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D’AUTRES FILMS DE JACQUELINE AUDRY
Si LE SECRET DU CHEVALIER D’ÉON se révèle négligeable, à peine plus intéressant que les Hunnebelle et d’une grande légèreté historique (déjà à l’époque ce secret était éventé). Audry est empotée avec l’écran large dont Henri Alekan ne parvient pas à se dépêtrer. Les décors de Trauner sont fonctionnels et ternes et le propos inspiré par Cecil Saint-Laurent avec la présence de Jacques Remy au scénario n’est guère convaincant. Et surtout totalement faux historiquement comme on le savait déjà à l’époque. Ce que Gilles Perrault a confirmé dans LE SECRET DU ROI, livre magnifique dont je recommande la lecture. Blier joue un espion prussien (sic). On est pourtant dans le travestissement, le changement de genre mais Audry n’en tire rien et Andrée Debar n’a aucun charisme…

chevalierdeon  mitsou  gigi

MITSOU en revanche est une plaisante réussite qui décrit avec une certaine ironie anarchiste grâce à Pierre Laroche et à ses dialogues inventifs le monde de l’arrière durant la guerre de 14-18 et tout particulièrement le music hall, le café concert. De multiples petits moments nous font revivre les chansons patriotiques, pimentées par quelques filles déshabillées et une Danielle Delorme en collant chair vraiment sexy. Odette Laure détaille de manière succulente une chanson comme « le Machin de la chose » (la musique de Van Parys est très bonne), Fernand Gravey est impeccable de justesse et de classe et Claude Rich a un charme fou. La couleur est mieux traitée que dans des œuvres plus « ambitieuses » et la photo assez plaisante.  GIGI est presque aussi réussi malgré un budget plus serré. Delorme minaude un peu plus mais comme souvent chez Audry, on croise des actrices qu’elle dirige fort bien, de Gaby Morlay, à Gabrielle Dorziat en passant par la géniale Yvonne de Bray, toujours remarquable. Laroche introduit des private jokes très marrantes où l’on voit Colette et Willy, en disant « c’est le grand écrivain, elle, c’est juste une petite provinciale ».

UNE DÉCOUVERTE
laterrequimeurtLA TERRE QUI MEURT est un film étonnant, peut-être le second long métrage français en couleurs (1936). Il y a un autre film de Jean Vallée juste avant. LA TERRE QUI MEURT est un très bon drame paysan sobre, dépouillé malgré quelques raccords frustes. Et un découpage parfois daté (dû peut-être aux éprouvantes contraintes du système FRANCITA). La couleur (très pâle), ce que l’on devine,  y est assez belle dans le rendu de certains paysages (beaucoup d’extérieurs) avec des audaces étonnante dans les intérieurs (personnages dans l’ombre, visages ou pièces peu éclairées) malgré dans le DVD un manque de définition gênant dans les plans larges et des couleurs qui bavent qu’une vraie restauration pourrait corriger. Bien plus moderne que 90% des photos des années 40-50 où tout est sur-éclairé (voir les films de Lara, de Christian-Jaque, l’horrible LE ROUGE ET LE NOIR).
Et le travail de Charles Spaak (encore une révélation après L’ENTRAÎNEUSE), jamais cité, est de premier ordre. Là aussi dépouillé, précis. Avec de vrais bonheurs de dialogue qui sonnent juste (tirés du livre ?) : « Ma promesse, je la garde où je l’ai mise. » Il y a des répliques qui enchanteraient José Bové. Interprétation dans l’ensemble épatante de justesse même dans tous les personnages féminins  avec une mention spéciale pour Alexandre Rignault, Line Nord et Pierre Larquey qui est génial. En tout cas la direction d’acteur est talentueuse.  Faut-il (re)lire René Bazin ?  Et surement voir deux autres films de Jean Vallée que Vecchiali porte aux nues et j’ai reçu ce courrier de Raymond Chirat : « On ne te remerciera jamais assez de tes recherches sur le cinéma français et de tes trouvailles, car qui aujourd’hui se souvient de Jean Vallée, qui au début des années trente patronnait à Paris une salle d’avant garde ? Un peu plus tard la fin crépusculaire des HOMMES SANS NOM avec Tania Fédor, voiles de deuil en auréole, murmurant l’éloge funèbre de son époux, le rigide Constant Rémy, s’ajoutait à la liste déjà longue des évocations de la Légion.  En 1937 on aimait tisonner les cendres de l’Empire. J’avais alors 15 ans et l’idée de retrouver sur l’écran les héros de LA TERRE QUI MEURT suffisait à m’éloigner d’eux. Oubliés en bibliothèque, ils surgissaient sur l’écran et arrivaient mal à s’y installer en dépit de l’adaptation de  Spaak, du rôle émouvant attribué à Larquey et des tentatives de la couleur qui peinait à s’imposer. Un peu plus tard, la mise en film de la pièce de Lucien Descaves, LE CŒUR ÉBLOUI, retraçait les derniers jours de la paix, en 1914, fixant  une pièce solide et honorable, mélange astucieusement dosé de patriotisme et de sentimentalisme. Mais qui se souvient, là encore, du CŒUR ÉBLOUI ? »
Le DVD est disponible à cette adresse :
http://siterenebazin.wordpress.com/autour-de-rb/dans-les-medias/dvd-du-film-%C2%AB-la-terre-qui-meurt-%C2%BB/

ENCORE DECOIN
Une énième vision de RAZZIA SUR LA CHNOUF (Gaumont Blu-ray) met en lumière l’absence de romantisme du film, la sécheresse du ton. Les personnages sont regardés pour ce qu’ils sont : des frappes, des truands que rien ne rachète (et surtout pas l’amitié virile, la comparaison avec Becker semble un peu oiseuse) et Decoin est particulièrement sévère et dur (pour l’époque) quant aux effets de la drogue : le personnage de Lila Kedrova était unique dans le cinéma français de ces années. Belle photo de Montazel, avec sa passion pour les contre-jours que détaille Michel Deville dans les bonus, passionnants : on y voit des images tournées par Deville, alors assistant de Decoin.

