Mar
07

FILMS AMÉRICAINS EN DVD

Outre JOHNNY EAGER, un des meilleurs Le Roy hors sa période Warner, Wild Side nous offre dans la collection des Introuvables, LA MAIN NOIRE de Richard Thorpe. Des décors soignés, une belle photo, la présence de Gene Kelly et de ses efforts pour jouer un rôle dramatique et ethnique (ses interjections italiennes sont réjouissantes), un bon retournement dramatique (la mort du flic) permettent au film de faire illusion pendant une demi-heure. Mais hélas, le scénario devient vite prévisible, mollasson et extraordinairement conventionnel. Tous les clichés sont au rendez-vous. Pardon, cher Patrick Brion pour ce crime de lèse-majesté envers Richard Thorpe.

        

PATTERNS de Fiedler Cook sur un sujet de Rod Serling sur les mœurs dans une grosse société (intéressant et très actuel), est incroyablement mal mis en scène, terne, académique avec des acteurs d’habitude formidables mais qui là, farcis d’intentions et de directions, vous expliquent, vous soulignent tout dans leur jeu. C’est encore accentué par la façon dont ils sont cadrés, qui est toujours redondante. Ce fut d’abord une dramatique télévisuelle qui remporta un tel succès critique et public qu’on la redonna une semaine après. C’est à dire qu’on dut, vu qu’elle était en direct, la faire rejouer, la filmer une seconde fois. C’était une première dans les annales de la télévision. Dans le film Van Heflin remplace Richard Kiley mais les deux autres acteurs, Ed Begley et Everett Sloane reprennent leurs rôles. Aucun des trois n’est vraiment bon, phénomène unique pour Van Heflin. La comparaison avec la TOUR DES AMBITIEUX est écrasante pour Cook. Ce qui prouve que de super collaborateurs (Boris Kauffman, Richard Sylbert) ne parviennent pas à inspirer ou à sauver la mise en scène.

THE BOLD AND THE BRAVE, revu grâce au DVD anglais d’Optimum dans un excellent transfert mais avec un format 4/3. Le film était sorti en SuperScope, procédé qui élargissait l’image au tirage. Il est difficile de savoir comment étaient cadrés de tels films, si ce choix était prévu dès le début ou bien décidé durant le tournage ou la post-production. J’ai parfois senti que le cadre était serré mais sans avoir l’impression d’une image vraiment amputée (pourtant IMDB donne un format large). En tout cas cette vision récente confirme les qualités du film, de loin le plus ambitieux de Lewis R. Foster dont il faut voir CAPTAIN CHINA, L’OR DE LA NOUVELLE GUINÉE. Une ambition présente dès le scénario de Robert Lewin (nommé pour l’Oscar du meilleur scénario original) inspiré par ses souvenirs de guerre qui tourne quasiment autour de 3 personnages masculins et d’une femme et qui est aussi divisé en trois parties :
1) la vie du détachement (la plus conventionnelle) et le début d’une amitié entre les trois protagonistes, le riche héritier oisif et qui ne veut pas tuer, le combinard jovial et le soldat pétri de religion et de principes.
2) La rencontre arrangée de « Pasteur » qui est visiblement puceau et d’une fille à soldat italienne, jouée bien sûr (le choix s’imposait) par une actrice française, Nicole Maurey, qui s’en sort honorablement. Ce qui était une plaisanterie devient une histoire d’amour. La découverte de la vérité est terrible.
3) Enfin, la guerre avec la revanche de Pasteur et la réhabilitation de Wendell Corey. Nous saluions à juste titre la longue séquence ou Wendell Corey se bat contre un tank dans un paysage désolé de rocailles plus que de forêt. C’est le début de l’attaque qui se passe dans un bois d’arbres morts. Toute aussi réussie est la longue partie de dés où un Mickey Rooney survolté gagne une fortune. Foster a la modestie, l’intelligence de ne pas découper la scène, de limiter les inserts sur les dés, de supprimer les plans de coupe. Il se concentre sur le Rooney, son visage, sa gestuelle, ses invocations et cela nous enchante. Il entraîne, dynamise toute la séquence qui est anthologique, lui donne une incroyable vérité. Dès qu’il apparaît dans le film, on a l’impression qu’il improvise son dialogue ; met à mal le côté un peu statique des premiers échanges. Il fut lui aussi nommé pour un Oscar. Le personnage de fanatique religieux que joue de manière convaincante Don Taylor est le plus intéressant et le plus original du film. Le travail de Foster est simple et sans affectation. Il sait ne pas surdramatiser les moments signifiants et trouve le rythme qui convient aux moments de comédie. IMDB déclare que Mickey Rooney réalisa certains plans. Soit il filma quelques raccords, soit il commença le film et le producteur Hal Chester fit appel à Lewis Foster avec qui il avait fait CRASHOUT. Photo de Sam Leavitt et musique de Hershell Burke Gilbert qui brode des variations sur certains thèmes de NAKED DAWN. Horrible chanson de générique due à Mickey Rooney et Ross Bagdassarian.

SHOTGUN STORIES, premier film de Jeff Nichols est une manière de chef d’œuvre qui autopsie comment des personnages introvertis, repliés sur eux-mêmes, inarticulés, vont sombrer peu à peu dans la violence, ce qui n’est absolument pas dans leurs intentions. Une volonté maladroite, véhémente, de dire la vérité, une vérité, lors d’un enterrement, qui va provoquer un conflit qui va peu à peu dégénérer. L’atmosphère sudiste, le manque de manières, d’éducation sont évoquées sans ostentation, sans paternalisme, sans mépris absolument formidable.

