nov
05

LECTURES

Tour d’abord quelques livres qui ont illuminé  toutes ces dernières semaines. En premier le décapant EN AMAZONIE de Jean-Baptiste Malet, plongée terrifiante dans l’univers d’Amazon, adaptation moderne des bagnes d’enfants que décrivait Dickens. On fait 25 km à pied chaque nuit dans les couloirs avec deux mini-pauses, non de 20 min mais de 15 puisqu’on prend 5 min pour se rendre sur le lieu de ces pauses. Des bagnes qu’on assortit de slogans péremptoires (Have fun), de couleurs plus vives, mais où l’on piétine les lois et le code du travail (en tout cas on l’ignore), où l’on s’arrange pour institutionnaliser la fraude fiscale sous les applaudissements des élus de droite et de gauche, heureux qu’un tel bagne se crée dans leur région, même si ledit bagne fraude le fisc, détruit les librairies, sources d’emplois réels, formés. La palme de la sottise revient au toujours ridicule et pérorant Arnaud Montebourg, sorte de girouette sociale qui se pavane devant les caméras. IL FAUT FAIRE LA GRÈVE DES ACHATS SUR AMAZON ! Indiquons sur ce blog tout ce qui peut remplacer cette multinationale destructrice d’emploi et qui fraude le fisc.

MIROIRS DES PRINCES de Michel Schneider (Flammarion) est un livre aigu, stimulant, extrêmement juste sur la manière dont les hommes politiques finissent par ne parler que d’eux ce qui leur permet de ne rien faire.

Je voudrais recommander à tout le monde le magnifique recueil de textes de Pierre Bost, FLOTS D’ENCRE ET FLOTS DE MIEL (la Thébaïde), textes parus dans les Nouvelles Littéraires, Marianne (dans les années 30), Vendredi. Qu’il parle, et si bien, de Hugo, de Peguy, d’Alain (relire son livre sur Balzac), qu’il constate de manière incroyablement prémonitoire en 1930 que le livre tend à disparaitre, à ne devenir « qu’un objet visuel », qu’il anticipe de 60 ans la crise de l’édition, on est frappé par l’acuité et en même temps la bienveillance des jugements. Par la hauteur d’inspiration, l’ouverture d’esprit, la curiosité amusée et revigorante, il considère le lecteur comme un ami et non un punchingball sur lequel on s’entraine. J’aime tout particulièrement les beaux éloges qu’il fait de Jean Prévost qui mourut en combattant dans le Vercors et dont je vais acheter le Stendhal et le Beaudelaire et ce dialogue si amusant avec Marcel Aymé qu’il contribua à faire découvrir. Pierre que je ne connus pas assez, qui mourut trop tôt et dont j’ai gardé une de ses phrases dite après la mort de sa femme dans QUE LA FÊTE COMMENCE : « Je n’ai pas encore de chagrin et j’en profite pour travailler ».

   

J’ai aussi été très ému par QUELLE HISTOIRE un récit de filiation où Stéphane Audoin Rouzeau évoque les rapports de ses deux grand-pères et de son père avec la guerre de 14. C’est fort, pudique, touchant, riche en aperçus fulgurants sur la réalité du terrain. 950 morts par jour pour rien durant 1915, juste pour que Joffre tâte un peu le terrain sans jamais protéger « ses » hommes. Pourquoi y a-t-il encore des rues à son nom ?

Ai-je assez dit du bien de Daniel Woodrell, une des grands auteurs de romans noirs de la nouvelle génération ?

Ruez vous aussi sur VLADIVOSTOK de Joseph Kessel récit fulgurant de noirceur tirés des TEMPS SAUVAGES où l’on ne sait plus qui sont les amis et qui sont les ennemis dans une ville soumise à la loi de la jungle dans cette fin de guerre.

Et enfin un pur délice AU JAPON, CEUX QUI S’AIMENT NE SE DISENT PAS JE T’AIME de Elisa Janvier (Arlea).

     

Et dépêchez vous d’acheter les classiques RKO sortis par les éditions Montparnasse car le catalogue va être racheté et on ne sait pas si les repreneurs seront aussi concernés par certains titres. Si c’est Paramount, alors un voile noir tombera. Il y a donc des La Cava, Fleischer, Mann, Farrow, Wise (CIEL ROUGE) à prendre d’urgence.

ACTRICES

Louons pour une fois les actrices du cinéma français qui nous éblouissent dans tant de films.