razziasurlachnouf

On retrouve Pierre Montazel dans L’AFFAIRE DES POISONS, un film en couleurs bien mieux éclairé que la plupart des réalisations contemporaines. On y voit un grand nombre d’intérieurs peu ou mal éclairés, de scènes nocturnes dont une visite de chapelle par Pierre Mondy qui ne manque pas d’atmosphère et une étonnante ouverture où Decoin filme une exécution publique, celle de de la Brinvilliers et la fait commenter par un enfant qui décrit à un aveugle tout ce que fait le bourreau. Quand il met le feu au brasier, l’aveugle constate : « C’est du hêtre, ils auraient du prendre du chêne. » Certaines séquences à la cour sont plus plates mais toutes celles qui opposent Darrieux – excellente une fois de plus – et Viviane Romance, bien dirigée, brillent par la netteté du trait, la dureté du ton et l’absence de tout sentimentalisme. Paul Meurisse est surprenant en prêtre satanique. Magnifiques costumes. Une surprise.

affairedespoisons  abusdeconfiance

ABUS DE CONFIANCE est un magnifique mélodrame, admirablement interprété par Darrieux et Vanel (chaque geste, chaque regard sont chargés d’émotion) sous le regard de Valentine Tessier. La manière dont Darrieux, confrontée à toutes sortes d’abus de confiance autour d’elle qui la renvoient à son mensonge, se purge dans une plaidoirie quasi autobiographique (pour le personnage) est un admirable moment de cinéma.

On peut oublier LE DOMINO VERT, réalisation allemande d’un cinéaste qui dirigera une version du TITANIC et qu’on trouvera pendu dans sa cellule. Suicide ou meurtre. Decoin aurait supervisé cette histoire sans grand intérêt malgré des dialogues de Marcel Aymé.

PIERRE BILLON
Pierre Billon est vraiment un cinéaste mystérieux. Je suis toujours resté de glace devant RUY BLAS et aussi VAUTRIN, malgré Michel Simon. En revanche L’INÉVITABLE MONSIEUR DUBOIS m’avait paru fort divertissant et je l’avais écrit dans ce blog.

COURRIER SUD est un film paradoxal sur un scénario de Saint-Exupéry. Ce qui est le moins bon, le moins bien filmé et écrit est tout ce qui touche à l’aviation, à la vie dans le désert (surtout quand on le compare avec AU GRAND BALCON). Et cela, bien que Saint-Exupéry ait piloté lui même son propre avion pour toutes les séquences aériennes qu’il a supervisées et qui sont très plates de même que l’attaque des « salopards ». En revanche, certaines scènes domestiques ou familiales sont vives, bien écrites (par Saint-Ex qui avait de l’humour nous dit le commissaire de la belle exposition lyonnaise sur Saint Exupéry et la Résistance) et très bien jouées (Pauline Carton a une réplique inoubliable sur les Polonais). Vanel, formidable,  vole le film même si Jany Holt est parfois touchante et Marguerite Pierry épatante dans un personna sympathique et chaleureux. Pierre Richard Wilm est transparent.

courriersud

CHÉRI est beaucoup plus satisfaisant, avec une interprétation féminine très forte : Marcelle Chantal, une classe folle, traduisant nombre d’émotions troubles, contradictoires, Jane Marken, Yvonne de Bray, Marcelle Derrien excellentes. Je ne comprends pas la haine de Vecchiali contre Desailly, qui est fort bon. Le ton est âpre, sans concession, filmé qualité française mais sans que cela anesthésie le propos qui respecte Colette. Pas de nom de scénariste sur le DVD René Château mais on attribue le scénario à Colette elle-même et les dialogues à Pierre Laroche. Ai-je inventé le fait que Billon appartenait à un cercle de spécialistes de Stendhal ?

cheri

AUTRES FILMS FRANÇAIS
dédéPaul Vecchiali attige parfois. Je viens de me recoller DÉDÉ (René Château) pour vérifier ses 4 cœurs. C’est une adaptation pataude d’une opérette  de Willemetz et Cristiné dont le sujet n’est pas terrible (le premier quiproquo arrive à la moitié du film.) Et l’adaptation à laquelle a collaboré Jean Boyer, guère plus brillante. Il doit manquer des chansons et dans les chansons, des couplets. Après la première qui est formidable (« Dans la vie faut pas s’en faire »), il faut attendre des plombes avant d’en avoir d’autres. Les scènes avec les Bluebell Girls sont pesantes et Darrieux, malicieuse et vive (alors que Préjean, Dauphin et Bergeron sont lourds et mal utilisés) ne chante que dans le dernier tiers. Sa chanson est exquise mais René Guissart (quelques travellings et un découpage étrange, avec des angles qui neutralisent l’espace : la contreplongée pendant la sortie du bal des petits lits blancs qui nous empêche de voir les gardes républicains passant derrière les acteurs, plan volé ?) se croit obligé de nous infliger de très nombreux plans de coupe sur Préjean d’une impardonnable lourdeur. On la voit rapidement (trop) « en chemise », c’est à dire en sous- vêtements et elle est sublime.

