Jan
15

DOCUMENTAIRE
Vu deux épisodes du requiem en 4 actes de Spike Lee, WHEN THE LEVEES BROKE, documentaire passionné, très émouvant et plus ouvert, moins de parti pris qu’on aurait pu le craindre. Il évoque les rumeurs parlant d’explosions qui auraient fait sauter les digues, des interventions qui ont privilégié les habitants riches mais relativise ces propos, fait entendre des opinions opposées et attaque surtout une imprévoyance criminelle, une gabegie honteuse, une politique fédérale catastrophique. Certaines digues ne furent jamais terminées, leur revêtement n’était pas du tout solide, Bush fit des coupes sombres dans le corps des ingénieurs, dans les agences chargées de réagir à des catastrophes qui furent confiées à des sympathisants politiques sans expérience : il accuse directement la FEMA d’avoir été incapable de distribuer de l’eau. On voit Sean Penn en train de sauver des habitants et le film rend hommage aux garde-côtes qui ont fait un travail extraordinaire. Très belle musique de Terence Blanchard (le CD qu’il en a tiré, A KATRINA REQUIEM, est magnifique). Ce grand documentaire est un compliment indispensable à l’épatante série TREME où l’on voyait John Goodman s’adresser via internet, à George Bush, lui demandant de faire en sorte, vœux modeste, que les USA parviennent à faire presque aussi bien, question digues, que la Hollande.

FILMS AMÉRICAINS CLASSIQUES
Revu LA NUIT DE TOUS LES MYSTÈRES de William Castle encore plus nanardesque et mal joué que dans mon souvenir. Le scénario empile les coïncidences, les impossibilités (la dernière pendaison) et le dernier tiers déçoit épouvantablement, ramenant tout à une sombre et banale histoire d’adultère.
Parmi les classiques de la RKO que sortent les Editions Montparnasse, j’ai envie de distinguer CORNERED (PRIS AU PIÈGE) de Dmytryk très curieux film anti-nazi, HOLIDAY AFFAIR (UN MARIAGE COMPLIQUÉ) de Don Hartman, gentille comédie de Noël, ultra-classique et sentimentale mais qui est regardable pour quelques touches  heureuses et surtout l’interprétation de Mitchum et Janet Leigh qui jouent superbement bien ensemble. Les deux derniers plans sont inventifs et beaux. Et Wendell Corey est aussi très bien. J’ai découvert que Don Hartman, dans le livre de Scott, fut un des opposants les plus violents à DeMille.

 

FIVE (QUELS SERONT LES CINQ ?) est un des très bons Farrow, un de ceux où il impose assez rapidement son style : plans longs avec des mouvements d’appareil inventifs et compliqués, utilisation du hors champ. Le scénario est co-écrit par Dalton Trumbo et je renvoie au long passage que nous lui consacrons dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN. Parmi les titres à découvrir, citons THE HALF NAKED TRUTH, improbable histoire d’escroquerie, menée à cent à l’heure par Gregory La Cava, où un impresario veut faire passer une danseuse de fête foraine pour la Princesse Exotica (sic). Mais Lee Tracy fait presque tout passer, avec son débit rapide, son assurance indémontable, sa capacité à sortir et à encaisser des rafales de vannes. Il faut voir son absence de réaction quand on lui annonce que sa copine veut encore l’assassiner. Frank Morgan est impayable en producteur déprimé, dépassé, ronchon qui signe un contrat en disant : « c’est du vol pur et simple ». Franklin Pangborn a un moment grandiose tout comme Eugène Pallete qui s’étonne qu’on le regarde de manière étrange après que Tracy ait  sans doute écrit, sans le lui dire, eunuque comme profession sur sa fiche d’hôtel (La Cava évite judicieusement l’insert et procède par suggestion). Nous avions raison de signaler le moment désopilant où Frank Morgan se heurte dès qu’il ouvre un tiroir, une boîte, un livre, à une photo compromettante le montrant en train de faire avaler une olive à Lupe Velez.
En revanche TWO O’CLOCK COURAGE d’Anthony Mann est, en dehors du beau premier plan, banal et platounet. Surtout que cela lorgne vers la comédie.