A tout seigneur, tout honneur, commençons par ISABELLE HUPPERT dont la filmographie est si riche. Je retiendrais d’abord le magnifique NUE PROPRIÉTÉ du très talentueux, très exigeant, très dérangeant Joachim Lafosse. On sent qu’il tient ses comédiens, ne lâche rien, ne cède à aucun caprice. Dans un autre registre, Isabelle Huppert est très inventive et fort drôle dans COPACABANA de Fitoussi.

 

LÉA SEYDOUX fut l’une des comédiennes qui marqua le festival de Cannes grâce au film de Kechiche et au très intéressant  GRAND CENTRAL de Rebecca Zlotowski qui l’avait déjà dirigée avec bonheur dans BELLE ÉPINE. Malgré quelques tics inhérents à certains premiers films français (intentions surlignées, scènes étirées), on sent que la cinéaste sait filmer les corps, donner du poids à des regards, des gestes. Et là, malgré une fin tatonnante, elle nous montre dans cette centrale nucléaire ce que je n’ai jamais vu évoqué par les journalistes : ces deux univers, l’un composé de prolétaires que l’on traite sans le moindre égard, des «parias» (les intérimaires) et les employés d’EDF qui sont bien mieux protégés. Léa Seydoux y est super juste. Son parcours  est éblouissant et d’une grande variété. Elle est juste, resserrée, bouleversante dans le magnifique, déchirant L’ENFANT D’EN HAUT d’Ursula Meier, fragile, perdue, incroyablement juste et belle dans le très beau LES ADIEUX À LA REINE de Benoit Jacquot, chronique historique filmée au scalpel.

On revient une fois de plus à Joachim Lafosse et À PERDRE LA RAISON pour célébrer ÉMILIE DEQUENNE qui  est l’âme, le cœur du film (sans diminuer la force des autres comédiens dont Niels Arestrup). Son interprétation est tout simplement époustouflante. Elle affronte un personnage complexe dont les choix sont ultra-dérangeants et se garde bien de les édulcorer. Elle les affronte de face. Comme dans ROSETTA où elle était inoubliable.

 

Il y a des musiciens comme Charlie Parker qui n’ont jamais fait une fausse note. Il y a aussi des acteurs, des actrices qui partagent ce don : EMMANUELLE DEVOS est l’une de celles-là. Je viens de la voir dans le délicat, le sensible, LE TEMPS DE L’AVENTURE de Jérôme Bonnell (voyez ses films à commencer par LE CHIGNON D’OLGA, J’ATTENDS QUELQU’UN, il y a un ton, une personnalité, un charme) et elle m’a encore cloué sur mon fauteuil tout comme dans le superbe À L’ORIGINE de Xavier Giannoli (voyez et revoyez ce film si riche où  l’on découvre déjà Soko avant qu’AUGUSTINE ne la consacre) ou CEUX QUI RESTENT d’Anne Le Ny. Son duo avec Vincent Lindon (sa filmographie est absolument sensationnelle d’exigence, de maturité et d’audace) vous marque à jamais.

J’ai découvert PAULINE ÉTIENNE chez Joaquim Lafosse (encore) : dans ÉLÈVE LIBRE, elle avait peu de scènes mais les marquait toutes. Je l’avais beaucoup aimé dans le prometteur LE BEL ÂGE de Laurent Perreau avec Michel Piccoli et dans QU’UN SEUL TIENNE ET LES AUTRES SUIVRONT de Léa Fehner. Elle est une fort émouvante RELIGIEUSE chez Guillaume Nicloux. A suivre de près.

 

J’ai adoré FLORENCE LOIRET CAILLE dans LA PETITE CHAMBRE de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond, chronique douce amère, parfois prévisible mais admirablement jouée. Toutes les scènes qui opposent Michel Bouquet, vieillard irascible, têtu, maladroit et l’infirmière murée dans sa douleur qu’interprète Florence Loiret Caille, sont à marquer d’une pierre blanche.

Tout comme Emmanuelle Devos, je n’ai jamais vu ANAÏS DEMOUSTIERS fausse ou à côté de la plaque et cela faisait des années que je voulais tourner avec elle. Ce fut un régal, un délice, un bonheur. Elle est tout simplement épatante de vérité et d’invention dans LES GRANDES PERSONNES d’Anna Novion, dans D’AMOUR ET D’EAU FRAICHE d’Isabelle Czajka, brille dans BELLE EPINE et THÉRÈSE DESQUEYROUX de Claude Miller où, je le répète, elle surclasse Edith Scob dans la version de Franju et parvient même à surnager et à s’en sortir dans le désastre de ELLES  de Małgorzata Szumowska, absurde chronique socialo féministo lacanienne qui était à cent mille coudées de MES CHÈRES ETUDES d’Emmanuelle Bercot où Deborah François était sensationnelle.

