par amour (pour l’horrible Paul Bernard, le vrai coupable) et on sent affleurer chez elle des doutes, l’ébauche d’un remords. Très belle musique de Jean Wiener avec une chanson de Jacques Ibert qui écrivit une si belle musique pour GOLGOTHA.

LE DIABLE ET LES 10 COMMANDEMENTS est une œuvre finalement sous-estimée. Elle est inégale, le sketch avec Françoise Arnoul (certes qu’on voit nue de dos) et Micheline Presles est sans intérêt, celui avec Aznavour pauvre et le personnage de Michel Simon est terriblement répétitif. Les chutes sont faibles et le commentaire du Diable fort peu efficace. Mais Fernandel en Dieu est impayable (terrible conclusion, bêtasse), l’affrontement Darrieux/Delon royal et Louis de Funès casse la baraque en Suisse braqueur de banque, pendant que Roquevert, moment typique d’Audiard, est un flic qui regrette l’Occupation où on pouvait incarcérer les innocents sans problèmes. Ces trois histoires sont fort bien mises en scène et Duvivier dans la première réussit de jolis plans en prenant comme pivot les cornettes des sœurs.

Quelle meilleure manière de rendre hommage à Philippe de Broca que de revoir LE BOSSU, la meilleure adaptation du roman de Féval, avec des duels très bien réglés par Michel Carliez, Auteuil, Luchini et Vincent Perez éblouissants et de magnifiques dialogues de Jean Cosmos (le scénario est co-écrit avec Jérome Tonnerre et il propose des tas d’idées astucieuses). Marie Gillain est la meilleure Aurore de Nevers et Philippe Sarde a écrit une belle musique dans laquelle il glisse une des chansons du JUGE ET L’ASSASSIN, la Complainte de Bouvier.

lebossu  undelalegion

UN DE LA LÉGION de Christian-Jaque est vraiment visible avec des passages vraiment marrants (Fernandel parlant de l’aérophagie et mangeant un œuf dur pour montrer ce qu’il faut faire). Le Vigan joue sérieusement et sobrement et le ton change brusquement. Vecchiali y voit un chef d’œuvre, un des plus beaux témoignages sur l’armée de métier et l’un des plus grands films de Christian-Jaque, un des seuls avec FANFAN LA TULIPE et LES DISPARUS DE SAINT-AGIL.
Il faut dire que l’œuvre de ce cinéaste contient un nombre impressionnant de ratages, de films désolants et pourtant il a toujours bénéficié d’une cote supérieure à celle de Decoin alors qu’il n’y a pas photo.
Il suffit de voir LA CHARTREUSE DE PARME, adaptation réductrice, vulgaire de Stendhal, qui supprime la bataille de Waterloo. Beaucoup d’acteurs sont mal dirigés et seuls Gérard Philippe et Maria Casarès parviennent à injecter un peu de dignité.

LITVAK
Je crois avoir dit tout le bien qu’on devait penser de CŒUR DE LILAS, film à la fois révolutionnaire et ancré dans une tradition bien française dont il devient un précurseur. On retrouve les mêmes qualités de mise en scène, la même sobriété narrative (la découverte des morts est toujours furtive et les conséquences considérables), la même élégance dans ces longs travellings, ces longs plans que citait Kazan dans ses mémoires. Le film me semble supérieur à LA PATROUILLE DE L’AUBE malgré Jean-Pierre Aumont, dans les scènes de combat, de guerre, de mess.

  mayerling

MAYERLING est tout aussi élégamment filmé. Vecchiali délire sur la scène de l’opéra, ma foi très brillante, mais je me demande si je ne préfère pas le long plan pendant lequel Darrieux, déjà sublime, monte l’escalier menant à l’appartement de Boyer.
En zone 1, chez Kino, on peut trouver THE LONG NIGHT, remake du JOUR SE LÈVE qui vaut mieux que sa réputation. On sent que Litvak et ses scénaristes (proches du PC) se sont posés des questions, ont trouvé des équivalences astucieuses (Fonda est un vétéran déçu de l’issue de la Guerre d’Espagne). Vincent Price n’est pas aussi fort que Jules Berry mais il est plutôt convaincant. Un film à découvrir.

