Oct
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LECTURES

notrefranceNOTRE FRANCE, Dire et aimer ce que nous sommes de Raphael Glucksman est un ouvrage revigorant qui s’en prend aux idées reçues que propage à longueur de discours la droite sur l’Identité française, son déclin à cause du multiculturalisme. Sans que la gauche ne tique. Il montre que Louis X avait promulgué un édit donnant à tout individu venu s’installer sur ses terres le titre de Franc, évoque la personnalité magnifiquement humaniste de Michel de l’Hôpital qui met le pouvoir politique au dessus des religions et refuse qu’on criminalise un individu pour ses croyances religieuses avec au passage une citation géniale de Montaigne : « Après tout, c’est mettre ses conjonctures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. » Et que langue est superbe. Il s’en prend au mythe du « c’était mieux avant », avec des exemples brillants, incisifs. Dans ce plaidoyer pour l’humanisme, je conseille particulièrement le texte de Briand, homme modéré, exaspéré par les bâtons dans les roues que lui met l’Église au moment de la loi de 1905 et qui rappelle que la moindre des libertés a du être arrachée à cette même Église. J’ai appris que Vauban avait  dénoncé violemment la misère dans laquelle était plongé le peuple lors de la construction de Versailles, pamphlet qui fut éradiqué par le pouvoir royal. Magnifiques pages sur les fusillés figurant sur l’affiche rouge quand il imagine qu’un président plus courageux que normal, les panthéonise.

indicibleL’INDICIBLE DE A À Z  est un récit poignant, douloureux et fort, écrit par Georges Salines après avoir perdu sa fille au Bataclan. Je l’ai découvert grâce à Philippe Meyer qui en fit un bel éloge et c’est une des lectures les plus intenses, les plus essentielles de ces derniers mois. Comme l’écrit Florence Thomasset dans La Croix : « L’ouvrage est forcément très intime, mais tout en sensibilité et dignité. Sans fioriture, il s’ouvre sur la lettre « A », comme « absurde » : « Ma fille est morte pour rien, pour une illusion, pour une folie. C’est absurde. » Puis passe par le « C » de « culpabilité » – « Je n’ai presque pas pensé à Lola cet après-midi. Est-ce que j’aimais suffisamment ma fille ? Est-ce que toi, qui as l’air plus triste que moi, tu l’aimais davantage ? » – et de « colère » : « Vis-à-vis de l’événement lui-même et de ses auteurs, je n’ai pas éprouvé de colère, mais de l’incompréhension, de l’incrédulité, de l’ébahissement. »
Dans l’ordre alphabétique, Georges Salines évoque ensuite le deuil : « Apprendre à vivre sans. Admettre la réalité de l’absence [voir Vide]. S’accoutumer à la persistance du monde [voir Irréel]. Retrouver une capacité à éprouver des moments de joie, de plaisir, de bien-être, de bonheur. »
Mais passe vite sur le « H » de « haine » : « Aucune. Je n’ai pas éprouvé ce sentiment, à aucun moment. » Le vide, en revanche, il s’y est abîmé : « Il y a dans mes pensées, dans ma vie, dans le regard de ma femme, de mes fils, des amis de ma fille, cette absence, ce creux, cette bulle pleine de vide laissée dans l’univers par le départ de Lola. »
Il fait une terrible peinture des manques de l’État, du scandaleux cafouillage sur l’identification des corps et relève la pauvreté des réponses politiques et pour certaines leur manque de dignité.

brouillardsMagistral aussi est le livre d’Anne Novat, LES BROUILLARDS DE LA GUERRE, reportage sur le terrain en Afghanistan où l’auteur se mêle à la population civile en s’habillant comme une femme afghane et découvre au quotidien les ravages de la corruption, la gabegie financière (aucune aide ou presque ne parvient à ceux qui en ont besoin), l’écart entre les décisions des Occidentaux et les effets désastreux qu’ils provoquent sur le terrain. Elle dénonce même certaines actions d’ONG qui sont à côté de la plaque et des décisions stupides notamment des autorités américaines qui ruinent souvent les efforts futiles que peuvent faire les soldats français qui paraissent impuissants. C’est un témoignage accablant. De quel douloureux gaspillage d’argent et d’hommes et de quelle méconnaissance du terrain font preuve nos dirigeants.

EN DVD

Passons du livre au cinéma, de l’Afghanistan à l’Irak avec HOMELAND : IRAK ANNÉE ZERO, documentaire exceptionnel du cinéaste irakien Abbas Fahdel qui nous plonge pendant deux ans dans le quotidien de sa famille peu avant la chute de Saddam Hussein, puis au lendemain de l’invasion américaine de 2003. On se dit pendant la première partie que ce que l’on vient de voir représente un summum dans la peur, le sentiment d’insécurité, la crainte de l’oppression. Et la deuxième partie montre que le pire est hélas toujours à craindre. On sort écrasés mais aussi bouleversés par tous ces petits gestes de solidarité, de chaleur humain que le cinéaste sait capter avec acuité.

homelandirak

Je voudrais tout de suite signaler la sortie chez Criterion de CHIMES AT MIDNIGHT (FALSTAFF) de Welles dans une version complète et restaurée. Pour l’équipe de Criterion, il s’agit du chef d’œuvre de Welles.

falstaff

Toujours chez Criterion, j’ai pris leur version de THE STORY OF THE LAST CHRYSANTHEMUM et aussi celle de IN A LONELY PLACE de Nicholas Ray, film que j’adore et je voudrais la comparer avec la version Columbia.

inalonelyplace  chrysantehmum

Parmi les coffrets Eclipse que sort Criterion (je rappelle celui consacré à Raffaelo Matarrazo sur lequel j’ai eu peu de retour), je voudrais signaler le Julien Duvivier qui  comprend plusieurs films dont POIL DE CAROTTE dans une belle copie et, toujours inédit en France, LA TÊTE D’UN HOMME, film magistral et l’un des chefs d’œuvre de Duvivier. Dans cette adaptation de Simenon, le cinéaste, bouleversant dans son scénario la construction du livre, donne d’emblée les coupables, le commanditaire du meurtre que la caméra suit, plan magnifique quand il déambule dans un café, l’assassin, survolé d’abord en plan large quand une femme essaie de le repérer. Puis un peu plus tard celui qu’on va faire accuser. Ce simple d’esprit manipulé par Radek que Maigret veut innocenter (belle scène dans un escalier avec le juge d’instruction où l’on sent la compassion et de Maigret et du réalisateur). Il fait passer les rapports humains avant l’intrigue policière, utilise brillamment le son (il faudrait étudier les trouvailles sonores chez Duvivier, les passages de train dans VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS, les éclats de musique dans 5 GENTLEMEN MAUDITS. Ici, on a le droit à un long interrogatoire off dans une voiture tandis que la caméra montre le château de Versailles. Sublime goualante chantée par Damia et écrite par Duvivier qui vient ponctuer l’action, chaque fois de manière différente et saisissante.