 

Ayant mentionné THÉRÈSE DESQUEYROUX, il me faut revenir sur AUDREY TAUTOU que j’avais trouvée exemplaire de rigueur, de profondeur, de grâce intérieure. Ses derniers plans sont inoubliables. Elle est fort drôle et gracieuse dans HORS DE PRIX du talentueux Pierre Salvadori, qu’on oublie toujours dans les palmarès, et très convaincante en COCO AVANT CHANEL d’Anne Fontaine.

De films en films EMMANUELLE SEIGNER s’impose. Je l’avais adorée dans BACKSTAGE d’Emmanuelle Bercot et l’ai trouvée remarquable de justesse dans les deux personnages secondaires du très émouvant QUELQUES HEURES DE PRINTEMPS et de DANS LA MAISON de François Ozon. Elle était hyper marrante en féministe convaincue dans l’inégal ILS SE MARIÈRENT ET EURENT BEAUCOUP D’ENFANTS et reste pour moi la protagoniste d’un des plus beaux films de Claude Miller, LE SOURIRE.

Et CHRISTA THERET qui m’a tellement touché dans le beau film d’Emmanuelle Millet, LA BRINDILLE et qui illumine de sa présence RENOIR qui représente la France aux Oscars. On est sûr qu’Auguste aurait adoré la peindre.

  

Je ne vais pas ignorer les actrices que j’ai fait tourner, à commencer par la géniale MÉLANIE THIERRY que l’on peut voir dans le dernier Diane Kurys. Elle est extraordinaire dans une œuvre passée inaperçue, OMBLINE de Stéphane Cazes, sur les femmes en prison. Le ton était pudique mais âpre, et sa modestie visuelle le servait, lui donnait une vérité. Quant à ma chère Mélanie Thierry comme le dit Pierre Murat dans Télérama : «  Elle est, ici, douce et dure, fragile et forte, sensuelle et défaite. Elle porte le film, ou plutôt l’emporte vers l’émotion pure. » A découvrir.

Et ISABELLE CARRÉ, ma chère Isabelle, qu’on ne peut jamais prendre en délit de mauvaise humeur, Isabelle si forte et si fragile, si inventive. Que citer parmi tous ses films : CŒURS, de Resnais, LES ÉMOTIFS ANONYMES de mon compatriote Jean-Pierre Ameris, 4 ÉTOILES. J’ai beaucoup aimé Isabelle dans LOUISA CHEBBA de Françoise Charpiat et dans LES BUREAUX DE DIEU de Claire Simon dont je dois voir GARE DU NORD.

 

MARIE GILLAIN, extraordinaire dans L’APPÂT mais aussi  dans LAISSEZ PASSER où elle est merveilleuse de grâce, de tendresse, de légèreté. Quand elle parle de ses rapports avec Giraudoux, on se dit que ce dernier aurait été épaté par elle. Marie, qui m’a bouleversé dans TOUTES NOS ENVIES : elle était crédible dans son métier aussi bien que dans les effets de sa maladie. Sans redondance, sans trucs. Une limpidité de cristal. Ajoutons que fan de Paul Féval, j’affirme qu’elle fut la meilleure Aurore de Nevers dans le BOSSU de Philippe de Broca.

SARA FORESTIER était excellente dans UNE NUIT de Philippe Lefèvre et dans LE NOM DES GENS.

 

Et SABINE AZÉMA dans les films de Resnais. Revoir de toute urgence MÉLO, SMOKING NO SMOKING, ON CONNAIT LA CHANSON, VOUS N’AVEZ ENCORE RIEN VU, L’AMOUR À MORT. Et aussi cette comédie de Noémie Lvovsky que j’avais trouvée très marrante , FAUT QUE ÇA DANSE.

Et n’oublions pas CATHERINE DENEUVE qui vient encore de me stupéfier dans ELLE S’EN VA.

 

Ni SANDRINE KIBERLAIN, géniale dans le dernier Dupontel et qui était formidable dans BETTY FISHER et tordante dans ROMAINE PAR MOINS 30.

