Oct
23

LECTURES
Tour d’abord à conseiller en urgence NAPOLÉON EN 1000 FILMS de Hervé Dumont, monumental et passionnant recensement des œuvres consacrées à l’Empereur, au Petit Caporal, aux guerresµ. Des films de tous les pays et de toutes les époques qui sont tous analysés esthétiquement et politiquement, tant l’œuvre que sa signification à l’époque où elle a été tournée. Dumont bien sûr signale les titres disparus ou qu’il n’a pas vus mais ceux qu’il connaît ont de quoi rendre jaloux n’importe quel cinéphile. Ses textes sont fins, érudits, tout à fait libres (il souligne intelligemment les qualités de MONSIEUR N. qui fut si abusivement moqué, il étudie finement les Guitry et certains films d’aventures, il recense les erreurs fantaisistes de Gance). Il donne envie de voir WATERLOO de Bondartchouk que j’ai commandé. C’est un ouvrage essentiel, un digne compagnon à L’ANTIQUITÉ AU CINÉMA.

napoleon1000films

dernierefrontiereLA DERNIÈRE FRONTIÈRE (Gallmeister) de Howard Fast (l’auteur de SPARTACUS) est une puissante évocation de l’extermination des Cheyennes, étayée par des sources précises. Au fur et à mesure de la lecture, je me suis rendu compte que ce livre avait servi de support au scénario des CHEYENNES et pourtant le nom de Fast ne figure pas au générique. En fait Ford avait voulu adapter ce livre des années avant pour la Columbia mais le fait que Fast soit mis sur la liste noire avait fait capoter le projet. Ford le reprit pour la Warner et élabora un scénario soi-disant basé sur un livre beaucoup plus conventionnel de Mari Sandoz. Columbia se rendant compte que le script était proche du livre de Fast menaça de faire un procès. Il y eut un arrangement, un dédit pour la Columbia mais Fast ne toucha rien et n’eut pas le droit malgré ses demandes d’être crédité. Et pourtant, il y a tant de similitudes, du personnage de Widmark au démarrage du film en passant par la séquence de Dodge City qui est reprise intégralement de Fast ainsi que l’officier joué par Karl Malden.

Il faut aussi absolument lire JOE le roman culte de Larry Brown dont David Gordon Green tira un film intéressant, avec des moments très forts notamment les brusques irruptions de violence à commencer par les pulsions haineuses de Wade, le père du jeune héros, ou les divagations meurtrières de Russell « qui a passé à travers un pare brise à trois heures du matin ». Mais le roman est plus fort, la violence plus intense. L’éthylisme meurtrier de Wade qui tape sur son fils pour lui voler sa paie, qui est prêt à truander n’importe qui, est plus édulcoré dans le film où pourtant il vous cloue sur votre siège. A découvrir d’urgence (Gallmeister).

joe  seznec

POUR EN FINIR AVEC L’AFFAIRE SEZNEC de Denis Langlois bouscule clichés et idées reçues. Quand même, on ne peut s’empêcher de penser que la famille Seznec est un fameux nid de crabes, affabulateurs, menteurs, égocentriques (sauf Bernard ?), ce qui ne fait pas de Guillaume un meurtrier d’office mais jette des lueurs troubles sur sa personnalité. Enquête absolument passionnante ou l’auteur se remet en cause.

pukhtuPUKHTU de DOA (Série noire) est un énorme livre dont nous n’avons ici que la première partie qui nous plonge au cœur du conflit en Afghanistan. Des conflits, devrait-on dire, car les clans sont multiples, changeants, avec des alliances et des trahisons imprévisibles. Tout le monde se bat contre tout le monde : forces d’occupation totalement dépassées, paramilitaires qui travaillent avec ou en dehors de la CIA et qui font le sale boulot, armée et police afghanes dirigées par des chefs corrompus. On est au milieu de ce bourbier que DOA recrée avec un souffle, un accent de vérité inouïs. On touche du doigt le quotidien des deux camps, chefs de guerre, talibans déchirés par des rivalités tribales, différentes factions militaires, journalistes et leurs « fixeurs ». La manière dont on lance les drones donne lieu à des chapitres renversants  (les filles qui opèrent à l’aise dans leur bureau). Documentation incroyable mais jamais encombrante. Ce livre vous renseigne mieux que les 9/10ème des reportages et les personnages sont passionnants. DOA en sait visiblement plus que tous les hommes politiques et les militaires français parce qu’il appréhende cette vérité en romancier et non en observateur.

lecorpsdesautresNe manquez pas LE CORPS DES AUTRES  de Ivan Jablonka, remarquable étude sur les esthéticiennes, passionnante et riche. D’ailleurs je recommande tous ses livres :
•    Jeunesse oblige : histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècle), PUF, 2009.
•    Les enfants de la République: l’intégration des jeunes de 1789 à nos jours, Éditions du Seuil, 2010.
•    Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Éditions du Seuil, la librairie du XXIème siècle: Paris, 2012.
•    Nouvelles perspectives sur la Shoah (avec Annette Wieviorka), PUF, 2013.
•    L’enfant-Shoah, PUF: Paris, 2014
•    Le monde au XXIIème siècle. Utopies pour après-demain, PUF: Paris, 2014 (avec Alexis Jenni et Nicolas Delalande)
•    L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, la librairie du XXIème siècle: Paris, 2014.

simonleysLE PARAPLUIE DE SIMON LEYS de Vincent Boncenne est aussi une lecture obligatoire. L’auteur évoque le choc des premiers livres de Leys, recense toutes les attaques qu’il a subies, attaques honteuses abjectes, inspirées par les maoïstes français de Tel Quel au Monde, quotidien qui se couvrit de honte et de ridicule pendant plus de dix ans. Quand on pense que des professeurs s’élevèrent pour qu’on ne donne pas une chaire à Leys qui du coup n’enseigna jamais en France. Rétrospectivement ce qui frappe dans ces attaques ignobles, c’est l’absence totale d’arguments, ce qui frustre Leys qui avait préparé documents et pièces justificatives et à qui on ne FIT JAMAIS UNE CRITIQUE PRÉCISE. Lecture indispensable et roborative. Mais triste aussi. Aucun de ces intellectuels ne s’est jamais excusé. Leur impunité reste absolue après des décennies de mensonges.

