Nov
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QUELQUES CLASSIQUES US

riviererougeRevoir RED RIVER (Wild Side) est un immense plaisir, surtout dans la version du réalisateur qui fut la moins montrée (c’est l’un des paradoxes de ce film que Hawks avait pourtant produit). Version plus courte et c’est le seul cas avec celui de DARLING LILI de Blake Edwards. Le remarquable livret de Philippe Garnier met enfin en lumière l’apport des différents scénaristes (il a relu le roman de Borden Chase) et celui de Hawks, explique les tripatouillages de la fin, causés par Howard Hughes, qui font chanceler légèrement les dernières scènes. Peu de chose à côté des fulgurances. Ah le dialogue avec Joanne Dru qui reçoit une flèche et la manière dont on la lui retirer. Garnier est un peu sévère avec Dru qui est plutôt convaincante même si son personnage a été édulcoré par la censure. Wayne lui est génial dans un des rôles les plus âpres, noirs, durs de sa carrière avant THE SEARCHERS (il explore déjà ces couleurs dans l’excellent WAKE OF THE RED WITCH). Clift est sidérant d’invention, de justesse, de magnétisme et fait pâlir les succédanés des films ultérieurs (que Ricky Nelson semble falot et bêta à coté de lui). Et lisez le beau roman de Michael Ondaatje, LE FANTÔME D’ANIL où l’on voit deux jeunes femmes très belles, toutes deux médecin légiste, analyser après avoir pas mal bu et fumé, les trajectoires des balles à la fin du film pour déterminer la gravité des blessures. Scène hilarante. Par la suite, elles dissèquent de la même façon POINT BLANK et finissent par écrire à Boorman pour savoir où est touché Marvin.

LoveMeTonightLOVE ME TONIGHT (AIMEZ-MOI CE SOIR) reste un éblouissement dès la scène d’ouverture  qui joue avec toutes les possibilités du son. Le scénario extrêmement brillant, avec beaucoup de répliques osées et suggestives de Samuel Hoffenstein (collaborateur de Lubitsch) et Waldemar Young (Peter Ibbetsen) d’après une pièce française de Léopold Marchand et Paul Armand (à qui on doit CES MESSIEURS DE LA SANTÉ) brille aussi bien par son ironie que par un traitement extrêmement subtil et inhabituellement lucide des clichés et des conventions. On peut même dire qu’il s’en sert pour mieux les retourner et, pour utiliser un vocabulaire à la mode, les subvertir et s’en jouer. Mais ce qui frappe surtout c’est la folle énergie de la mise en scène de Mamoulian, son audace intrépide et volontariste : ralentis, accélérés, montage alterné à la Griffith, double exposition, voire même des zooms, une magistrale utilisation des décors (tous les plans d’escalier, l’arrivée de Chevalier dans le château), tout lui est bon pour dynamiser le récit, faire exploser les règles, aiguiser la drôlerie des situations. Plusieurs numéros musicaux sont même enregistrés en direct et la manière dont il fait traverser la France à une sublime chanson de Rodgers et Hart reste anthologique.

BACK STREET (HISTOIRE D’UN AMOUR) de John M. Stahl
Merci au correspondant qui m’a signalé la sortie de ce chef d’œuvre en DVD. Nous en disions un bien fou dans 50 Ans de Cinéma américain. Il est frappant de voir à quel point la mise en scène de Stahl dans ses mélodrames, prend le contrepied  de celle de Sirk. Elle est épurée, retenue, rapide. Certaines péripéties sont à peine évoquées : on voit une jeune femme prendre feu en fond de plan. Les dialogues sont contenus, jamais déclamés et cela donne une force incroyable à des personnages, notamment à celui du héros dont l’inconscience égoïste, la suffisance n’est jamais commentée. Un chef d’œuvre. Belle analyse de Jacques Lourcelles dans son dictionnaire.