UNE FEMME PAR JOUR : le scénario de Serge Veber est totalement improbable et ne vole pas très haut. Robert Burnier joue Ali Bey, c’est dire le réalisme et le propos (jeter un séducteur dans un harem), et va titiller tout en restant prudent et finalement ultra conformiste. Il y a heureusement quelques bonnes chansons de Boyer et Van Parys, aux lyrics parfois polissons dont « Deux », bien chantée par Pills sans Tabet. Denise Grey en tante autoritaire qui répète « Taisez vous Léon » et Duvalles en ahuri sont parfaits dans le comique boulevardier.

unefemmeparjour  maginot

Enfer et damnation. Je regarde le DVD de cet éprouvant nanar qu’est DOUBLE CRIME SUR LA LIGNE MAGINOT et voila t’y pas que vers la 29ème minute, quand le solennel (là il bat des records) Victor Francen grimpe dans « la cloche » et regarde le paysage, je guette une tirade que j’ai souvent citée. J’entends le début : « En regardant ce paysage je pense à ceux d’en face… » et là, horreur, une coupure visible me prive de la suite (je cite de mémoire : « ils doivent se dire, nous ne passerons jamais ») et passe à l’as toute une discussion car on raccorde en évoquant un sujet qu’on n’a pas entendu.
Ce master est précédé du label restauré par  les archives du film. D’où vient la coupe ? D’une  copie tronquée à la Libération où l’on a voulu oublier ces phrases idiotes ? J’ai posé la question aux ARCHIVES DU FILM qui ont fourni la copie à René Château. Pas de réponse.

affaireducollier

L’AFFAIRE DU COLLIER DE LA REINE est tout à fait visible même si le travail de Lherbier reste superficiel et décoratif. Il ne tire rien des rendez-vous nocturnes dans les jardins à la française. Mais les personnages du cardinal de Rohan, un sommet de bêtise et de vanité bien rendu par Maurice Escande, ou de Cagliostro, sont plaisants et l’histoire de cette escroquerie, bien écrite par Charles Spaak, est assez formidable.

JOHN BOORMAN
legeneralL’un des plus grands films de la période, THE GENERAL, reste trop méconnu. A travers le portrait de Martin Cahill, voleur, criminel, chef de bande, génialement interprété par Brendan Gleeson qui passe la moitié du film à marcher courbé, dissimulant son visage derrière ses mains, ce qui nous vaut des gros plans formidables, avec ses yeux entre les doigts, ou sous une capuche. Par jeu, par provocation davantage que pour ne pas être identifié. Il veut se faire passer pour un Robin des Bois moderne (un Robin des Bois qui vole les riches et garde l’argent dans sa poche), un défenseur du peuple, des opprimés, joue les persécutés, se pose en défenseur de la liberté individuelle. La réalité est beaucoup plus complexe et noire et Cahill profite du système, des failles du système. Il cambriola un jour Boorman, lui volant le disque d’or « du duel des banjos ». Il le brise en disant : « Voyez tout est faux, ça n’est pas de l’or. » Il assaisonne ses cambriolages d’un discours populiste, démagogique, dénonce pour se blanchir les contradictions de la loi et certaines violences policières tout à fait réelles (on insulte les membres de sa famille, on empoisonne ses pigeons) mais ces attaques sont intéressées. Son combat est avant tout un acte de revanche personnelle qu’il déguise derrière une gouaille frondeuse, souvent cocasse. Il vise à stopper un procès, à casser un jugement. Il refuse avec entêtement en campant dans une caravane miteuse où il se pavane, d’être relogé dans un quartier décent en lieu et place d’Hollyfield, série de taudis qu’on détruit et où il a recruté ses hommes de main, mais c’est moins pour dénoncer une politique que pour grappiller quelques avantages supplémentaires. Boorman ne fait pas de cadeau à son héros : son attitude pseudo-libertaire dissimule un cynisme à toute épreuve. C’est un tableau sans fard de l’Irlande que dresse Boorman, une Irlande ravagée par une série de maux endémiques du chômage à la délinquance, la fraude fiscale sans oublier les luttes fratricides, la violence religieuse. Les plans larges qu’affectionne Boorman nous donnent le contexte physique et moral de chaque action, évoquant au passage les crimes pédophiles commis par l’Église, les rapports ambigus de Cahill avec l’IRA et les milices protestantes financées par l’Afrique du Sud.

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avr
08

LIVRES

MAURICE TOURNEUR de Christiane Leteux est un ouvrage passionnant où j’ai appris beaucoup de choses : le stupéfiant scandale causé par L’ÉQUIPAGE, le traitement de Richard Pottier au début de la guerre, l’importance de Carlo Rim qui a écrit AVEC LE SOURIRE, ce chef d’œuvre. Le livre donne envie de revoir les grands Tourneur muets mais défend aussi ses derniers titres.

mauricetourneur  impossible réparation

L’IMPOSSIBLE RÉPARATION de Jean Marc Dreyfus sur le paiement des dommages de guerre. On découvre qu’il y avait plus de personnes avec la carte du parti nazi au Ministère des Affaires Etrangères allemand en 1951 qu’en 1940.

LE MÉTÉOROLOGUE d’Olivier Rolin, livre cinglant, émouvant, incroyable.

meteorologue  fouché

La dernière biographie de Joseph Fouché par Emmanuel de Waresquiel est un modèle du genre.  Ce gros livre de 668 pages trace un portrait contrasté et subtil du personnage, fait la part belle à l’analyse psychologique et se fonde sur des sources nouvelles, provenant notamment d’archives privées. Il est sous titré : Les silences de la pieuvre. Fouché se révèle tour à tour monstre froid et calculateur, organisateur et administrateur hors pair, père attentif et sentimental…

De retour de Serbie, j’en profite pour redire tout le bien que je pense de certains films d’Emir Kusturica, CHAT NOIR, CHAT BLANC et j’ai revu la première heure d’UNDERGROUND qui est stupéfiante d’invention et de puissance. Dans cette manière de mêler les animaux à la guerre, à la violence, d’en faire les témoins, les victimes.

COFFRETS

Je voudrais d’abord signaler et recommander deux coffrets exceptionnels édités par Potemkine sur Kalatozov et Gleb Pamfilov. Du premier outre QUAND PASSENT LES CIGOGNES et SOY CUBA, il faut voir LA LETTRE INACHEVÉE, beaucoup moins connu. On y trouve de stupéfiants plans de Nature. La course des protagonistes dans une forêt en flammes est une très longue séquence qui n’a pas d’équivalents. Les personnages courent, marchent, luttent au milieu des flammes et de la fumée. Le scénario est un peu sommaire et il y a quelques plans pompiers vers la fin mais aussi des moments étranges quand les personnages errent dans les flammes avec une radio détraquée qui répète des télégrammes de félicitation.

kalatozov  panfilov

Et chez Panfilov, cinéaste magistral, l’impressionnant JE DEMANDE LA PAROLE et LE THÈME, œuvre d’une originalité sidérante : dans la conduite du récit, dans les bifurcations que prend le scénario qui ménage de nombreuses surprises, dans un mélange incroyable de drôlerie, de cocasserie, de tension et de force émotionnelle qui surgit comme à l’improviste dans le dernier quart du film.

