juil
01

MAFIOSO

Tamasa vient de sortir en même temps qu’EDOUARD ET CAROLINE le passionnant MAFIOSO. C’est à cause de mon texte sur ce blog qu’ils ont acquis ce film inédit et voilà ce que j’écrivais : « MAFIOSO fait pourtant partie du catalogue de Studio Canal qui pour d’obscures raisons semble vouloir s’obstiner à ne pas le sortir, peut-être pour privilégier leur série MAFIOSA. Plus certainement parce qu’ils doivent penser que le cinéma italien n’est plus du tout à la mode et que ce film, un sommet pourtant, est totalement inconnu. Pourtant le film est archi-défendu par Martin Scorsese. Aux USA, en Zone 1, Criterion en a sorti une splendide édition. On retrouve tout au long de MAFIOSO cette intelligence caustique, ce regard légèrement détaché, ce sens de la narration s’appuyant sur une très forte culture, qui fait le prix, l’originalité des meilleurs films de Lattuada. Qui leur permet de transcender les genres auxquels ils semblent appartenir : le mélodrame paysan (LA LUPA), le film à costumes (LE MOULIN DU PÔ), la comédie (LE MANTEAU, DEVINE QUI VIENT DÎNER). Le ton de MAFIOSO est tranquille, imperturbable, aussi éloigné des dénonciations à la Francesco Rosi que de ces comédies de mœurs qui inspirèrent des chefs d’œuvre à Germi. Le terrain semble balisé et pourtant, peu à peu, le sol semble se dérober sous les pieds d’Alberto Sordi (un Sordi épuré, étonnant, sans pittoresque) et il se trouve happé dans une sorte d’engrenage impitoyable, une mécanique qu’on ne peut arrêter et qui le transforme en un tueur à gages anonyme. Comme le remarque Jacques Lourcelles : «  Le scénario volontairement peu foisonnant, peu « italien » en ce sens auquel ont collaboré quatre noms prestigieux (Age, Scarpelli, Marco Ferreri, Rafael Azcona), est d’une audace extrême et presque incroyable. Jusqu’au bout, on attend quelque pirouette, quelque retournement qui atténuerait la cruauté du propos… Le style glacial et distancié de Lattuada (un réalisateur qui ne s’approche du sujet que lorsque celui-ci est intensément érotique) sert admirablement l’audace insolite du récit. » Il nous, vous, reste à faire campagne auprès de Studio Canal. » C’est fait à vous de jouer.

TOUR D’EUROPE

Signalons également le coffret John Schlesinger. J’ai revu DARLING, film en fin de compte assez noir, portrait au vitriol d’une jeune arriviste qui passe à coté de tout ce qui est important. Julie Christie est bien à croquer mais c’est Dirk Bogarde qui vole le film.

 

Je n’ai pas encore ouvert le coffret consacré à Peter Sellers qui comprend APRÈS MOI LE DÉLUGE, comédie un peu réactionnaire de John Boulting et qui patine en fin de course mais contient un portrait boyautant d’un syndicaliste tyrannique joué par Peter Sellers, qui bloque tout dans l’usine. Il justifie à lui seul la vision du film qui aurait influencé une chanson des Pink Floyd. SOUS LE PLUS PETIT CHAPITEAU DU MONDE de Basil Dearden raconte comment un jeune couple hérite d’un cinéma pourri, Le Bijou, avec un personnel totalement incompétent parmi lesquels Sellers, bien sûr, et Margareth Rutherford. C’est souvent drôle, un peu étriqué et si l’on est touché par cet hymne au cinéma, on se dit que le scénario aurait pu être plus exigeant. Je n’ai pas vu le troisième, LE PARADIS DES MONTE-EN-L’AIR de Robert Day.

SND vient de sortir L’AMOUR À CHEVAL de Pasquale Festa Campanile que les amateurs de Catherine Spaak ne doivent manquer sous aucun prétexte. Elle incarne une jeune veuve qui s’aperçoit que son mari l’a copieusement trompée et qu’il organisait dans une garçonnière luxueuse des parties fines avec un peu de SM. Découvrant ce monde et ces pratiques, elle décide de les explorer jusqu’à ce qu’elle rencontre Jean-Louis Trintignant. Leurs scènes sont parmi les meilleures de cette comédie plaisante, tournée assez superficiellement (zooms, recadrages discutables) mais avec un bon rythme. Catherine Spaak, très jolie, qui passe à travers toutes ces péripéties avec une placidité souriante, y est souvent assez déshabillée, en petite culotte plutôt que nue et le plan final qui la voit à cheval sur Trintignant dégage une bonne humeur, un érotisme bon enfant. J’avais beaucoup aimé de Festa Campanile LES VOIES BLANCHES sur le monde des castrats, voire UNE VIERGE POUR LE PRINCE, pourtant plus inégal. Sa dernière partie de carrière après MA FEMME EST UN VIOLON, fut assez décevante.

 

Autre film qu’il me reste à voir, ÂMES PERDUES du grand Dino Risi. Et la sortie du dernier Bellocchio me pousse à redire toute l’admiration que j’ai pour le magnifique VINCERE et pour BUONGIORNO, NOTTE. Michel Ciment me disait que Bellocchio était de tous les cinéastes de sa génération, celui qui avait gardé le plus de force, le plus de talent, le plus d’énergie créatrice.

 

Ballantrae réclame qu’on parle davantage des films de l’Est. Tout à fait d’accord. Je recommande chaudement LE DÉPART de Skolimowski avec sa magnifique partition de jazz, UN ÉTÉ CAPRICIEUX de Jiri Menzel qui m’avait beaucoup touché. Il y avait une grâce malicieuse, tendre, funambulesque, à la fois légère et farceuse, marque des meilleurs Menzel. Autres titres, tous de Vaclav Vorticek : MONSIEUR VOUS ÊTES VEUVE, farce noire et absurde sur le roi Rosebud IV où Iva Janzurovà joue trois rôles, où l’on peut admirer la Bardo tchèque, Olga Schoberovà ; COMMENT NOYER LE DOCTEUR MRACEK, autre comédie de quiproquos ; et une parodie du film d’espionnage, FIN DE L’AGENT W4C. Je ne connais pas la CHRONIQUE MORAVE de Jasny.