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sept
30

Tout d’abord, la sortie du splendide et poignant CAMILLE CLAUDEL 1915 de Bruno Dumont, chronique acérée, pénétrante du séjour de Camille Claudel que l’on a internée dans l’asile d’aliénés de Montdevergues, dans le Vaucluse, me donne envie de revenir sur HORS SATAN, HADEWIJCH, sans oublier le magnifique FLANDRES, aux extraordinaires scènes de bataille et à la conclusion plus apaisée. Conclusion qui n’était, semble-t-il, pas celle du scénario. Des œuvres fortes, exigeantes qui, je pense à CAMILLE CLAUDEL, vous accrochent, vous font palpiter. IL EST BON DE REVENIR À BRUNO DUMONT !

 

 

 

   

Et aussi à Doillon dont Gaumont a ressorti LA FEMME QUI PLEURE et LA FILLE PRODIGUE.

 

Grouper dans une même chronique Doillon, Dumont et Autant-Lara aurait passé pour une provocation, voici quelques années. Heureusement maintenant il y a un consensus plus apaisé sur l’auteur d’OCCUPE-TOI D’AMÉLIE dont je rappelle chaque fois l’existence. Ses déclarations lepénistes scandaleuses ternissent l’homme mais pas l’œuvre. Elles ont été d’ailleurs proférées vingt ans après son dernier film.
J’ai revu LES PATATES (Gaumont) avec un immense plaisir. C’est un film singulier, original qui refuse les routes balisées. J’ai redécouvert cette zone interdite, rarement mentionnée, qu’étaient les Ardennes françaises. Le scénario d’Aurenche est vif, intelligent, truffé de surprises, de parenthèses cocasses ou tendres. On retrouve une de ses préoccupations, partir d’un objet qui fait office de révélateur, pour décrire des personnages, un moment d’histoire, une classe, un monde : la chaussure perdue de Chiffon nous introduisait dans un monde qu’elle ignorait et faisait naître des sentiments qui viraient peu à peu à la gravité. Ici à partir de patates, d’une envie de patates, d’un besoin de patates, on se plonge dans un bout de notre Histoire. Y apparaissent les égoïsmes, l’indifférence mais aussi la compassion. Très beau moment que celui qui nous montre Henri Virlojeux, magnifique, qui soliloque sur ce que représente vraiment ce désir de patates. Il y a quelque chose qui nait en vous, une envie de faire une action extraordinaire. Pierre Perret est très convaincant. Le film souffre juste des décors d’intérieurs de Max Douy un peu trop ripolinés, du choix de Bérangère Dautun, actrice attachante originale mais un peu trop urbaine pour une paysanne.

Que ceux qui ne l’ont pas fait se ruent sur LA SUITE À L’ÉCRAN, le merveilleux livre d’entretien d’Alain Riou avec Jean Aurenche.

PÉCHÉS DE JEUNESSE (Gaumont) a été une vraie surprise. Cette histoire d’un homme qui part visiter les enfants naturels qu’il a abandonnés, semblait condamnée d’avance. Pourtant, Tourneur aidé par Spaak impose un ton assez original, retenu, sobre, aux antipodes des morceaux de bravoure qu’exigeait le film à sketches. Il y a une trivialité que souligne Jacques Lourcelles, surprenante dans le ton, dans les situations et dans les milieux. Cette trivialité n’empêche pas une certaine forme de bonheur modeste qui enfonce chaque fois un peu plus le héros, joué avec une grande finesse par le génial Harry Baur, vraiment inspiré, inventif quand il plonge dans les émotions, les regrets, les doutes liés à la paternité.

LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE d’Henri Aisner  que j’ai trouvé relativement visible sinon réussi, bien photographié par André Bac, joliment dialogué par Vladimir Pozner et bien joué par Reggiani, Herrand, Modot m’a plus convaincu que sa suite dirigée par Louis Daquin.
La version d’Aisner (dont la filmographie, liée au Parti Communiste), très courte est  découpée par le réalisateur et Max Douy, en plus de ses décors. C’est plus regardable que le Lherbier qui se veut plus ambitieux, plus formaliste mais dont les « recherches » paraissent très datées, voire vaines et handicapées par le jeu d’Huguette Ex Duflos (sic. Cela inspira un pseudo à Jeanson). LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR de Daquin est plus guindé, plus raide et pas très bien joué même si on peut voir Piccoli qui tourna plusieurs fois avec Daquin dans un petit rôle assez trouble.