BARRY LEVINSON

levinson_hommesinfluenceLLe hasard et le travail d’approfondissement de 50 ANS DE CINEMA AMÉRICAIN m’ont conduit à revoir et parfois à voir plusieurs film de Barry Levinson, et l’on s’aperçoit qu’ils ont en commun une ironie sceptique et chaleureuse, une volonté de traiter en comédie des sujets politiques assez décapants avec une vision beaucoup plus démocrate que républicaine, beaucoup plus libertaire que consensuelle. Parfois aussi un manque d’exigence ou une propension à tirer vers la farce  des péripéties qui auraient gagnées à s’arrêter avant. Le dernier tiers de  WAG THE DOG/DES HOMMES D’INFLUENCE devient insistant et lourd alors que tout ce qui précède fait preuve d’une irrévérence et d’une invention cocasse quelque peu sous-estimée. Le service de communication réussit à inventer une guerre pour camoufler les frasques sexuelles du président (le film est antérieur à l’affaire Monica Lewinsky) avec l’aide d’un producteur interprété génialement par Dustin Hoffman. On sent d’ailleurs Levinson à l’aise avec les acteurs et Robin Williams, Laura Linney sont épatants dans le tout aussi caustique MAN OF THE YEAR, une sorte d’HOMME DANS LA FOULE inversé qui contient des moments très pertinents sur la création et la manipulation des images. Levinson a un flair pour les dialogues (il écrivit d’ailleurs un certains nombre de ses films) et sait leur donner de la vie. On retrouve ces mêmes qualités dans BANDITS qui contient des échanges désopilants entre Bruce Willis et  Billy Bob Thornton en détenu hypocondriaque, sans oublier Cate Blanchett, formidable en épouse frustrée qui est ravie de se faire kidnapper et de rejoindre les malfaiteurs. Il en résulte une série de variation sur JULES ET JIM. Levinson parfois découpe trop et manque de confiance dans son matériau ce qui uniformise plusieurs séquences. DINER, plus autobiographique, est une vrai réussite, drôle, tendre, amère, révélant plusieurs jeunes comédiens époustouflants dont Mickey Rourke. C’est la veine très personnelle de Levinson qui comprend LIBERTY HEIGHTS et son film favori, difficilement trouvable, AVALON.  J’aimerais revoir BUGSY, écrit par James Toback qui m’avait bien plu.

levinson_diner  levinson_bandits  liberty heights

Parlant de Toback, il est préférable de revoir le magnifique THE GAMBLER si bien dirigé par Karel Reisz plutôt que le remake, démonstration par l’absurde de tout ce qu’il ne faut pas faire. Et James Caan pulvérise son successeur Mark Wahlberg.

thegambler

DE LINKLATER À ANDERSON

J’ai adoré BOYHOOD, ce qui est une bonne manière de rappeler d’autres films du très talentueux Richard Linklater, qui jouent aussi à fictionnaliser la durée : la trilogie des BEFORE avec BEFORE SUNRISE, BEFORE SUNSET (celui là très Rohmerien), BEFORE MIDNIGHT.

boyhood

PRINCE OF TEXAS   – étrange traduction française de PRINCE AVALANCHE (il s’agit du second titre de cette œuvre inspirée par un film islandais minimaliste!) – de David Gordon Green, chronique rurale, intimiste, dans le ton de ses premiers essais, tournée en 16 jours sur deux hommes qui repeignent le marquage au sol des routes de la campagne texane, routes quasi désertes. On n’y croise pratiquement qu’un seul camion dont le conducteur, personnage haut en couleurs, brusque et attachant, ravitaille en alcool les deux protagonistes. Il faut dire que tout autour, la végétation, les forêts ont été dévastées par des incendies (premier plan du film) : une scène magnifique nous montre le héros errant dans les ruines d’une maison calcinée où il découvre une femme qui cherche un papier. Moment furtif, peut-être rêvé et bouleversant où l’on voit la vieille femme reconstituer le plan de sa maison, puis, Alvin, le héros, faire mine d’entrer dans la maison et d’y découvrir des occupants. PRINCE AVALANCHE repose essentiellement sur les rapports d’Alvin et du frère de sa fiancée, sur leurs dialogues souvent marrants, flirtant avec l’absurde, entrecoupés par des plans de nature et d’animaux. David Gordon Green n’évite pas toujours le maniérisme ni la répétition et le film piétine quelque peu malgré une interprétation hors pair de Paul Rudd et Emile Hirsch et une belle photo de Tim Orr.

princeoftexas  joe

JOE, tourné la même année, est plus réussi dans ses deux premiers tiers, avec des éclats de violence surprenants qui semblent appartenir au tissu social, à l’air qu’on respire. L’agressivité surgit brusquement dans un bar et l’un des protagonistes répète « qu’il ne craint rien car il est passé à travers un pare-brise ». Réplique géniale. Un meurtre horrible est commis pour une bouteille. Interprétation assez étonnante de Gary Poulter, un SDF découvert par le réalisateur et qui mourut avant la sortie du film. Le dernier tiers malheureusement devient trop explicatif et redondant. Green est il condamné aux films prometteurs ?

grandbudapestCe qui frappe d’emblée dans GRAND BUDAPEST HOTEL, c’est la luxuriance visuelle  des décors (palace luxueux et rococo, station balnéaire, bâtiments Art Nouveau), aussi imaginatifs et somptueux dans leur splendeur cocasse que dans leur décrépitude, et du découpage, du choix des cadres. Wes Anderson ne répète jamais un plan, un angle et cela, même dans des moments de transition habituellement soldés, quand les protagonistes empruntent, par exemple, un de ces moyens de locomotion dont le cinéaste est friand : ici des trains, un téléphérique, voire des ascenseurs. Chacune de ces scènes donne lieu à une débauche d’imagination, ponctuée par des effets spéciaux spectaculaires dont l’artificialité est fièrement revendiquée par la mise en scène. Le soin accordé à chaque cadre, tous hyper graphiques et stylisés, la précision du découpage, l’abondance des références picturales, le choix de trois formats de projection différents : en 1.37 pour les années 30, en format anamorphique pour les séquences des années 60 et en 1.85 pour la période plus récente peuvent laisser craindre une œuvre que pétrifie le formalisme. Il n’en est rien, bien au contraire. L’énergie de la narration semble survitaminer le propos, grandeur et décadence d’un palace. Et l’esthétisme n’étouffe jamais la sensualité, la présence physique des lieux et des acteurs un peu comme chez Michael Powell.