   

   

Avant de passer à des classiques américains, je voudrais rappeler une comédie française qui fut très sous estimée et qui rappelait le cinéma de Risi et Monicelli, TRAVAIL D’ARABE de Christian Philibert. J’en ai déjà parlé, il y a longtemps mais n’ai eu aucun retour.

CLASSIQUES AMÉRICAINS

Je ne pouvais pas passer sous silence la sortie en Blu-ray de L’AVENTURIER DU RIO GRANDE de Robert Parrish et du BANDIT d’E.G. Ulmer (Sidonis), deux œuvres qu’on ne trouve pas aux Etats Unis. Tout comme les deux versions de RED RIVER/LA RIVIÈRE ROUGE (Wild Side). Ce sont deux chefs d’œuvre, deux films personnels, deux méditations sur l’identité, l’enracinement pour l’un, sur la possession, le rêve, le désir pour l’autre. Deux films profondément humanistes. Je ne vais pas redire mon admiration pour l’interprétation de Mitchum et d’Arthur Kennedy, pour la force des personnages féminins et le regard posé sur eux (ah, la scène sur les femmes de Vera Cruz, sur la solitude tellement pesante qu’on casse un objet pour exister). Superbe musique d’Alex North dans L’AVENTURIER et de Hershell Burke Gilbert (l’arrangeur de CARMEN JONES) dans le second.

Je ne pouvais pas ne pas mentionner les deux Fleischer sortis par Carlotta aussi en Blu-ray, deux titres majeurs, profondément personnels (Fleischer parvenait à investir des commandes et les faisait siennes de manière incroyablement organique) : LES INCONNUS DANS LA VILLE, première utilisation magistrale du Scope et L’ÉTRANGLEUR DE BOSTON, utilisation non moins magistrale du split screen. Dans les bonus, Friedkin parle vraiment du film mais les idées qu’il aurait voulu introduire l’auraient écarté de sa rigoureuse dramaturgie.

 

Restons parmi les policiers pour louer À 23 PAS DU MYSTÈRE (Sidonis) de mon cher Henry Hathaway, œuvre que j’ai un temps regardé avec condescendance. Avant de redécouvrir que la mise en scène faisait preuve de la même netteté tranchante, aiguë, que le découpage témoignait d’une rare rigueur. Le meurtre dans la cabine téléphonique traité en deux plans est un exemple parfait du laconisme visuel d’Hathaway qui va tout de suite à l’essentiel.

 

NEW YORK CONFIDENTIEL écrit et réalisé par Russel Rouse (Sidonis) vaut surtout par l’interprétation de Broderick Crawford et surtout de Richard Conte qui dans ce personnage de tueur devient l’archétype parfait du genre. La manière dont il liquide ses victimes, dont il les prend par surprise, mérite une longue étude. La modernité de son jeu, tout ce qu’il trimballe avec lui dans le moindre regard en font un des acteurs les plus représentatifs du genre. Cela dit, le film est minimaliste quant aux décors, quasi inexistants, à peine meublés, ultra fauché, ce qui lui permet d’aller vite mais sans grande invention visuelle.

Et j’ai aussi revu MIRAGE de Dmytryk, fort bon scénario de Peter Stone (très bien dialogué) qui contrairement à ce que nous écrivions dans 50 ANS ne s’arrête pas au premier tiers. La mort de Walter Mathau, qui brosse un détective privé débutant particulièrement inoubliable, survient beaucoup plus tard. La distribution ou brillent George Kennedy, Kevin McCarthy, Walter Abel, est d’ailleurs épatante. Et la conclusion, l’explication de tous ces mystères tient mieux le coup que je ne le pensais même si la  confrontation finale où tout se boucle est plus statique, plus lourde, moins crédible que le reste du film. Fort beaux extérieurs new yorkais magnifiés par Joe Mac Donald le collaborateur attitré de Hathaway. Je me séparerai de Michael Rawls quant à la musique de Quincy Jone que j’ai trouvée plutôt banale.

Revu un petit film de SF découvert à Bruxelles, THE 4D MAN/L’HOMME EN 4 DIMENSIONS (Bach Films) qui recèle des moments intéressants en dépit d’un script traditionnel et prévisible et des dialogues faiblards. Les trucages montrant le héros traverser les murs ou voler une lettre dans une boîte, sont assez poétiques et la musique (de Ralph Carmichael), du jazz grand orchestre, assez surprenante dans ce genre de films. Certains la trouvent trop présente mais la plupart du temps, elle dynamise l’action. Les décors de laboratoire sont réduits à l’épure et le pseudo jargon scientifique fait sourire. Mais l’ensemble ne manque pas de charme et se révèle plutôt plaisant. On y voit Patty Duke très jeune dans une scène qui renvoie aux divers Frankenstein. Robert Lansing et surtout Lee Meriwether sont convaincants. James Congdon surjoue. C’est meilleur que THE BLOB et  que DINOSAURUS (qui comportait une scène marrante), les deux autres opus du mystérieux Irvin Yeaworth Jr qui faisait des films religieux avant cette trilogie et s’y replongea par la suite, célébrant le redoutable Billy Graham.

MONTANA BELLE/LA FEMME AUX REVOLVERS (Editions Montparnasse) d’Allan Dwan avec Jane Russel commence pas trop mal, avec de jolis extérieurs, raccordant tant bien que mal sur le studio, mais le scénario à la fois inerte et absurde s’enlise assez vite. Tous les personnages rivalisent de sottise : Georges Brent dont tous les plans pour capturer les Dalton foirent et qui ne reconnaît pas Belle Star, les Dalton qui échouent dans toutes leurs attaques. Personne ne prend la moindre décision sensée durant tout le film. Les chansons de Jane Russell sont ordinaires. Forrest Tucker est celui qui s’en tire le mieux et Dwan signe un ou deux plans amusants durant la dernière attaque mais le reste s’apparente à la routine la plus paresseuse. Un seul mystère reste irrésolu. Qu’est ce qu’Howard Hughes a vu dans ce film qui le pousse à l’acheter, faisant faire un bénéfice aux studios Republic pour ne le sortir qu’après deux ou trois ans d’attente.