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SPAWN OF THE NORTH (LES GARS DU LARGE) de Henry Hathaway
Autre découverte majeure. A première vue, rien que de très classique : deux amis inséparables que les circonstances, l’appât du gain, vont dresser l’un contre l’autre sur fond de pêche au saumon en Alaska, deux femmes, une rédemption à la clé. Ajouter un oiseau, un phoque inénarrable et vous croyez avoir affaire à un de ces produits fabriqués à la chaine par les studios, entre film d’aventures et western (on se demande si Hathaway avec l’aide de Jules Furthman et Talbot Jennings ne recycle pas une fois de plus la trame de THE VIRGINIAN). Or il s’agit là d’un des meilleurs films de Hathaway non seulement des années 30 mais de sa carrière. Grâce à la nervosité narrative qu’il impose dès les premiers plans, au ton resserré, précis, dégraissé qui coupent le cou aux effusions sentimentales, soldent les  scènes de détente comique ou leur adjoignent un contrepoint plus sombre. Hathaway agit un peu comme l’associé de John Barrymore qui condense toutes ses tirades lyriques et fleuries destinées à paraître dans le journal en deux phrases sèches et précises. Il renouvelle, revitalise les situations les plus classiques en terminant abruptement la plupart des scènes : Fonda sort en claquant la porte que la caméra continue à cadrer pendant qu’on entend en off un sanglot de Dorothy Lamour. Ou aussi en les abordant sous un angle inattendu, jouant de manière magistrale avec une série de décors inventifs et orignaux : l’hôtel et le bar que possède Dorothy Lamour (une fois de plus formidable chez Hathaway) permet des cadres, des cadrages excitants, surprenants qui jouent avec la cheminée intérieure au milieu de la pièce, l’escalier, l’immense aigle empaillé. Pour se laver, Fonda et George Raft plongent de la fenêtre de leur chambre dans la mer (Raft témoigne ici de qualités athlétiques étonnantes et bien mises en valeur). On est constamment surpris par les brusques changements de ton : une joyeuse « square dance » est interrompue brusquement par des mélopées plaintives. Ce sont les Indiens de l’autre côté de la baie qui prient les esprits pour que leur pêche soit fructueuse et la scène brusquement devient grave, mélancolique avant de se transformer en une déclaration d’amour lyrique. C’est peut-être le film qui retrouve le mieux le ton de Jack London.

Ride the Pink Horse

RIDE THE PINK HORSE
A revoir ce beau film produit par Joan Harrison, on est beaucoup moins gêné par ce que nous relevions comme des conventions, les décors de studio par exemple qui renforcent le côté un peu féérique, mélancolique de l’histoire, de cette fable. Le charme et la force du film provient d’un décalage constant avec les conventions, les règles du genre : quand tombant dans un guet apens, le héros est attaqué dans le noir, nous ne voyons que l’éclat d’une lame. On découvrira plus tard qu’il a réussi à s’échapper en tuant un de ses agresseurs. Lors de l’affrontement final, Montgomery prend le contrepied de tout ce qu’on pourrait attendre : blessé, il s’en prend à Frank Hugo sans le reconnaître tant est grande sa faiblesse, séquence incroyablement originale. Ce manège autour duquel s’articule une grande partie de l’action  devient un lieu un peu magique (ce que renforce la fiesta qui prend de plus en plus d’importance et dont les péripéties paraissent commenter ce qui arrive au héros), révélateur des sentiments secrets des personnages, à des lieues de toute dramaturgie réaliste. L’envers de l’hôtel où se planque Frank Hugo. De même Thomas Gomez nous a paru plus sobre, plus tenu que dans notre souvenir (c’est un de ses meilleurs rôles avec FORCE OF EVIL) et nous oublions de citer Art Smith, originale idée de distribution, en enquêteur du FBI et Andrea King, excellente.

PLUNDER ROAD de Hubert Cornfield est un  excellent petit polar (photo d’Ernest Haller) dont nous ne vantions que le début dans 50 ANS. Il faut dire que l’ouverture sous la pluie, pratiquement silencieuse en dehors de quelques phrases en voix off et de deux ou trois répliques est un assez joli morceau de bravoure. Mais la suite est toute aussi intéressante dans sa sécheresse elliptique, notamment la manière extrêmement crédible et donc surprenante dont tous les membres du gang se font repérer et arrêter : un camion en surpoids, une erreur commise en ouvrant le capot, un instant d’énervement. Pas de trucs scénaristiques mais des petits faits simples qui sonnent juste jusqu’à la course mortelle du personnage principal.

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NOCTURNE est un petit film noir d’Edwin L. Marin qui signa quelques réalisations honorables parmi beaucoup de produits stéréotypés. L’un des points forts du film est le remarquable dialogue de Jonathan Latimer, romancier brillant qui aligne là les répliques percutantes et cyniques. Le début est remarquable.