CLASSIQUES AMÉRICAINS

thunderhoofTHUNDERHOOF est un des westerns les plus ambitieux de la première partie de la carrière de Phil Karlson  et j’aimerais bien voir ADVENTURES IN SILVERADO dont le héros est Robert Louis Stevenson : 3 personnages, deux hommes, une femme et quelques chevaux, un tournage entièrement en extérieurs, en dehors d’un ou deux décors peu importants. Karlson utilise remarquablement ces paysages arides, rocailleux, escarpés, qui traduisent la violence intérieure des protagonistes : un travelling latéral surplombe de plus en plus Preston Foster et William Bishop, des contreplongées très larges isolent les personnages qui se découpent  au sommet d’une crête, durant une bagarre, on passe brutalement d’un cadre serré à un plan d’ensemble. On a droit à un pugilat teigneux, signature de Karlson, assez vite interrompu, et à deux cascades spectaculaires lors de la capture de l’étalon, dont une chute de cheval devant ce dernier. Le scénario, très dépouillé, tourne autour de la capture d’un étalon sauvage (c’est la version minimaliste de THE MISFITS), symbole de succès et de richesse, qui va opposer les deux hommes. Les personnages sont plus complexes que d’habitude et tous ont leur zone d’ombre, leurs accès d’égoïsme et de violence (les deux hommes sont tour à tour sympathiques et antipathiques) et le dialogue insiste sur les frustrations, les jalousies, la tentation sexuelle, avec même un petit interlude musical où Bishop fredonne entre autres « The girl he left behind », chère à Ford. Foster est meilleur que Bishop mais Mary Stuart campe une héroïne plutôt originale. Malheureusement la conclusion, soldée, n’est pas à la hauteur de ce qui précède. A noter que THUNDERHOOF sortit en copie sépia.

EDWARD L. CAHN
De cet empereur de la série Z pré-Roger Corman, IT! THE TERROR FROM BEYOND SPACE peut en effet être considéré comme une des sources d’inspiration d’ALIEN et Dan O’Bannon, l’un des co-auteurs, le confirme. Le scénariste Jerome Bixby voulut faire un procès mais les producteurs d’ALIEN s’abritèrent derrière une nouvelle de Van Vogt avec qui ils s’arrangèrent. Il y a beaucoup de détails similaires : l’importance des coursives, des conduits de chauffage. Malheureusement, le monstre qu’on voit très tôt, est totalement ridicule. Juste un acteur (Ray Corrigan) avec une combinaison en caoutchouc. Comme de bien entendu, il est indestructible (on l’attaque même au bazooka ! un bazooka dans un vol spatial !!). De plus le scenario s’emmêle avec les différents étages du vaisseau spatial que des personnages descendent au lieu de monter et vice versa. Selon Dave Kehr, en dehors de IT, les films fantastiques ou de SF de Cahn sont plutôt décevants et plats.

Itterrorfrombeyondspace

NOOSE FOR A GUNMAN est un western au scénario ultra classique, mais assez adroitement filmé (les premiers plans sont pas mal du tout) et bien joué par Jim Davis pour une fois en vedette, Barton MacLane, Harry Carey Jr, Walter Sande dans un personnage original de shérif intelligent, sensible. La palme revient à Ted de Corsia qui campe un Jake Cantrell assez impressionnant mais dont la mort n’est pas du tout historique. FIVE GUNS TO TOMBSTONE et surtout OKLAHOMA TERRITORY sont  assez médiocres, le second, une pénible intrigue policière avec Ted de Corsia en chef indien accusé à tort est platement photographié. Le meilleur film de Cahn que j’ai pu voir est certainement DESTINATION MURDER, polar tendu, astucieux où certains personnages prennent tout à coup une grande importance.

nooseforagunman  fiveguns  oklahomaterritory

On devine que LA PISTE FATALE (INFERNO) doit être plaisant à voir en 3D. Roy Baker et Lucien Ballard utilisent bien l’espace, le paysage rocailleux. Évidemment dans la bagarre finale, on vous envoie des lampes, des chaises, des ustensiles dans la gueule mais ces effets doivent être moins efficaces que certaines descentes d’un piton. Ryan est pratiquement condamné à la voix off et Rhonda Fleming est très belle avec des vêtements spectaculaires.

lapistefatale

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mar
02

Films Pré-Code

Coffret « The Early Capra »
earlycapraNous avions passé sous silence FORBIDDEN, pourtant le meilleur des quatre films que Capra tourna avec Barbara Stanwyck à cette époque. Le dialogue rapide, inventif de Jo Swerling d’après une histoire de Capra, la mise en scène aiguisée, rapide, elliptique, éliminent  ou font oublier tout ce que ce mélodrame qui explore des sentiers très fréquentés, de BACK STREET à NOW VOYAGER, pourrait avoir de convenu et surtout de sirupeux : héroïne ultra malchanceuse, coups du sort, intrigues inextricables à base d’adultère, d’enfant illégitime, de corruption politique. D’ailleurs en 1935, les tenants du Code interdirent la ressortie du film, jugé immoral et indécent. Capra épure ces ingrédients, les transcende, leur donnant une vitalité, une rigueur dramatique qui touche au sublime. On trouve dans ce coffret d’autres films passionnants  comme RAIN OR SHINE qui m’avait fait pleurer de rire et qui est montré ici, partiellement, en deux versions. Et bien sûr tous ceux qui sont joués par Stanwyck, de MIRACLE WOMAN, rencontre de Capra et Riskin et l’un des rares films à s’en prendre aux prédicateurs style Elmer Gantry, en l’occurrence une prédicatrice (la fin hélas pactise avec la censure), THE BITTER TEA OF GENERAL YEN, fort bon mélodrame avec histoire d’amour interraciale