 

LA FERME DU PENDU est un des meilleurs films de Dréville. Et un des meilleurs français sur le monde paysan. Dépouillé, âpre mais jamais volontariste dans la noirceur, ne l’exhibant pas comme un drapeau (péché mignon de certains films français de ces années). Dréville, homme d’une grande gentillesse, l’acceptait pour ce qu’elle était et la filmait sans esbroufe. Vanel a des moments de dureté, d’égoïsme d’une grande force et Alfred Adam campe un fier à bras, un séducteur misogyne pitoyable. Sa déchéance le rend presque touchant. Il est génial. On voit Bourvil dans un personnage qu’on devine noir. Malheureusement Dréville utilise beaucoup trop de plans de coupes durant sa chanson. Péché véniel que compensent de magnifiques plans larges, un vrai sens du décor.  Je ne sais plus où j’ai lu que les romans de Gilbert Dupé, écrivain régionaliste (LA FOIRE AUX FEMMES, LA FIGURE DE PROUE, LE BATEAU A SOUPE, LES MAUVENTS qu’il adapta et filma) étaient revus par Claude Accursi (TROIS FEMMES, LES TRIPES AU SOLEIL, LE VOYAGE SURPRISE).

3 FILMS À PART

Trois films à voir absolument et dont je ne savais rien avant de les voir : LA CHASSE, du norvégien Erik Løchen dont j’ai entendu parler pour la première fois dans ce blog qui est une œuvre étrange, originale, ultra personnelle. La chronique d’une mort (d’un meurtre) durant une partie de chasse racontée de manière non chronologique. Les personnages sont interrompus par un narrateur invisible qui les questionne, change le cours du récit, remet en cause leurs actions. On retrouve ce ton si particulier (qui reste parfois prisonnier de son ambitions et de recherches un peu datées) dans OBJECTION (toujours chez Malavida, éditeur indispensable et audacieux) qui raconte un tournage de manière encore plus désarticulée.

 

LE POLICIER  de Nadav Lapid, après LEBANON, BEAUFORT confirme la vitalité du cinéma israélien. Il décrit pendant de longues séquences les entrainements sportif, la camaraderie machiste, les jeux virils (avec les blagues d’usage comme d’enfoncer la tête sous l’eau d’un pote) d’une bande de flics appartenant à une brigade anti-terroriste. Ils sont accusés d’avoir abattu par erreur durant une mission des civils, des enfants, des femmes. Ils se défaussent sur l’un d’entre eux atteint d’une maladie mortelle qui endosse toutes les responsabilités. Commence une autre partie consacrée aux agissements d’un groupuscule d’extrême gauche qui constitue le double inversé des premiers, partageant le même intégrisme. Qui fait voler en éclat son sujet et va s’attacher à des ramifications inattendues.

Et enfin LA COMMISSAIRE, film russe qui fut longtemps interdit. Comme l’écrit DVD Classik : « En adaptant une nouvelle de Vassili Grossman, Alexandre Askoldov a embrassé la destinée douloureuse de l’écrivain russe. Bien qu’ils ne soient pas de la même génération, ils se sont tous les deux heurtés avec la même violence contre l’Etat soviétique à quelques années d’intervalle seulement. Il aura fallu vingt ans pour que les bobines de La Commissaire sortent des sombres recoins de sa prison. « Mon histoire, celle de La Commissaire, tient entre deux dates : 1967-1987 » déclare Alexandre Askoldov qui, tout comme Vassili Grossman avec Vie et destin, ne s’est jamais remis de l’interdiction de son film. Avec LA COMMISSAIRE, il croyait sans doute au miracle, surestimant les capacités d’autocritique du régime… En adaptant une nouvelle de Vassili Grossman, Alexandre Askoldov a embrassé la destinée douloureuse de l’écrivain russe. Bien qu’ils ne soient pas de la même génération, ils se sont tous les deux heurtés avec la même violence contre l’Etat soviétique à quelques années d’intervalle seulement. Il aura fallu vingt ans pour que les bobines de LA COMMISSAIRE sortent des sombres recoins de sa prison. « Mon histoire, celle de LA COMMISSAIRE, tient entre deux dates : 1967-1987 » déclare Alexandre Askoldov qui, tout comme Vassili Grossman avec Vie et destin, ne s’est jamais remis de l’interdiction de son film. Avec LA COMMISSAIRE, il croyait sans doute au miracle, surestimant les capacités d’autocritique du régime. Le scénario d’Alexandre Askolov reste très proche du texte de Vassili Grossman, à la différence que ses ajouts et ses intentions de mise en scène donnent une toute autre perception de l’Armée rouge et de la violence de la révolution. Mais lorsque le film a été interdit en 1967, c’est parce qu’il était officiellement jugé pro-sioniste : la Guerre des Six Jours avait laissé en froid l’URSS et Israël. Une œuvre humaniste dénonçant les conséquences de la révolution sur la vie paisible d’une famille juive ne pouvait que faire hérisser les poils de moustache des apparatchiks.
LA COMMISSAIRE était le projet de fin d’étude d’Alexandre Askoldov, alors diplômé de l’Ecole de Cinéma de Moscou. Faisant déjà preuve d’une grande maîtrise de son art, il multiplie les mouvements de caméra virtuoses et met en place une narration suggestive grâce à un montage d’une grande efficacité. Alexandre Askoldov n’est pas un auteur qui explique : il préfère montrer, accordant un très fort crédit au pouvoir des images qui se donnent à lire. Ce ne sont certainement pas de simples images de propagande au message unilatéral : le réalisateur propose plusieurs niveaux de lecture qui donnent une ampleur romanesque à cette œuvre.
 »