JAIL BAIT (Bach films) est une réalisation d’Edward Wood moins comiquement grotesque que les autres. C’est un petit polar banal avec quand même la scène d’opération la plus bâclée, la plus ellipsée de toute l’histoire du genre (et son résultat est ultra prévisible) : un gangster veut qu’on lui refasse le visage. Tout cela se déroule dans un appartement, sur un divan et c’est la sœur d’un des protagonistes qui assiste le chirurgien, son père (« tu as fait des études d’infirmière », lui rappelle-t-il avec beaucoup d’à propos). La maîtresse du gangster ? Lorella est jouée avec un certain panache par Théodora Thurman dont c’est le seul film (elle devint Miss Monitor à la radio). Les deux policiers, Lyle Talbot et… Steve Reeves (eh oui, c’est lui) inséparables, bénéficient des meilleurs dialogues.

EUREKA de Nicolas Roeg, écrit par Paul Mayesberg (qui fut critique à Movie), est une œuvre baroque qui mélange plusieurs genres, plusieurs styles, passe d’une histoire à la Jack London à une fable sur l’ascension sociale, à un film criminel sur la Mafia et un « courtroom drama ». Sans oublier un meurtre épouvantable (le film s’inspire d’un fait divers survenu en 1912) et une histoire d’amour passionnée et très sexuelle entre Rutger Hauer et Theresa Russell, actrice souvent étonnante qui est ici très déshabillée. Jean-Baptiste Thoret vante l’originalité du film, qui est indéniable mais loue un peu trop ces décalages qui témoignent plutôt que d’une maîtrise formelle (celle de Resnais et Fellini donnée en exemple), d’un goût abusif pour des effets redondants, emphatiques, explicatifs. Qui donnent au film un sérieux, un aspect solennel, sentencieux, satisfait de ses recherches (le fait que, comme le dit Thoret, les personnages ne sont jamais filmés à la bonne distance ne me semble devoir être porté au crédit de la mise en scène ; d’autres metteurs en scène – Walsh, Siegel – ont su communiquer ce désarroi, ce désordre de manière plus viscérale) qui le plombe. Ce qui est dommage car on y trouve des moments étonnants (un peu sollicités), une liberté de ton, un refus de se plier à des conventions psychologiques. Cela dit le personnage d’Hackman finit par paraître un peu sot dans son obstination suicidaire. Rutger Hauer est beaucoup mieux utilisé que d’habitude. Mickey Rourke est vraiment marrant en avocat mafieux religieux qui veut séduire Theresa Russell et Joe Pesci est… Joe Pesci avec toujours le même brio. La confrontation finale entre les deux amants est à la fois lourde, emphatique et d’une grande audace.

AVANÇONS DANS LE TEMPS

Récemment j’ai vu plusieurs films d’un cinéaste que je crois n’avoir jamais mentionné dans mon blog : il s’agit de Jason Reitman, le fils d’Ivan Reitman (SOS FANTÔMES) dont les trois premiers films me semblent très personnels et très réussis. Dès le premier, THANK YOU FOR SMOKING dont il écrivit le scénario, il impose un ton ironique, caustique, tout à fait décapant en prenant comme héros un membre actif du lobby pour la cigarette. Qui à ses moments perdus, rencontre dans un bar, l’escadron de la Mort, composé de la lobbyiste pour l’alcool et du défenseur des armes à feu. Tous trois comparent le nombre de morts qu’ils peuvent inscrire à leur tableau de chasse. Dans IN THE AIR, George Clooney, voyage d’une ville à l’autre pour dégraisser les sociétés, virer des dizaines d’employés. JUNO écrit par la talentueuse Diablo Cody, une ancienne stripteaseuse, est plus touchant mais truffé de moments paradoxaux, rapides, super bien dialogués. Dans les trois films triomphe une vraie direction d’acteurs (Ellen Page est inoubliable dans JUNO), un sens du récit comique et de la satire hérité de Preston Sturges et aussi présentant un cousinage avec Alexander Payne. Je n’ai pas vu YOUNG ADULT.

   

En revoyant THE DESCENDANTS d’Alexander Payne que j’ai encore plus aimé à la seconde vision et qui m’a encore plus surpris par ce mélange des tons, d’humeurs qui co-existent parfois à l’intérieur d’une même scène. D’habitude, dans les grandes comédies, on passe progressivement ou tout à coup du rire aux larmes dans des groupes séquences (Wilder, Chaplin, voire même Intouchables qui devient sérieux dans le derniers tiers). Ici, les changements se font parfois au milieu d’un plan, d’une réplique sur l’autre. C’est une des grandes originalités de ce film incroyablement original. Qui donne envie de revoir tous les autres films d’Alexander Payne, l’un des auteurs les plus personnels du cinéma américain actuel, de SIDEWAYS à L’ARRIVISTE en passant par ABOUT SCHMIDT/MONSIEUR SCHMIDT.

 

 

La sortie de MUD de Jeff Nichols est une bonne occasion de rappeler ses deux précédents films, tous deux remarquables. SHOTGUN STORIES qui avait été un vrai choc, comparable à celui de WINTER’S BONE, fut peu distribué aux USA et Maltin ne le mentionne pas. Il s’agit pourtant d’une œuvre essentielle, produite par David Gordon Green où Nichols dirige déjà son acteur fétiche qu’il retrouvera dans TAKE SHELTER qui sort en Blu-ray. Voilà ce que j’en disais : « SHOTGUN STORIES, premier film de Jeff Nichols est une manière de chef d’œuvre qui autopsie comment des personnages introvertis, repliés sur eux-mêmes, inarticulés, vont sombrer peu à peu dans la violence, ce qui n’est absolument pas dans leurs intentions. Une volonté maladroite, véhémente, de dire la vérité, une vérité, lors d’un enterrement, qui va provoquer un conflit qui va peu à peu dégénérer. L’atmosphère sudiste, le manque de manières, d’éducation sont évoqués sans ostentation, sans paternalisme, sans mépris absolument formidable. Précipitez-vous aussi sur TAKE SHELTER qui fut couronné par la SACD. »

 

Pour oublier les prises de positions gâteuses, débiles de Clint Eastwood (moins sa défense de Romney que ses attaques contre Obama et dieu sait qu’on peut lui reprocher de choses, notamment sa timidité vis à vis des firmes et des banques qui ont causé la crise et dont les membres figurent dans son cabinet), j’ai revu LES LETTRES D’IWO JIMA, MÉMOIRES DE NOS PÈRES et UN MONDE PARFAIT. Trois films exceptionnels, enthousiasmants. La séquence dans la famille noire d’UN MONDE PARFAIT est pratiquement inégalée. La dernière séquence d’IWO JIMA vous cloue sous votre fauteuil et MÉMOIRES DE NOS PÈRES loin d’être ce pensum humaniste que dénonce Thoret, me paraît un film capital sur la mémoire, l’imagerie fictionnelle qui naît de la guerre, à la manipulation de l’héroïsme. Encore un film sur la décence ordinaire.