Coffret « Les musicals de Lubitsch » chez Criterion (pas de sous-titres francais)
lubitschmusicalsCe corpus de films se révèle absolument enthousiasmant. Tous portent de manière flamboyante la marque de leur auteur. Même le plus faible, MONTE CARLO – desservi par Jack Buchanan, comédien et chanteur adroit, à l’aise dans les gags visuels (qui triomphera des décennies plus tard dans THE BANDWAGON) mais totalement dépourvu du charme et du charisme de Maurice Chevalier et surtout dépourvu de sa manière de jouer avec les sous-entendus équivoques, les double sens, les expressions françaises – nous offre plusieurs moments charmants et des scènes fort bien dirigées. Dès THE LOVE PARADE, on voit que Lubitsch contrôle admirablement tous les problèmes du cinéma sonore qui vient tout juste de naître : il utilise les apartés, les chevauchements de dialogue, passe dans le même plan du parlé au chanté. Il flirte constamment avec les interdits, accumule les allusions sexuelles et impose une seule forme de suspense : quand le héros et l’héroïne vont-ils coucher ensemble (ou recoucher dans le cas de ONE HOUR WITH YOU où Chevallier et McDonald sont mariés, ce que l’on découvre dans l’une des premières séquences, celle du parc, hilarante, qui suit les conseils en vers scandés par le chef de la police à ses hommes) ? Le sexe est le seul moteur dramatique de ces films et il est abordé avec une décontraction exempte de tout esprit de culpabilité. Jeanette MacDonald qui chante fort bien, est de plus, adorablement sexy. On la voit constamment en nuisette, en combinaison ou dans des déshabillés vaporeux. C’est à ma connaissance le seul film où on la voit  fumer, durant la merveilleuse scène où elle dévore (déguste) un rapport de police énumérant les conduites scandaleuses du Comte. Lupino Lane et Lillian Roth (cette dernière très vive, très sexy) forment un couple de domestiques désopilants qui décalquent avec génie la conduite de leurs maîtres. Dans THE SMILING LIEUTENANT, Lubitsch brodera des variations encore plus raffinées et audacieuses : c’est la maitresse du héros, une violoniste (épatante Claudette Colbert) qu’il a ravie à son meilleur ami (« Plutôt que de prendre le thé, nous devrions dîner et ensuite petit déjeuner » – « Non d’abord le thé. On verra plus tard pour le dîner et le petit déjeuner ») qui va apprendre à la femme de ce dernier, la princesse de Flausenthurm (adorable Miriam Hopkins), ce qu’il faut faire pour séduire son mari : changer d’allure, de vêtements, ce qui nous vaut une chanson étonnante, aux lyrics très audacieux « jazz up your lingerie » d’Oscar Strauss et Clifford Grey, chantée par Colbert et Hopkins puis jouée au piano par cette dernière. Colbert proclame qu’il faut arborer des sous-vêtements sexy et ce genre de notations disparaîtra du cinéma américain dès 1934. La transformation de Miriam Hopkins est un pur délice et le jeu de séduction entre elle et Chevalier reste un moment inoubliable.

Autres films américains

L’ORCHIDÉE BLANCHE (SIDONIS)
Cette histoire d’une concertiste atteinte de tuberculose et tombant amoureuse d’un docteur et  d’un pilote automobile présente de vraies ressemblances avec BOBBY DEERFIELD, ce qui est logique car le film s’inspire d’une nouvelle d’Erich Maria Remarque que ce dernier transforma en roman, source du Pollack. Ce qui frappe ici est le traitement feutré, retenu qu’impose de Toth qui tranche sur les canons du genre : les personnages ne se cachent rien et sont tous traités avec empathie, même Richard Conte qui apparaît d’abord comme le prototype du séducteur et qui se révèle attachant. Les acteurs parlent doucement comme chez Tourneur, les coups de théâtre sont ellipsés ou traités avec sobriété. Il faut dire que les trois acteurs principaux, David Niven, Conte et Stanwyck, effacent tout ce que l’histoire pourrait avoir de sirupeux. On est plus près de John Stahl que de Sirk. Les quelques éclats (Gilbert Roland qui essaie de violer Barbara Stanwyck) tenant davantage du film noir tout comme certains cadrages et la belle photo de Victor Milner. L’émotion surgit discrètement, par surprise.  Bonne musique de Miklos Roscza.

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RUTHLESS/L’IMPITOYABLE (Sidonis)
Un des meilleurs Ulmer, un de ceux, avec THE STRANGE WOMAN, CARNEGIE HALL et LE PIRATE DE CAPRI, où il bénéficia d’un budget sinon considérable du moins très suffisant : décors imposants, très belle photo de Bert Glennon, distribution assez riche avec de nombreuses semi-vedettes dont le contrat avec un studio venait d’expirer : Louis Hayward, Zachary Scott, Diana Lynn, Sidney Greenstreet, Alvah Bessie, un des 10, a participé activement sans être finalement crédité au scénario de RUTHLESS d’Ulmer. Là encore un très beau DVD et une version complète. Le film est très réussi avec certaines tirades sur Wall Street, certaines pratiques peu évoquées à l’époque (Zachary Scott  – excellent, un de ses meilleurs rôles – est proche du héros du LOUP DE WALL STREET),  avec des personnages de femmes qui sont forts, bien écrits et très bien joués, notamment par Lucille Bremer et Martha Vickers. Sidney Greenstreet est impressionnant, balzacien notamment dans ses citations bibliques. Et Raymond Burr, déjà. Je n’avais jamais noté que la musique était « supervisée » par Paul Dessau (MÈRE COURAGE), le terme s’expliquant par des histoires de syndicat. Il écrivit aussi THE WIFE OF MONTE CRISTO.