Lisez et relisez Eric Dupin : UNE SOCIÉTÉ DE CHIENS, VOYAGES EN FRANCE, LA VICTOIRE EMPOISONNÉE.

societedechiens  voyagesenfrance  victoirempoisonnée

FILMS FRANÇAIS
garconA tout seigneur, tout honneur. J’avoue que lors de sa sortie, j’avais été quelque peu déçu par GARÇON !, le côté touffu du film l’empêchait de décoller. Je savais que Montand, alors que la préparation commençait en avait fait voir des vertes et des pas mûres à Sautet et Dabadie : tout à coup, il pensait que personne n’accepterait, ne croirait qu’il n’était que garçon et pas maître d’hôtel (il avait refusé aussi SALUT L’ARTISTE : « personne ne croira que je suis un acteur raté » et il avait été remplacé par Mastroianni). Il fit tant de pression que Dabadie et Sautet lui rajoutèrent un passé de danseur de claquettes avorté, une histoire d’héritage qui monopolisait beaucoup de scènes notamment au début. Du coup la Brasserie et les affrontements géniaux avec un Fresson survitaminé perdaient de leur importance. Il y eut deux débuts au film. Et puis, Sautet dans ses dernières années, refit le montage, éliminant 30 minutes et rendant ainsi le film conforme à son ambition première. Il s’ouvre maintenant sur une scène de brasserie, magistrale, qui donne le ton. Et j’ai redécouvert un film d’une richesse confondante : la chorégraphie magistrale des séquences de restaurant, l’attention portée au travail dans la plus droite lignée de Jacques Becker, la complexité des rapports avec un Villeret génial, tout cela est euphorisant et culmine avec le repas chez Lasserre dont chaque réplique est mémorable. Les personnages apparaissent maintenant dans toute leur complexité, leur fragilité, leur ténacité. J’aurais juste un très léger bémol pour certains moments entre Montand, pourtant excellent, et Nicole Garcia. En revanche Dominique Laffin impose une présence inoubliable, mélancolique (il y a un coté paternel dans leurs rapports) et on regrette de la voir si peu.

Redécouverte extraordinaire que ce film d’Alain Mazars que vantait Michel Ciment, PRINTEMPS PERDU, cette élégie méditative, picturalement magnifique qui raconte les déboires d’un metteur en scène d’opéra, envoyé en prison lors de la Révolution Culturelle. Il en sort pour devenir chauffeur routier dans une province reculée et va essayer de faire revivre l’opéra qu’il aime alors qu’il vit une douloureuse histoire d’adultère. Filmé en de longs fixes, le film impose un climat émotionnel, témoigne d’un respect pour ses personnages et leur culture, faisant preuve d’une ambition unique dans le cinéma français (le scénario fut co-écrit avec NT Binh).

printempsperdu

DUVIVIER
potbouillePetit coup d’œil sur la fin de carrière de Duvivier qu’on expédie généralement en une ou deux lignes. Il fallut du temps pour faire admettre à sa juste valeur VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS (bientôt ce sera au tour d’AU ROYAUME DES CIEUX).
POT-BOUILLE est un film plaisant, extrêmement bien joué par Gérard Philippe, Danielle Darrieux (leurs scènes ensemble et notamment le premier affrontement dans la boutique comptent parmi les meilleures du film), Dany Carrel, Jacques Duby, Anouk Aimée. Le scénario de Duvivier, Jeanson et Léo Joannon préserve de nombreuses scènes du livre : la coquetterie intéressée, avide, de Madame Josserand et de ses filles, le côté trouble de Monsieur Joserand, les affrontements entre les domestiques, la sottise d’Auguste Vabre, la force de Madame Hedouin. Bien sur le peuple est sacrifié et le propos est plus policé. Mais le résultat est plus qu’agréable.
PANIQUE est évidemment beaucoup plus fort. J’avais oublié de mentionner la splendide musique de Jean Wiener avec une belle chanson de Jacques Ibert. Et bien sûr Michel Simon.
souslecieldeparisSOUS LE CIEL DE PARIS entrelace une profusion d’intrigues et de personnages et Duvivier se sent à l’aise avec tous. Il passe d’un milieu à l’autre (internes dans un hôpital, ouvriers occupant leur usine, mannequins), d’un quartier à l’autre avec la même aisance, la même vérité (je chinoiserais juste les deux gamins et leurs rêves australiens). Le film compte plusieurs moments extraordinaires dont un meurtre filmé de loin de manière magistrale. L’assassin est joué – surjoué – par Raymond Hermantier qui faisait l’aveugle de COUP DE TORCHON. C’est l’un des titres les plus personnels de Duvivier avec cette idée d’un commentaire de Jeanson qui prend ses distances avec les personnages.
CHAIR DE POULE tient le coup pendant la première partie même si le roman de Chase démarque outrageusement LE FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS. Mise en scène efficace, inventive, belle photographie de L. H. Burel, narration tendue, elliptique, rapide. Robert Hossein, convaincant, possède beaucoup de charme et Georges Wilson est remarquable tout comme Lucien Raimbourg en crapule abjecte. Mais peu à peu les poncifs de Hadley Chase reprennent le dessus. Les personnages et les sentiments sont en carton-pâte et malgré un étonnant éclat de violence qui voit Hossein ébouillanter Raimbourg (le plan où celui-ci arrive à l’hôpital est formidable), la tension se relâche. Tout est abstrait et on s’aperçoit du manque cruel de péripéties et d’épaisseur. Comme dans toutes les adaptations de Chase malgré le talent et la beauté de Catherine Rouvel en garce formatée. Musique de Delerue.
hommealimperJe préfère malgré ses faiblesses L’HOMME À L’IMPERMÉABLE qui comprend plusieurs moments réussis, grinçants, insolites (le personnage de Blier est mémorable dans l’ignominie pateline), une belle utilisation de l’espace, que ce soit la scène du Châtelet, la rue Saint-Vincent avec ses différents niveaux, l’escalier intérieur de l’immeuble. Duvivier joue très adroitement avec les hauteurs différentes, les perspectives et introduit des silhouettes insolites comme ce secrétaire garde du corps qui jongle constamment. Chansons de Duvivier et Van Parys (c’est une parodie des opérettes à la Francis Lopez). Je me demande toutefois si Fernandel, tenu et sobre, ne coupe pas la crédibilité de certaines péripéties. À noter que le chef d’orchestre est joué par un vrai chef d’orchestre, le harpiste pianiste Pierre Spiers (qui faisait partie de l’orchestre accompagnant Rochefort et Marielle dans « Paris Jadis »).