        

MRS PARKER AND THE VICIOUS CIRCLE : ce film, qu’on trouve uniquement en zone 1 dans un DVD Image avec deux autres réalisations, phénomène exceptionnel dans le cinéma américain, ne parle pratiquement que de personnages, hommes et femmes, qu’on peut qualifier « d’intellectuels » new yorkais : dramaturges, éditorialistes, humoristes, journalistes sportifs, critiques, directeur de magazine (le New Yorker). Avec un nombre très important de scènes chorales, collectives où une vingtaine de personnages se coupent la parole. Leurs rencontres quotidiennes, autour d’une table ronde de l’Hôtel Algonquin, leurs repas donnaient en effet lieu à des festivals de vacheries, de bons mots, d’aphorismes (ils recyclaient les meilleurs dans les journaux auxquels ils collaboraient). Alan Rudolph nous montre, à travers le destin tourmenté de Dorothy Parker,  figure énigmatique, fascinante et tragique, comment un groupe peut imposer mais aussi étouffer un artiste, malmener sa vie privée, sujet original s’il en est. Elle devient prisonnière et aussi victime de leurs pratiques, de leurs égos, de leurs jalousies (Groucho Marx disait que pour faire partie du club, il fallait « avoir une langue de serpent et un poignard à demi caché »). De cette façon de privilégier le trait d’esprit sur tout sentiment durable. Un psychiatre lui fait remarquer que la vie du groupe prend le pas sur la vraie vie. Rudolph évoque avec beaucoup de sensibilité, de délicatesse l’amitié tendre qui l’unit au talentueux humoriste Robert Benchley (qui partira faire carrière à Hollywood comme auteur et acteur ; on se souvient de ses courts métrages, Comment faire un film, la Vie sexuelle des Polypes, qui ont été réunis dans un coffret et de ses apparitions dans de nombreux film dont CORRESPONDANT 17). Cette chronique poignante des faux pas, des occasions manquées, des aveuglements, trouve en Jennifer Jason Leigh l’actrice idéale. Nul mieux qu’elle ne sait montrer les fêlures et de l’âme et du corps. Sa diction étrange – elle étudia longuement la voix de Dorothy Parker et l’entendre dire ses poèmes justifie déjà la vision du film, sa gestuelle inspirée, sa liberté, sa manière de faire corps avec ses émotions sans les expliquer permettent d’explorer des zones d’ombre rares. Et finalement on se dit que comme elle l’écrivit plus tard : « On subissait la terrible dictature du bon mot (wisecrack) qui empêchait absolument d’atteindre à une quelconque vérité. » Une occasion de revoir d’autre films d’Alan Rudolph comme WANDA’S CAFE, CHOOSE ME.

LONE STAR (1996) : sans doute, jusqu’à présent, le chef d’œuvre de John Sayles et l’un des très rares films où la moindre péripétie, le moindre rebondissement sont vus avec un regard neuf, semblent ne rien devoir à personne. Tout comme cette scène qui démystifie l’histoire de Fort Alamo et remet tout en perspective. Le scénario avec ses intrigues entremêlées, la multitude des personnages, tous vivants et intéressants, ses ruptures spatio-temporelles, est à la fois complexe et incroyablement fluide. Les flashes back sont amenés avec autant d’élégance que d’évidence et le récit coule, comme une rivière, vers une conclusion qu’on ne devine pas. Cette enquête sur un meurtre vieux de 30 ans, relie passé et présent, montre qu’on ne peut échapper au poids de l’Histoire, révèle le poids du nationalisme, des préjugés raciaux, du révisionnisme social, des conflits de génération, de la censure. Le tout traité avec subtilité, sans jamais donner l’impression d’une œuvre à thèse où l’auteur impose ses vues et ses idées. Au contraire, tout semble organique, couler de source. Le film magistralement écrit, brillamment dialogué, avec acuité, ironie et concision, s’impose comme l’un des meilleurs – sinon le meilleur – scénarios de la décennie. La dernière scène et la dernière réplique sont anthologiques. Sayles filme avec invention,  intelligence, respectant ses personnages sans jouer au plus malin, épousant le rythme intérieur d’acteurs époustouflants : le génial Chris Cooper, Elizabeth Pena, Kris Kristofferson.

Face à PRIME CUT de Michael Ritchie, j’ai éprouvé la même déception que lors de la sortie du film. On attendait beaucoup de Ritchie après DOWNHILL RACER, aigu, brillant, si bien écrit par James Salter. Mais là le scénario de Robert Dillon est si plat, si conventionnel que le film semble totalement inerte. Lee Marvin vient se venger de Gene Hackman avec une bande de tueurs et, de chasseur, devient gibier. Ne cherchez rien d’autre sinon des rapports étranges entre Hackman et son frère et deux ou trois échanges dont le dernier entre les deux protagonistes. Le seul intérêt du film est son cadre, rarement filmé : le Kansas des marchands de viande, des bouseux, avec sa vulgarité, ses foires, ses exhibitions machistes : des filles, dont la merveilleuse Sissy Spacek, sont exhibées nues, dans un parc à viande. Même la séquence de la poursuite de Marvin et Spacek par une moissonneuse batteuse, pastiche de LA MORT AUX TROUSSES, que nous louions dans 50 Ans, m’a paru molle, interminable, avec ces longues focales qui écrasent l’espace.