Drive_a_crooked_roadDRIVE A CROOKED ROAD est le premier vrai film de Quine qui coécrit le scénario avec Blake Edwards. La trame en est simple : un brave garagiste, ex-coureur automobile va être manipulé par une femme qui travaille avec des malfrats. A partir de là, servi par une interprétation magnifique d’un Mickey Rooney touchant, sobre traduisant à merveille la timidité, la maladresse de son personnage qui tranche dans sa sobriété avec la plupart de ses rôles, Quine et Edwards évitent pas mal de stéréotypes : Dianne Foster, déjà excellente dans LES FRÈRES RICO, n’a rien d’une femme fatale et les auteurs lui donnent des doutes et des remords de même qu’ils insufflent une vie, une couleur au moindre personnage. On n’en attendait pas moins de Quine dont la caméra épouse les rêves, les illusions, la douleur de son héros. Excellents extérieurs tournés en Californie du Sud. Pas mal d’acteurs excellents de Jack Kelly à Kevin McCarthy.

the whip handTHE WHIP HAND de William Cameron Menzies est une vraie curiosité et mérite une place à part dans la série des films anti-rouge. D’abord parce que le scénario initial tel que le tourna Menzies (décorateur du VOLEUR DE BAGDAD, D’AUTANT EN EMPORTE LE VENT) une première fois s’en prenait aux nazis. C’est eux qui contrôlaient le petit village où pénètre le héros à la recherche d’un endroit où pêcher. Il découvre que tous les poissons du lac sont morts et que tous les villageois ont un comportement lourdement inquiétant et inquisiteur, la palme revenant à  Raymond Burr en bistrotier dont l’affabilité respire la menace à 800 mètres. Quand Howard Hughes vit le montage, il décida de transformer les nazis en communistes adeptes de la guerre bactériologiques (tous gardent cependant des noms et un accent allemands et on dit de leur chef qu’il abandonna le nazisme pour le communisme à la fin de la guerre), fit supprimer la présence de Hitler (joué évidemment par Bobby Watson). Le retournage se fit dans des conditions paraît-il déprimantes. Il en résulte des ellipses étranges. Le résultat est pourtant assez distrayant. Le rythme est rapide et Menzies renforce l’atmosphère paranoïaque avec des recherches visuelles assez marrantes, aidé par la photo de Nicolas Musuracca : avant-plans (murs, rochers, arbres) ultra-dramatisés, importance des obliques, champs vide qui renforcent l’angoisse, cadrages qui figent trois visages dans un plan, l’un étant à demi-caché. Le dialogue, les péripéties, la logique, le jeu des acteurs sont en jachère mais le résultat traduit assez bien la vision conspirationniste, paranoïaque  de Howard Hughes.

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Saluons la sortie  d’un magnifique western, inédit jusque là en France, FOUR FACES WEST (300 000 DOLLARS MORT OU VIF) d’Alfred Green, œuvre élégiaque, originale, sensible et très fine, adaptant une belle histoire écrite par Eugène Manlove Rhodes, l’un des rares écrivains de westerns qui fut cowboy, auquel le film rend hommage.  Une bonne nouvelle ne venant jamais seule, vous allez pouvoir découvrir l’étonnant TERROR IN A TEXAS TOWN, le dernier film de Joseph H. Lewis écrit par Dalton Trumbo. Voilà ce que j’en disais dans une chronique : « Je ne sais pas si je le qualifierai de « bon film » car ses défauts, interprétation parfois hiératique, étrange accent suédois de Hayden, peuvent déconcerter, mais le ton glacé du film, la longueur de certains plans (dans le saloon), la débauche de cadrages insolites privilégiant les amorces (énorme roue, colonnade) qui tordent l’espace, statufient l’action, lui confèrent un coté baroque, sur mise en scène, qui jure avec la simplicité de l’intrigue, tout cela donne un ton vraiment insolite, accentué par la musique de Gerald Fried qui est tout sauf une musique de western : éclats de trompette qui ne dépareraient pas dans une mise en scène de Laurence Olivier, dissonances à la Paul Dessau, lamento percussif. Les extérieurs sont réduits au minimum et sont d’un dépouillement qui frôle l’abstraction. Le film est d’ailleurs beaucoup plus proche d’un film noir claustrophobique dans le style de SO DARK IS THE NIGHT, l’un des titres majeurs de Lewis, que d’un western. Le dialogue de Trumbo (sous le pseudonyme de Ben Perry) est très écrit, très volontariste et les allusions à la liste noire sont évidentes. A noter que c’est un des rares films où l’on voit un cavalier sauter de sa monture et se diriger vers un bâtiment tandis que son cheval s’échappe dans la rue (ce qui foule au pied un cliché). La pauvreté du budget fait que Lewis utilise deux fois le même cadrage et un autre personnage laisse aussi partir sa monture. »