AUTRES CLASSIQUES
LES ESPIONS de Clouzot mérite d’être revu, surtout pour la première partie étrange, cocasse et angoissante, fort bien filmée dans un esprit qui anticipe sur les BD actuelles. Peter Ustinov y est absolument génial et Sam Jaffe passablement inquiétant. Le ton se gâte par la suite : propos trop abstrait, trop conceptuel, héros trop passif avec qui on ne peut pas s’identifier. La mécanique tourne à vide. Mais cet échec ne méritait pas les tombereaux d’insultes qu’on lui a adressés.

amoureuxsontseulsaumondeRevoir LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE est un ravissement qui se teinte peu à peu d’une émotion poignante. Henri Jeanson et Henri Decoin mettent en scène des personnages très intelligents, très cultivés : un compositeur qui parle, se conduit comme un compositeur (ses réactions durant le concert sont si justes), sa femme, toute aussi brillante. C’est une méditation sur l’amour, sa force de résistance et sa vulnérabilité. Très belle musique d’Henri Sauguet et dialogue magistral de Jeanson. Decoin, modeste, imprime à ces échanges une fluidité incroyable, invisible, imposant des travellings subjectifs sur fond de dialogue qui semblent anticiper sur HIROSHIMA MON AMOUR dans un registre moins tragique. Il fait preuve d’une économie narrative lors des ultimes rebondissements, véritable marque de pudeur des artistes.

En revoyant le magnifique AU HASARD BALTHAZAR, j’ai écrit qu’on avait affaire à un scénario de Tarantino dans l’abondance des péripéties (trafics, meurtre, viol, violences sur jeune fille et animaux, spoliation d’héritage),  filmé par un maître Zen.

auhasardbalthazar  lamarieduport

LA MARIE DU PORT doit compter parmi les meilleurs Carné. Le meilleur après sa séparation avec Prévert. Lequel refit, à la demande de Gabin, tous les dialogues sans les signer. Ils sont d’ailleurs excellents, tendus, ramassés, concis et Prévert en était fier. Gabin et Nicole Courcel sont remarquables.

manondesourcesJe viens de passer une après-midi mémorable, enthousiasmante à revoir le MANON DES SOURCES de Pagnol. Quelle invention, quelle verve, quelle liberté de ton, quelle langue : toutes les séquences entre Ugolin et Manon sont sublimes avec des parenthèses sur le fait qu’on ne plante pas de clou dans les oliviers, ces digressions, ces élans lyriques. Rellys réussit là une des plus grandes compositions (ou tout semble organique et fluide) du cinéma français et j’adore Jacqueline Pagnol, sa voix si musicale (« tous les jours de notre vie »). Tous les autres acteurs, Pellegrin si juste, Poupon, Delmont, Blavette sont admirables, sans oublier le sermon de Henri Vibert. J’ai été dix fois bouleversé, les larmes aux yeux et j’ai ri : les apartés de Robert Vattier (« avec un cure-dent et un miroir »).Et l’extraordinaire scène du jugement avec ce gendarme philosophe qui démonte racontars, calomnies et rumeurs. Pagnol impose un ton, une vision plus âpre, plus noire et ce chef d’œuvre s’inscrit dans la droite ligne de REGAIN, JOFFROI, ANGELE, MERLUSSE, mes films favoris. Et il ajoute un vrai personnage de femme, forte, fière, jamais soumise ou dolente.

DIVERS
marie-antoinetteAprès 20 minutes agréables, tout s’essouffle dans LE PACHA, tout paraît convenu, prévisible, flemmard et assez routinier.
Et le MARIE-ANTOINETTE de Delannoy m’a laissé de glace. Photo horrible, sur-éclairée de Montazel (à des lieux de celle qu’il fait pour Decoin dans L’AFFAIRE DES POISONS). Michelle Morgan a vingt ans de trop pour son personnage et elle que j’ai vue si bonne, si juste dans L’ENTRAÎNEUSE, un sketch des 7 PÉCHÉS CAPITAUX, LES ORGUEILLEUX, voire MAXIME, paraît ici guindée et anesthésie son personnage. Jacques Morel s’en sort en Louis XVI.
LE PUITS AUX TROIS VÉRITÉS de François Villiers est fort visible, bien dialogué par Jeanson, même si le mystère fait long feu : la narration oppose plusieurs versions, plusieurs explications du même fait comme dans LA FERME DES 7 PÉCHÉS mais les personnages sont moins fascinants.
SANS LAISSER D’ADRESSE est une très agréable chronique populiste avec un Blier royal, une multitude de personnages, de décors, de lieux : bureaux de rédaction d’un journal, garage des taxis, lieu de réunion du syndicat des chauffeurs de taxis, crèche à la gare de Lyon (qui n’existe plus, séquences fort amusante). Le film parle d’entraide, de solidarité, nous montre le Paris après la Libération avec les socles sans statues.
duchessedelangeaisImpression partagée sur la DUCHESSE DE LANGEAIS de Jacques de Baroncelli. Les dialogues de Jean Giraudoux sont magnifiques et illuminent la plupart des scènes d’amour, fort bien jouées par Edwidge Feuillère et Pierre Richard Wilm dont on a beaucoup médit et injustement. La mise en scène de Baroncelli est étrange avec ce très grand nombre de gros plans, de cadrages très serrés qui créent un sentiment d’étouffement dont on se demande s’il est vraiment recherché. Et qui congèle un peu le film. Et Giraudoux se casse la figure dans le dernier quart d’heure où il trahit Balzac avec des péripéties ridicules, mélodramatiques et conventionnelles. Jean Tulard a finalement raison quand il dit préférer NE TOUCHEZ PAS LA HACHE de Jacques Rivette, plus épuré, plus tranchant, plus émouvant et qu’il est bon de rappeler ici.