En revanche THE KREMLIN LETTER de John Huston (Opening) tient formidablement le coup. Il s’agit d’un des films d’espionnages les plus noirs, les plus pessimistes. Les notions de cause, d’engagement idéologique, de patriotisme sont bafouées, piétinées. Tout le monde trahit. C’est le règne de l’argent et cela dans les deux camps. C’est un personnage que joue Huston qui fait d’ailleurs ce constat et il est difficile de sympathiser avec un personnage, tant le film lamine la notion de héros et rend opaque la moindre action. Le DVD permet enfin de comprendre cette ténébreuse affaire où la lettre du titre est vite reléguée à l’état de prétexte et où le coup de théâtre final – d’une ironie toute hustonienne – vous glace. Tout ce que montre le film, la corruption, les mœurs sexuelles, s’est révélé, avec les années, d’une profonde justesse. C’est du sur-John le Carré. Au passage, plutôt que de voir LA TAUPE, exercice esthétisant et inerte, mieux vaut revoir la version de la BBC de TINKER TAILOR SOLDIER SPY (et aussi de SMILEY’S PEOPLE). Alec Guinness est très supérieur à Gary Oldman.

J’ai acheté MURDERS IN THE ZOO d’Edward Sutherland (zone 1 sans sous-titres) après une description alléchante d’un participant au blog. Et c’est vrai que l’ouverture est sidérante : cet homme dont on coud les lèvres et qu’on abandonne dans la jungle. La suite est malheureusement desservie par une intrigue rudimentaire, des moments de « soulagement comique » (comic relief) exaspérants, interminables. La photo est belle et Lionel Atwill inquiétant à souhait. Randolph Scott joue les bellâtres.

                                                

Artus Films vient de sortir dans un coffret trois nanars de science-fiction : RED PLANET MARS de Harry Horner, INVADERS FROM MARS de William Cameron Menzies et FLIGHT TO MARS de Lesley Selander. Le pire des trois est le minable FLIGHT TO MARS, décors hideux et dialogues d’une sottise confondante : « Savez- vous déjà comment vous allez revenir de Mars ? », demande un journaliste au chef de l’expédition, la veille du départ – « Vous savez, je suis un alpiniste. Ce qui comptait c’était atteindre le sommet, pas redescendre. » Je n’ai jamais compris la petite réputation dont jouit INVADERS FROM MARS aux USA. Certes le décor de la petite colline devant la maison, du sentier avec la barrière, est une jolie réussite où l’on reconnaît la patte du génial décorateur William Cameron Menzies (Le VOLEUR DE BAGDAD avec Fairbanks, GONE WITH THE WIND, REIGN OF TERROR). Certes plusieurs plans filmés du point de vue de l’enfant sont efficaces, avec leurs perspectives faussées, les dimensions exagérées mais là encore les dialogues sont souvent idiots et les acteurs vraiment médiocres. Dans la dernière partie, tout se dégrade, le scénario, les situations, les décors. En particulier ces grottes d’une dizaine de mètres que les figurants parcourent une centaine de fois dans tous les sens jusqu’à ce qu’on en ait la nausée (pour être honnête, il faut dire que Menzies ne put contrôler le montage et que la production ajouta des flashes back de manœuvres militaires et multiplia ces plans de courses sur douze mètres carré). L’idéologie anti-rouge et belliciste colore le film (la peur, la haine de l’étranger). THINGS TO COME toujours de Menzies d’après Wells m’avait semblé statique, compassé. Son meilleur film reste ADDRESS UNKNOWN, disponible en zone 1 d’après le livre de Kressman Taylor qui écrivit le scénario.
RED PLANET MARS est aussi réalisé par un décorateur très talentueux, Harry Horner (THE WONDERFUL COUNTRY, L’ARNAQUEUR, ON ACHEVE BIEN LES CHEVAUX), auteur de quelques films intéressants. C’est une œuvre incroyablement solennelle, hyper religieuse qui détaille une escroquerie insensée effectuée par un agent double soviétique depuis la Cordillère des Andes, lequel veut faire croire que les martiens écoutent le sermon sur la montagne, ce qui va se révéler exact. Il y a des rebondissements ahurissants (la révolte en Russie où on nomme un Pope à la place du Soviet suprême). Les Russes commencent par dire : « Parlons en anglais pour qu’ils ne comprennent rien. » A plusieurs, malgré ou à cause de l’emphase du récit, on peut s’éclater. C’est le vrai nanar anti-rouge, tourné pourtant par un homme intelligent et cultivé.