Films français

Saluons la sortie bienvenue chez Gaumont du JOURNAL D’UNE FEMME EN BLANC de Lara, œuvre indispensable et courageuse. Voilà ce qu’écrivait Michel Cournot dans un magnifique article paru dans l’Observateur : « JOURNAL D’UNE FEMME EN BLANC est un acte civique qui a droit à l’estime parce que luttant à découvert sur un terrain interdit, ce film énonce la vérité sans accommodement ni mesure. … Autant Lara devait faire un film évident non seulement pour qu’il soit vu et compris par les femmes non privilégiées mais surtout qu’il soit marqué au sceau de ces femmes, pétri de la lutte de ces femmes et de leur condamnation. Un film difficile, excentrique, singulier, à propos de cette loi française de 1920, qui fait de l’avortement une obligation et un crime. Un film clair et beau, voilà ce qu’il fallait faire et qui a été fait. »
Le film en effet est remarquable, incroyablement audacieux. La description de l’hôtel miteux où vit une jeune femme qui se fera avorter car elle sait qu’elle ne peut élever un enfant dans cet environnement, est d’une grande force. Tout comme sa réflexion à l’hôpital (où Michel Cournot note que l’on comprend que c’est la première fois qu’elle dort dans des draps blancs et qu’il a fallu qu’elle meure d’un avortement pour qu’elle connaisse ce plaisir) : « Ici, on n’a même pas besoin de se lever pour sentir qu’il fait beau. » Le scénario de Jean Aurenche et René Wheeler, digne, fort, parle de sujets tabous, des années avant la loi Veil.

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UNE FEMME EN BLANC SE RÉVOLTE, écrit par le seul Aurenche, me paraît encore supérieur. Plus dépouillé, plus tendu bénéficiant des extérieurs de province. Le scénario prend le sujet à bras le corps et épingle aussi bien l’absurdité répressive des lois, la lâcheté des hommes, le conservatisme du corps médical. Et l’héroïne prend des positions incroyablement radicales pour l’époque. Voir la scène du dîner où Danielle Volle, excellente, modeste, rigoureuse, soutient des positions qui scandalisent un médecin conservateur et finit par dire à un prêtre qu’elle ne croit pas à l’âme ni à la vie éternelle mais qu’elle défend simplement le droit des femmes.

Films de femmes

Jacqueline Audry a dirigé un petit corpus de films dont certains, comme le signale Jacques Lourcelles, osent aborder des thèmes tabous dans le cinéma français et qu’ils sont les seuls à évoquer à l’époque, en s’abritant souvent derrière le vernis du film à costumes, de la reconstitution ironique de la Belle époque. MINNE L’INGÉNUE LIBERTINE, par exemple parle avec une certaine force de l’insatisfaction féminine. Dans une séquence surprenante, plusieurs femmes essaient de définir l’orgasme (« c’est une balançoire » dit l’une d’elle). Jean Tissier est épatant en vieux noceur libertin qui va se conduire de manière surprenante et Danielle Delorme est piquante à souhait en corset et en déshabillés. Le propos de Colette est respecté même si la fin l’affadit quelque peu. OLIVIA est encore supérieur et décrit l’univers d’un pensionnat de jeunes filles où l’amour et donc l’homosexualité féminine jouent un très grand rôle. Pas de DVD malheureusement pour ce beau film, photographié avec soin par Christian Matras. Ces deux œuvres sont dialoguées avec vivacité et ironie par Pierre Laroche, mari de Jacqueline Audry et collaborateur de Prévert sur LUMIÈRE D’ÉTÉ et aussi, hélas, sur LES VISITEURS DU SOIR. Il me reste à voir GIGI et  MITSOU. J’ai moins d’espoir dans LE SECRET DU CHEVALIER D’EON ou dans HUIS CLOS, adaptation de Sartre avec Arletty.

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LA BANQUE NEMO est le seul film que je connaisse de Marguerite Viel. Ecrit par Louis Verneuil d’après sa pièce, le scénario est très proche de celui de l’excellent AVEC LE SOURIRE de Maurice Tourneur : l’ascension d’un arriviste qui foule aux pieds tous ceux qui l’aident. Mais ici la mise en scène est souvent indécise, lourde est très inférieure à celle de Tourneur, avec une direction d’acteur très inégale (Bergeron, souvent formidable, en fait des tonnes). Victor Boucher s’en tire et il est l’atout du film avec le comédien qui joue Nemo. Il y a quelques audaces dans la description des scandales financiers, notamment une scène de conseil de ministres qui fut coupée à la sortie.

Films de Maurice de Canonge
POLICE JUDICIAIRE est une plaisante surprise. Une relation sobre, presque documentaire de la vie quotidienne au 36, que l’on ne quitte guère, même pour visiter des scènes de crime. Je ne m’attendais pas à cela de de Canonge, metteur en scène souvent consternant et d’une rare paresse (ARÈNES JOYEUSES, TROIS DE LA MARINE). Même UN FLIC ne m’avait pas convaincu. Et là tout sonne juste, les acteurs jouent sobrement. Je n’avais vu qu’un seul film regardable dirigé par lui (c’était un ancien flic). Il est aussi bon qu’IDENTITÉ JUDICIAIRE de Hervé Bromberger, sinon meilleur. Et Paul Vecchiali dit beaucoup de bien de L’HOMME DE LA JAMAÏQUE, de THÉRÈSE MARTIN et de MISSION SPÉCIALE.