lanuitdesgénéraux

Tout comme LA NUIT DES GÉNÉRAUX, au sujet assez passionnant, peut-être trop riche en péripéties (l’attentat contre Hitler est trop développé et nous éloigne du sujet principal). La deuxième moitié du film est même assez puissante, bien écrite par Kessel (c’est sa troisième ou quatrième collaboration avec Litvak) et une fois qu’on passe la barrière de l’anglais, Peter O’Toole est très terrifiant et Omar Sharif fort bon, de même que Noiret, mais là je ne suis pas objectif.

VERTIGES de Tourjansky a été une découverte. Cette première version de LA PEUR, adaptée par Kessel, ne pâlit pas face au Rosselini qui l’a injustement éclipsée. Gaby Morlay y est magnifique et Charles Vanel, une fois de plus sublime. Les scènes de chantage sont fortes et le travail de Tourjansky révèle une finesse, une acuité surprenante.

lesmauditsJ’ai été très énervé par un paragraphe critique dans DVD CLASSIK sur LES MAUDITS où Clément est incorporé de force dans « la tradition de la qualité française ».  « Par cette appellation, [François Truffaut] distingue un cinéma mis en scène de façon conventionnelle et sans réelle ambition. Un cinéma de studio, piloté par la production et l’écriture scénaristique. » Sans ambition, le cinéma de Clément et notamment LES MAUDITS, film incroyablement audacieux avec un seul personnage auquel on peut se rattacher, évoquant l’après-nazisme au moment où ce sujet est évacué par les Américains, obsédés par l’anticommunisme ? Sans ambitions, LA BATAILLE DU RAIL, MONSIEUR RIPOIS, JEUX INTERDITS ? En studio, ces films auxquels on peut ajouter PLEIN SOLEIL, AU-DELÀ DES GRILLES ? Je pensais que ces guerres de religion avaient cessé mais on trouve toujours des amateurs de vendetta qui s’y livrent sans savoir ce qui l’a déclenchée.

DOCUMENTAIRES
Trois documentaires français tout à fait remarquables : LA COUR DE BABEL, chaleureux, tendre, cocasse. Un hymne à ces enseignants qui parviennent à maintenir des oasis de vie, de liberté, de tolérance. L’humour, la bienveillance dont témoigne Julie Bertuccelli nous réconforte et nous rend meilleur.

courdebabel  chevres

LES CHÈVRES DE MA MÈRE vous accroche, vous prend le cœur tout autant que BOVINE. Cette dernière année que vit la mère de la réalisatrice qui est devenue éleveuse de chèvres en 68, est riche en péripéties, en moments drolatiques ou poignants. J’ai trouvé terrible la scène ou elle fait sa récapitulation de carrière et découvre la scandaleuse modicité de sa retraite. Quand elle murmure : « ça pour 39 ans de travail », on est pris à la gorge. J’espère que messieurs Le Foll, Macron et consorts sans oublier l’ineffable Moscovici, le ravi de la crèche qui donne des leçons depuis qu’il est à Bruxelles sur ce qu’il a raté à Paris, iront voir ce film et découvrir une réalité autre que celle des sondages et statistiques.