    

Lire la suite »
mai
29

LIVRES

Commençons par recommander quelques livres et notamment les deux magnifiques romans de Frank Norris, disciple de Zola, LE GOUFFRE (THE PIT) et LES RAPACES (McTEAGUE) qui viennent enfin d’être traduits en français. LE GOUFFRE (Les Editions du Sonneur) qui sortit en 1903 est un ouvrage incroyablement précis, épique et prémonitoire sur la Bourse, la spéculation (en l’occurrence du blé). Les descriptions des séances à la Bourse sont magistrales. On est emporté par un vrai souffle qui se marie à une précision remarquable. Toutes aussi réussies sont les évocations de la vie mondaine à Chicago, au début du siècle avec ce si touchant portrait de jeune femme idéaliste. Le livre appartient à la trilogie de l’épopée du blé qui ne comprend que deux titres, THE PIT et THE OCTOPUS, Norris mourut avant d’attaquer le troisième titre, THE WOLF. C’est Robert Parrish qui, le premier, me parla de cette trilogie. Il avait voulu adapter THE PIT ou THE OCTOPUS, je ne me souviens plus, mais ce projet avait été refusé. Paru chez Agone, valeureuse maison d’éditions qui a publié un grand nombre de recueils essentiels de George Orwell, LES RAPACES fait partie de la trilogie de San Francisco et inspira le chef d’œuvre de Stroheim.

 

J’ai aussi retenu le très passionnant, très étonnant, L’AUTRE VIE D’ORWELL de Jean-Pierre Martin chez Gallimard. J’ai découvert quelle incroyable existence menait Orwell sur l’Ile du Jura, en Écosse (où l’on fait un malt remarquable), sa lutte contre la Nature, son incroyable énergie physique. C’est là qu’il écrivit 1984.

 

Ne manquez pas le DICTIONNAIRE DES INJURES LITTÉRAIRES de Pierre Chalmin qui contient un nombre incalculable de vannes, mots d’esprits, saillies désopilantes. Parfois justes et incisives comme ce trait de Jeanson qui demandant à Berl quelles étaient les fonctions de Malraux, se voyait répondre : « Oh, rien de plus simple. Il s’efforce de mettre du désordre dans un ministère qui n’existe pas » ou alors Vialatte, toujours sur Malraux : « Malraux ne se détend jamais. Il voit le comique et ne prend pas le temps d’en rire » ou « Il y a deux façons de ne pas aimer la poésie. La première est de ne pas l’aimer, l’autre est de lire Pope ». Il y a certaines vacheries (de Léautaud, Céline) qui discréditent plus leurs auteurs que leurs cibles.

Enfin je ne saurais trop conseiller L’ANTI-BAZIN de Gérard Gozlan, pamphlet qui fut publié dans deux numéros de Positif et qui déconstruit les interprétations théologiques chères à Bazin, montre leurs limites, voire leur fausseté. Préface persifleuse de Bernard Chardère (éditions Le Bord de l’Eau).

MUSIQUE

Passons à quelques CD que vient de faire sortir Stéphane Lerouge : Le Cinéma de Maurice Jarre, coffret de 4 CD qui regroupe aussi bien les films français (LES YEUX SANS VISAGE, THÉRÈSE DESQUEYROUX, LE PRÉSIDENT) que les américains. Toujours de Jarre, un autre CD entièrement consacré à TOPAZ (L’ÉTAU) et un enfin qui nous permet d’écouter ce que Georges Delerue composa pour Melville (L’AINÉ DES FERCHAUX, film très décevant, en dessous du livre de Simenon) et la partition de Michel Colombier (à qui on doit UNE CHAMBRE EN VILLE) pour UN FLIC. Deux assez belles musiques pour deux films plutôt ratés.

 

PLACE AU CINÉMA

Il est bon parfois d’aller revisiter les « classiques » et l’on peut avoir de fort belles surprises. Le magnifique Blu-ray, issu de la restauration exemplaire des ENFANTS DU PARADIS, nous permet de redécouvrir un film qu’on croyait pourtant connaître. Le nettoyage de la bande sonore rend toute sa force, toute son invention, toutes ses fulgurances aux dialogues de Jacques Prévert. J’ai eu l’impression de les entendre enfin dans tout leur éclat. Le personnage et le jeu d’Arletty prennent une force, une urgence nouvelles. L’œuvre est littéralement portée par une vibration, une sensibilité très féministe, d’une grande liberté par rapport à tous les interdits (il est curieux de voir  comment le cinéma français, volontiers misogyne dans les années 30, devint beaucoup plus féministe aux approches de la guerre et durant l’Occupation : pensez à DOUCE, au MARIAGE DE CHIFFON, aux Grémillon ; on reconnaît là la patte d’Aurenche, de Prévert) et cela alors que la France était soumise à une idéologie réactionnaire, machiste. Toutes les réactions d’Arletty sont exemplaires dans leur vivacité, leur gouaille libertaire. Garance est une vraie femme libre et elle le reste. On sent le film porté par un souffle anarchiste. L’interprétation du film est d’ailleurs magistrale (sauf une Maria Casarès que l’on sent coincée, mal dirigée, dans un personnage trop passif), de Louis Salou à l’inoubliable Marcel Herrand en passant par Pierre Renoir. On sait d’ailleurs que tous les rôles furent distribués par Prévert. Mais  la restauration permet aussi de mieux saluer le soin maniaque de Carné, ses exigences (les mouvements de figuration sont magnifiques, jamais scolaires ou figés et le décor est superbement mis en valeur) et son grand talent dans le découpage, ici extrêmement fluide.