 

Découvert aussi, grâce à Artus films, un Sam Newfield plus visible que d’habitude : LOST CONTINENT produit par Lippert. Un budget plus conséquent et un certain rythme rendent la première partie visible surtout par rapport à la nullité des autres Newfield. Quand les héros arrivent dans le Continent Perdu, l’image devient brusquement verdâtre, teinte curieuse, pas très agréable à regarder (est ce qu’il n’y avait pas des recherches similaires dans THE JUNGLE et est ce que les films n’ont pas été tournés dans les mêmes décors ?). Newfield utilise pas mal ses décors de rochers et le sol qui se fissure à la fin est pittoresque mais les monstres sont nullissimes et leur animation fait rire un enfant de quatre ans. Belle réplique d’un personnage : « Oh, un brontosaure ». Détail curieux, le savant russe dont on croit qu’il travaille pour l’ennemi est un hareng rouge. Sa famille a été exterminée dans les camps et il subit toujours la même suspicion aux USA.
Revu THE VIRGIN QUEEN (LA REINE VIERGE, Zone 2) : quelques moments marrants bien écrits par Harry Brown où s’amuse Bette Davis mais des décors épuisants à force de conventions, une photo qui privilégie abusivement le rouge (dans les films sur la Renaissance, les Anglais sont en rouge, les Français en bleu et les Espagnols en noir). La mise en scène de Koster est à la fois studieuse et inerte.

WESTERNS ET FILMS NOIRS
WAY OF A GAUCHO de Jacques Tourneur (LE GAUCHO, zone 1 et 2) mérite qu’on loue la beauté, l’élégance formelle (que finalement ne perturbent que quelques raccords en studio visiblement demandés par la production – Zanuck ou autres – pour souligner un sentiment filmé en plan large ou moyen et tournés après coup) auxquelles s’ajoute une grâce, une mélancolie, une intériorité tout à fait personnelle. La tension ne baisse sporadiquement que dans le dernier quart et, même là, il y a des séquences éblouissantes : tout ce qui se déroule autour de la cathédrale, l’arrivée des soldats, la course de Gene Tierney à la recherche de Rory Calhoun. Là, le mélange des couleurs (la robe, le châle  de Tierney, les costumes des figurants, des soldats, la lumière sur les murs, la profondeur des couloirs, tout concourt à une prodigieuse symphonie visuelle. Admirable gros plan de Gene Tierney allongée dans la nuit, avec l’ombre des feuilles sur le visage. Et un contrechamp sur Rory Calhoun sur fond de ciel qui la regarde. Le meilleur du film quant à la dramaturgie réside dans les rapports entre le héros et l’officier que joue superbement Richard Boone à qui Tourneur a demandé de parler bas, sans haine ni colère. Cette retenue donne une force, une ambiguïté extraordinaire à son personnage et sauve la toute fin qui aurait pu être moralisatrice.

                              

Dans THE BIG COUNTRY (LES GRANDS ESPACES) de Wyler, le point faible reste un scénario de James Lee Barret et Sy Bartlett trop long, finalement très traditionnel, aux péripéties attendues et aux personnages archétypaux même si Peck, Jean Simmons, Charles Bickford (qui a joué dix fois ce personnage) et Burl Ives leur donnent pas mal d’épaisseur. La mise en scène, en revanche, est plus surprenante notamment par le grand nombre, par l’importance des plans larges, ce qui n’était pas si courant. Des scènes sont essentiellement filmées en plans très larges sans qu’on passe à un cadre plus serré. Bien sûr, tout cela illustre le titre du film (et la phrase de dialogue : « c’est un grand pays ») mais produit, sur un grand écran, un effet spectaculaire : l’arrivée de la diligence et la découverte de la petite ville, l’attaque du hameau où s’entassent les Hennessey, les chevauchées, le combat final dans le canyon (décor ultra spectaculaire), tout cela ne manque pas de grandeur, témoigne d’un vrai sens de l’espace (belle photo de Robert Planck). Wyler est aussi efficace quand il filme la mort de Burl Ives que la bagarre très vantée (et souvent cadrée de loin) entre Heston et Peck qui comprend une bonne réplique : » Vos adieux durent vraiment longtemps » dit Heston, épuisé.

TROOPER HOOK (zone 1 sans sous-titres) devrait passionner tous les nombreux amateurs qui analysent, se passionnent, s’affrontent autour du VENT DE LA PLAINE et surtout de L’HOMME SAUVAGE. Le film de Charles Marquis Warren présente beaucoup de similitudes avec le Mulligan. Là encore (comme dans des Ford et des magnifiques nouvelles de Dorothy Johnson qu’avait publiées Joelle Losfeld), il s’agit d’une femme (Barbara Stanwyck) qui a été capturée par les Indiens, délivrée par la cavalerie et qu’on ramène chez elle, avec son fils qui est aussi celui du chef Nachez (Rodolfo Acosta). C’est Hook (Joel McCrea) qui se charge de la mission. Sur la route, elle va rencontrer une hostilité constante, voire de la haine de la part des Blancs qui l’humilient et veulent même la tuer. Ou tuer l’enfant. Rarement film a dépeint aussi longuement cette hostilité, cette violence.  A laquelle n’échappent qu’un jeune homme, une vieille femme mexicaine et sa fille. Les premiers plans du film – l’exécution de soldats cernés par les Indiens puis l’incendie du camp indien – sont saisissants. Et le scénario est riche en détails originaux : quand on demande à Stanwyck pourquoi elle a les cheveux courts, elle répond : « les poux ». Mais la mise en scène est parfois étrangement maladroite, les cadres soudainement plats (alors qu’il y a de très beaux plans de descente de colline à cheval dans les rochers) et l’interprétation, sauf les deux vedettes et Earl Holliman, laisse à désirer. Susan Kohner est moins bien que chez Daves, Edward Andrews surjoue horriblement et le petit garçon n’est pas terrible. Néanmoins le film possède un ton spécial, personnel même si Charles Marquis Warren n’en signe pas le scénario comme dans LITTLE BIG HORN et ARROWHEAD.