OF MEN AND WAR de Laurent Bécue-Renard est très impressionnant. Les témoignages qu’il fait affleurer (aucun voyeurisme, aucune extorsion), vous secouent. On vit avec ces soldats, on est au milieu d’eux, on est pris à la gorge. A l’origine, deux articles comme l’écrit L’Express :  « L’un du Herald Tribune sur l’onde de choc provoquée par le retour dans sa famille d’un soldat américain blessé sur le front irakien, l’autre du Monde sur une mère qui s’était rendue à Bagdad pour dire à son militaire de fils de ne rien faire qu’il pourrait un jour regretter. « Son geste m’avait bluffé et j’ai eu envie d’aller la rencontrer. » Cette femme lui ouvre alors un nombre infini de portes et lui permet de faire connaissance avec d’autres soldats et leurs familles, des thérapeutes, des associations… « Je tirais les fils comme un journaliste, mais dans un but cinématographique. »
Et son sujet prend forme dès son premier voyage, grâce à sa rencontre avec un thérapeute qui travailla avec les vétérans du Vietnam et désirait voir construire un centre pour aider les soldats ayant combattu en Irak ou en Afghanistan. Après trois ans de lutte, le Pathway Home ouvre et Laurent Bécue-Renard s’y installe . »
La patience, la justesse du regard : comme on est loin de ces reportages qui cherchent la petite phrase, l’effet dramatique. Ces trois films me paraissaient plus originaux, plus forts que le Wenders sur le grand photographe Salgado qui a eu le César.

ofmenandwar  lastdaysinvietnam

THE LAST DAYS IN VIETNAM de Rory Kennedy reconstitue de manière très émouvante, avec des documents incroyables (ces bateaux surchargés de réfugiés), des plans d’archive très émouvants (ces soldats sud-vietnamiens qui se déshabillent, ce vélo qu’on veut charger sur un bateau), les semaines précédant l’évacuation de Saigon par les américains en avril 75. Cette chronique retrace ce qui s’est passé après les accords de Paris, véritable marché de dupe, les Nord-vietnamiens étant visiblement résolus à s’emparer du Sud. Le film laisse entendre qu’ils vont déclencher leur attaque en profitant de la démission de Nixon dont la détermination leur faisait peur. Ce serait un des effets pervers du Watergate. Gerald Ford, malgré tous ses efforts, n’est pas à la hauteur et de plus le Congrès va bloquer toutes ses initiatives, les envois de troupes comme les demandes financières pour faciliter l’évacuation. Le film fait à travers toute une série de témoignages de soldats qui étaient en première ligne (garde de l’ambassade, officier chargé des contacts avec les Sud-vietnamiens) un terrible constat d’échec. Toutes ces années de guerre, ces incroyables dépenses militaires, tout ce sang versé pour aboutir à cette débâcle. Cette évocation fait apparaître plusieurs personnages de militaires américains et vietnamiens incroyablement touchants. Du côté américain, l’ambassadeur Martin interdit toute évacuation. Coincé dans un optimisme, un refus de voir la réalité, il bloque pendant des semaines toutes les décisions si bien qu’à la fin, il sera contraint d’adopter la pire des solutions. Certains militaires vont néanmoins enfreindre les ordres et vont évacuer des Vietnamiens vers les Philippines au risque de perdre leur poste (l’un d’eux est immédiatement renvoyé). On assiste ainsi à une série de petites actions  généreuses, de petits gestes compassionnels qui vont sauver de nombreuses vies. Les différents témoins, américains et vietnamiens, racontent ces petits actes de décence ordinaire,  simplement, sans forfanterie, sans se hausser du col. Ce qui augmente l’émotion malgré une musique trop présente.

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Juil
01

LECTURES
Tout d’abord quelques livres à dévorer d’urgence : DANS LA TÊTE DE VLADIMIR POUTINE de Michel Eltchaninoff, brillant, incisif, décapant, formidablement documenté. Lisez déjà ces lignes : «  C’est presque passé inaperçu. Janvier 2014, en Russie, les hauts fonctionnaires, les gouverneurs des régions, les cadres du parti Russie unie reçoivent un singulier cadeau de Nouvel An de la part de l’administration présidentielle : des ouvrages de philosophie ! Des œuvres de penseurs russes du XIXe et du XXe siècle. »

poutine  audry

Enfin un livre sur Jacqueline Audry de Brigitte Rollet : JACQUELINE AUDRY LA FEMME À LA CAMÉRA.