Je croyais aussi connaître QUAI DES BRUMES et j’ai été cueilli par la mélancolie noire et rêveuse (le récit a des allures de rêve éveillé), la beauté plastique de la photo, des décors de Trauner. C’est un film de personnages (et quels personnages ! un Michel Simon inouï de noirceur visqueuse, Aimos, le Vigan) plus que d’intrigue (laquelle ne paraît pas toujours logique), des personnages qui avancent en se carambolant les uns les autres comme les auto-tamponneuses où Gabin emmène Morgan. Ce qui nous vaut l’une des plus belles gifles de l’histoire du cinéma. Michèle Morgan me disait que Gabin, exaspéré par la conduite de Brasseur qui la veille avait été mufle avec elle, ne l’avait pas du tout truquée ni amortie. Ce qui explique sa violence. Extraordinaire musique, dont on ne parle pas assez, de Maurice Jaubert. Et là encore découpage incisif de Carné qui sera encore plus inspiré dans LE JOUR SE LÈVE.

On tombe un peu de haut avec DU MOURON POUR LES PETITS OISEAUX, pochade populiste comique autour d’un butin caché (écrite par un Jacques Sigurd qui lorgne vers Lautner) avec des acteurs sous-employés (Suzy Delair) ou stéréotypés (Meurisse dans ses tics), des personnages en toc, à l’exception de Suzanne Gabrielo, épatante en concierge, Mme Communal (sic), un des meilleurs personnages du film – avec Lesaffre en « protestant siphonné » -, film qui reste très décevant.

J’ai revu une grande partie du SALAIRE DE LA PEUR, dans l’édition américaine sortie par Criterion. Magnifique copie, bonus remarquables, en particulier un livret écrit par Dennis Lehane (le romancier de MYSTIC RIVER, de TÉNÈBRES, PRENEZ-MOI LA MAIN), grand admirateur de Clouzot. J’y ai appris que le film fut jugé tellement anti-américain (Time Magazine le qualifia d’œuvre diabolique ou un truc comme ça), qu’il dut attendre deux ans avant d’être distribué dans une version très coupée qui ne fut restaurée qu’en 1996. Dès l’ouverture une belle surprise avec cet enfant qui joue avec un insecte, plan qui influença, inspira le Peckinpah de THE WILD BUNCH (LA HORDE SAUVAGE). Chez Clouzot, la notation est plus subtile et se déroule en plusieurs temps. Le gamin est interrompu dans son jeu par un marchand de glaces, parade avec sa proie avant de l’achever. En fait toute la première partie, si forte, si rude, si âpre est moins anti-américaine (encore que les ravages de l’exploitation capitaliste sur la Nature et le sol soient dénoncés de manière si prémonitoire) qu’anti-espèce humaine dont les représentants sont prêts à tous les compromis, toutes les lâchetés. Et il faut immédiatement corriger cette assertion trop dogmatique, car Clouzot sait faire preuve de compassion, de solidarité, d’amitié envers certains personnages (celui que joue Véra Clouzot), certains gestes, certaines réactions de Montand, des paysans exploités (on se souvient de Larquey dans QUAI DES ORFÈVRES). Vanel est, une fois encore, totalement génial. A Lyon, nous avions appris que c’était René Wheeler qui avait donné l’idée si belle, si forte de la « fausse apparence » de ce soi disant caïd qui va s’effriter, se délabrer. Travail incroyable de mise en scène (qui dut jongler avec un temps pourri) qui nous fait accepter une Amérique du Sud rêvée en Camargue. Lire le texte splendide du frère de Clouzot dans MOTS D’AUTEURS, JEUX D’ACTEURS (Actes Sud Institut Lumière) qui raconte les difficultés que posait l’adaptation. Voilà un texte indispensable aux futurs scénaristes.

J’ai profité de la sortie du magnifique THÉRÈSE DESQUEYROUX de Claude Miller pour revoir la version de Franju (René Château, assez belle copie), dont les dialogues sont de François Mauriac. Le film a de réelles beautés, des fulgurances mais il m’a paru plus sage, moins inspiré, moins ardent que le Miller. Emmanuelle Riva, si juste, si aiguée dans LÉON MORIN PRÊTRE, est trop âgée pour le personnage, ce qui étouffe son  urgence et sa flamme ce que rend génialement Audrey Tautou. Edith Scob, dont le personnage est mal écrit et bancal fait terne et appliquée à côté d’Anaïs Demoustier si lumineuse. En revanche, Philippe Noiret apporte une modernité, une profondeur, une subtilité qui élève le film (Gilles Lellouche est excellent dans le remake). Belle musique de Maurice Jarre et splendide phot en noir et blanc mais il y a quelque chose de figé dans cette œuvre.

   

Toujours chez René Château, signalons la sortie en DVD du passionnant MENACES d’Edmond T. Gréville, film inégal, chaotique avec des fulgurances, des audaces folles et de grands et subits bonheurs de mise en scène (le travelling avant sur le visage de Mireille Balin en train de téléphoner, la fin de Stroheim).

 

Si l’on peut passer très rapidement sur UNE JAVA de Claude Orval, pochade policière assez mal écrite et dialoguée, avec ici et là un personnage croqué de manière pittoresque (l’ivrogne qui finit tous les verres, « running gag » à la Tay Garnett) et aussi des acteurs faibles (Pierre Stephen). C’est filmé à la va comme je te pousse et l’on peut sauver Berval entonnant soudainement une chansonnette et surtout Fréhel qui chante la Java Bleue.