journeedesviolentsLA JOURNÉE DES VIOLENTS, western urbain, compte parmi les plus réussis d’Harry Keller et maintient l’intérêt jusqu’au règlement de compte final relativement décevant. Il faut dire que Robert Middleton, chef d’une famille de tueurs (parmi lesquels les inévitables Lee van Cleef et Skip Homeier) venu  arrêter par tous les moyens – chantage, intimidation, violences – la pendaison de leur frère (Christopher Dark excellent) impose un vrai sentiment de menace. Le scénario assez bien dialogué de Lawrence Roman présente quelques similitudes avec HIGH NOON, s’inspirant du même auteur John W. Cunningham mais introduit quelques notations originales : la fiancée de Fred McMurray tombe amoureuse d’un autre homme et n’ose pas le lui dire. Là encore, le dénouement déçoit. Certaines décisions de McMurray, comme de ne pas mettre en prison les frères Hayes qu’il vient de désarmer, paraissent problématiques mais sont contournées par la narration sèche, dépouillée de Keller : le premier plan nous montre deux cavaliers s’approchant peu à peu de la caméra, avec en amorce une potence et un nœud coulant. A cause de l’incurie d’Universal, le film n’existe qu’en 4/3, le négatif Scope ayant été détruit. Cela semble renforcer paradoxalement le sentiment d’oppression, de tension claustrophobique, la nudité d’une mise en scène qui s’appuie peu sur le décor, mais que l’on aurait pu comparer avec celle de QUANTEZ.

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Oct
02

QUAI DE GRENELLE comme l’écrit un contributeur anonyme de Wikipédia dont le texte sur le réalisateur Emile- Edwin Reinert est confondant de recherches, de documentation, « est avec dans les grands rôles Françoise Arnoul, Jean Tissier, Micheline Francey, Margo Lion et un Henri Vidal en chasseur de vipères assassin, un film toujours visionné aujourd’hui. Ce long métrage aborde le problème toujours actuel de la délinquance, à savoir comment certaines personnes devenues comme étrangères à leur histoire difficile, finissent par déraper, victimes d’un déterminisme implacable (prostituées, meurtriers, personnes désœuvrées), qui les pousse en glissade sur une pente savonneuse et les place en reclus au ban de la société. Mais c’est aussi en parallèle une histoire d’interactions entre deux classes sociales, le modeste quai de Grenelle d’alors et sur l’autre rive de la Seine les quartiers plus cossus du 16e arrondissement de Paris. La thématique de la fatalité, qui parcourt l’œuvre d’un bout à l’autre du film, a été mise entre autres en exergue par un critique de cinéma d’un journal suisse :

« Tel un virtuose, Reinert a libéré la mythologie fataliste grecque de sa gangue littéraire en la transposant au niveau de la réalité cinématographique de l’ici et maintenant. Même l’ambiguë question de la culpabilité humaine, qui souvent se manifeste comme une réaction réflexe dans des situations contraignantes, est ici dévoilée dans sa complexité causale. Les retombées de l’accomplissement du destin se révèlent semblables à une mélodie, tel un leitmotiv douloureux qui parcourt le film ; et même si l’origine de cette fatalité finit par se dévoiler, il est indéniable qu’il y a dans ce réalisateur un maître qui nous révèle, d’une façon éminemment artistique et presque entêtée, ce fatum à l’oeuvre dans les situations relationnelles de l’accomplissement de la vie. »

—  H.R., Neue Zürcher Zeitung, 27 mai 1951, édition du dimanche, no 1157. »

quaidegrenelleOn a l’impression de lire un article actuel du Monde et quand on regarde le film, on peut trouver ces éloges un tantinet survoltés et exagérés. Il faut dire que l’interprétation d’Henri Vidal (et l’écriture de son personnage qui ne fait que des conneries) plombe l’entreprise qui ne manque pas d’ambition. Il s’agit d’une adaptation du deuxième roman de Jacques Laurent écrit sous son nom et non plus signé Cecil Saint-Laurent et il participe au scénario. Laurent était un écrivain très talentueux, un Roger Vailland de droite (Lisez LES CORPS TRANQUILLES, son livre de souvenirs et plusieurs de ses romans à commencer par CAROLINE CHÉRIE qui est très bien écrit et divertissant malgré certains points de vue. Et il prit certaines positions, pour l’avortement, qui lui donnait une singularité. Il fut aussi le patron de Truffaut et des critiques de la Nouvelle vague). Reinert signe ici et là des plans insolites, bien photographiés, avec de vraies recherches visuelles mais l’abus des coïncidences, des péripéties mal construites finissent par avoir la peau du film. Et ce malgré une formidable création de Jean Tissier en antiquaire voyeur torve, gluant, louche, qui collectionne des chaussures et entretient des rapports tordus avec Maria Mauban. Dalban est pas mal en flic et Françoise Arnoul assez craquante même si son rôle d’appât est lourdement surligné. Parmi les nombreux autres films de Reinert, signalons RENDEZ-VOUS AVEC LA CHANCE qui bénéficia d’une super critique de Claude Mauriac, FANDANGO avec Luis Mariano et aussi des œuvres qu’il tourna en Angleterre ou en Allemagne comme l’INCONNU DES 5 CITÉS. Les qualités modestes de QUAI DE GRENELLE encouragent une curiosité précautionneuse.