A découvrir cette vision si juste de la guerre de Sécession, écrite par le grand géographe anarchiste, pratiquement à chaud Elisée Reclus :  HISTOIRE DE LA GUERRE DE SÉCESSION AUX ÉTATS-UNIS.

secession

Dans ma collection d’Actes Sud nous avons publié deux nouveaux Burnett, MI AMIGO et SAINT JOHNSON sur OK Corral. Vient de ressortir, un beau roman noir, DARK HAZARD.

burnett1  darkhazard burnett2

COMME UNE IMAGE de Tiffany Tavernier relate ses impressions d’enfant sur mes tournages.

commeuneimage yvesmartin

Et cet ovni difficilement trouvable sans doute de Yves Martin : LE CINÉMA FRANÇAIS – UN JEUNE HOMME AU FIL DES VAGUES (éditions Méréal). Yves Martin est un remarquable poète (LE MARCHEUR, JE FAIS BOUILLIR MON VIN, LE PARTISAN, IL FAUT SAVOIR ME REMETTRE À MA PLACE, LA MORT EST MÉCONNAISSABLE). Il fut avec Bernard Martinand et moi-même, l’un des fondateurs du Nickel Odéon. C’est quelqu’un que j’ai adoré et qui a beaucoup compté dans ma vie.

tourdumondeterresoublieesJe pense que vous allez adorer LE TOUR DU MONDE DES TERRES FRANÇAISES IGNORÉES de Bruno Fuligni. Il ne s’agit pas ici des départements d’outre-mer (DOM), non. Ce serait trop facile, mais de terres oubliées, inhabitées pour la plupart. Hostiles parfois, lorsqu’on se rapproche des régions australes et de l’Antarctique.
Sur l’île de Clipperton, à l’ouest du Mexique, la plage circulaire de sable fin et les quelques cocotiers ne font qu’illusion. Les uniques habitants de l’atoll, au début du XXe siècle, ont pour la plupart succombé au scorbut, puis fini dévorés par les colonies de crabes rouges, maîtres des lieux. Pour d’agréables vacances, on repassera. Ignorée par la France pendant plus de soixante-dix ans entre 1858, date de sa prise de possession, et 1931, Clipperton dispose pourtant aujourd’hui d’un code postal… sans aucune boîte aux lettres ni facteur. Seules de sporadiques expéditions scientifiques, comme celle du commandant Cousteau en 1976, rappellent à qui veut bien l’entendre que l’atoll de 7 km2 appartient toujours à la République.
A l’image de Clipperton et des Kerguelen, ces «confettis d’empire» quadrillent le globe, des Iles des Démons aux Iles Eparses en passant par le Rocher Diamant, au Sud de la Martinique. En tout, ils multiplient par deux la superficie de la métropole, et confèrent à l’Hexagone plus de 11 millions de km2 d’eaux territoriales et de zones économiques exclusives.

La sortie hélas confidentielle de LADYGREY, le beau film d’Alain Choquart (programmez-le, faites-le vivre) me permet d’attirer l’attention sur les si beaux romans de Hubert Mingarelli : LA BEAUTÉ DES LOUTRES, QUATRE SOLDATS, MARCHER SUR LA RIVIÈRE, L’HOMME QUI AVAIT SOIF.

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La nouvelle qui est à l’origine de FREAKS vient de paraître en France, aux éditions du Sonneur. LES ÉPERONS écrit par Todd Robbins, dont un roman fut adapté par Browning, lequel bouleverse la conclusion de la nouvelle, qui se passe en France près de Roubaix.

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AILLEURS
La sortie de TAXI TÉHÉRAN, le dernier film de Jafar Panahi, véritable acte de résistance (le mot prend ici tout son sens) est une bonne occasion de rappeler LE CERCLE, HORS JEU, CECI N’EST PAS UN FILM. Tant qu’il y aura des spectateurs, sa pensée vivra et bravera ses geôliers.