Henri Jeanson, Pascal Mérigeau, Paul Vecchiali ont tous trois parlé de 7 HOMMES ET UNE FEMME, écrit et réalisé par Yves Mirande. Le premier le trouve remarquable (déclarant avec drôlerie  que Mirande qui s’est souvent noyé et qui a réussi à surnager, « est son  propre terre-neuve »). Les deux autres notent les ressemblances entre ce film et LA RÈGLE DU JEU : arrivée d’invités à la campagne, partie de chasse, évocation du monde des maîtres et des domestiques, liaison entre des domestiques. Tous deux sont certains que Renoir a vu le film et s’en est inspiré. Cela saute aux yeux. Cela dit, les personnages chez Mirande restent prisonnier du canevas, des conventions et la réalisation (là, je suis moins élogieux que Vecchiali) est parfois approximative (moins dans les scènes d’extérieur). On enregistre les scènes plus qu’on les met en scène. Le résultat est plaisant, grâce aux comédiens comme Maurice Escande, Larquey (il faut le voir réciter tous les travaux d’Hercule, piéger les invités avec le nom des 9 Muses ou gagner à la belote contre Saturnin Fabre, lequel est toujours marrant même dans un personnage attendu de député qui déclare « avoir les opinions politiques de ses électeurs »). Ici et là quelques phrases qui font mouche : « méfiez vous », confie un domestique à une soubrette qui a une touche avec un boursicoteur, « les gens de la Bourse sont au plus bas en ce moment ». Un invité demande à un musicien qui joue du piano : « C’est de vous ? » ce à quoi un autre convive réplique : « Pas encore ». Mais faites un tour du côté de BACCARA (« De la finesse dans la finesse, voilà le secret d’un film impitoyable et drôlement secret. Un chef d’œuvre indiscutable, écrit Vecchiali dans l’Encinéclopédie), et de DERRIÈRE LA FAÇADE.

   

Changeons de registre avec le magnifique PETIT PRINCE A DIT de Christine Pascal (Gaumont Collection Rouge), aigu, déchirant, tranchant. « Je voudrais une poésie qui soit dure et consolatrice » écrivait le grand poète Jean Pérol. Ces termes conviennent au PETIT PRINCE, aux rapports entre les personnages. Le moment où Berry, qui a poussé sa fille à nager jusqu’à l’épuisement, la prend dans ses bras pour la réconforter, ces plans où on le découvre en train de comprendre ce qu’est la maladie de sa fille, vous poignent le cœur, vous brassent la cage comme on dit au Québec. Marie Kleiber est une des enfants les plus extraordinaires de l’histoire du cinéma. Son physique tout d’abord, aux antipodes des clichés et pourtant si original, son regard, la chaleur qu’elle dégage. Il faudrait écrire des pages pour louer l’intensité émotionnelle, l’absence de manipulation, la pureté déchirante de cette œuvre admirable. Espérons que vous serez nombreux à l’acheter pour que Gaumont lance une édition Collector en Blu-ray.

On faire le même souhait pour ce chef d’œuvre qu’est PATTES BLANCHES de Jean Grémillon, film maudit qui devrait retrouver enfin un public. Et ceux qui prennent de grands airs avec Anouilh (lequel devait réaliser le film) devraient étudier ce beau scénario, ces dialogues lyriques, tendus, inventifs avec ces éclairs de compassion, ces déchirements dont Michel Bouquet qui trouve son premier grand rôle, rend toutes les nuances,  les délicatesses comme les éclairs d’âpreté. Le réalisateur ne cache pas son estime pour le travail entamé par Anouilh : « Je suis particulièrement sensible à la richesse, à la vigueur, à la cruauté du dialogue de Jean Anouilh dont j’ai la charge de faire un film. J’essaye, pour être le plus fidèle illustrateur de l’histoire de PATTES BLANCHES, d’utiliser au mieux les ressources de l’écriture cinématographique. » C’est peu dire qu’il ait réussi.
Voilà un film écrit et filmé à fleur de peau, avec une maitrise confondante de l’espace, une science du découpage. Quand je pense que les Cahiers parlaient de la « médiocrité grémillonnante » alors qu’on est face à un tourbillon de sentiments qui se heurte à une Nature qui semble les orchestrer. Arlette Thomas est magnifique de dignité, de lyrisme retenu. Paul Bernard, une fois encore, rare, s’aventurant dans des couleurs qu’on ne mettait pas en avant. Fernand Ledoux a cette force, cette probité qui permet d’enraciner cette histoire presque gothique. Magnifique musique d’Elsa Barraine (qui écrivit cette du SABOTIER DU VAL DE LOIRE de Demy), grande résistante, compositrice passionnante oubliée par le monde du disque. Je signale aussi, dans la même collection le fort beau FILS DU REQUIN d’Agnès Merlet, LA FILLE PRODIGUE (que j’avais beaucoup aimé) et LA FEMME QUI PLEURE, deux opus de Jacques Doillon. Que ceux qui n’ont jamais vu Dominique Laffin se ruent sur le second.

   

Avant le début de LA TENDRE ENNEMIE,  dans un ahurissant prologue, le vice-président des exploitants  clame pompeusement sa fierté devant cette œuvre qu’il juge si originale, distribue des conseils pour mieux se laisser porter par ce conte de fées où les morts dialoguent avec les vivants et salue cette production si française. Il ne cite jamais le nom du réalisateur (Ophüls), de son scénariste (Curt Alexander), son chef opérateur (Eugen Schuftan). Cette comédie sentimentale avec fantômes est agréable, délicate mais un rien compassée. Il y a moins de modernité que dans les meilleurs moments de SANS LENDEMAIN.

Je me suis enfin décidé à voir TOI, LE VENIN qui fut le grand succès commercial de Robert Hossein. Le thème jazzy du générique, écrit par André Gosselain alias André Hossein (la seule personne que j’ai vue brosser la peau d’une banane sous un robinet avant de l’ouvrir) fut un triomphe au box office. Le film est typique de tout un cinéma français : un décor quasi unique, en l’occurrence une villa sur la Côte d’Azur, peu de personnages (pour la plupart marginaux ou sans emploi… on a un peu de mal à croire que Robert Hossein fut producteur d’une émission de poésie), une intrigue de Frédéric Dard machinalement machiavélique dont on devine vite le dénouement. Peu de péripéties comme dans la plupart des films d’Hossein qui sont fondés sur l’attente. Et une sorte de puritanisme machiste. On voit mal, en dehors du révolver, ce qui traumatise le héros sinon ce sentiment que c’est lui qui s’est fait violer et qu’il doit se venger. Pas de sexe malgré l’accroche publicitaire et la présence toujours agréable de Marina Vlady.