Le début du film m’a particulièrement impressionné. Cette entrée dans une ville morte et aussi le moment incroyable où l’ex commissaire, réquisitionne une chambre dans une maison habitée par des ouvriers.

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août
20

FILMS CLASSIQUES ET D’ABORD BECKER

D’abord, il y a Jacques Becker. Ensuite, il y a Jacques Becker dont je ne suis pas loin de penser qu’il fut le plus grand cinéaste français des années 40/50, le plus fluide, le plus moderne. J’ai dit tout le bien qu’on pouvait penser d’ANTOINE ET ANTOINETTE que j’ai envie de citer à nouveau, de pousser ceux qui ne l’ont pas vu à se précipiter sur le magnifique Blu-ray. Cette vision d’une France populaire, vivant dans une semi-précarité mais où l’on s’entraide, s’épaule, on se prête des livres (rien que ce détail date le film et ce n’est pas glorieux pour nous), me bouleverse à chaque vision. La séquence de la noce est une pure merveille, cocasse mais sans aucune condescendance. Noël Roquevert campe de manière magistrale un épicier, profiteur évident du marché noir qui traite les femmes avec une goujaterie suffisante, une bonhomie visqueuse qui le rendent inoubliable.

Raison de plus pour se précipiter sur EDOUARD ET CAROLINE (Tamasa), comédie miraculeuse, triomphe de l’élégance, de l’agilité visuelle, intellectuelle. Un postulat très simple, très cadré dans le temps, un rythme incroyable qui n’a jamais rien de mécanique et une peinture sociale hilarante. A partir d’un fait en apparence anodin, on frôle le drame, la catastrophe, les larmes. Le ton peut basculer d’une seconde à l’autre et devenir sérieux et grave mais Becker et Annette Wademant ont la générosité de sauver leurs héros et aussi certains personnages : l’Américain qui paraît au début brutal et goujat nous fait découvrir un autre visage. Il est le pendant du banquier des AMANTS DE MONTPARNASSE : comme lui perdu dans un monde de snobs ignares (toutes les notations sur la musique sont désopilantes) et manifestant finalement un goût sûr et personnel. On ne peut pas terminer sans citer Anne Vernon, absolument délicieuse et hyper sexy dans ses déshabillés (elle forme un couple idéal et très moderne, dans le jeu, la façon de bouger, avec  Daniel Gélin), Elina Labourdette et son œil de biche, Jacques François, qui hésite entre un nœud mat et un brillant, et bien sûr l’admirable Jean Galland. Ses « Caroline » prononcés avec l’accent anglais (sa stupéfaction quand on ne le comprend pas dans cette langue), son adresse aux déménageurs sont des immortels moments de comédie. Hawksiens sans doute (rythme, mise en scène fluide) mais avec une minutie dans le réalisme qu’on ne trouve pas chez Hawks.

Il faut toujours rappeler les autres Becker qui sont disponibles : FALBALAS, CASQUE D’OR, le merveilleux RENDEZ-VOUS DE JUILLET (Studio Canal), GOUPI MAINS ROUGES, RUE DE L’ESTRAPADE, LE TROU, voire même le très rapide DERNIER ATOUT. Oublions ALI BABA, œuvre terne et de peu d’intérêt quoi qu’en ait dit Truffaut.