SÉRIE TV
J’ai trouvé LES TÉMOINS épatant. Bien écrit et dialogué, avec une belle photo, superbement distribué et dirigé, avec un vrai sens de l’atmosphère, des lieux (ce nord de la France), des décors (un poil trop pittoresques dans la fin du dernier épisode), une compassion. Thierry Lhermitte est formidable, dense, économe et sa partenaire Marie Dompnier est magnifique de justesse et d’émotion. Hervé Hadmar signe un travail magnifique, exigeant. Très belle musique d’Eric Demarsan.

lestemoins

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Sep
17

FILMS AMÉRICAINS

KEEP ON KEEPIN’ ON
keeponCet émouvant documentaire qui nous parle de transmission, d’éducation, d’amour pourrait se définir comme l’anti WHIPLASH. C’est aussi un acte de gratitude de la part de Quincy Jones, producteur du film, envers Clark Terry qui fut son premier professeur, le premier à croire en son talent et qui rejoignit son orchestre après avoir quitté Ellington. KEEP ON KEEPIN’ ON entrecroise trois motifs : une évocation de la carrière de Clark Terry, trompettiste virtuose et chaleureux, à la sonorité si reconnaissable (on l’entend littéralement rire dans Such Sweet Thunder), la description de l’amitié qui le lie à Justin Kauflin, un jeune musicien aveugle de 23 ans qu’il soutient depuis des années, le forçant à s’exprimer dans un style plus personnel, à oublier ses influences, ce qu’il a appris et qui parfois le paralyse. Les scènes entre les deux hommes sont souvent extrêmement émouvantes au point de paraître presque scénarisées. Mais l’émotion est là, si forte quand on voit Terry après une opération qui continue à chanter en scat des lignes musicales que Kauflin reproduit au piano, s’arrêtant sur la moindre erreur, la moindre note mal comprise, recommander son protégé à Quincy Jones. C’est Kauflin qui composera les thèmes et la musique du film. Et enfin, le réalisateur Al Hicks insiste sur l’importance de la transmission, du partage chez Terry, sur sa générosité ce qui en fait une personnalité exceptionnelle. Sa ténacité, son courage sont sidérants et le voir continuer à penser musique alors qu’il est sous perfusion est une extraordinaire leçon de vie.

CLASSIQUES
sorcererJe ne serai pas aussi enthousiaste que certains contributeurs sur SORCERER de William Friedkin. Je ne conteste pas l’énergie de la mise en scène, le brio de plusieurs séquences dans la deuxième partie et notamment le franchissement du pont de liane. Mais Friedkin qui, avec une arrogance très déplaisante, critiqua le film de Clouzot à la Cinémathèque et à plusieurs reprises, passe à côté de la dureté existentielle de la première version, qui provient aussi de l’époque du tournage, de ce qu’a dégusté Clouzot. Il y a quelque chose d’organique, de profondément ressenti dans l’âpreté du ton, ce qu’analyse magnifiquement le romancier Dennis Lehane (MYSTIC RIVER). Friedkin  procède un peu comme ces cinéastes qui voulant rendre cinématographique une pièce de théâtre, ajoutaient des extérieurs, ce que raillait Guitry. Certes, il le fait brillamment, respecte les identités linguistiques et utilise fort bien les extérieurs. Mais il dilue le propos et rien de ce qu’on a vu – attentats, luttes raciales, escroqueries, ne pèsera par la suite sur le destin des personnages. De plus en rajoutant une révolution, il fait passer au second plan les responsabilités de la compagnie pétrolière américaine. Lehane raconte que Times et Newsweek dénoncèrent le Clouzot comme l’œuvre la plus violemment anti-américaine qui soit et le film dut attendre plus d’un avant de sortir amputé de 35 minutes. Cremer est excellent mais Roy Scheider passe à coté du personnage.

QUELQUES FILMS NOIRS
appointmentwithdangerOn peut porter au crédit d’APPOINTMENT WITH DANGER (Blu-ray zone 1) une belle photographie de John Seitz, surtout dans certaines séquences nocturnes (une gare, une ruelle dans la nuit), un nombre assez important d’extérieurs, ce qui pimente un peu la mise en scène routinière, anonyme de Lewis Allen (les premiers plans par exemple semblent être dus au chef opérateur et non au réalisateur). De même le dialogue parfois vif et rapide de Richard Breen –  qui deviendra le collaborateur principal de Jack Webb dans DRAGNET et PETE KELLY’S BLUES (LA PEAU D’UN AUTRE), en rajoutant un L à son nom – donne du nerf à un scenario ultra classique et parfois improbable (le personnage de la nonne jouée par Phyllis Calvert) : il donne un coté plus sombre au policier postal que joue Ladd qui définit une histoire d’amour comme « ce qui se passe entre un homme et un 45 qui ne s’enraye pas ». Il y a plusieurs échanges percutants (« tôt ou tard un coq a envie de pondre un œuf »), une peinture assez incisive du tueur psychopathe que joue fort bien Jack Webb. Encore plus original est la maîtresse du chef de gang. Jan Sterling, très sexy, se régale avec ce personnage de fausse vamp qui se définit simplement comme une fille paresseuse lors d’un moment assez inhabituel : « Vous pouvez enchainer une fille bien ou une garce. Mais vous pouvez rien faire avec des paresseuses. » – « Vous pouvez les battre. » – «  Cela ne changera rien. Vous ne pourrez pas les forcer à faire un truc bien ou moche. Elles sont paresseuses. Elles iront au plus facile. »

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DARK CITY, premier grand rôle de Charlton Heston, est beaucoup mieux mis en scène par William Dieterle qui, avec la complicité de l’opérateur Victor Milner, réussit quelques séquences dignes de figurer dans une anthologie du genre : parties de poker  truquées, descentes de police, interrogatoires. Il y a un formidable début de castagne dans une chambre de motel entre (encore) Jack Webb et Heston. Dieterle joue habilement avec les sources de lumière, lampes, fenêtres avec stores,  enseignes lumineuses. Puis comme dans beaucoup de productions Hal Wallis, le film bifurque vers l’intrigue sentimentale que les scénaristes parviennent à raccrocher au sujet principal au prix de quelques contorsions. Ce que l’on perd en climat, en atmosphère, on le gagne en compassion. Les femmes sont montrées avec bienveillance même Lisbeth Scott dont le rôle se réduit pendant une partie du film à se faire traiter méchamment par Heston et à chanter quelques chansons (« pas de voix, pas de public, l’histoire de ma vie »).