cyranoetdartagnanCYRANO ET D’ARTAGNAN est, quand  on le revoit, un incroyable foutoir, tourné, filmé, monté n’importe comment (on peut penser que la coproduction et le budget sont pour beaucoup dans ces errements) : cadres approximatifs, plans très plats, raccords sidérants. Le doublage plombe la plupart des comédiens (sauf bien sûr Simon, Cassel et Noiret) et notamment Ferrer (quelle drôle d’idée de prendre un Américain dont on n’entendra pas la voix pour jouer Cyrano). Et Gance comme dans LE CAPITAINE FRACASSE ou LUCRÈCE BORGIA ne sait pas filmer l’espace. Tout reste brouillon, confus. Et pourtant le film dégage un vrai charme de par ses audaces : un dialogue souvent en vers, des chassé-croisé libertins plutôt gaillards et osés pour l’époque même si Sylva Koscina avec son inexpressivité abime son personnage (plus que Dahlia Lavi). Il y a des passages savoureux (« il est entré dans une brèche ou je ne l’attendais pas »). Le film et c’est une de ses vertus fait la part belle au Cyrano inventeur et la fin, ma foi, se révèle assez poignante et très personnelle.

LE RETOUR DE DON CAMILLO est un excellente surprise et ce film que je n’ai vu qu’à contre-cœur est un des meilleurs Duvivier. Brillamment réalisé, avec une magistrale utilisation des extérieurs (les séquences d’inondation sont étonnantes). Il y a même un  rêve qui est une séquence magistrale. Fernandel est très tenu et ses affrontements avec Gino Cervi, très savoureux et plein de bon sens. Duvivier aime les deux personnages et là, il met en sourdine son pessimisme qu’on a d’ailleurs un tantinet exagéré (cf. LE PAQUEBOT TENACITY, SOUS LE CIEL DE PARIS, MARIANNE DE MA JEUNESSE, LA FÊTE À HENRIETTE qui furent, hélas, souvent des échecs ou des films incompris). Delmont est étonnant, notamment dans la scène stupéfiante où il achète l’âme d’Alexandre Rignault. A découvrir et une fois de plus, saluons Lourcelles qui sut vanter ces deux films.

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VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS est le chef d’œuvre de Duvivier dans les années 50 et il n’a pas pris une ride. Magistrale évocation des Halles (recrées en studio), de la vie d’un restaurant (toutes les scènes de travail collectif peuvent rivaliser avec les meilleurs moments de GARÇON). Gabin et Delorme sont admirables. Ce film noir, avec des séquences d’une dureté inégalée (tout ce qui se passe à l’hôtel entre Delorme et sa mère) donne des airs de bluette à pas mal de films américains tant les auteurs se refusent à toute explication psychologique facile.

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RETOUR À L’AUBE est aussi dans son genre un chef d’œuvre. Et pourtant le point de départ, ce mariage hongrois entre un chef de gare (Pierre Dux) et une très jeune femme (Darrieux au sommet de sa beauté) avec danse folklorique, fait prévoir le pire. C’est compter sans le talent de Decoin qui passe de manière furtive, invisible d’un registre à l’autre, change constamment de ton, de la comédie matrimoniale désenchantée à la rêverie lyrique. Lors du voyage à Budapest, le ton se fait plus aigu, plus âpre. Darrieux est confronté à des groupes qui veulent peser sur ses choix et la harcèlent : vendeuses qui tentent de lui faire acheter des masses d’habits et de colifichets, aristocrates esseulés qui tentent de la séduire. La séquence de la boîte de nuit où elle est soumise à toute une série de tentatives de séduction de la part de tous les soi-disant amis du comte qui la leur a présentée, étonne par son ton féministe. Et puis après un bel interlude romantique (qui n’est qu’un piège), Decoin fait basculer RETOUR À L’AUBE dans le film noir : l’arrestation de Jacques Dumesnil vu à travers une porte entrouverte est un plan anthologique et l’interrogatoire dans le commissariat (troisième groupe de personnages qui harcèle Darrieux) débouche sur trois ou quatre crises de nerfs, moment de virtuosité qui vous transperce tout comme les dernières minutes d’une dureté confondante.