Sidonis va bientôt sortir le western de Jacques Tourneur STRANGER ON A HORSEBACK. Voici ce que j’en disais dans une chronique précédente : « STRANGER ON A HORSEBACK avait été une des plus heureuses surprises de la rétrospective Tourneur. On avait découvert un film original, d’une légèreté aérienne qui s’impose dès les premiers plans : Joel McCrea avance à cheval, en lisant un livre de loi et passe près d’une tombe qu’on est en train de creuser. Pas de dialogue… Juste un léger travelling latéral subjectif coupé par un plan serré d’une femme, plan inattendu qui s’enchaîne sur un plan large où McCrea, à droite du cadre, s’éloigne de la tombe. Un  peu plus tard, un chat roux prend une place importante dans le bureau du marshal et sa présence décale les scènes. On le verra sauter du bureau quand trois hommes font brusquement irruption pour délivrer Kevin McCarthy. Ce dernier joue le rejeton du potentat local, violent, dégénéré, tyrannique et pourtant charmeur qui semble débarrassé de tous les clichés qui alourdissent ce personnage archétypal. Et la manière dont McCrea qui refuse de se servir de ses armes, le réduit à l’impuissance, est irrésistible. Il se débarrassera de la même manière d’un homme de main qui le provoque après un échange jubilatoire : l’homme l’arrose quand il passe près d’un abreuvoir. McCrea se contente de dire « il fait chaud ». Quand il revient sur ses pas, l’autre l’arrête : « je n’ai pas aimé ce que vous avez dit ». – « J’ai dit qu’il faisait chaud. » – « J’ai pas aimé le ton sur lequel vous l’avez dit. » Le ton, le traitement sont constamment inhabituels. McCrea, juge itinérant, découvre presque accidentellement qu’il y a eu un meurtre et commence à souligner toute une série d’actes délictueux. Tourneur filme tout cela de manière feutrée, presque dédramatisée : les rapports entre le juge et  John Carradine, procureur corrompu qui essaie de sauver les suspects, sont extrêmement amusants et dégraissés des  effets comiques redondants.
Ce film fut tourné en Ansco Color, procédé étrange qui semble bichrome et donne des teintes étranges qui dans les plans larges ne sont pas désagréables. Tourneur en tire quelques effets heureux.

Je viens de voir un épisode de JOHNNY STACCATO (ZONE 1) dirigé par John Cassavetes pas terrible malgré Charles McGraw en musicien has been qui veut revenir (MURDER FOR CREDIT). Un autre (THE NAKED TRUTH), moins bon encore, dirigé par Pevney. Ce qu’il y a de mieux, ce sont les plans d’extérieurs de New York (tout comme dans NAKED CITY mais là, les scénarios paraissent plus soignés) et la musique d’Elmer Bernstein. Deux autres épisodes sont un peu mieux écrits.

SORTIES

La sortie du magnifique LE HAVRE est une bonne occasion de revoir des Kaurismäki comme LA FILLE AUX ALLUMETTES, L’HOMME SANS PASSÉ. On peut s’étonner du petit nombre de DVD dont beaucoup sont en finlandais sans sous-titres. Mais il y a un coffret.

          

Profitons de TOUTES NOS ENVIES, pour revoir L’ÉQUIPIER, WELCOME, TOMBÉS DU CIEL de Philippe Lioret.

        

Et du splendide L’EXERCICE DE L’ÉTAT pour acheter le prometteur VERSAILLES de Pierre Schöller.

 

UNE NUIT de Philippe Lefebvre (son premier film de cinéma depuis le TRANSFUGE et le JUGE) est une excellente surprise qui s’apparente à un sous genre, le « street movie ». En effet les deux héros, Rochdy Zem et Sara Forestier sillonnent, parcourent, traversent un nombre incroyables de rues, de ponts, d’artères, des Champs Elysées à la rue de Richelieu, de la rue de Douai aux alentours de l’Étoile, de Pigalle à Montparnasse (UNE NUIT comprend le plus grand nombre de scènes nocturnes, de plans subjectifs depuis EXTÉRIEURS NUIT de Jacques Bral). Lefebvre, aidé de ses deux coscénaristes Philippe Izard et Simon Michael, évite bien des pièges, ne se livre à aucune surenchère, aucune démonstration de testostérone. Au contraire, il suit méthodiquement ses héros dans leurs incessantes visites cycliques dans des bars à putes, des boîtes échangistes, des clubs plus ou moins louches, des cafés où le père du barman dort par terre, abruti par l’anisette. On y croise des travestis plus ou moins déglingués, des camés, des patrons de bar qui biaisent sans cesse avec la loi, des prostitués qui tapinent dans les sanisettes du cours de Vincennes (j’avais filmé des scènes analogues dans L.627). Nulle fusillade, pas de règlements de compte spectaculaires mais des interrogatoires teigneux, une plongée dans un monde trouble où les amitiés anciennes, les trahisons, les combines, l’exercice même du métier de flic de la mondaine gangrènent les frontières de la morale, pointent toutes les dérives qui minent l’application de la loi. Nul manichéisme. Lefevbre sait garder ses distances, montrer la complexité de ses personnages. Son héros « borderline », admirablement joué par Rochdy Zem, navigue sans cesse dans des eaux interlopes, entre deux mondes, ne parvient plus à trouver ses repères. Sara Forestier est impeccable de discrétion et de justesse et j’ai eu beaucoup de plaisir à redécouvrir Samuel Le Bihan, tout à fait remarquable. Gerald Laroche, Jean-Paul Muel, Sophie Broustal campent des figures inoubliables et Richard Borhinger fait une fulgurante apparition.

Voilà un autre polar  qui m’a surpris, après POLISSE,  le simenonien COUP D’ÉCLAT de José Alcala, bien écrit et si bien joué par Catherine Frot, l’inoxydable Liliane Rovère et Marie Reynal (déjà admirée dans ALEX, le précédent Alcala), entre autres et le frénétique NUIT BLANCHE de Frédéric Jardin, photographié, excusez du peu, par l’eastwoodien Tom Stern. Le film noir français se porte bien.