lemedaillonJ’ai revu  LE MÉDAILLON (THE LOCKET) aux Éditions Montparnasse. Notre notule dans 50 Ans de Cinéma Américain est assez juste. Si on devait apporter quelques corrections, ce serait moins pour souligner l’arbitraire absurde du dénouement avec quelques phrases sentencieuses et idiotes du psychanalyste (il s’en faut de peu pour qu’on ait une fin ouverte assez inquiétante) que celui des scènes  qui le précèdent. Je n’arrive pas à comprendre comment le fait que Brian Aherne retrouve dans une maison en ruines des bijoux clairement identifiables, permette de le faire passer pour fou, même avec tous les mensonges de Nancy. C’est trop vite expédié et guère convaincant malgré des plans très réussis. Parmi les qualités, j’insisterais sur ce moment très fort (et pourtant réaliste) où la maman de Karen humilie, violente Nancy, séquence dure et terrifiante. Ambigüe aussi. Je citerais aussi le suicide de Mitchum, très bien filmé : ce travelling qui passe du bureau dans la salle d’attente au moment où la fenêtre explose et qui recadre le bas de l’avenue (Mitchum est très convaincant même si les peintures qu’on lui attribue – toutes atrocement académiques – le sont beaucoup moins ; certaines sont horribles et totalement datées même pour l’époque du tournage). La reconstitution de Londres pendant le Blitz est brillante, la photo de Nicolas Musuracca magnifique et Brahm utilise brillamment la profondeur de champ, les ombres : le plan où Mitchum voit Nancy sortir de la chambre de Bonner après un coup de feu, l’entraîne dans un coin ce qui permet à Brahm de recadrer la party qui se déroule à l’étage en dessous, est remarquable. Le choix de  Laraine Day est excellent : elle fait tellement normal, tellement innocente qu’elle en devient nettement plus effrayante que si son personnage avait été incarné par une actrice fétiche du film noir. On croit à ses explications.

QUELQUES GORDON DOUGLAS
Nous passions sous silence la plupart des séries B que Douglas dirigea pour Columbia ou RKO. Pourtant, dans un bon nombre d’entre elles, il parvient par l’énergie, la rapidité de sa mise en scène, l’intelligence du découpage à doper, donner de l’intérêt et parfois sauver des sujets routiniers, réussit à transcender une adaptation très banale, pauvrement dialoguée de Robert Louis Stevenson comme THE BLACK ARROW (transformée en une variation sur Robin des Bois) en utilisant avec efficacité  toutes les possibilités du décor : les encoignures, les renfoncements, les escaliers, les sous-bois lui inspirent des cadres inventifs, aigus, jouant sur la profondeur de champ, des mouvements d’appareil qui dynamisent les rapports entre les personnages, les sentiments, l’action.

BlackArrow  thedoolins

On retrouve cette nervosité, ce sens de l’espace (avec plusieurs plans larges très réussis) dans THE DOOLINS OF OKLAHOMA, l’un des quelques films où Randolph Scott joue un personnage historique (dont les actions sont très édulcorées). On croise d’ailleurs beaucoup de hors la loi, les Dalton, Rose of Cimarron, Cattle Annie, toutes deux bien jouées par Louise Albritton et Donna Drake. L’action est menée rondement par Douglas.

SAN QUENTIN nous montre comment des convicts (parmi eux l’inamovible Barton MacLane) vont profiter d’une organisation humanitaire pour s’évader, prenant un moment en otage  un ancien prisonnier réformé, Lawrence Tierney dans un de ses rares rôles sympathiques. Les règlements de compte sont filmés sèchement, nerveusement (l’évasion de MacLane est un exemple d’efficacité narrative et visuelle). On peut découvrir Raymond Burr dans son premier rôle et Marian Carr avant KISS ME DEADLY.

sanquentin  falconinhollywood

THE FALCON IN HOLLYWOOD, peut être le meilleur titre de la série, contient pourtant tous les ingrédients : histoire alambiquée, flics lourdaud et benêts, effets comiques insistants – le producteur qui cite constamment Shakespeare, idée trop soulignée qui nous vaut une bonne répartie de Tom Conway.  Douglas, profitant de ce que l’action se passe dans un studio de cinéma, se sert adroitement des coursives, des plateaux obscurs, bref nous fait faire un tour de la RKO  avec en prime, une fusillade filmée essentiellement en plans larges, parfois en plongée avec un irruption d’un des deux protagonistes en amorce, effet des plus efficaces. Il accélère un dialogue souvent amusant, sait mettre en valeur Jean Brooks qui campe avec intelligence une sorte d’Edith Head, Sheldon Leonard, Konstantin Shayne en metteur en scène germanique et donc tyrannique et obsessionnel. La palme revient à Veda Ann Borg, chauffeuse de taxi qui veut s’incruster dans cette histoire et survient toujours au mauvais moment. Il y a une vraie alchimie entre elle et le suave Tom Conway et on se demande pourquoi on ne les a pas réutilisés.

destinationmurderDESTINATION MURDER, le meilleur Cahn à ce jour de toute cette période, est petit film criminel compact au postulat assez astucieux : un jeune livreur quitte pendant l’entracte de 5 minutes, un cinéma et sa petite amie et, piloté par un  mafieux, va commettre un crime, revenant juste avant le second film (un double programme comprenant CORREGIDOR et FLIGHT LIEUTENANT ; les affiches annoncent aussi ALLEMAGNE ANNÉE ZERO) pour retrouver son alibi.
Le scénario de Don Martin (STRANGER ON HORSEBACK) accumule alors les manipulations, les traîtrises, les retournements, quitte à faire démarrer vers la fin une histoire d’amour assez improbable avec la fille de l’homme assassiné. En dehors  de cette dernière, qui cherche à venger son père en cachette de la police (Joyce Mackenzie, une sorte de clone de Barbara Hale), on a affaire à une galerie de personnages dont l’importance varie du tout au tout au fur et à mesure du récit. Certains, qui faisaient figure sinon de héros, du moins de pivots narratifs, disparaissent abruptement, d’autres comme le truand joué par John Dehner, se font arrêter, ce qui donne une certaine liberté narrative. Dans les rapports troubles qui unissent et opposent Albert Dekker et Hurd Hatfield, la manière dont ce dernier, excellent en gangster cauteleux, suave et menaçant qui déclare « détester les femmes », révèle sa vraie personnalité et voit son rôle grandir, dynamise efficacement la dramaturgie.
De plus, Cahn, qui coproduit le film, utilise intelligemment un budget ultra limité, soigne davantage les plans, les cadres. Il ellipse la plupart des scènes de violence : un meurtre se déroule derrière une porte qu’on ferme,  durant le passage à tabac que Dekker fait subir à Stanley Clemens, devant une femme (Myrna Dell qu’on avait repéré dans NOCTURNE), la caméra va cadrer Hatfield qui déclenche un piano mécanique jouant la sonate au clair de lune. Ce piano  et cette musique ponctueront d’autres moments de violence.
Le décorateur Boris Leven (NEW YORK, NEW YORK), symbolise adroitement un décor avec quelques accessoires comme ce piano et propose des idées amusantes (le très grand appartement de Stanley Clemens). Mais il faut surtout créditer Cahn  de touches assez originales,  déconnectées de l’intrigue : une discussion dans une loge entre diverses filles qui se repoudrent. L’une boit le verre de l’héroïne qui vient d’être apportée par une serveuse black filmée et jouée avec une grâce et une dignité, assez rare pour l’époque, ce qui renvoie aux notations sociales qu’on trouvait dans ses films des années 30.