DuvivierThirties

FILMOGRAPHIES HONORÉES AU FESTIVAL LUMIÈRE

Catherine Deneuve

Le Festival LUMIÈRE  de Lyon, que je préside, a remporté encore un immense succès ; salles combles dès le matin, présentations remarquables de nombreux acteurs (Vincent Lindon, génial sur Arletty), réalisateurs et journalistes (Aurélien Ferenczi). Le prix étant remis à Catherine Deneuve dont la carrière sidérante d’audace et de lucidité forme un vrai panorama du cinéma français, j’ai choisi quelques titres de ses films, notamment ceux réalisés par André Téchiné : l’émouvant HÔTEL DES AMÉRIQUES et le magnifique MA SAISON PRÉFÉRÉE (deux des titres de Téchiné que Deneuve préfère), description forte, passionnelle des rapports entre un frère et une sœur. Ajoutons LES VOLEURS, tournés à Lyon et LA FILLE DU RER qui fut traité trop superficiellement.
Il est difficile de se limiter à quelques titres dans cette abondance d’œuvres passionnantes, formidables (on ne saurait oublier les Buñuel et notamment TRISTANA, pas plus que LES DEMOISELLES DE ROCHEFORT, LA VIE DE CHÂTEAU et LE SAUVAGE – ces deux merveilleuses comédies de Jean-Paul Rappeneau où Deneuve se révèle une grandiose actrice de comédie -, RÉPULSION, DRÔLE D’ENDROIT POUR UNE RENCONTRE que je voudrais tant revoir).

ellesenva  têtehaute

Néanmoins je retiens les deux magnifiques films d’Emmanuelle Bercot, ELLE S’EN VA, chronique aigüe et drôle, déchirante et si intime, et LA TÊTE HAUTE. Sur ce dernier titre, voici ce que j’écrivais à la réalisatrice : «  Encore un coup au cœur, encore un film qui vous poigne la cage comme disent les Québécois. Un film où dès la première minute, les personnages ont les mains dans le cambouis pour essayer de faire repartir un moteur abîmé, démoli, avec de brusques retours de flammes. Et quand on a les bras dans le cambouis, on se tache, on appuie sur le mauvais bouton, on se blesse, on s’écorche. C’est un film qui prend aussi des risques en imposant ce que j’appelle la dramaturgie de Sisyphe, de l’éternel recommencement (un principe dramatique que les Américains fuient comme la peste). On croit que la résolution est proche et un dérapage vous ramène à la case départ. Il faut un véritable héroïsme pour se coltiner cela, héroïsme quotidien, jamais claironné dans le personnage de la juge, dans le jeu magnifique de retenue de Catherine Deneuve. Benoît Magimel aussi est formidable et le gosse. On sort de là avec un immense respect pour ces soutiers de la vie sociale, ces réparateurs de fractures, de fêlures que le pouvoir politique ne salue jamais à leur juste mesure. Parce qu’ils ne font pas dans l’annonce, les déclarations médiatiques. Ils se coltinent les faits qui sont ardus, demandent une connaissance du terrain ce qui n’est pas porteur médiatiquement, ne se prête pas aux formules. Ton regard est incroyablement juste, dépourvu de préjugés et d’à priori (la prison y est montrée comme salvatrice ce qui va à rebours de la doxa). »

danslacour  3coeurs

J’ajouterai DANS LA COUR de Pierre Salvadori, cet auteur si original, si personnel, toutes ses collaborations avec Arnaud Desplechin (notamment le superbe CONTE DE NOËL) et 3 CŒURS, si perçant, si élégant qui se concentre sur le cœur des péripéties. Comme l’écrit Pierre Murat dans Télérama : « Au moyen de plans-séquences précis, habiles, le cinéaste observe avec un plaisir pervers l’inévitable implosion de son curieux trio. L’homme, jouet du destin qu’il se forge. Et deux femmes fascinantes et aussi agaçantes l’une que l’autre : l’une parce qu’elle reste sans cesse, et l’autre parce qu’elle part toujours. Deux facettes d’une femme idéale, qui n’existe pas, bien sûr, et qui rend dérisoire l’obstination du héros à vouloir les aimer l’une après l’autre. Par l’efficacité de sa mise en scène, ce mélo — ce méli-mélo — devient une (mini)tragédie filmée entre réalisme et onirisme, exactement. »

Marcel Carné

Il y avait aussi un hommage à Carné présenté par Noël Herpe. On oublie trop souvent LA MARIE DU PORT qui fut en fait réécrit par Prévert et qui est un des meilleurs films dans la dernière partie de la carrière de Carné, sinon le meilleur. Et LE JOUR SE LÈVE bouleverse autant à chaque vision (au passage, c’est un des premiers films qui traite des effets du travail sur la santé). J’insiste dans mon VOYAGE sur l’idée géniale de Trauner de déplacer la chambre de Gabin au 5ème étage, ce qui augmente sa solitude, l’isole de la rue. Idée de dramaturge qui inspire magistralement Carné. Et aussi sur la musique de Jaubert et j’en profite pour signaler la sortie du double CD Universal (Voyage à travers le cinéma français) consacré et à la belle musique de Bruno Coulais et à 28 morceaux de musique dont 20 au moins étaient d’une extrême rareté : la musique de REGAIN, le générique du SALAIRE DE LA PEUR, celle de CLASSE TOUS RISQUES et des tas de chansons.