                                

QUELQU’UN a-t-il vu RUBBER qui bénéficie d’une belle édition DVD ?

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Fév
21

Dans l’indispensable collection rouge de la Gaumont, quelques curiosités. En  premier lieu, LE RIDEAU ROUGE, seule réalisation du metteur en scène de théâtre André Barsacq (le résultat n’est pas totalement concluant), écrite (et codirigée ?) par Anouilh, lequel donne son vrai ton, sa vraie couleur, son originalité au film. On retrouve certains de ses thèmes, de ses préoccupations, les rapports entre le théâtre et la vie.
Des comédiens répètent Macbeth sous la direction d’un metteur en scène tyrannique (Michel Simon) qui est assassiné. Lors de l’enquête policière, on découvre les correspondances entre la pièce et la vie, la manière dont  la vie privée des protagonistes recoupait, décalquait l’intrigue shakespearienne. Le flic qui s’acharne à voir Macbeth jusqu’au bout (Olivier Hussenot, très marrant), découvrira le meurtrier et son mobile, triomphant sur son collègue, pétri d’ignorance, qui déteste le théâtre (l’excellent Jean Brochard). Cet étrange plaidoyer pour l’Art Dramatique, assez raide dans ses effets de miroirs, nous permet de voir le  théâtre de l’Atelier, la place et les rues qui l’entourent. Je trouve que Brasseur est un Macbeth tonitruant et pas du tout convaincant, qu’il a du mal à apprivoiser la langue de Shakespeare et que Monelle Valentin est nulle. En revanche, Noel Roquevert, formidable en cabot qui veut vous faire profiter de tous les rôles qu’il a joués, vole le film même si d’autres acteurs sont savoureux, en particulier Marcel Peres, en bruiteur.

Viennent de sortir DEUX SOUS DE VIOLETTES, le seul film vraiment réalisé par Anouilh, et LA CHAMBRE ARDENTE que j’ai trouvé plus visible que je m’y attendais. Certes, Duvivier et Spaak dans leur adaptation, massacrent l’énigmatique et complexe roman de John Dickson Carr (incompréhension de cette famille de scénaristes devant une littérature policière anglo-saxonne ; cf. l’échec du MEURTRIER, de Lara et d’Aurenche), n’en retiennent pas la construction, délocalisent l’intrigue dans la Forêt Noire (pourquoi n’avoir pas gardé la France ? Il faudrait étudier l’attrait néfaste que l’Allemagne a exercé sur certains cinéastes français dans les années 50, notamment Duvivier qui y tourne MARIANNE DE MA JEUNESSE, L’AFFAIRE MAURIZIUS ; ce n’est pas seulement une affaire de coproduction) ce qui rend tout solennel et difficile à comprendre (comment relier la marquise de Brinvilliers et l’Allemagne ?). Mais Claude Rich (qui avait su apprivoiser Duvivier) est formidable, Brialy pas mal, Edith Scob (Duvivier reprend des acteurs de la nouvelle génération) défend un personnage incompréhensible. Mais la palme revient à Piéplu qui s’est fait une tête irrésistible de policier allemand et qui bénéficie du meilleur dialogue. Il justifie la vision du film. Duvivier, qui était très en souffrance à cette époque face au mépris qu’on lui témoignait (j’aurais dû le rencontrer, lui parler), lutte pour dynamiser cette histoire, aligne des cadres recherchés, sophistiqués, des plongées, s’essaie au cinéma de genre. Au passage, de manière presque godardienne, il mélange musique et dialogue lors du dernier dialogue entre Brialy et Nadia Tiller, laquelle remet plusieurs fois ses bas, ce qui était l’une de ses spécialités.

L’ASSASSIN HABITE AU 21, premier film coécrit et réalisé par Clouzot, est une réussite. Mineure peut-être, quand on pense au CORBEAU et à QUAI DES ORFÈVRES, mais très prometteuse et réjouissante. J’avoue ne pas comprendre la hargne de Paul Vecchiali contre Clouzot. On ressent dans ce film, traité parfois à la blague, un plaisir à raconter une histoire, à inventer des coups de théâtre, une manière de faire feu de tout bois. Les meurtres filmés en caméra subjective, la description de la pension de famille avec ses personnages hauts en couleur, les échanges dévastateurs entre Mademoiselle Vania et le docteur Linz, Roquevert, encore une fois génial (« Vous avez regardé par le trou de la serrure » – « Je n’aime pas le spectacle des ruines » ou alors « J’ai une idée brillante » – « Vous abandonnez la littérature »), la manière dont l’inspecteur Wens comprend ce qui se passe et surtout la manière dont la Suzy Delair – merveilleuse – le réalise à son tour au milieu de son tour de chant, tout cela est du meilleur Clouzot.

On doit voir aussi la première des aventures de Monsieur Wens, toujours joué par Fresnay, avec encore Suzy Delair et écrite par Clouzot d’après Stanislas André Steeman, LE DERNIER DES SIX, dirigé par Georges Lacombe à qui on doit les excellents CAFÉ DE PARIS, DERRIÈRE LA FAÇADE, l’émouvant LA NUIT EST MON ROYAUME et le beaucoup moins bon PAYS SANS ÉTOILE sans oublier le terne MARTIN ROUMAGNAC. Le résultat est des plus divertissants, avec des dialogues assez marrants. On sait que Lacombe refusa de tourner une scène de music-hall qu’il jugeait pléonastique, il fut remplacé, je crois par Jean Dréville et vit son contrat à la Continental annulé. Fresnay et Susy Delair sont là aussi formidables.