 

Gaumont vient par ailleurs de sortir en Blu-ray UN TAXI POUR TOBROUK (avec la désopilante bande annonce présentée par Léon Zitrone) et CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL de Denys de la Patellière et Verneuil. Deux films qui furent vilipendés par les jeunes turcs de la critique qui en avaient après Audiard, souvent très injustement. Je n’ai pas un très bon souvenir du second mais je vais les revoir tous les deux
Autre Blu-ray, celui-là indispensable : L’AVENTURIER DU RIO GRANDE de Robert Parrish.

Lire la suite »
mai
02

FILMS ANGLAIS

Studio Canal vient de sortir plusieurs chefs d’œuvres britanniques : LE MUR DU SON de David Lean, chronique sobre, précise, plus sombre, plus noire qu’on aurait pu l’attendre des efforts des pilotes pour franchir le mur du son. Aucun triomphalisme, aucune exaltation nationaliste mais au contraire et cela jusque dans les rapports de couple, une mélancolie, une certaine dureté dans le ton, dureté retenue, intérieure qui culmine dans le personnage d’industriel, de dirigeant que joue avec une modernité, une profondeur stupéfiante Ralph Richardson. Je pense que ce film fut la véritable inspiration de THE RIGHT STUFF / L’ÉTOFFE DES HÉROS de Kaufman.

Tout aussi sombre, tout aussi noir (le héros qui se tue dans l’alcool va retrouver le gout de vivre grace à une femme) est LA MORT APPRIVOISÉE (THE SMALL BACK ROOM) de Michael Powell et Emeric Pressburger et cela même visuellement. Il y a un ton nocturne qui s’impose dès les premiers plans. Powell, comme dans UN CONTE DE CANTERBURY, n’hésite à filmer ses acteurs dans une quasi obscurité, impose des décors claustrophobiques. Le scénario développe une double trame : un petit groupe de savants tente de neutraliser des nouvelles bombes, ancêtres des mines anti personnelles, que les allemands ont largué sur les plages et qui tuent des civils et aussi de mettre au point un nouveau canon. Ce qui nous vaut une hilarante et si actuelle visite d’un ministre – Robert Morley – qui ne s’intéresse qu’à un taille crayon et une machine à calculer. Les séquences de désamorçage, de déminage, admirablement filmées, avec une attention aux bruits, un refus du commentaire musical des plus modernes, ont certainement influencé Kathryn Bigelow pour DEMINEURS. Powell utilise le son avec une grande audace : une discussion dans une sorte de sous sol est ponctuée du martèlement des pas des gens qui marchent au dessus d’eux et que l’on devine à travers un plafond en verre non translucide. Deux extraordinaires cauchemars expressionnistes trouent le récit  qui est aussi une magnifique et vibrante histoire d’amour, avec comme toujours une personnage de femme, jouée par la magnifique Kathleen Byron,  extrêmement fort. A voir d’urgence.

Je veux revenir sur THE FALLEN IDOL (PREMIÈRE DÉSILLUSION), chef d’œuvre de Carol Reed, chez Tamasa. Pour pointer toutes les excellentes idées d’adaptation de Reed qui transforma le manoir de la nouvelle de Greene en une ambassade désertée pendant un long week-end – décor de rêve fabuleux pour un enfant -, développa le personnage de Ralph Richardson dont l’interprétation géniale mérite tous les qualificatifs. Souligner la manière dont Reed filme le décor, alternant les points de vue (bien sur il privilégie celui de l’enfant, d’où ces courtes focales où la camera est très basse) et l’intègre, le soude aux émotions des personnages. Il annonce là les recherches formelles du Losey de THE SERVANT mais de manière moins théorique.

 

SARABAND FOR DEAD LOVERS souffre d’une réputation exécrable et fut l’un des plus gros bides d’Ealing. Quand on le voit, on comprend pourquoi. Le scénario d’Alexandre Mackendrick qui fait penser à celui du film danois, A ROYAL AFFAIR, privilégie un ton cynique, tranchant, met l’accent surtout sur les personnages égoïstes, calculateurs. Il n’y a pratiquement pas de scènes d’amour, de moments vraiment intimes, émotionnels, entre les amants Stewart Granger et Joan Greenwood. Leurs rapports sont relégués à la portion congrue. On s’étonne même face à cette pénurie émotionnelle qu’on ait pu croire que cette histoire pouvait être commerciale. Cela dit, plusieurs séquences sont bien menées, celles qui mettent en scène des personnage odieux, les scènes d’actions finales sont fort belles visuellement. D’ailleurs c’est la beauté visuelle qui retient l’attention tout au long même si la photo du talentueux Douglas Slocombe est moins inventive, moderne avec les bougies, les lampes à huile que celle de Leon Shamroy dans AMBRE.

THE INFORMERS de Ken Annakin est une fort plaisante surprise surtout quand on a vu beaucoup d’autres films très anonymes de Ken Annakin. Là, le découpage est vif, nerveux, avec une grande importance donnée aux extérieurs londoniens. Comme le dit Nicolas Saada qui me fit découvrir ce film et le compare justement avec l’excellent NEVER LET GO de John Guillermin : « Il y a des symétries entre les récits de NEVER LET GO et de THE INFORMERS (sorti en France sous le titre L’INDIC). L’idée d’un gangster qui contrôle tout dans l’ombre, et du sous fifre ultra violent. Le crime qui vient s’inviter dans le fonctionnement tranquille de la vie de famille. Le combat singulier et violent entre le héros et le « méchant ». Puis le film dialogue aussi avec NOOSE de Gréville et THE CRIMINAL. Franchement, je suis emballé par ce polar. Le rythme, le jeu des acteurs, les astuces de scénario. Vraiment chouette ».

THE SPANISH GARDENER est une chronique psychologique, située en Espagne. Un père,  veuf ultra strict, coincé émotionnellement, frustré et amer qu’on ne reconnaisse pas ses mérites et qu’on lui préfère toujours ses collègues quand il s’agit de promotion, tente d’élever son jeune fils. Mais il ne le comprend pas et le jeune garçon va se réfugier auprès du jardinier que joue, sans l’ombre d’un accent Dirk Bogarde (ce qui est finalement intelligent car un accent aurait encore renforcé ce choix de distribution délirant). Une fois admis ce postulat (le public n’était pas très exigeant), il faut reconnaître que Bogarde est excellent tout comme son jeune partenaire, le remarquable Jon Whiteley, l’un des meilleurs acteurs enfant, avec qui il joua déjà dans l’excellent RAPT (HUNTED) et qui est inoubliable dans MOONFLEET. Le film est assez prévisible et académique mais reste touchant et l’interprétation de Michael Hordern d’une grande intériorité. C’est ce personnage qui finalement, est le plus captivant.