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Juil
29

Saluons la ressortie qui va se traduire par de nouveaux masters du SOLEIL BRILLE POUR TOUT LE MONDE que j’ai revu avec un bonheur extrême. Voilà encore un film libre, sur la décence ordinaire qui doit plaire à Jean-Claude Michéa.

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Et aussi du magnifique LE JOUR SE LÈVE. Revoyez-le, relisez l’article de Sautet dans le Positif 410 et écoutez la sublime partition de Maurice Jaubert construite sur le battement d’un cœur, sa moins mélodique, sa plus puissante.

Et puisqu’on parle musique je voudrais recommander le CD du Stéphane Kerecki Quartet, NOUVELLE VAGUE qui reprend de manière jazzistique les partitions de Delerue, Duhamel, Legrand, Misraki, de PIERROT LE FOU à ALPHAVILLE. Un régal.

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les femmes du busLES FEMMES DU BUS 678 écrit et réalisé par Mohammed Diab s’attaque à un grand tabou, le machisme dictatorial, omniprésent dans la société égyptienne et le fait sans biaiser, sans tricher. Le propos est parfois didactique (comment éviter cela avec un tel sujet si on veut être compris) et on peut regretter avec Philippe Rouyer que la mise en scène soit loin d’être au niveau des ambitions de l’entreprise. Mais l’énergie des comédiennes et du réalisateur-scénariste qui a pris comme modèle les films d’Iñárritu pour entrelacer les destins de ses héroïnes, ne nous laisse pas indifférent ». J’ajouterai  que Maged El Kedwany est formidable en inspecteur chargé de l’épineux dossier, qu’on y voit de la stand up comédie en Egypte et que la conviction des auteurs emporte l’adhésion.

lamiretrouveNous avons pu enfin revoir L’AMI RETROUVÉ (REUNION) de Jerry Schatzberg qui a été restauré par TF1. Le film tient incroyablement bien le coup et on est frappé par la discrétion, la subtilité, l’élégance avec lesquelles Schatzberg et Pinter décrivent l’évolution de la situation historique, la montée progressive du danger, de la menace. Toutes les premières apparitions des SA, leurs premiers actes de violence sont le plus souvent filmés en fond de plan : une altercation dans une brasserie en plein air est cadrée de loin, en plan large. Le scénario dense mais jamais dictatorial de Pinter permet à Schatzberg de jouer avec la durée (des plans, des actions), avec l’espace : les promenades des deux jeunes gens le long des rues, les arrêts devant la grille du « château » du comte de Lohenburg (les séparations devant cette grille donnent lieu à toute une série de variations émouvantes ou tendres) sans oublier ces interminables escaliers, une des motifs dramatiques du film. Quand on revisite tous ces décors des années après, l’effet est souvent poignant. Ainsi la demeure où habite l’ex-petite fille qui tenait des propos pro-nazis et qui maintenant, à demi-abandonné, laisse entrevoir dans les pièces des meubles recouverts de housses (belle idée d’Alexandre Trauner). C’est là que la vieille dame à qui il demande des renseignements laissera échapper que c’était le bon temps que ces années 32/33. C’est un triomphe d’élégance, de dignité, une œuvre fière, dépourvue de tout apitoiement sentimental, de toute manipulation dramatique. Magnifique musique de Philippe Sarde lointainement inspirée par Ry Cooder.

laroutedesindesJe n’avais jamais revu LA ROUTE DES INDES depuis la sortie et le film m’a paru plus aigu, plus élégant et subtil que dans mon souvenir. J’attendais peut-être une œuvre épique et ce n’est pas ce qu’a voulu faire Lean qui cherche avant tout à regarder les frustrations, les préjugés, les œillères qui minent les rapports sociaux et personnels. La frustration sexuelle, le puritanisme de Judy Davis très sensible dans l’extraordinaire scène de la visite au Temple où elle est troublée par les statues puis attaquée par les singes, entraîne une épouvantable erreur judiciaire qu’utilisent les extrémistes des deux camps. On est plus proche de MADELEINE que du DOCTEUR JIVAGO. C’est aussi un film hanté par l’ombre de la mort, une mort qui va paradoxalement réconcilier certains personnages. Penser aux derniers mots de Lean sur son lit de mort, à John Boorman : « On a été heureux, on a fait des films » – «  Mais ils ont essayé de nous en empêcher » – «  Oui, mais on les a eus ». Je pensais à ce moment durant tout le film.