jourseleve

Walter Hill

Le Festival Lumière rendait hommage à Walter Hill sans pouvoir hélas montrer GERONIMO (pas de copies) qui vient de sortir en DVD et en Blu-ray chez Sidonis. J’ai revu DRIVER et l’ai davantage apprécié que la première fois pour son dépouillement stylistique, son coté abstrait même si cela tourne un peu à vide. Isabelle Adjani impose une forte présence. Et surtout le film semble être la matrice de DRIVE.

driver  crossroads

CROSSROADS est un film étrange, un road movie inséré dans une histoire fantastique, un musicien de blues, Willie Brown, vend son âme au  diable pour atteindre la perfection dans  le blues. Cinquante ans plus tard, il s’évade d’une maison de santé de Harlem (avec l’aide de son admirateur, le jeune guitariste Eugene) pour retourner sur les lieux de son pacte avec le diable (l’acteur noir a l’air vraiment diabolique) dans le Mississippi. L’idée est intéressante mais trop sous-utilisée, le road movie prenant le dessus. Le final où deux guitaristes s’affrontent pour décider si le diable gardera ou abandonnera le pacte de Brown est impressionnant (bien que musicalement abominable à mon avis – ça n’a plus rien à voir avec le blues – mais l’atmosphère se veut diabolique).  Macchio n’a certainement pas joué toute la musique mais il en joue beaucoup (le générique de fin indique qu’il avait un music coach).  Jami Gertz dans le rôle de la jeune fugueuse qui se joint à Eugene et Willie est très sympa.

Edward L. Cahn

Je présentais 3 films d’Edward L. Cahn. J’ai plusieurs fois évoqué ici LAW AND ORDER et AFRAID TO TALK. LAUGHTER IN HELL était encore plus rare.
ll fallut attendre 2013 et une conférence sur l’écrivain/vagabond Jim Tully (BEGGARS OF LIFE, CIRCUS PARADE) qui était devenu le représentant officiel des « hobos », pour tirer une copie et découvrir enfin LAUGHTER IN HELL d’après un de ses récits. Il s’agit pourtant d’une des productions les plus radicales de Carl Laemmle Jr aussi bien stylistiquement que politiquement… Pendant le début du film, Cahn et son scénariste Tom Reed insèrent quelques détails quotidiens savoureux comme l’apparition d’une des premières machines sonores d’Edison puis nous montrent des files de bagnards travaillant dans les rochers, dramatique toile de fond d’une intrigue qui lorgne vers LA BÊTE HUMAINE. Un conducteur de locomotive, Barney (Pat O’Brien) découvrant que sa femme le trompe avec un des deux frères qui ont pourri son enfance, tue cet homme et son épouse. Ce deuxième meurtre est ellipsé et constitue une vraie surprise. Tout ce qui précède, le moment où l’amant, pour échapper à son destin, court de pièce en pièce, se prenant lui même à son propre piège est magistralement découpée et filmée. Cahn utilise même des zooms avant arrière pour traduire la panique de la future victime et la montée de la violence de Barney. Et cette seule séquence rend caduque le jugement du critique du New York Times… Barney est envoyé dans le bagne contrôlé par l’autre frère, un décor étonnant, unique. Les prisonniers dont un grand nombre de Noirs, sont enfermés, entassés dans des wagons grillagés et non dans des baraquements. Le scénario de Tom Reed décrit l’univers incroyablement violent de ces bagnes, sans glisser la moindre justification moralisatrice aux exactions, brutalités, condamnations iniques perpétrées par les gardiens qui semblent jouir ainsi que le directeur d’une totale impunité. On assiste à un  vrai lynchage racial. Quand la corde d’un des condamnés noirs se casse et qu’il n’y en a plus d’autre, on achève l’homme à coup de fusil et on veut interdire aux autres Noirs de prier, ce qui provoque une révolte chez les prisonniers blancs. « Il est allé au ciel » dit un personnage, ce à quoi un détenu noir répond : « Mais il en bavé pour y arriver. » Avec ses mouvements d’appareils surprenants (un travelling précédant Pat O’Brien laisse Merna Kennedy loin derrière), ses panoramiques filés, son montage abrupt, elliptique, Cahn signe un film radical et inspiré.

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GUNS, GIRLS AND GANGSTERS un des opus de la dernière période assez fauchée de Cahn, est plaisant, rythmé, efficace malgré un scénario et surtout des dialogues très convenus (voix off presque parodique, notamment la dernière phrase involontairement comique). Les deux numéros chantés et sexy (« Meet me halfway » et « Anything your heart desire » de Mamie van Doren) sont marrants dans un registre presque auto-parodique (« Make plenty of room, I take deep breaths », dit-elle au public) et Lee Van Cleef est déjà marquant bien que son personnage soit d’une incommensurable sottise. Toute ses décisions sont idiotes et ruinent tous les plans Le règlement de compte final, après que les deux protagonistes aient pris une décision calamiteuse, est filmé avec une sécheresse brutale.

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Août
23

LECTURES

TERREUR DANS L’HEXAGONE de Gilles Kepel est un livre salutaire, passionnant qui remet bien des choses à leur place. Formidablement documenté, comme tous ses autres ouvrages, il point les erreurs d’appréciations, les bourdes commises par la police, les médias, la justice par manque de culture et par ignorance. La sous-estimation dans les émeutes de 2005 de ce qui s’était passé dans la mosquée de Clichy.