experimentalcatrazEXPERIMENT ALCATRAZ toujours produit par Cahn avec des décors de Boris Leven est tout aussi réussi, sinon plus, à partir d’un point de départ tiré par les cheveux : une expérience menée sur des détenus d’Alcatraz à qui on a promis la liberté s’ils se soumettent à des radiations atomiques censées guérir les maladies sanguines. Il en résulte un meurtre commis  sous l’influence des produits, ce que ne croit pas le responsable du programme. L’enquête qui suit accumule les coups de théâtre (dont un au moins est totalement surprenant) filmés avec efficacité. Le travail de Cahn dégraissé, net (le film dure 57 minutes), tire le maximum du sujet et des moyens qu’on lui a donné : il joue sur les fenêtres pour agrandir des décors, réels ou non, utilise bien les quelques extérieurs, évite le ridicule dans les scènes médicales, sobres et réduites au minimum et insuffle un  sentiment de paranoïa, de malaise qui anticipe sur des œuvres postérieures. Les acteurs sont nettement moins ridicules qu’on pouvait le craindre et Robert Shayne qui se fait régulièrement passer à tabac (un de ses ennemis lance, réplique mémorable : « je ne peux pas passer ma vie à vous casser la gueule ») dégage une étrange mélancolie.

CINÉMA ANGLAIS
pavillonslointainsPAVILLONS LOINTAINS (chez KOBA) de Peter Duffel est un feuilleton de 300 minutes, tourné avec des moyens considérables par HBO, en partie sur place, qui raconte les amours contrariés entre un officier britannique (Ben Cross fort bon) qui a été élevé comme un Indigène et une princesse Hindoue, Anjuli, jouée, cela allait de soi, par Amy Irving, qui est fort peu crédible. Peter Duffel me dit qu’il s’entendit très mal avec elle et qu’elle était têtue et arrogante. Je dois dire que j’ai pris un véritable plaisir à cet étalage de sentiments romanesques, à ces péripéties haletantes avec de vrais méchants (Rossano Brazzi en incarne un qui est gratiné). Le film est adapté d’un roman épique de M. M. Kaye, considéré comme un chef d’œuvre et inspiré par des éléments autobiographiques du grand-père de la romancière. Il y a une réelle justesse dans certains épisodes qui évoquent des pratiques terribles, le racisme, le sentiment de supériorité qui gangrènent l’armée britannique est copieusement dénoncé. C’est l’arrogance, le refus d’écouter des conseils qui poussera Cavagnari, que joue John Gielguld, à se laisser piéger, provoquant un massacre plutôt bien filmé par Duffel. Omar Sharif est là encore tout à fait acceptable et Christopher Lee plus que convaincant. Dans le premier, tout ce qui concerne l’enfance de ASH a été raccourci et monté de manière tellement elliptique contre l’avis du réalisateur que cela coupe l’émotion. Mais on la récupère assez vite. Pour les amoureux de Kipling, des films de Korda, cette mini-série est indispensable.

CINÉMA QUÉBECOIS
Plusieurs belles découvertes dans la semaine du cinéma québecois : CONTRE TOUTE ESPÉRANCE, deuxième volet de la trilogie – la Foi, l’Espérance et la Charité-, écrit et réalisé par Bernard Emond,  part de ce qui pourrait être un postulat de mélodrame sur fond de mondialisation et le traite avec une rigueur ascétique, un dépouillement qui élimine tout pathos. Interprétation exemplaire de Geneviève Tremblay. Une séquence extrêmement émouvante : ce dernier moment de travail d’un groupe de téléphonistes – des femmes d’un certain âge pour la plupart – qui viennent d’être licenciées, leur patron ayant vendu l’entreprise et empochant des millions de dollars lors de la transaction. Elles abandonnent leur siège, leurs écouteurs, n’osent pas se parler, à peine se regarder, étouffées par l’angoisse, le chagrin, la timidité. Une série de gros plans de visages « ordinaires » nous poigne le cœur.

continental

Tout aussi fort, CONTINENTAL, UN FILM SANS FUSIL, écrit et réalisé par Stéphane Lafleur pourrait paraître plombant si on lit juste le pitch : un homme va s’évanouir dans la nuit en sortant d’un autobus et cet événement va se réverbérer sur le destin de quatre personnes. Mais le ton de l’une des premières séquences, l’incontournable déclaration à la police, nous prend par surprise. Chacune des répliques du policier, embarrassé incapable de trouver les mots qui conviennent, sonne juste sans jamais être attendue. J’aime tout particulièrement le moment où il demande : « si on faisait une échelle de dépression allant de 1, peu déprimé, à 10, comment le noteriez vous ? » – Et la femme, après un long silence, répond timidement : « 2 ».
Pour son premier film, Lafleur entrecroise avec brio des solitudes ordinaires, réussissant  une chronique où le désespoir feutré est sans cesse contrarié par des dérapages cocasses, des rebondissements incongrus, des échanges décalés. Un jeune vendeur de polices d’assurance (dont le premier client meurt immédiatement) ne parvient pas, par timidité, à refuser l’invitation d’un couple qui veut être regardé en train de faire l’amour. Une réceptionniste, qui a connu un amoureux qui était allergique aux cacahuètes, téléphone à son répondeur pour que ces messages trompent sa solitude. Ce qu’elle fait à un bébé est un des moments les plus surprenants du film. Du Tati scandinave, disait un spectateur. Moi j’ai pensé à Stéphane Brizé.

recherchervictorpellerin

Enfin RECHERCHER VICTOR PELLERIN de Sophie Deraspe est un véritable ovni. Ce documentaire sur un peintre qui a disparu après avoir brûlé toutes ses toiles commence comme un reportage classique puis se transforme en une enquête policière où l’on va de surprise en surprise. Notamment lors de la rencontre avec un policier qui est le spécialiste, au Québec, des questions artistiques et qui nous apprend que Pellerin a un mandat d’arrêt pour avoir volé des tableaux dans des institutions montréalaises, tableaux qu’il a remplacés par des faux. Le film devient une réflexion sur la mystification, le vrai et le faux avec au passage quelques aperçus décapants lancés par des artistes, des galeristes célèbres, sur la peinture et ceux qui en vivent. Et des affrontements violents entre les proches de Pellerin où la réalisatrice doit s’insérer. Jusqu’au rebondissement final qui nous entraîne en Colombie. On est saisi par les plans de nature sous la pluie, cette ambiance de guérilla et on se dit que le film nous renvoie avec bonheur aussi bien à Marcel Schwob qu’à Borges.