WILD BILL est une nouvelle variation révisionniste sur la fin de Wild Bill Hicock avec son lot de fulgurances, de dialogues brillants, une interprétation souvent magistrale, une vision noire qui ne manque pas d’audace. Mais le film piétine et se répète dans le dernier tiers et on a du mal à s’identifier aux héros dont les hésitations, la manière dont ils refusent soutien et aide, bref l’attitude suicidaire,  semble théoriques.

wildbill  lamortauxtrousses

Se plonger encore une fois dans LA MORT AUX TROUSSES est une cure de jouvence. On marche à tous les rebondissements. Quel dialogue notamment dans les scènes entre Eva Marie Saint et Cary Grant.

FILMS ANGLAIS

8heuresdesursis8 HEURES DE SURSIS de Carol Reed reste un des plus films les plus audacieux, les plus personnels, les plus intrépides du cinéma anglais. On reste stupéfait devant l’âpreté du récit, la dureté du ton, la force des partis pris dramatiques : James Mason est blessé très rapidement et va se déglinguer pendant tout le film alors qu’il erre d’un refuge à l’autre. Rien de consensuel, de facile dans les choix de Reed et l’on comprend l’admiration de Roman Polanski pour cette œuvre qui ose tout, s’écartant du réalisme, flirtant avec l’onirisme, insérant ici et là des plans sortis de nulle part dont certains peuvent paraître clinquants (ces visages qui apparaissent dans la mousse de bière). La plupart du temps, visuellement, le résultat est souvent époustouflant tant dans l’appréhension des décors – magnifiques – que dans les éclairages. Reed joue avec la pluie, la neige, la brume, réunit une galerie de personnages qui deviennent de plus en plus déments (sauf Kathleen Ryan belle actrice, sobre et digne) comme s’ils émanaient de l’esprit du héros blessé. Une petite réserve sur Robert Newton, toujours cabotin et qui m’a paru assez en dessous de son personnage alors que beaucoup d’autres sont formidables : Denis O’Dea, Cyril Cusack. A redécouvrir d’urgence. Très beau Blu-ray et présentation enthousiaste de Jean-Pierre Dionnet.

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A l’opposé de ces ambitions esthétiques, on découvre un Carol Reed alerte, enjoué mais lucide dans WEEK END (BANK HOLIDAY) qui m’avait marqué quand Frédéric Mitterrand, allant à l’encontre des idées reçues (par qui dirait Prévert) l’avait présenté dans son hommage au cinéma anglais à l’Olympic. Cette chronique unanimiste très inventive change plusieurs fois de ton, de registre, démarre dans le drame, se teinte vers la fin de mélancolie. Un grand nombre de seconds rôles épatants comme Garry Marsh, le patron qui part avec la caisse, Wilfrid Lawson, le policier qui l’interroge, Renée Ray. La drôlerie, la légèreté du ton n’empêche pas une certaine dureté. Reed sait saisir en deux plans un décor, un intérieur : le lobby du Grand Hôtel, le bar.

heroiqueparadeAutre réussite encore plus spectaculaire, L’HÉROÏQUE PARADE (THE WAY AHEAD) fait exploser les codes et les clichés d’un genre peu alléchant : le film d’entraînement. Certes le ton reste patriotique (il s’agit de souder la Nation) et le récit suit un parcours balisé mais que les scénaristes (le talentueux Eric Ambler et… Peter Ustinov qui compose en outre une inoubliable silhouette de franco-algérien s’exprimant dans un français sidérant mais moins ubuesque que celui qu’utilise son interlocuteur). On ne verra à la fin qu’une scène de guerre, très bien filmée, avec des destructions de maison impressionnante. THE WAY AHEAD joue plutôt sur l’attente, l’obligation de s’entraîner sans cesse et le seul moment d’action sera le torpillage du  bateau qui transporte le bataillon, séquence magistrale, dirigée avec une force, une invention incroyable. Le film grouille de personnages, tous admirablement joués, de moments de déception (le soldat qui se fait voler son monologue), d’espoirs frustrés. Toutes les séquences familiales regorgent de détails cocasses, chaleureux, le tout traité rapidement, de manière souvent elliptique. Stephen Frears considère cette œuvre comme le meilleur film anglais.