Je n’avais jamais vu et j’en ai honte DAÏNAH LA MÉTISSE de Jean Grémillon. Ou plutôt ce qu’il en reste, car le film fut massacré. Il reste 4 bobines, suffisamment fortes, intrigantes pour nous faire rêver sur ce qui a pu être coupé. Première originalité, l’histoire qui met en scène parmi les personnages principaux, un docteur noir (joué avec élégance par Habib Benglia ; y a-t-il un personnage équivalent dans le cinéma américain de l’époque ?), sa femme Daïnah, à la peau plus claire (on pense à SAPPHIRE) qui attire toutes les convoitises sexuelles. Il est possible que Grémillon et Charles Spaak aient pensé à Othello.
On rentre dans l’histoire comme par effraction (il y a 34 plans – de mer, d’oiseaux, de bateau – entre le générique et la première scène) mais il y a tant de détails insolites, tant de plans étranges, esthètes (caméra basse avec avant-plan, contre-plongée à effet, plongées dans les coursives, les escaliers) qu’on reste accroché, touché, ému malgré les trous. Et il y a cette incroyable séquence de danse, avec ces passagers masqués qui vont être témoins du numéro incroyablement sensuel que Daïnah, oubliant son partenaire, effectue sur la piste. Moment violent, rare, unique. A noter qu’on entend beaucoup de morceaux de jazz, Chloe, Little White Lies, St Louis Blues, Limehouse Blues et I’m Confessing. Paul Vecchiali qui parle si bien de Grémillon est muet sur ce film dans son Encinéclopédie.

Dans  LES TRUANDS, pochade assez quelconque de Carlo Rim, on peut retenir la prestation d’Yves Robert qui finit par jouer un ultra-centenaire et Eddie Constantine, aux prises avec Noël-Noël. La ballade des truands écrite par Rim est une très bonne chanson et il en existe une version par Constantine.
Il me reste à revoir L’ALIBI, L’AFFAIRE MAURIZIUS de Duvivier.

J’ai adoré revoir LE SAUVAGE de Jean-Paul Rappeneau, très bien restauré par Studio Canal. C’est une comédie éblouissante qui retrouve le rythme, l’allant, le charme, le sex-appeal des meilleures comédies américaines. Tout ce qui se passe sur l’île est une merveille, avec un dialogue inspiré de Jean-Loup Dabadie, une très belle musique de Michel Legrand (l’installation des deux héros dans la maison devrait être étudiée par tous ceux qui veulent devenir compositeur pour le cinéma, la manière dont Legrand joue avec les dialogues, s’insinue dans les actions, les épouse et en décuple le charme). Rappeneau passe de la cocasserie la plus débridée (la manière dont Deneuve pourrit la vie de Montand, lui pique son poisson, le harcèle d’offres commerciales) à de soudaines bouffées d’émotions, de vérité, de vie. Deneuve est inouïe de rapidité, de drôlerie, de vivacité. Elle est craquante à chaque instant, sensuelle, sexy (le premier et seul baiser est magistralement amené ; sa manière de dire « Quelle heure est-il ? » et d’embrasser Montand vous emplit de bonheur), imprévisible (sa manière de partir à vélo sur le ponton). Montand trouve là le rôle de sa vie, avec les Sautet, et on est même un peu surpris de découvrir à quel point il avait peur du rôle, du film. Il a souvent eu des principes rigides, des idées idiotes (Montand ne peut pas être juste un garçon, il doit être maître d’hôtel) qui ont abîmé des films comme justement GARÇON où il a fait rajouter des tas de scènes pour justifier qu’il ne soit que garçon. Sautet en a éliminé pas mal dans le DVD. Mais il est aussi génial dans LE SAUVAGE que dans CÉSAR ET ROSALIE.

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Fév
06

En revoyant des films noirs britanniques pour la Malle aux trésors de décembre, j’ai découvert un sous-genre qui, à ma connaissance, a été peu étudié : le film criminel de marché noir qui comprend de nombreux titres, surtout entre 1945 et le début des années 50. Le plus célèbre, le plus archétypal, est bien sûr LE TROISIEME HOMME qui tient drôlement bien le coup. L’ironie typique de Graham Greene, le scepticisme humaniste de Carol Reed (qui se battit pour imposer la musique dans la version qu’on entend, refusant les orchestrations, les interprétations par des solistes prestigieux) ont été souvent méconnus. On citera bien sur le magnifique IL PLEUT TOUJOURS LE DIMANCHE avec ces formidables personnages de femmes frustrées et amoureuses, ces magouilleurs, ces asiles de nuit, ces criminels imbéciles. Et la photo de Douglas Slocombe.