ARNOLD LAVEN
Nous étions un peu injuste quand nous le qualifions de lanterne rouge d’Hollywood. En effet, Laven a été, au moins une fois, un des premiers à aborder un thème, celui du tueur en série, en l’occurrence de jeunes femmes, avec sa première réalisation, WITHOUT WARNING (zone 1), petit film noir entièrement tourné en extérieurs dans un Los Angeles avec des autoroutes encore en construction et où les collines, les canyons ne sont pas encore entièrement urbanisés. Tout ce qui concerne le tueur, un jeune homme « normal», avec un visage poupin, qui travaille dans l’horticulture, retient l’attention, servi par le jeu dépouillé, moderne d’Adam Williams au physique vaguement brandoesque : les premiers plans et la découverte du premier cadavre dans un motel, ses errances nocturnes dans les rues, sa manière de draguer dans un bar, sa réaction quant il est surpris par un flic alors qu’il vient juste de tuer une femme dans une voiture, sous une autoroute. La poursuite, à pied, qui suit, sur et autour de cette autoroute vide, est une des meilleures séquences du film, bien photographiée et cadrée par Joseph Biroc qui est aussi inspiré par une course dans le marché aux légumes. Williams  dégage, sans effet, un vrai sentiment de menace qui rattrape le jeu un peu raide de certaines de ses partenaires dont le physique sonne juste et peu hollywoodien  En regard de ces moments que ponctue une musique parfois heureuse de Herschell Burke Gilbert, les séquences d’enquête avec l’inévitable voix off paraissent ternes et appliquées mais on échappe à toute tentative d’explication ou de justification. Laven dit s’être inspiré de HE WALKED BY NIGHT et d’un film avec Joan Bennett. WITHOUT WARNING sortit, coïncidence curieuse, le même jour que THE SNIPER.

De Laven, j’ai revu THE GLORY GUYS (LES COMPAGNONS DE LA GLOIRE,  zone 2) et ce qu’on en dit dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN est juste. Si on voulait approfondir la critique, on pourrait ajouter que cette nouvelle variation sur la bataille de Little Big Horn n’ajoute rien de nouveau. Il y a quelques faits qui sont paraît-il justes : l’attaque prématurée, la recherche de l’eau, le portrait de Custer rebaptisé McCabe qu’incarne Andrew Duggan reste terne, conventionnel. Le scénario conventionnel de Peckinpah en fait un militaire orgueilleux et borné, à la recherche de la gloire mais sans cette arrogance dont faisait preuve Fonda, sans ce mépris pour les Indiens. Il ne le montre pas comme ce sociopathe obsédé de taxidermie et détenant le record des désertions dont nous parlait James Lee Burke ni cet officier courageux mais dévoré par l’ambition qu’évoque Ernest Haycox dans son beau roman, Bugles in the Afternoon, qui attaque volontairement un jour trop tôt. Le film ne tient pas compte des polémiques qui opposent les historiens qui chargent le Major Reno et Benteen (Tom Tryon dans THE GLORY GUYS) pour exonérer Custer (Laven et Peckinpah impliquent que McCabe, par ressentiment, envoie Harrod dans un piège) et ceux qui continuent à voir en lui le responsable de la plus grande défaite de la cavalerie américaine. Tout ceci est survolé et les auteurs préfèrent s’intéresser à la rivalité des deux héros qui se disputent Senta berger. Restent non seulement les éblouissants travellings dus à James Wong Howe durant les chevauchée, mais ses cadres inventifs, sa photo magnifique et cela dès la première séquence : une salle d’attente dans une gare que Wong Howe, privilégiant les teintes sombres, économisant la lumière, magnifie ce qui donne de la force à la scène. Il joue sur tout ce qui cache une partie de l’images : des herbes, des rochers, des arbres en extérieurs qui dramatisent le propos. Des meubles, des objets dans les intérieures comme cette porte qui cache la moitié du saloon, mettant en valeur, dans le cadre, à droite, assez loin, une entraineuse que reluquent des soldats de l’extérieur. La scène de bataille est encore meilleure que dans notre souvenir, ce qui nous fait d’autant plus regretter une première partie plus rigolarde, plus convenue où l’on peut distinguer Slim Pickens, toujours juste, et James Caan, le meilleur personnage du film ainsi que la musique de Riz Ortolani.