L’ESPION NOIR, première rencontre entre Powell et Pressburger est une réussite épatante. Faire de l’officier allemand le personnage principal du film témoigne d’une vraie liberté de ton (qu’on retrouvera dans 49e PARALLÈLE) d’autant que les auteurs ne lui font pas de cadeau, mettent en valeur son charme, sa prestance, son intelligence, son esprit critique mais aussi sa dureté (le premier meurtre en dit long mais ne révélons pas les coups de théâtre). Conrad Veidt est superbe mais ce qui m’a surtout impressionné, c’est l’invention visuelle, la manière dont Powell mélange les extérieurs écossais dont il était friand aux décors de studio.

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L’HOMME QUI EN SAVAIT TROP d’Hitchcock (1934) : par préjugé assez stupide, je n’avais  jamais vu cette première version qui se révèle une fort bonne surprise. La narration est beaucoup plus rapide, resserrée que dans le remake même si cela solde un peu le suspense final (plus de Que Sera, Sera). Pierre Fresnay remplace avantageusement Daniel Gelin et on sent les affinités d’Hitchcock avec la Suisse (encore que Stewart ne parvenant pas à allonger ses jambes dans le remake était un bon moment). Mais ce qui frappe ici, c’est la manière dont la comédie de couple (avec des stridences, des inquiétudes) prend brusquement un ton plus noir donné d’emblée par l’interprétation doucereuse, sarcastique, faussement sentimentale de Peter Lorre, redoutable calculateur, renforcé par certaines recherches visuelles. La violence est plus dure et les espions tuent un certain nombre de policiers désarmés (on voit un camion leur apporter des armes). La chapelle avec ses fidèles inquiétants, ses grilles deviendra je crois une boutique de taxidermie dans le remake en Vista vision qui est beaucoup plus long tout en supprimant des scènes essentielles. Edna Best, excellente, joue un rôle plus fort que Doris Day et la manière dont elle identifie le canon du fusil grâce à ses larmes est une idée géniale.

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Enfin je ne saurai trop recommander le coffret ALAN BENNETT AT THE BBC, une suite de petites merveilles comprenant les premiers téléfilms de Stephen Frears (dont une chaleureuse évocation d’une odyssée cycliste dans l’Angleterre de 1911 où Bennett glisse des aperçus surprenants, touchants ou cocasses. On peut voir un film sur Kafka, sur Proust, une mélancolique évocation de sa famille lors de la visite d’un hôtel (ce documentaire m’a ravi), certains de ses portraits acérés et bouleversants… Ne pas manquer.

apollo13

APOLLO 13
Je vais relancer la polémique sur Ron Howard en louant APOLLO 13 qui est dans son genre une réussite. Le scénario est intelligent et Howard tire le meilleur parti du très petit nombre de décors (deux prédominent : la navette spatiale et la grande salle d’opérations) en donnant une grande vivacité aux séquences collectives et une énergie plus intime, plus directe à tout ce qui concerne le sort des astronautes. Il faut dire que Tom Hanks dont on sent l’implication, dope littéralement le film, entraine ses partenaires. Ses exigences forcent l’équipe à être à sa hauteur et l’on sent une vraie communion entre lui et Howard.

CHEFS D’ŒUVRE FRANÇAIS

MADAME DE… en Blu-ray : chef d’œuvre absolu, total, mozartien. On est happé dès la première scène durant laquelle Darrieux (ou plutôt ses mains) recensent ses bijoux pour savoir lequel vendre tout en fredonnant le magnifique thème écrit par van Parys. De temps en temps, ce dernier intercale quelques accords d’orchestre, irréalistes. Idée sublime qui transcende encore cette ouverture géniale. Et le reste est à la hauteur. Darrieux est ici la plus grande actrice française et Boyer et de Sica sont tout aussi éblouissants. Quelle partition, quels solistes. Sans parler des personnages secondaires comme Jean Galland génial en diplomate, effaré par les (« fausses ») raisons du duel qu’il prend au sérieux.

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La vision de LETTRE D’UNE INCONNUE vous procure, et cela aussi dès les premières images, la même émotion. On est comme happé par cet engrenage tragique qui se dissimule derrière des péripéties légères, du moins en apparence. Derrière les jeux, la frivolité, les apparences de convenances et des règles sociales, Ophüls nous fait entendre la  valse des espoirs déçus, la lancinante ritournelle des trahisons petites et énormes. Les ravages que provoquent l’égoïsme, l’inconscience, les sincérités successives. Les personnages passent à coté du bonheur. Louis Jourdan étonnant de prestance nous fait sentir ses penchants velléitaires qui vont le ronger et le détruire. Admirable est la manière dont Ophüls comme dans MADAME DE… et le PLAISIR conduit le récit. J’ai vu le film dix fois et chaque fois, je suis cueilli par certaines péripéties, la manière dont on solde l’épidémie en une fin de scène qui vous cloue.

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