J’ai adoré revoir POOL OF LONDON, fort bien réalisé par Basil Dearden qui, à partir d’une histoire de trafic de cigarettes et de bas, dérive vers des sujets qui n’étaient pas abordés à l’époque : l’amitié entre un Noir (Earl Cameron) et un Blanc (Bonar Colleano, excellent et qui mourra trop jeune ; il a un coté Stanley Baker), le racisme très présent dans l’Angleterre. Il y a même une romance interraciale entre Cameron  et la douce Susan Shaw, traitée avec légèreté, sans ostentation. Le scénario de John Eldridge et Jack Whittingham fait basculer le héros, presque à son insu, dans le monde du crime. Les magouilles de marché noir débouchent sur le trafic de diamants. Il y a un hold-up très original, qui utilise de manière spectaculaire les extérieurs réels : le Londres encore ravagé par les bombardements, aux rues quasi vides. Ce qui donne un ton surprenant aux poursuites de voitures. Dearden était vraiment un grand spécialiste des extérieurs (cf THE BLUE LAMP), qu’il savait très bien filmer. Il décrit un nombre important de décors, de lieux très révélateurs et très chargés dramatiquement : music hall de troisième ordre, pubs mal famés, tunnel routier, les docks. Comme dans la plupart des autres films, la photo de nuit est exceptionnelle. Carles Barr voyait dans POOL OF LONDON l’apothéose des qualités d’Ealing, cette sobriété humaniste qui met en valeur la ténacité, le courage des « serviteurs publics ».
Quand je pense qu’on lui reprocha d’aborder dans le fort bon SAPPHIRE, le thème des problèmes raciaux avec trop de retard. Visiblement, ces grands esprits ne connaissaient pas POOL OF LONDON. Il y a une amertume dans SAPPHIRE. Earl Cameron (encore lui) à l’inspecteur : « Vous savez, cela fait 38 ans que je suis noir », impliquant qu’il n’a aucune confiance dans la police. Le scénario de Janet Green (VICTIM, 7 WOMEN) et Lukas Heller, collaborateur d’Aldrich, autopsie le climat de haine et de bigoterie qui ont provoqué le meurtre de la jeune femme.

Je reviens au marché noir avec le remarquable THEY MADE ME A FUGITIVE d’Alberto Cavalcanti, dialogué avec une grande nervosité, une vraie invention par Noel Langley. Trevor Howard, magnifique mais cela va de soi, joue un ancien pilote qui participe à un coup, se fait piéger et veut se venger. Dès le début Cavalcanti brouille les repères. Son héros n’est pas des plus recommandables et l’esprit de vengeance qui l’anime révèle des côtés sombres. La fin refuse le happy end attendu et paraît assez noire. Chemin faisant, il rencontre des personnages étranges, terrifiants, comme cette femme qui lui demande de tuer son mari. Il y a là, comme dans WENT THE DAY WELL, des éclairs de violence. Des affrontements physiques ultra teigneux (la bagarre finale) surprenants. Et aussi un ton sarcastique que soulignent des cadrages baroques, syncopés, des angles surprenants, des ponctuations ironiques : la boutique de croque-morts s’appelle « le Walhalla de la pompe funèbre ». La caméra cadre des signes, des pancartes soulignant que la mort est proche, qu’il reste peu de temps. Il y a là une violence qui disparaîtra du cinéma anglais jusqu’à GET CARTER. Musique de Marius-François Gaillard (1900–1973) qui écrivit la partition d’EL DORADO de Lherbier et de LA RÉVOLTÉE.

NOOSE est typique du talent si personnel de Gréville et on a pu comparer sa description de Soho avec celle des FORBANS DE LA NUIT qu’il précède de deux ans : mêmes trafics, mêmes escroqueries qui débouchent sur la violence et le crime. Joseph Calleia pourrait être un cousin italien (il était maltais) de Herbert Lom et le monde du catch renvoie aux boxeurs de NOOSE. La comparaison s’arrête, car Gréville choisit parfois un ton curieusement léger (Carole Landis, extrêmement bien photographiée, perd sans cesse ses chaussures) qui désamorce la continuité de la tension, avec des gags plus ou moins bienvenus, un style de jeu parfois spectaculairement théâtral (Calleia, qui en fait des tonnes, est épatant et Nigel Patrick, extraordinaire, vole le film) ; il y a aussi des plans de violence admirablement cadrés (le meurtre d’une jeune femme dans une salle de boxe), des idées visuelles surprenantes, des ellipses fulgurantes, des cadrages audacieux (Calleia parlant au terrible barbier qui lui sert de bourreau dans un escalier ; Annie réalisant qu’elle est en danger de mort : elle est filmée en contre plongée et au dessus d’elle, on voit des carreaux polis, cadrage qui évoque le Powell de THE SMALL BACK ROOM). Mais ce qui me touche, ce sont ces plans, ces scènes sur des jeunes femmes comme ce moment en apparence inutile où la belle Ruth Nixon entre dans le night club pendant qu’Olive Lucius chante une chanson en français : une jeune fille se maquille, des serveurs se reposent, une femme de ménage frotte le sol et un meurtre va avoir lieu que Gréville traduit par une étole qui glisse sur le sol.

THE LONG MEMORY qu’on ne trouve que dans un coffret consacré à John Mills, est une vraie découverte. Là encore, il s’agit d’une vengeance sur fond de trafics. On plaçait ce film dans la période déclinante de Robert Hamer qui était devenu alcoolique. Cela ne se sent pas du tout ici. Au contraire, le découpage est d’une netteté, d’une invention absolument sidérante et le résultat est infiniment supérieur à FATHER BROWN. Hamer appréhende les extérieurs qui sont tous surprenants, avec une acuité, un lyrisme rares dans le cinéma anglais de l’époque. La mise en scène joue sans cesse sur le rapport à l’espace aussi bien dans un bar exigu (les surgissements des différents personnages dans le plan, toujours dynamique et surprenant) que dans des extérieurs amples et dignes de Losey. Un des sommets du film est cette longue scène nocturne où John Mills attend devant une maison un témoin, lequel se trouve embringué dans une terrible scène de ménage : la position de Mills, des policiers, du journaliste, la beauté de la photo nocturne, tout cela donne une force incroyable à la scène, une violence intérieure.