J’ai  revu LA NUIT EST MON ROYAUME de Georges Lacombe qui avait été une vraie surprise quand je l’avais découvert par hasard. Et j’ai retrouvé la même émotion devant la sobriété du ton, l’attention porté aux personnages populaires, le refus de tout pathos dans le jeu de Gabin. Evidemment on pense à LA BÊTE HUMAINE, ce qui décuple la force de certains plans (même si un court instant, Lacombe et Agostini utilisent une transparence), notamment celui qui cadre en plongée Gabin, après l’accident, titubant sur le ballast, perdu dans la vapeur qui se dégage de la locomotive ou la soudaine apparition à contre jour de Gérard Oury, l’économe de l’institution, qui vient déranger un moment d’intimité tendre entre Gabin et Simone Valère, et nous fait comprendre le rapport qu’il entretient avec l’institutrice. Ou le travelling dans la foret qui précède Poinsard et Louise qui passe près d’Oury sans le remarquer. Lequel  Oury joue cet économe jaloux, coincé avec une vraie sobriété qui contourne ce que le personnage pourrait avoir de conventionnel… Scénario direct, franc, jamais ostentatoire de Marcel Rivet dont c’est le grand titre de gloire (je n’ai jamais vu LES AMANTS DU TAGE de Verneuil) et bon dialogue de Charles Spaak (« le désordre, la saleté cela a une odeur », dit Poinsard) avec une belle dernière réplique. Belle interprétation de Susanne Dehelly, touchante en bonne sœur même si l’évolution de son personnage vers la cécité est trop prévisible. Et musique lyrique mais pas envahissante d’Yves Beaudrier. Un des titres méconnus de la seconde période de Gabin lequel est miraculeux de légèreté, de retenue. Il exprime une vraie grâce dans tous les moments où son affection pour Simone Valère devient de l’amour, mettant en valeur ses tâtonnements, ses brusqueries, ses louvoiements maladroits. Claude Gauteur avait publié un livre très injuste sur Gabin, dénonçant l’embourgeoisement (qui était aussi celui de la France) de celui qui fut une icône de la France populaire d’avant guerre. Il faut revenir sur ce jugement. Gabin dans les années 50 joue beaucoup de héros populaires et ce film le montre tout comme GAS-OIL, LE SANG À LA TÊTE, DES GENS SANS IMPORTANCE ou LE SINGE EN HIVER, sans parler du CHAT. On ne peut lui reprocher d’avoir voulu explorer d’autres milieux et de changer de classe sociale dans LE PRÉSIDENT, LA TRAVERSÉE DE PARIS ou EN CAS DE MALHEUR, trois réussites (et c’est le sujet très critique de LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE). Mais là, dans LA NUIT EST MON ROYAUME, il m’a épaté par sa légèreté qui m’a fait penser à celle de Depardieu dans QUAND J’ÉTAIS CHANTEUR et LA TÊTE EN FRICHE. Il gagna la coupe Volpi à Venise. Ajoutons que le film de Lacombe traduit une confiance forte dans des valeurs collectives, héritage de la libération, qui en fait un cousin d’ANTOINE ET ANTOINETTE.

De Verneuil, j’ai revu édité par René Château, UNE MANCHE ET LA BELLE d’après James Hadley Chase. Ce qui limite le film, coince sa dramaturgie et amoindrit son intérêt. Les personnages, interchangeables, sont ceux qu’on trouve dans la quasi totalité des livres : jeune gigolo qui ne pense qu’au pognon, aux voitures de sport, femme riche, plus âgée, qui semble se laisser berner, fausse ingénue calculatrice. Le monde extérieur n’existe pas et l’action se passe comme dans beaucoup d’autres films (RETOUR DE MANIVELLE) sur la Côte d’Azur qui est juste un décor abstrait. Cela pourrait se passer dix ans avant ou vingt ans après. Personnellement, j’ai un mal fou à m’intéresser à ces personnages dont le seul mobile est le fric, même si le héros fait un moment machine arrière. C’est du théâtre de boulevard criminel avec des retournements faussement surprenants. C’est la dictature de l’intrigue, les personnages courant après elle. Ce qui rend la vision supportable, c’est la volonté touchante, naïve de Verneuil de faire « de la mise en scène » : cadrages élaborés (le premier plan), photo travaillée, profondeur de champ. Cette dernière est utilisée jusqu’à plus soif pendant la partie de cartes, moment tarabiscoté et totalement invraisemblable. Car les plans des criminels chez Chase témoignent d’une sophistication sotte qui forcément doit se retourner contre eux. Mylène Demongeot est assez craquante et parvient à faire passer ce que son personnage peut avoir de convenu et de prévisible. Vidal et Isa Miranda sont sur des rails.