UN VRAI FILM INDÉPENDANT

Saluons la ressortie en zone 1 du chaleureux, cocasse, touchant BELIZAIRE THE CAJUN, écrit et dirigé par Glen Pitre, qui décrit les problèmes, le racisme, l’oppression dont souffraient les Cajuns voici plusieurs décennies, en Louisiane. Bélizaire, chanteur, séducteur, guérisseur, survivant est très bien interprété par Armand Assante (il faut le voir mégoter sur le nombre de chapelets qu’il doit dire comme pénitence), la jolie Gail Youngs, avec une apparition de Robert Duvall, l’un des parrains du film. C’est l’une des évocations les plus justes de l’histoire, de la culture cajun qui fut si souvent persécutée.

CHEF D’ŒUVRE AMÉRICAIN

WAIT ‘TILL THE SUN SHINES, NELLIE d’Henry King est un film sidérant, une chronique de l’Amérique rurale finalement très sombre, aussi bien dramatiquement que visuellement (les pièces sont très peu éclairées avec ici et là une lampe à huile et Leon Shamroy prend des risques incroyables, filme les acteurs à contre jour ou dans une demi obscurité, accentuée par le tirage du dvd) Et le scénario d’Alan Scott, auteur semi black listé, (aussi noir que celui de PRIMROSE PATH)  tirée d’un livre dont mon ami Pierre Rissient me dit qu’il fut écrit par quelqu’un qui travailla avec Brecht, joue sur les erreurs psychologiques, les faux pas, les cachotteries de nombreux personnages dont le héros. C’est une chronique truffée de morts, d’échecs, de ruptures. Tout le passage avec les gangsters est vraiment surprenant.  En 35mm, j’avais été stupéfait par l’audace innovatrice de la photo. C’est un des seuls films de l’époque (avec FOREVER AMBER, toujours Shamroy) où l’éclairage des lampes à huile parait juste Mais le tirage du DVD est médiocre, trop sombre et laisse le visage des protagonistes dans le noir total, ce que Shamroy n’aurait jamais fait. Mon ami Dave Kehr me dit que Fox Archive sabote souvent ses tirages, sort des films scope en format tronqué (un comble pour ce Studio qui imposa le Cinemascope.

WESTERNS

J’ai enfin vu WELCOME TO HARD TIMES que je ne connaissais pas et j’ai revu AMBUSH. Le premier est surprenant, original, avec une incroyable première bobine où l’on voit un tueur muet, Aldo Ray saccager une ville, violer des femmes et tuer quelques personnes, sans dire un mot. Mais le film devient théorique et statique. J’ajouterai  qu’une direction d’acteur peu rigoureuse augment la confusion. Janice Rule qui s’essaie à un accent irlandais des plus fabriqués, surjoue et Fonda est gâché.
Quant à AMBUSH, c’est vrai que la scène d’ouverture est digne de Mann, que les deux séquences de bataille sont très réussies, à la fois violentes, confuses et utilisant au mieux l’espace (seconde équipe ?). Mais le scénario patine et reste conventionnel tout comme la mise en scène. Le plan final où Taylor et Arlène Dahl regardent très longuement le drapeau américain est ridicule.

 

A THUNDER OF DRUMS

A THUNDER OF DRUMS vient de sortir en Warner Archive. Par moment – le début, la deuxième partie – c’est presque aussi bien que FORT MASSACRE. Le scénario de James Warner Bellah malgré des détails documentaires originaux (l’odeur des cadavres qu’on découvre), des partis pris originaux ((pendant la première  partie l’action est confinée dans le fort) et surtout un beau personnage d’officier désabusé auquel Richard Boone, magnifique, épuré,  donne une vraie épaisseur tragique, est relativement routinier, avec une intrigue sentimentale faible, convenue, des personnages trop typés. Les défauts de Bellah sans Nugent et Ford apparaissent clairement. D’autant que les jeunes acteurs – Luana Patten, George Hamilton – sont médiocres et platounets. Mais les extérieurs dans la dernière partie, l’attente de l’attaque, la mort d’Arthur O’Connel, sont à porter au crédit de Newman tout comme la séquence d’ouverture (le massacre d’une famille vue par une petite fille) ou la suggestion renforce la brutalité. Charles Bronson joue, c’est à noter, un soldat bavard, obsédé sexuel. Il a même une réplique qui n’a pas son équivalent dans le genre, quand il indique à la fin d’une bataille, une crète : « ils ont du cacher leurs squaw là bas, je vais faire un tour », faisant sentir qu’il y a du viol dans l’air. Moment stupéfiant, terrible et sans doute juste.

J’ai revu THEY CAME TO CORDURA avec davantage d’intérêt. Certes le scénario statique après une belle scène de bataille, une charge totalement idiote et couteuse en vies humaines, abonde en discussions qui paraissent souvent abstraites, théoriques, fastidieuses et figent la dramaturgie qui n’est pas palpitante. Mais il se dégage du film une noirceur (tous les « héros » choisis par Gary Cooper – trop âgé pour le rôle – font assaut de veulerie, de machisme et révèlent de nombreuses zones d’ombre), une culpabilité sourde. Un acte de lâcheté fait il de vous un lâche ? Certains moments semblent renvoyer directement à la conduite de Rossen durant la chasse aux sorcières comme s’il voulait s’excuser de sa conduite. Et charger tous les « héros ». Mais ce qui est le plus réussi, c’est la qualité d’une interprétation chorale où personne ne fait de numéro, ne cherche à voler la vedette. Au contraire, tous, de Van Heflin à Tab Hunter (eh oui) en passant par une émouvante Rita Hayworth, se fondent dans le groupe, dans les plans souvent très larges.

Lire la suite »
4 / 30«...23456...102030...»