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LA SOURCE THERMALE D’AKITSU de Kijû Yoshida est son seul mélodrame, une sombre et terrible histoire d’amour sur fond de pneumonie, de fin de guerre et de trahisons sentimentales. Le film est ponctué par des retours du héros à la source où il semble chaque fois renaître. Magnifiques couleurs. Sublimes plans de nature et musique assez envahissante.

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CLASSIQUES FRANÇAIS
prendslarouteEt d’abord un vrai regret. Certaines louanges que j’ai ici adressées à des films que j’avais envie de voir resurgir n’ont jamais été commentées. Surtout les anciens films français. Ma défense passionnée de Maurice Tourneur pour des œuvres si fortes comme AU NOM DE LA LOI ou JUSTIN DE MARSEILLE, AVEC LE SOURIRE n’ont semble-t-il pas suscité la moindre réaction. Et je ne parle pas de Jean Boyer. J’en profite pour redire que PRENDS LA ROUTE comme l’écrit Jacques Lourcelles, est la meilleure comédie musicale des années 30 et qu’elle est vraiment novatrice (aucune source théâtrale, décors naturels) et d’une bonne humeur réconfortante. Les chansons de Boyer et van Parys sont toutes épatantes comme dans UN MAUVAIS GARÇON. Idem pour Jacqueline Audry. J’espère pouvoir faire sortir en DVD OLIVIA.
Nouvelle plongée dans l’œuvre de Grémillon avec LE 6 JUIN À L’AUBE dont il écrit aussi la musique, le sublime PATTES BLANCHES qui suscitera enfin quelques commentaires et REMORQUES. Écoutez la musique de Roland Manuel. Je n’oublierai pas DINAH LA METISSE, œuvre mutilée que j’ai chaudement recommandée.

Et moment de bonheur rare en revoyant LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE, film délicat, tendre et sombre, où transparaît le manque d’illusion d’Henri Jeanson mais aussi son amour pour Giraudoux, pour l’art, pour la musique, sa haine des Trissotins (« vous oubliez votre porte-plume » dit quelqu’un qui a aimé le concert à un critique haineux qui venait pour détester, en lui tendant son parapluie). « Méfiez vous de la virtuosité, faites confiance au silence », dit Jouvet à la jeune pianiste. C’est presque un manifeste esthétique qui convient mieux à Decoin dont la mise en scène est fluide, légère. Il ne surligne jamais la dureté du propos, regarde avec amour ses personnages. La manière dont il filme la dernière scène de Renée Devillers, aidé par une si belle musique de Henri Sauguet, est un miracle de légèreté et d’émotion tragique. Et là Jeanson est au sommet de sa forme comme dans UN REVENANT.

ladypanameGaumont vient de sortir en Blu-ray LADY PANAME, le seul film réalisé par Henri Jeanson avec la collaboration technique de Hervé Bromberger. Le scénario, le ton sont amusants, vifs, agréables, décrivant non sans justesse le monde du café concert, du music hall. Raymond Souplex notamment est formidable en chanteur sur qui s’abat la guigne et qui rate tout. Plaqué par sa femme, il a ce mot sublime : « On ne peut pas être quitté sur une terrasse. » Mais la mise en scène reste en deça du propos. Il manque à ce scénariste un metteur en scène, quelqu’un comme Decoin,  qui introduise de la tension, une épine dorsale dans ces plaisantes vignettes.
« Pourtant LADY PANAME  n’est pas le désastre annoncé, et se voit avec beaucoup de plaisir. Les dialogues sont étincelants d’esprit et de drôlerie, et méritent à eux seuls qu’on visionne le film. Jeanson y donne libre cours à sa verve libertaire et à son goût des bons mots, et c’est souvent irrésistible. Jeanson se souvient sans doute du chef-d’œuvre de Clouzot Quai des orfèvres en reformant deux ans plus tard le duo Suzy Delair/Louis Jouvet (soit la jeune arriviste et le vieux sage) dans une évocation souriante et nostalgique du milieu du music hall parisien. Il le fait certes sans la noirceur du film policier originel, avec une désinvolture absente chez Clouzot. Sa mise en scène n’a pas la précision du cinéaste maniaque, et le scénario est plus relâché, privilégiant les scènes et les numéros d’acteur au détriment de l’harmonie de l’ensemble. Caprice la future Lady Paname et sa meilleure amie sont abordées dans la rue par un satyre au physique étrange qui leur fait des propositions scabreuses : le spectateur reconnaît Landru… Il y a aussi Chacaton, moraliste président d’une ligue de vertu à moitié fou en croisade contre les spectacles polissons, doté du même patronyme qu’un vrai fonctionnaire au Ministère de l’information qui essaya en vain de faire interdire le film, victime d’une blague de Henri Jeanson. » (Olivier Père)