terreurhexagone  thewhites

DE SABRES ET D’UTOPIES de Mario Vargas Llosa est un formidable recueil de chroniques où l’auteur s’en prend avec la même violence tranchante, lucide, argumentée aux dictateurs (Pinochet, Videla) qu’aux démagogues
THE WHITES est un roman dur, âpre sur la police de Richard Price, par ailleurs magnifique scénariste. Comme l’écrit Christophe Laurent : « Ajoutez à cela une vraie science du dialogue (cette scène avec le fumeur de shit au sixième étage !) et si on excepte quelques bons sentiments superflus, l’image d’un Billy quasi irréprochable, The Whites est tout simplement passionnant, entre Joseph Wambaugh et Pelecanos, de grosses tranches de vie de commissariat, des vues imprenables sur un quotidien criminel,  » Tomika Washington, une grande femme mince à la peau claire, probablement la cinquantaine, était étendue en peignoir de bain sur le sol sans moquette de la salle de séjour de son appartement en enfilade, portant encore autour du cou un lacet en cuir brut, l’arme du crime « . Et puis il y a ces vies de familles, ces vies d’immigrées, ces vies de débrouilles, ce New-York vivant, grouillant… Richard Price est un foutu écrivain et The Whites, tout simplement, a la grande classe. »
A lire comme complément indispensable, le très violent, très âpre CHIENS DE LA NUIT de Kent Anderson.

fivecameback

RUE JEAN-PIERRE TIMBAUD est un complément indispensable au livre de Kepel. Geraldine Smith raconte avec verve, sans peur du politiquement  correct, la manière dont une utopie se défait, un quartier se voit gangrené par les fondamentalistes, les salafistes et comment tout le monde laisse faire.
FIVE CAME BACK est un livre extraordinaire sur cinq cinéastes qui se sont engagés : Ford, Wyler, Huston, Stevens, Capra. C’est passionnant et riche en découvertes incroyables sur l’antisémitisme de certains, sur la brutalité du racisme dans l’armée américaine et sur le fait que certains films « pris sur le vif » ont été entièrement reconstitués
Voir immédiatement après, DE HOLLYWOOD À NUREMBERG magnifique documentaire, exemplaire, passionnant sur Ford (des images que je n’avais jamais vues), Stevens, Fuller.

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CINÉMA

D’abord une grande nouvelle : la ressortie  d’INSIANG de Lino Brocka et la joie de constater que ce chef d’œuvre n’a pas pris une ride. Il nous parle aujourd’hui comme lorsque nous l’avons découvert grâce à Pierre Rissient. En ces moments où l’image verse souvent dans la boue la plus merdique (la manière dont la télévision publique a rendu compte de l’horreur de Nice laisse présager le pire pour la chaine d’info), où l’on manipule les faits et les émotions de manière abjecte, le regard de Lino Brocka remet les choses en place. Il voit l’horreur mais ne s’y complait pas. Dans un même mouvement, il intègre et le chagrin et la pitié.

insiang

Je ne connaissais pas du tout TRAQUÉ DANS LA VILLE de Pietro Germi qui est une belle découverte. Les 45 premières minutes, ce hold up pendant un match, sont dirigées avec une maestria, une science de l’ellipse qui montre que Germi avait absorbé ce que le cinéma américain pouvait avoir de puissant.

traquedanslaville  operaquatresous

A signaler aussi la sortie de L’OPÉRA DE 4 SOUS de Pabst. Gary Giddins a dans un article paru dans WARNING SHADOWS réhabilité ce film et montré que l’adaptation n’édulcorait pas la pièce et que musicalement le film était mieux construit même s’il élimine quelques chansons. En s’ouvrant sur la Complainte de Mackie, il donne plus d’importance à ce que dit cet air.

FILMS AMÉRICAINS – MUET et DÉBUT DU PARLANT

MONTA BELL
Monta Bell est un cinéaste qui n’a jamais du être cité dans ce blog. Il avait pourtant un énorme talent et je ne peux que conseiller les trop rares films qu’on trouve ici et là, en attendant un DVD du superbe UPSTAGE.
torrentTORRENT (qu’on peut trouver en Espagne, because Blasco Ibanez) est plus conventionnel, convenu qu’UPSTAGE ou LADY OF THE NIGHT. Le scénario de Dorothy Farnum, adaptant un roman de Blasco Ibanez, auteur très en vogue à l’époque flirte avec le mélodrame (un genre que Bell sait revitaliser) avec sa cascade de rebondissements, de serments qu’on oublie, d’invraisemblances, et le roman photo. Certains personnages semblent enracinés dans le répertoire : la mère abusive, tyrannique et avare (splendidement incarnée par  Martha Mattox),  le jeune premier velléitaire dont elle brise les élans romantiques, sa douce fiancée soumise, la jeune femme pauvre qui après avoir été trahie par son amoureux, va devenir une prima donna. Mais la réalisation de Monta Bell rapide, dégraissée surmonte ces handicaps. Il donne de la couleur, de la vie à plusieurs personnages secondaires que jouent Lucien Littlefield en barbier pygmalion et Mack Swain en riche éleveur obsédé par  ses cochons (il faut le voir durant un diner exhiber et vanter la tortillon de la queue d’un ses porcs), insuffle énergie et dynamisme à la narration que ce soit dans la description d’un café parisien ou dans des moments dramatiques, quand le torrent (ultra symbolique des passions qui ravagent les cœurs) dévaste la ville : les plans où l’on voit une barque avec deux rameurs tenter d’échapper à la rivière déchaînée rivalisent avec les meilleurs serials et films catastrophe à venir. Mais surtout il y a Garbo qui dès les premiers plans, s’empare du rôle et du film. Elle est vive, rapide, provocante dans les séquences de comédie amoureuse où elle rit, sourit (certains plans annoncent CAMILLE), retenue, nuancée, grave dans les moments de douleur et de larmes. Difficile d’oublier son cri face à une nouvelle trahison de Riccardo Cortez : « Pourquoi ne puis-je pas haïr ? » Son jeu est moins solennel, moins figé que dans certains films ultérieurs.

lady of the nightLADY OF THE NIGHT vient de sortir chez Warner Archive : un prisonnier menotté fait une dernière visite à sa femme malade avant de passer en jugement. Elle est allongée non loin d’un bébé, il est accompagné par un policier et ses adieux sont brefs et poignants. Cette ouverture est filmée par Monta Bell avec une absence d’effets et de pathos. A la sobriété du jeu répond un découpage rigoureux, tout en retenue. Il sera condamné à 25 ans de bagne. On retrouve 18 ans plus tard sa fille, Molly, qui sort d’une maison de redressement et Florence, la fille du juge qui l’a condamné. Toutes deux sont jouées avec une invention, une sensibilité extraordinaire par Norma Shearer qui rend les deux jeunes filles totalement différentes, d’abord dans leur façon de s’habiller, de se coiffer. Molly arbore un maquillage appuyé, un chapeau orné de flamboyantes aigrettes, un collier avec d’énormes perles. Florence est plus sobre mais dans sa conduite, sa manière de bouger se montre plus extravertie, avec toute l’assurance d’une jeune patricienne tandis que paradoxalement, Molly, a des moments de timidité, de retenue qu’elle dissimule en mâchant du chewing-gum, des tenues noires et strictes. La réalisation est d’une rapidité confondante. Et d’une rare délicatesse. Il y est beaucoup question de rapports de classes.