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Août
16

JULIEN DUVIVIER
paniqueJe tiens PANIQUE pour un chef d’œuvre qui figure avec LA BELLE ÉQUIPE, VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS, LE PAQUEBOT TENACITY, LA FIN DU JOUR dans le Panthéon de Duvivier et du cinéma français. J’oubliais LA TÊTE D’UN HOMME.  Il faut saluer dans PANIQUE la magistrale utilisation du décor, avec un sens de l’espace inouï, une manière de jouer sur les perspectives, les diagonales qui laisse pantois. Le propos est âpre, dur envers une France veule où les honnêtes gens sont prompts au lynchage (il y a un boucher poujadiste de la plus belle eau et une prostituée forcenée). Seuls émergent le policier mais qui semble débordé dans les séquences finales et un  peu le propriétaire du bistrot. Viviane Romance (remarquable) est moins garce que dans LA BELLE ÉQUIPE. Ce qu’elle fait est abject mais elle le fait par amour (pour l’horrible Paul Bernard, le vrai coupable) et on sent affleurer chez elle des doutes, l’ébauche d’un remords. Très belle musique de Jean Wiener avec une chanson de Jacques Ibert qui écrivit une si belle musique pour GOLGOTHA.

LE DIABLE ET LES 10 COMMANDEMENTS est une œuvre finalement sous-estimée. Elle est inégale, le sketch avec Françoise Arnoul (certes qu’on voit nue de dos) et Micheline Presles est sans intérêt, celui avec Aznavour pauvre et le personnage de Michel Simon est terriblement répétitif. Les chutes sont faibles et le commentaire du Diable fort peu efficace. Mais Fernandel en Dieu est impayable (terrible conclusion, bêtasse), l’affrontement Darrieux/Delon royal et Louis de Funès casse la baraque en Suisse braqueur de banque, pendant que Roquevert, moment typique d’Audiard, est un flic qui regrette l’Occupation où on pouvait incarcérer les innocents sans problèmes. Ces trois histoires sont fort bien mises en scène et Duvivier dans la première réussit de jolis plans en prenant comme pivot les cornettes des sœurs.

Quelle meilleure manière de rendre hommage à Philippe de Broca que de revoir LE BOSSU, la meilleure adaptation du roman de Féval, avec des duels très bien réglés par Michel Carliez, Auteuil, Luchini et Vincent Perez éblouissants et de magnifiques dialogues de Jean Cosmos (le scénario est co-écrit avec Jérome Tonnerre et il propose des tas d’idées astucieuses). Marie Gillain est la meilleure Aurore de Nevers et Philippe Sarde a écrit une belle musique dans laquelle il glisse une des chansons du JUGE ET L’ASSASSIN, la Complainte de Bouvier.

lebossu  undelalegion

UN DE LA LÉGION de Christian-Jaque est vraiment visible avec des passages vraiment marrants (Fernandel parlant de l’aérophagie et mangeant un œuf dur pour montrer ce qu’il faut faire). Le Vigan joue sérieusement et sobrement et le ton change brusquement. Vecchiali y voit un chef d’œuvre, un des plus beaux témoignages sur l’armée de métier et l’un des plus grands films de Christian-Jaque, un des seuls avec FANFAN LA TULIPE et LES DISPARUS DE SAINT-AGIL.
Il faut dire que l’œuvre de ce cinéaste contient un nombre impressionnant de ratages, de films désolants et pourtant il a toujours bénéficié d’une cote supérieure à celle de Decoin alors qu’il n’y a pas photo.
Il suffit de voir LA CHARTREUSE DE PARME, adaptation réductrice, vulgaire de Stendhal, qui supprime la bataille de Waterloo. Beaucoup d’acteurs sont mal dirigés et seuls Gérard Philippe et Maria Casarès parviennent à injecter un peu de dignité.

LITVAK
Je crois avoir dit tout le bien qu’on devait penser de CŒUR DE LILAS, film à la fois révolutionnaire et ancré dans une tradition bien française dont il devient un précurseur. On retrouve les mêmes qualités de mise en scène, la même sobriété narrative (la découverte des morts est toujours furtive et les conséquences considérables), la même élégance dans ces longs travellings, ces longs plans que citait Kazan dans ses mémoires. Le film me semble supérieur à LA PATROUILLE DE L’AUBE malgré Jean-Pierre Aumont, dans les scènes de combat, de guerre, de mess.

  mayerling

MAYERLING est tout aussi élégamment filmé. Vecchiali délire sur la scène de l’opéra, ma foi très brillante, mais je me demande si je ne préfère pas le long plan pendant lequel Darrieux, déjà sublime, monte l’escalier menant à l’appartement de Boyer.
En zone 1, chez Kino, on peut trouver THE LONG NIGHT, remake du JOUR SE LÈVE qui vaut mieux que sa réputation. On sent que Litvak et ses scénaristes (proches du PC) se sont posés des questions, ont trouvé des équivalences astucieuses (Fonda est un vétéran déçu de l’issue de la Guerre d’Espagne). Vincent Price n’est pas aussi fort que Jules Berry mais il est plutôt convaincant. Un film à découvrir.

lanuitdesgénéraux

Tout comme LA NUIT DES GÉNÉRAUX, au sujet assez passionnant, peut-être trop riche en péripéties (l’attentat contre Hitler est trop développé et nous éloigne du sujet principal). La deuxième moitié du film est même assez puissante, bien écrite par Kessel (c’est sa troisième ou quatrième collaboration avec Litvak) et une fois qu’on passe la barrière de l’anglais, Peter O’Toole est très terrifiant et Omar Sharif fort bon, de même que Noiret, mais là je ne suis pas objectif.