policejudiciaire

Comme me l’écrit Jean-Marc Berlière, historien remarquable dont il faut lire les passionnants ouvrages [dont le très décapant pamphlet L’Affaire Guy Môquet – Enquête sur une mystification officielle, Larousse, Paris, 2009 (avec Frank Liaigre) et Liaisons dangereuses : miliciens, truands et résistants (été 1944), Librairie académique Perrin, 2013 (avec F. Le Goarant de Tromelin) ; Histoire des polices en France de l’Ancien Régime à nos jours, Nouveau Monde éditions (avec René Lévy), 2011 – réédition revue et augmentée en format de poche en 2013 (même éditeur) ; Ainsi finissent les salauds : séquestrations et exécutions clandestines dans Paris libéré, Robert Laffont, 2012 (avec Franck Liaigre)] : « C’est avec L627 et LE PETIT LIEUTENANT le meilleur film, le plus fidèle et réaliste que j’ai vu sur le travail quotidien de la police et en l’occurrence de la PJ-PP dans les années 1955… Reconstitution à la limite du documentaire, galerie époustouflante d’acteurs et de « silhouettes » pour TOUS les rôles…  Seule faiblesse : l’invraisemblable faute professionnelle commise par le flic incarné par Yves Vincent (qui met en présence deux accusés sans leur avoir au préalable fait signer leur PV…), mais le reste est criant de vérité. »

Merci de ce conseil avisé.

Ce à quoi souscrit mon ami Jean Olle Laprune : «  Effectivement POLICE JUDICIAIRE est une vraie surprise : le ton est inhabituel et sobre, les personnages assez nombreux sans que l’on se perde. Et on suit toutes les intrigues avec intérêt, y compris les problèmes conjugaux d’Yves Vincent. Quand on pense que le même réalisateur faisait l’année précédente TROIS DE LA MARINE avec Merkès et Merval, que je n’ai pas vu, mais dont on peut penser que l’ambition ne l’étouffait pas… En tout cas le dossier Canonge mérite un coup d’œil. »

Lhomme-De-La-Jamaique

L’HOMME DE LA JAMAÏQUE est en effet un film étrange : une histoire d’aventures avec pas mal d’extérieurs à Tanger, un Pierre Brasseur en aventurier vraiment sobre (en revanche Georges Tabet qui joue Lopez avec un faux accent est exécrable ce qui tranche sur le reste de l’interprétation) : trafics de devises et d’armes, traîtrises en tout genre et brusquement le film bascule vers le mélodrame sur fond de lèpre (Caussimon joue, très bien, un médecin qui soigne les lépreux). Le dernier quart est plutôt réussi dans un registre original.

Je voudrais revoir MISSION SPÉCIALE (souvenir d’une 16 mm de Franfilmdis projeté chez Sarde) dont Vecchiali (3 coeurs) dit qu’il est très supérieur à L’ARMÉE DES OMBRES et qu’il ne comprend pas l’obscurité  de ce film.

Jean Boyer
unmauvaisgarconDe mon ami Jean Olle Laprune : « Je viens de revoir UN MAUVAIS GARÇON pour qui j’avoue j’ai la plus grande sympathie ! Le film transpire la bonne humeur. Les clins d’œil aux clichés du moment se succèdent (l’apache, la cuisinière, l’avocat), l’abattage de Danielle Darrieux, celui d’Alerme et même je trouve d’Henri Garat, font tout passer et les chansons arrivent quand il le faut. Tout ceci est réjouissant même si la chute est disons un brin conservatrice, les apparences sont sauves…
J’ai la même indulgence pour LA MADELON, même si franchement, le film est quand même plus nanar et bien moins mis en scène. La paresse en est parfois gênante et le sujet vraiment démodé. Il devait déjà l’être à l’époque mais là, c’est un peu trop ! Mais il dégage une telle jovialité, une telle volonté de distraire et de faire rire que j’ai quand même éprouvé de la sympathie pour ce curieux objet. Même si le jeu de Jean Richard est embarrassant, Line Renaud est pour le coup très présente et imprime l’écran. »

Je dois dire que je partage l’enthousiasme de Jean pour UN MAUVAIS GARÇON, excellente comédie écrite et réalisée par Jean Boyer. Darrieux est merveilleuse et sa version de la chanson titre est anthologique. Alerme est extrêmement amusant en père précautionneux qui se piège lui-même et Henri Garat est meilleur que dans tous les autres films où je l’ai vu.

PRENDS LA ROUTE est tout aussi épatant. Ici encore toutes les chansons sont écrites par George Van Parys et Jean Boyer et beaucoup sont délicieuses (il y a toujours un passage à niveau).Boyer fait chanter les acteurs dans le touring club anticipant sur Jacques Demy ou en extérieurs avec de longs travellings. Il fait intervenir des photos et des portraits qui reprennent le refrain et Pills, Tabet et Claude May ont le sens du rythme.

  leurdernièrenuit

LEUR DERNIÈRE NUIT qui a de sérieuses qualités (et malheureusement à la fin un scénario trop lourd avec ce passé de Gabin dont on se fout quel que soit la manière géniale dont il le dit). On trouve deux ou trois séquences d’action bien filmées (le meurtre de l’indic, la poursuite dans l’usine et surtout la manière dont Madeleine Robinson découvre qu’il est blessé avec ce raccord dans la glace très élégant). Et Gabin est très crédible en bibliothécaire.

Une surprise
LES CLEFS DE BAGNOLE est en effet un film diablement original, souvent cocasse avec des trouvailles hilarantes (quand Baffie explique à Russo que sa scène d’amour est coupée parce que c’est une ellipse). Le film fourmille d’idées, de gags qui parfois tombent à plat mais c’est la loi du genre quand on mitraille tous azimuts. Quelques lourdeurs ici et là, des plaisanteries scato pas terribles mais aussi des plans surprenants, Depardieu très sobre en fromager. L’explication face aux producteurs est un moment d’anthologie.

clefsdebagnole

Et profitons de l’actualité de TIMBUKTU, œuvre forte et adulte qui prend une allure prémonitoire après la tuerie de Charlie Hebdo (là on lapide, on assassine des jeunes coupables de faire de la musique), pour citer et revoir les autres films de Sissako : EN ATTENDANT LE BONHEUR, BAMAKO…

en attendant le bonheur  bamako

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