Downstairs largeTout comme dans l’étonnant DOWNSTAIRS qui fait partie du volume 6 je crois de FORBIDDEN HOLLYWOOD avec MASSACRE (qu’il faut découvrir !). DOWNSTAIRS est une comédie sociale décapante, brutalement honnête et franche. Karl, le chauffeur que joue formidablement John Gilbert (également auteur du sujet original qu’il vendit 1 dollar à la MGM) piétine toutes les règles morales, tous les sentiments. Il séduit les femmes de toutes conditions, mariées ou non, leur ment, les exploite, les vole. Sa situation lui permet de connaître certains secrets (il conduit la baronne à un rendez-vous galant) qu’il saura toujours utiliser à son avantage : notamment pour éviter de se faire renvoyer ou pour pouvoir se retrouver seul avec Anna, la femme du maître d’hôtel. Il fait aussi chanter ses conquêtes, menaçant de tout révéler soit à leur mari, soit à la communauté des domestiques. Dans une des séquences les plus marquantes, les plus audacieuses il séduit la cuisinière viennoise, lui prend ses économies puis l’insulte, la rabaisse avec une rare violence. Dans cette version noire, cynique de DOWNTON ABBEY et GOSFORD PARK, les maîtres sont peints par Monta Bell et ses scénaristes (en plus de John Gilbert, il faut citer Lenore Coffee et Melville Baker), comme des individus égoïstes, aveugles (les hommes sont particulièrement obtus et stupides et leurs femmes les bernent aisément). Le film détruit la légende selon laquelle Gilbert parlait avec une voix de fausset. Il est épatant dans un rôle digne de George Sanders.

WYLER, DEMILLE

The_Letter_poster_1929Citons aussi THE LETTER, première adaptation de la pièce de Somerset Maugham qui s’était jouée deux ans avant au Morocco Theatre et l’un des deux seuls films parlants (l’autre, JEALOUSY, a disparu) de la légendaire Jeanne Eagels, morte d’une overdose peu de temps après ces tournages. Tous deux sont réalisés par Jean de Limur dans les studios Astoria que dirigeait Monta Bell qui les aurait aussi « supervisés » et aurait participé au dialogue de THE LETTER. L’adaptation de Garrett Fort et de Jean de Limur, minimaliste, hyper théâtrale, se contente pourtant , semble-t-il, de respecter le texte de la pièce (ajoutant quelques plans de rue et le décor du bordel) que la caméra  enregistre imperturbablement : longs échanges filmés en plan fixe, avec un minimum de changements d’axe, raccords raides et maladroits, interprétation souvent boursouflée sauf Herbert Marshall qui a vraiment du charme en Geoffrey Hammond, l’amant assassiné (et qui jouera le mari trompé dans le remake, tenu, ici, de manière plus raide, par Reginald Owen), bref tout cela fait très archaïque. Reste l’interprétation de Jeanne Eagels : parfois outrée, emphatique, elle ne manque ni de force ni de charme. Ni, malgré les roulements d’yeux, les mouvement de tête, d’une réelle modernité. Elle fait passer, malgré le côté manipulateur, parfois odieusement irresponsable  du personnage (accentué ici par des répliques racistes, mais justes, vu son éducation et ses préjugés, qui disparaitront du remake plus édulcoré : elle traite sa rivale asiatique de « vile chose chinoise »), une fragilité assez émouvante qui évoque celle d’Helen Chandler. Et le ton est plus audacieux. Notamment la fin (celle qu’on imposa à Wyler le rendait fou).

chicagoCHICAGO  (chez Lobster, avec une bonne présentation de Serge Bromberg) : le film est signé Frank Urson parce que DeMille ne voulait pas qu’une autre de ses réalisations vienne concourir avec KING OF KINGS pour les premiers Oscars, d’autant qu’il s’agissait d’une histoire de meurtre, de vol, d’infidélité conjugale, inspirée par deux faits divers criminels que fit mousser une journaliste (ici transformée en homme dans le bon scénario, riches en détails âpres et noirs, écrit, par Lenore J Coffee) qui en tira une pièce à succès. Roxie Hart est une épouse volage, séductrice et intéressée jusqu’à en devenir hystérique. La séduisante Phyllis Haver avec ses mimiques enjôleuses, son énergie épuisante, rend superbement l’irresponsabilité férocement égoïste, l’ignorance et les emballements de midinette du personnage. Et aussi sa soif de séduire : elle s’offre en quelques minutes au district attorney et à un journaliste. Dès qu’on lui résiste, elle pète les plombs, tue son amant qu’elle appelle Daddy (Eugene Pallette, impeccable) qui vient de la larguer en refusant de payer ses achats. Le ton du film, brillamment photographié par Peverell Marley, est d’ailleurs nerveux, sec, sans couplets moralisateurs (personne n’éprouve de compassion pour les victimes), et on peut le trouver plus percutant, moins daté que KING OF KINGS. Notamment quand il montre sans aucun jugement toutes les sortes de délinquantes, de meurtrières que côtoie Roxie dans la prison où elle attend son procès. La conclusion est toute aussi désenchantée  et sans couplet moralisateur. Musique du Mont Alto Motion Picture Orchestra

Je ne veux pas passer sous silence le sublime, l’indispensable CHAPLIN INCONNU (Bromberg, Doriane) de Kevin Brownlow. Sa découverte remit en cause bien des idées reçues, des jugements expéditifs fondés sur des copies qui étaient des contretypes de contretypes. On découvrait enfin  la réalité de ces films. Et Brownlow analysait avec une intelligence aigüe l’élaboration de certains chefs d’œuvre comme CITY LIGHTS dont on suivait la gestation presque au jour le jour grâce au matériau inouï amassé par Chaplin qui filmait toutes les répétitions. C’est une réussite bouleversante où l’on voit bien le phénoménal degré de liberté qu’avait arraché Chaplin, qui était la rock star de son époque. Voir et revoir ces trois épisodes constitue une expérience inoubliable.

chaplin inconnu

Signalons aussi les  Feyder muets qu’on trouve chez Doriane et Bromberg parmi lesquels VISAGES D’ENFANTS et CRAINQUEBILLE.