VERTIGES de Tourjansky a été une découverte. Cette première version de LA PEUR, adaptée par Kessel, ne pâlit pas face au Rosselini qui l’a injustement éclipsée. Gaby Morlay y est magnifique et Charles Vanel, une fois de plus sublime. Les scènes de chantage sont fortes et le travail de Tourjansky révèle une finesse, une acuité surprenante.

lesmauditsJ’ai été très énervé par un paragraphe critique dans DVD CLASSIK sur LES MAUDITS où Clément est incorporé de force dans « la tradition de la qualité française ».  « Par cette appellation, [François Truffaut] distingue un cinéma mis en scène de façon conventionnelle et sans réelle ambition. Un cinéma de studio, piloté par la production et l’écriture scénaristique. » Sans ambition, le cinéma de Clément et notamment LES MAUDITS, film incroyablement audacieux avec un seul personnage auquel on peut se rattacher, évoquant l’après-nazisme au moment où ce sujet est évacué par les Américains, obsédés par l’anticommunisme ? Sans ambitions, LA BATAILLE DU RAIL, MONSIEUR RIPOIS, JEUX INTERDITS ? En studio, ces films auxquels on peut ajouter PLEIN SOLEIL, AU-DELÀ DES GRILLES ? Je pensais que ces guerres de religion avaient cessé mais on trouve toujours des amateurs de vendetta qui s’y livrent sans savoir ce qui l’a déclenchée.

DOCUMENTAIRES
Trois documentaires français tout à fait remarquables : LA COUR DE BABEL, chaleureux, tendre, cocasse. Un hymne à ces enseignants qui parviennent à maintenir des oasis de vie, de liberté, de tolérance. L’humour, la bienveillance dont témoigne Julie Bertuccelli nous réconforte et nous rend meilleur.

courdebabel  chevres

LES CHÈVRES DE MA MÈRE vous accroche, vous prend le cœur tout autant que BOVINE. Cette dernière année que vit la mère de la réalisatrice qui est devenue éleveuse de chèvres en 68, est riche en péripéties, en moments drolatiques ou poignants. J’ai trouvé terrible la scène ou elle fait sa récapitulation de carrière et découvre la scandaleuse modicité de sa retraite. Quand elle murmure : « ça pour 39 ans de travail », on est pris à la gorge. J’espère que messieurs Le Foll, Macron et consorts sans oublier l’ineffable Moscovici, le ravi de la crèche qui donne des leçons depuis qu’il est à Bruxelles sur ce qu’il a raté à Paris, iront voir ce film et découvrir une réalité autre que celle des sondages et statistiques.

OF MEN AND WAR de Laurent Bécue-Renard est très impressionnant. Les témoignages qu’il fait affleurer (aucun voyeurisme, aucune extorsion), vous secouent. On vit avec ces soldats, on est au milieu d’eux, on est pris à la gorge. A l’origine, deux articles comme l’écrit L’Express :  « L’un du Herald Tribune sur l’onde de choc provoquée par le retour dans sa famille d’un soldat américain blessé sur le front irakien, l’autre du Monde sur une mère qui s’était rendue à Bagdad pour dire à son militaire de fils de ne rien faire qu’il pourrait un jour regretter. « Son geste m’avait bluffé et j’ai eu envie d’aller la rencontrer. » Cette femme lui ouvre alors un nombre infini de portes et lui permet de faire connaissance avec d’autres soldats et leurs familles, des thérapeutes, des associations… « Je tirais les fils comme un journaliste, mais dans un but cinématographique. »
Et son sujet prend forme dès son premier voyage, grâce à sa rencontre avec un thérapeute qui travailla avec les vétérans du Vietnam et désirait voir construire un centre pour aider les soldats ayant combattu en Irak ou en Afghanistan. Après trois ans de lutte, le Pathway Home ouvre et Laurent Bécue-Renard s’y installe . »
La patience, la justesse du regard : comme on est loin de ces reportages qui cherchent la petite phrase, l’effet dramatique. Ces trois films me paraissaient plus originaux, plus forts que le Wenders sur le grand photographe Salgado qui a eu le César.

ofmenandwar  lastdaysinvietnam

THE LAST DAYS IN VIETNAM de Rory Kennedy reconstitue de manière très émouvante, avec des documents incroyables (ces bateaux surchargés de réfugiés), des plans d’archive très émouvants (ces soldats sud-vietnamiens qui se déshabillent, ce vélo qu’on veut charger sur un bateau), les semaines précédant l’évacuation de Saigon par les américains en avril 75. Cette chronique retrace ce qui s’est passé après les accords de Paris, véritable marché de dupe, les Nord-vietnamiens étant visiblement résolus à s’emparer du Sud. Le film laisse entendre qu’ils vont déclencher leur attaque en profitant de la démission de Nixon dont la détermination leur faisait peur. Ce serait un des effets pervers du Watergate. Gerald Ford, malgré tous ses efforts, n’est pas à la hauteur et de plus le Congrès va bloquer toutes ses initiatives, les envois de troupes comme les demandes financières pour faciliter l’évacuation. Le film fait à travers toute une série de témoignages de soldats qui étaient en première ligne (garde de l’ambassade, officier chargé des contacts avec les Sud-vietnamiens) un terrible constat d’échec. Toutes ces années de guerre, ces incroyables dépenses militaires, tout ce sang versé pour aboutir à cette débâcle. Cette évocation fait apparaître plusieurs personnages de militaires américains et vietnamiens incroyablement touchants. Du côté américain, l’ambassadeur Martin interdit toute évacuation. Coincé dans un optimisme, un refus de voir la réalité, il bloque pendant des semaines toutes les décisions si bien qu’à la fin, il sera contraint d’adopter la pire des solutions. Certains militaires vont néanmoins enfreindre les ordres et vont évacuer des Vietnamiens vers les Philippines au risque de perdre leur poste (l’un d’eux est immédiatement renvoyé). On assiste ainsi à une série de petites actions  généreuses, de petits gestes compassionnels qui vont sauver de nombreuses vies. Les différents témoins, américains et vietnamiens, racontent ces petits actes de décence ordinaire,  simplement, sans forfanterie, sans se hausser du col. Ce qui augmente l’émotion malgré une musique trop présente.

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