J’ai enfin vu 3 CHAMBRES À MANHATTAN de Marcel Carné (Gaumont) qui me faisait assez peur. En effet, j’adorais le livre de Simenon. Ce qu’en dit Paul Vecchiali dans son dictionnaire, ses trois cœurs, m’ont forcé à sauter le pas. Et je n’ai pas été totalement convaincu, malgré l’interprétation magnifique, déchirante, ultra-moderne d’Annie Girardot qui soulève le film, s’en empare et lui donne une émotion rare, la sobriété efficace de Maurice Ronet. Les dialogues de Jacques Sigurd pèsent des tonnes surtout quand ils veulent paraître quotidiens et qu’ils imposent une série d’échanges pseudo-laconiques qui plombent le récit, qui en devient solennel. Le travail de Carné, même s’il est un peu guindé, est moins démodé que ce qu’écrit Sigurd : le premier plan sur New York est une belle transition visuelle, la photo de Schuftan est soignée et nous voyons plus d’extérieurs américains que dans le surestimé et horriblement mal joué 2 HOMMES DANS MANHATTAN (nous avons déliré sur ce film). Assez belle musique de Mal Waldron et Martial Solal.

MARGUERITE DE LA NUIT est un Autant-Lara sans Aurenche ni Bost et cela se voit et s’entend. Pourtant le projet est ambitieux (variations sur le mythe de Faust) et certains décors, mal photographiés, intriguent. Mais Montand est catastrophique, totalement à côté de la plaque et Morgan, plus juste, est handicapée par une coiffure horrible et un maquillage très lourd. Courez revoir en revanche LE MARIAGE DE CHIFFON, toujours chez Gaumont, aussi gracieux, délicat, tendre, émouvant que MARGUERITE est lourd et froid. Petite curiosité, on y voit Palau qui tenait le rôle du diable dans l’excellente MAIN DU DIABLE de Tourneur.

 

FUTURS CLASSIQUES

Restons en France avec le beau documentaire de Paul Lacoste, ENTRE LES BRAS, consacré à la famille Bras, à la passation de pouvoir entre Michel et son fils Sébastien. Il y a des moments de langage dans ce film (qui nous changent des horribles éléments de langage chers aux politiques), des mots qui surgissent chez des gens qui pourtant ne les utilisent guère : un simple mot rentré dans le gorge de Michel Bras prend des allures de confession autobiographique. Et ces images d’assiettes qui sont autant de tableaux, ces plans nous montrant la peau du lait qu’on retire et qu’on fait sécher (on en salive et les voir manger une tartine de cette peau crémeuse vous ferait oublier tous les régimes du monde). Et ces paysages sublimes de l’Aubrac où j’ai tourné la bataille de la PRINCESSE DE MONTPENSIER. Et l’alliance qui se fait entre la cuisine japonaise et ces Auvergnats, que de miracles.

Sortie aussi en Blu-ray de QUELQUES HEURES DE PRINTEMPS de Stéphane Brizé, film très émouvant, superbement joué par Hélène Vincent et Vincent Lindon. Il faut mentionner aussi Emmanuelle Seigner qui est vraiment juste et touchante dans un rôle secondaire (elle est aussi excellente dans le dernier Ozon, DANS LA MAISON).

 

Et bien sûr AUGUSTINE, œuvre forte, profonde, sur le rapport de la médecine au corps des femmes. Vincent Lindon, magistral, joue Charcot, professeur progressiste qui invente une approche révolutionnaire, secoue nombre d’interdits mais qui reste prisonnier de certains préjugés quand à la manière de traiter les femmes. Alice Winocour réussit ce que Kechiche, pour moi, loupait dans la seconde partie de VÉNUS NOIRE qui restait trop didactique, trop prisonnier d’un carcan idéologique et tire de Soko, déjà splendide dans À L’ORIGINE, une interprétation bouleversante, directe, toujours au centre de l’émotion, jamais manipulatrice ou charmeuse.

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