ENCORE LE PRE-CODE

massacrePour votre grand plaisir, je conseille vivement le FORBIDDEN HOLLYWOOD volume 6 (pas de sous-titres). Trois des quatre titres sont formidables à commencer par DOWNSTAIRS donc mais aussi MASSACRE d’Alan Crossland, l’histoire d’un Indien qui a quitté enfant la réserve (cela parvient à faire passer le choix de Richard Barthelmess, acteur blanc, qui, par ailleurs est souvent excellent et c’est un de ses trois films les plus revendicatifs avec HEROES FOR SALE, THE LAST FLIGHT) et est devenu une star de foire. Il revient veiller son père malade et découvre la manière dont on exploite, vole, martyrise son peuple. L’action se passe dans les années 30. Le film qui reste méconnu s’en prend à la manière dont on pille les Indiens, attaque le la religion, la corruption incroyable des mœurs des politiques, des fonctionnaires locaux. On évoque ouvertement le viol d’une Indienne par un notable. Un témoin est enlevé et fouetté. Barthelmess à la fin lance que le massacre commencé en 1850 continue 85 ans plus tard. C’est sans doute un des réquisitoires les plus engagés. La mise en scène est correcte, rapide mais sans invention ni style. Il y a de très beaux extérieurs et bien sûr le lot habituel de transparence. Ann Dvorak est une fois de plus remarquable et on arrive à l’accepter en Indienne (les figurants et petits rôles sont de vrais Indiens). Il y aussi un Noir (le très bon Clarence Muse) et  en dehors de trois quatre répliques vives, on flirte avec le stéréotypes raciaux (un moment laisse entrevoir une alliance entre les Noirs et les Indiens, deux peuples esclavagisés). Beaucoup de séquences fortes avec une formidable collection de fripouilles menées par Dudley Diggs, le fat man de DANGEROUS FEMALE. Le jugement de Barthelmess avec une cour présidé par un juge Indien qui entérine tout ce que dit le procureur est un grand moment. La bande annonce du film est inouïe : une interview de Claire Dodd qui dit des choses terribles.

mandalayAutre film, MANDALAY. La première partie nous vaut une description brillante par Michael Curtiz d’un univers colonial, Rangoon reconstitué sur les plateaux de la Warner. La mise en scène est visuellement percutante (contre-plongées, amorces, travellings incessants, montage elliptique). Curtiz parvient à rendre excitant un plan de réaction de Francis et Cortez, une entrée dans un bureau en faisant alterner une contre plongée et une plongée avec ventilateur en amorce. D’autant qu’on a affaire à tous les archétypes du genre : l’exilée à la recherche de l’amour (Kay Francis superbement habillée par Orry Kelly) qui, larguée par le fourbe Riccardo Cortez (excellent), va devenir « hôtesse », prostituée, chanteuse sous la férule de Warner Oland, le médecin alcoolique sur la voix de la rédemption.. A ne pas manquer.

Le quatrième, THE WET PARADE, est un Victor Fleming qui s’en prend à l’alcoolisme d’après un bouquin que l’on dit nul de Upton Sinclair. Ce projet chéri par Thalberg a l’air zozo, l’histoire de deux familles qui dans le Nord et le Sud sont détruites par l’alcoolisme. Walter Huston Myrna Loy éclairent ce pensum où l’on peut voir Dorothy Jordan en ingénue, elle qui jouait l’amour secret de Wayne dans THE SEARCHERS.

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Juil
26

SIODMAK

mollenardMOLLENARD est un des plus grands films des années 30 qui égale les plus grands films noirs américains de Siodmak (LES TUEURS, POUR TOI J’AI TUÉ) dont il partage le ton âpre et violent. Fatigué d’essayer de sauver des commandes boiteuses, ce dernier découvre un roman de l’auteur belge OP Gilbert, mélange de Jack London et de Strindberg nous dit Hervé Dumont dans son bouquin sur le réalisateur. Siodmak  s’endette pour acheter lui-même les droits tout en changeant la fin du livre ce qui enthousiasme le romancier. Il travaille de près au scénario avec Gilbert et Charles Spaak, choisit Darius Milhaud pour la musique et tourne le plus souvent en extérieurs. Il nous plonge d’emblée au cœur d’un univers rance, confit dans l’avarice, la dévotion, le respect de l’ordre. Il y a deux  sujets qui s’opposent, se répondent, se juxtaposent dans MOLLENARD : d’abord une spectaculaire histoire d’aventures exotiques, visuellement splendide (magnifique photo de Eugen Shuftan) sur fond de trahison, de trafic d’armes d’abord organisé par la Compagnie Maritime et ses puissants actionnaires et que Mollenard reprend à son compte. Trauner reconstitue les rues de Chapeï, dévastées par les bombardements japonais.
L’autre sujet se déroulant en France nous précipite, comme l’écrit Olivier Père dans «  un drame atroce de la conjugalité qui met en scène un couple monstrueux séparé par les mers mais uni par la haine ». Gabrielle Dorziat est inoubliable tout comme Harry Baur, héros volcanique « totalement cynique et amoral et en même temps profondément humain, et finalement admirable ». Siodmak s’en prend aux mœurs impitoyables de la Compagnie, à la Religion qui en est complice, à tout un ordre social hypocrite, miné par le lucre. On peut voir dans MOLLENARD une œuvre en prise avec le Front populaire, qui  toujours selon Olivier Père « frappe par les sentiments toujours plus grands que nature – jusque et surtout dans la bassesse – qui animent les personnages »