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Egalement restauré et sorti dans un somptueux Blu-ray, L’AFFAIRE MAURIZIUS, au contraire frappe dans les premières séquences par l’invention, la rigueur de sa mise en scène. C’est le scénario, écrit par Duvivier lui même qui finit par gripper la machine. Trop de flashbacks, une intrigue policière finalement assez sommaire (on a l’impression qu’un bon avocat aurait fait ressortir les incohérences de l’accusation) alourdissent le propos sans parler d’acteurs comme Denis D’Inès. Il y a de vraies recherches visuelles (la salle de tribunal avec pour tout fond de décor, ces rideaux noirs) mais j’ai l’impression que l’adaptation ne retient que l’écume du récit.

GUITRY
CEUX DE CHEZ NOUS de Sacha Guitry est une petite merveille que je ne me lasse pas de revoir dans la version restaurée par Fréderic Rossif en 1952. Guitry fut le seul à prendre une caméra pour aller filmer Manet, Renoir, Degas, Rodin ou Mirbeau nous livrant des images uniques. Cet homme de théâtre était diablement en avance. Le passage sur Manet est particulièrement émouvant et il est amusant de voir Saint-Saëns se démener comme s’il dirigeait un orchestre alors qu’il n’a affaire qu’au seul Cortot.

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LE COMÉDIEN est un Guitry mineur mais qui contient des moments formidables : l’évocation de son père, « un comédien qui dispensait de voir les autres » aurait dit Jules Renard, de sa jeunesse, de sa passion du théâtre. Dans sa loge, après la dernière d’une pièce, ce qu’il dit à l’auteur constitue un vrai manifeste pour Guitry : « le public, c’est votre pays », magnifique et émouvante profession de foi. J’aime beaucoup sa démonstration du cabotinage auquel se livre un acteur « Vous entrez trop vite en scène et vous en repartez trop longtemps. » Il lui montre comment faire croire qu’on lit une lettre et c’est imparable. L’acteur, dépité, lui dit : « Maître, vous devez reconnaitre que je suis un convaincu » – « Vous aurez votre revanche », lui dit Guitry.

LES TROIS FONT LA PAIRE est un curieux film. Sec et mélancolique, amer et anarchiste. Prenant les faits et les sentiments à contrepied sans se soucier de la morale ni de la vraisemblance. Rien n’est sacré pour Guitry sauf l’amitié comme en témoigne son appel téléphonique à Albert Willemetz. Et aussi certaines femmes comme la gourgandine que joue si bien Sophie Desmarets. Certaines scènes sont à peine tournées dans des décors minimalistes et cela renforce l’originalité un peu distendue du propos. Le numéro de bravoure de Darry Cowl qui me faisait hurler de rire me paraît un peu moins efficace aujourd’hui même s’il est plus tenu que celui d’ASSASSINS ET VOLEURS.

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