Un film anglais encore. Doriane vient de sortir enfin en France HIGH HOPES, un des premiers et des meilleurs Mike Leigh. Moins désespérément glauque que le terrible BLEAK MOMENTS, le film contredit néanmoins l’optimisme du titre mais parvient par sa justesse, ses notations décapantes, à nous émouvoir, nous faire sourire, nous faire vivre avec ses héros. Le début est anthologique et je me souviens de la stupéfaction admirative de Jane Birkin à qui je montrais le film.

J’ai aussi découvert la très passionnante adaptation par Phillip Noyce d’UN AMÉRICAIN BIEN TRANQUILLE de Graham Greene qui contredit totalement la version de Mankiewicz que j’aimais beaucoup. Noyce et Christopher Hampton sont beaucoup plus fidèles au splendide roman et respectent la vision politique de l’auteur qui, avec une rare prescience, dénonçait les meurtres, les attentats commis au nom et sous le couvert d’une hypothétique 3eme Force (dada des Américains), par la CIA. Ce qui est conforme à la vérité historique. Mankiewicz, lui, mettait ces crimes sur le dos des communistes. Il serait passionnant de comparer les deux versions. Disons que Michael Caine, superbe, m’a paru égaler le génial Michael Redgrave, que Brendan Fraser est très différent d’Audie Murphy et que la très belle Do Thi Hai Yen surclasse Giorgia Moll, valeureuse actrice qui n’avait rien d’oriental. Seul regret, la quasi disparition du commissaire Vigot, si finement joué par Claude Dauphin déséquilibre le film.

Très bon article de Pierre Charrel de la revue TEMPS NOIR sur DVD CLASSIK sur l’indispensable coffret Alan Clarke sorti par POTEMKINE :
« Alan Clarke ne laisse cependant pas son (télé)spectateur démuni face à l’énigme que constitue Elephant, lui offrant en réalité des éléments de compréhension par le biais de la mise en scène. Disparates quant à leurs protagonistes et leur modus operandi, les dix-huit meurtres d’Elephant sont narrés chacun avec la même grammaire visuelle. Le travelling, qui plus est photographié au steadicam, en constitue le premier élément récurent. C’est ainsi qu’Alan Clarke restitue la marche au terme de laquelle les tueurs rejoignent leurs victimes. Ne perdant jamais de vue les personnages ainsi filmés – le réalisateur combinant fréquemment le gros plan au travelling – la caméra suit longuement les assassins anonymes dans leurs déambulations. Leurs déplacements sont fluides – ils avancent à une vitesse soutenue, dont la régularité est soulignée par le martèlement de leurs pas – et inexorables – aucun obstacle ne vient entraver leur avancée. Jouant en outre de la direction d’acteurs – les meurtriers présentent systématiquement un visage dépourvu de toute trace d’émotion – Alan Clarke départit ainsi ses exécuteurs de leur humanité. On pourrait y voir des semblants de machines humanoïdes. Ou bien encore des entités virales se diffusant à travers le corps formé par l’espace urbain de Belfast, en infectant toutes les composantes. Qu’elles soient publiques (une station-service) ou privées (un domicile), à ciel ouvert (un parc) ou closes (un bureau), dévolues à l’activité professionnelle (une entreprise) ou aux loisirs (une piscine). Et c’est donc un terrifiant constat que dresse Elephant par la seule force de sa mise en scène : à savoir l’entière soumission du monde à la violence ; celle-ci s’y développant, en outre, à la manière d’un bacille.

Pareille démonstration était déjà au cœur des deux versions de Scum ainsi que de Made in Britain et de The Firm. À l’instar d’Elephant, chacune de ces œuvres dépeint en effet un ordre humain dont la violence est l’élément cardinal. Celle-ci régit intégralement la maison de correction dans laquelle est incarcéré Carlin (Ray Winstone), le délinquant juvénile dont Scum fait son héros. Le gouvernement exercé par l’administration sur les jeunes détenus y est particulièrement brutal. Aussi bien verbalement – notons au passage que lorsque les films d’Alan Clarke se font « parlants », les dialogues participent pleinement de leur puissance d’impact – que physiquement. Et c’est la même sauvagerie polymorphe – injures à dimension homophobe et/ou raciste, menaces d’agression presque toujours réalisées… mais aussi viols – qui constitue la forme commune de rapports entre les détenus eux-mêmes.

Made in Britain met, quant à lui, pareillement en miroir la violence du criminel et celle des institutions étatiques qui en ont la charge. Trevor, un skinhead adolescent magistralement campé par Tim Roth, est un terrifiant condensé d’agressivité verbale – le téléfilm fit, entre autres, scandale par son usage répété du terme « fuck » comme le rappelle le scénariste David Leland dans un des bonus – et physique : Trevor vandalise, Trevor frappe. Totalement impuissants à remédier à cette violence, les membres des services sociaux ne peuvent opposer au jeune homme que coercition et intimidations. Puis, lorsque ceux-là s’avouent vaincus, le jeune skin passe alors entre les mains d’une police lui infligeant – dans le secret d’une cellule – une violence exactement semblable à celle perpétrée par les « matons » de Scum. »

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