piègesPIÈGES est plus léger mais non moins talentueux. La trame policière quelque peu désinvolte permet d’aligner toute une galerie de suspects, de sketches qui imposent, là aussi (on peut y voir une constante et non une contrainte comme le prouvent ses films UFA) de brusques variations dans le ton. On passe du drame grinçant à des scènes de comédie, de moments réalistes, quasi-documentaires, à des séquences étranges, voire angoissantes. J’ai été surtout marqué par le foisonnement des décors (souvent sombres, nocturnes), des costumes, inventifs et brillants, des silhouettes marquantes, des personnages secondaires : Grec mielleux, majordome coincé et fétichiste (sa scène avec Marie Déa doit être citée), couturier exalté auquel Stroheim donne une force viscérale. Dans le très bon livre d’Hervé Dumont sur Siodmak   on apprend que c’est le cinéaste qui trouva et imposa Marie Déa, choix judicieux. Elle est vive, moderne et amène une couleur mutine, ironique qui casse ce que le personnage peut avoir de conventionnel. Maurice Chevalier dans son premier rôle dramatique est tout à fait convaincant et au passage (au mépris de tout réalisme) interprète très bien deux chansons célèbres : « Elle pleurait comme une Madeleine » et « Mon amour ». La mise en scène est souvent brillante et dans les 5 dernières minutes, comme le note Dumont, nous prouve l’invention, le savoir-faire de l’auteur des TUEURS et POUR TOI J’AI TUÉ.

NOTRE-DAME DE LA MOUISE

La reconstitution de la zone est épatante, avec une pléiade d’acteurs inspirés et justes dans des personnages très populaires où l’on reconnaît le formidable Delmont. Le film devient un peu niaiseux dans le dernier quart et prévisible et l’acteur qui joue le curé est un miracle de niaiserie auto-satisfaite. Heureusement Odette Joyeux, déjà au poil, rachète cela et la musique qui est horrible. En effet on voit un vendeur de journaux afficher l’Humanité qui avait reparu sur ordre de Jacques Duclos, on l’oublie souvent, ce qui date le film avec précision.

THE OX-BOW INCIDENT (L’ÉTRANGE INCIDENT)

ox-bowWilliam Wellman avait eu un coup de cœur pour le superbe livre de Walter Van Tilburg Clark (à paraître prochainement dans ma collection) dès sa parution. Mais Harold Hurley qui avait acheté les droits, voulait imposer Mae West dans la distribution, idée aussi saugrenue que stupide qui rendait Wellman enragé. Finalement, il racheta lui-même les droits et ne voyant pas quel studio accepterait de financer un tel sujet, décida de contacter Darryl Zanuck avec qui il était pourtant vraiment brouillé depuis des années. Ce dernier lut le roman, le trouva magnifique et salua l’audace du sujet tout en déclarant que cela ne ferait pas un rond. Il accepta de le produire en laissant le cinéaste libre à deux conditions près. Il devait s’engager à réaliser ensuite deux films de commande pour le studio, BUFFALO BILL et THUNDERBIRD qui se révélèrent tous les deux fort conventionnels, voire anodins (à l’exception de la bataille dans la rivière pour le premier) et aussi à utiliser le studio pour la plupart des scènes, y compris les extérieurs de la fin, pour réduire le coût du tournage, décision que l’on peut juger discutable. Dans le dernier tiers, cela empêche Wellman de jouer avec la neige, le froid, le vent, éléments essentiels du livre. Le studio aseptise certains plans même si la photo d’Arthur Miller est constamment inspirée.
Certains de ces manques se retrouveront dans l’autre film que Wellman tirera de Van Tilburg Clark, le curieux et original TRACK OF THE CAT, film en couleur sans couleurs, autre preuve de l’admiration que le cinéaste portait au romancier.
Admiration qui est ici est évidente dès les premières séquences, magistrales. Après tant d’années, leur force, leur originalité, leur beauté visuelle restent intactes. Le scénario respecte fidèlement les partis pris dramatiques, le dialogue de Clark, jusque dans les pauses, les silences, notamment dans la séquence extrêmement savoureuse où Gil et Art assoiffés, regardent longuement un tableau représentant une femme allongée, un peu dénudée avec dans l’arrière-plan, un homme qui a l’air de s’avancer vers elle. Henry Fonda, dont c’est un des meilleurs rôles, et Harry Morgan sont éblouissants dans la retenue. La contrainte du studio l’oblige à faire l’impasse sur l’ouverture si lyrique du roman, ce qui resserre la tension, donne encore plus d’importance au dépouillement sobre de la mise en scène. (un extrait de ma post-face)

LOUONS ALDRICH

hustleTouchant et curieusement retenu mais avec une abondance inhabituelle de détails noirs et crus, HUSTLE (LA CITÉ DES DANGERS) a un ton, un rythme plutôt tranquille, presque méditatif. De très nombreuses scènes se déroulent dans des intérieurs, soit luxueux (la maison que partagent Deneuve et Reynolds), soit assez glauques (le bureau des flics, la morgue, la maison du couple Hollinger) auxquels Aldrich confère systématiquement un côté étouffant, claustrophobique, donnant l’impression que le personnage de Reynolds se mure, se replie sur lui-même comme le Charlie Castle de THE BIG KNIFE (1955), se réfugie dans ses souvenirs (« Je suis l’étudiant des années 30 ») comme pour éviter d’affronter les sentiments qu’il éprouve pour Catherine Deneuve, call girl de luxe qui vit avec lui « parce qu’il était le seul à faire l’amour avec compassion ».
Par des moyens diamétralement opposés à ceux de KISS ME DEADLY (1955), Aldrich fait voler en éclat les conventions du genre, les subvertit de manière moins explosive, plus insidieuse. Les scènes d’interrogatoire, les procédures policières sonnent justes et dégagent une vraie amertume, piétinant les conventions du genre. On retrouve bien sûr toute la haine et le mépris qu’il éprouve pour les hommes de pouvoir même si la rage est plus intériorisée, comme s’il n’y avait plus d’espoir : Ernest Borgnine campe un responsable policier veule, lâche, obsédé par la situation sociale et on croise un avocat « à la veste qui coûtait 400 dollars » qui a réussi à faire libérer un criminel (Burt Reynolds lui renverse son assiette sur les jambes). Mais ce n’est rien à côté d’Eddie Albert, son acteur fétiche, qui est là incroyable de fourberie cauteleuse, de fausse bonhomie suintante (on le voit assister au téléphone à une exécution qu’il a organisé), sûr de son d’impunité. HUSTLE est l’une de ses meilleures interprétations et l’on pense très souvent à Nixon.
Ben Johnson, géniale idée de distribution, est formidable en père écrasé de chagrin, découvrant que sa fille avait plongé dans le monde du vice et de la drogue tout comme Catherine Deneuve, radieuse, vivante,  et extrêmement touchante. Le scénario de Steve Shagan (SAVE THE TIGER, PRIMAL FEAR et hélas THE SICILIAN) très introspectif, contient des idées fortes, des répliques audacieuses ou cinglantes (« les USA , c’est le Guatemala avec la télévision en couleur » en phase avec la hargne aldrichienne.

Dans la collection Sidonis sort enfin LE SABRE ET LA FLÈCHE d’André de Toth. Ce remake de SAHARA de Zoltan Korda (auquel de Toth collabora) est un formidable exemple de la lutte que devait mener un cinéaste de talent contre de nombreuses contraintes, à commencer par un scénario conventionnel, platement écrit du très routinier Kenneth Gamet. De Toth l’épice en rajoutant ici et là des répliques sèches, concises, percutantes. A Barbara Hale qui déclare vouloir continuer le voyage, Broderick Crawford lance : « Avec ou sans votre scalp ? ». Mais surtout, il transcende l’action par des cadrages inspirés, jouant sur les avant plans, la profondeur de champ. Il filme ses personnages à contre jour et dans une des plus belles séquences sur fond de soleil couchant, moment tout a fait exceptionnel. Aucune intrigue sentimentale mais un ton sec, dégraissé, elliptique.

RAMIN BARHANI

99homesAprès avoir découvert  le passionnant et terrible 99 HOMES  qui évoque de manière inoubliables les conséquences de la cris des subprimes (c’est le complément indispensable de THE BIG SHORT et du LOUP DE WALL STREET), les expulsions, les arnaques, la dictature des banques (le film n’est distribué en France qu’en VOD), je me suis plongé dans les autres films de Ramin Barhani. Tous décrivent une Amérique rarement filmée, peuplée d’émigrés, de travailleurs étrangers qui survivent à coups de petits boulots. Monde surprenant qui nous vaut des scènes, des personnages surprenants, exempts de pittoresque et qu’on ne croise pas dans les films américains. On croise ainsi un Pakistanais, ex-vedette de rock dans son pays qui vend des bagels et du café dans un chariot qu’il va chercher à trois heures du matin pour le pousser à l’endroit qu’il loue (MAN PUSH CART), un chauffeur de taxi sénégalais qui se trouve embringué dans une étrange et poignante aventure (GOODBYE SOLO), un gamin sud-américain qui veut acquérir pour sa soeur un camion cuisine (CHOP SHOP). Barhani est une sorte de réincarnation de Zavatini : même goût pour les personnages populaires, humbles, défavorisés, rejetés par une société égoïste. Même attirance pour les intrigues minimalistes, pour les fins en suspens. Barhani refuse le principe de résolution qui règne sur 90% du cinéma américain. Ses conclusions sont ouvertes et souvent magnifiques (le frère et la sœur qui regardent les oiseaux dans CHOP SHOP), ce qui exaspère certains internautes. Barhani s’est défendu en affirmant qu’il filmait la vie, la réalité et qu’il ne voulait pas la manipuler. On peut juste ici et là se demander si certains de ses héros ne commettent pas des erreurs qui auraient pu être évitées. Cela n’enlève rien à l’humanité incroyable qui se dégage de ses œuvres. A découvrir (disponible en zone 1 et en Angleterre avec parfois des sous-titres français).

manpushcart  goodbye solo

 

ET AUSSI

lejuifquinegociaLE JUIF QUI NÉGOCIA AVEC LES NAZIS (Doriane Films) est un documentaire passionnant qui retrace l’histoire tourmentée d’Israel Katzner qui sauva 1600 juifs de la déportation en donnant de l’argent à Eichman, en lui promettant des camions qu’il ne livra jamais (en fait il en sauva 18 000 autres par la suite en les faisant envoyer dans un camp qui n’était pas de concentration). Il fut accusé de trahison pour avoir négocié avec Eichman, manœuvre lancée par l’extrême-droite pour casser le gouvernement Ben Gourion. Un terroriste de droite, manipulé, l’abattit. Histoire stupéfiante. Il fallait abattre Katner car ce qu’il avait fait mettait en lumière l’inaction de nombre de dirigeants juifs, notamment en Hongrie. Le pays préférait sanctifier des héros morts les armes à la main même pour un résultat nul, plutôt que ceux qui avaient réussi par la ruse ou l’intelligence. Un jugement de la cour supreme blanchit Katzner de toutes les accusations ignominieuses qu’on avait répandus et qui par contagion, touchaient les rescapés qu’il avait sauvé. Certains (surtout les plus riches) refusèrent de témoigner pour lui, notamment un rabbin quittance : Non il ne m’a pas sauvé. C’est Dieu qui m’a sauvé. A comparer avec le film de Amos Gitai sur l’assassinat de Rabin.

LE TUEUR DE BOSTON  (THE STRANGLER de Burt Topper, chez Artus) mérite d’être vu pour  l’interprétation mémorable de Victor Buono en étrangleur schizophrène, obèse, égotiste avec son sourire terrifiant vampirisé par sa mère (Ellen Corby, saisissante). Cette première version de L’Etrangleur de Boston sortit quelques semaines avant les aveux de l’assassin. Son budget modeste, les décors minimalistes lui confèrent un réalisme brut de décoffrage.

letueurdeboston

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