De THREE HOURS TO KILL d’Alfred Werker (zone 1) il n’y a pas grand chose à dire : la banalité des intérieurs, la photo de Charles Lawton curieusement routinière, les cadrages mécaniques, la bourgade sans aucun caractère qui a déjà servi dans 100 films étouffent ce qui était potentiellement prometteur dans cette histoire de vengeance après un lynchage raté co-écrite par Roy Huggins, Richard Alan Simmons et Maxwell Shane. Il y a ici et là des extérieurs bucoliques (un lac) ou campagnards, une assez bonne bagarre dans des arbustes, la course de la carriole emportant Dana Andrews qui vient d’échapper à la pendaison avec une corde au cou laquelle corde se bloque à chaque obstacle, que l’on peut porter au crédit de Werker ainsi que quelques cadrages inhabituels : une danse filmée à travers les instruments. Petite touche curieuse : Donna Reed a un enfant de Dana Andrews avant leur mariage (qui n’a jamais lieu à cause du lynchage) et ne part pas avec lui à la fin. Je voulais revoir ce film découvert à sa sortie en VF au California et vérifier si ce qu’on disait de Werker était juste. Le film est très inférieur à THE LAST POSSE  du même Werker qui vient aussi de sortir en zone 1 et qui bénéficie d’un scénario fouillé (construit autour de 3 flash-back), avec des personnages complexes ce qui nous vaut une grandiose interprétation de Broderick Crawford, de Charles Bickford. Sans oublier de magnifiques extérieurs rocailleux, arides, superbement photographiés. L’ouverture du film, le retour de la patrouille est magistrale.

DIPLOMATIC COURRIER (Zone 2 Espagne et 1) est un film brillant, remarquablement bien mis en scène, découpé avec une précision diabolique. Il fallait faire preuve de ces qualités pour triompher des contraintes qui faisait peser la Fox sur la production (sortir le moins possible du studio, tourner le moins possible avec les vedettes en Europe), contraintes dont on se demande si elles n’ont pas stimulé Hathaway (et même s’il ne les a pas créées lui même puisqu’il aimait les défis). Cela explique le tempo ultra-rapide, les raccords virtuoses dans les ouvertures de portes, les sorties de voitures, les escaliers, les couloirs de train, le montage incisif surtout dans les deux premiers tiers qui dégraisse un scénario déjà dépouillé de Casey Robinson d’après Peter Cheney. Les protagonistes dont Power et Karl Malden n’arrêtent pas de courir, de traverser à toute vibure des décors, une gare, un champ de ruines, ce qui permet à Hathaway d’utiliser sans doute des doublures et de se permettre de vraies audaces : une poursuite dans les ruines est filmée en plans très larges qui lui donnent une force insolite. Les scènes de train, de gare, comptent parmi les meilleures du genre et Lucien Ballard s’en donne à coeur joie dans ces couloirs sujets aux pannes d’électricité, ces compartiments, ces demeures mal éclairées. Peu de prêchi-prêcha mais un ton plus sec, plus distancié, plus sombre même que dans les habituels films anti-rouges. Le personnage que joue Power ne se bat pas pour une cause mais pour sauver un ami et lui et son chef commettent des erreurs d’appréciation et le personnage d’Hildegarde Kneff (on regrette en la voyant dans le film que le cinéma américain n’ait pas su l’utiliser) émet des propos pas totalement consensuels pour l’époque, reprochant à Power de ne pas comprendre, de ne pas réaliser ce qui se passe dans un pays occupé. Apparition non créditée mais efficace de Charles Bronson dans un rôle muet, un peu plus longue de Lee Marvin et Patricia Neal en manteau de fourrure avec son irrésistible sourire.

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Déc
19

Carlotta a eu la formidable idée de sortir un coffret entièrement consacré à un des plus grands cinéastes indien, Guru Dutt avec notamment l’un de ses chefs d’œuvres, L’ASSOIFFÉ dont j’ai gardé un souvenir émerveillé. Comme l’écrit Jacques Lourcelles : « Guru Dutt utilise avec habileté les structures traditionnelles du film musical indien (longs passages chantés ponctuant l’action et la commentant, rôles secondaires pittoresques et comiques, identification du spectateur au héros) pour faire une œuvre sincère et originale, autobiographique à plus d’un titre et surtout infiniment plus critique et plus noire que ne l’est habituellement ce type de film. »

En même temps sort DESPAIR, un Fassbinder qui avait été assez sous estimé et qu’il est bon de revoir.

J’ai adoré revoir deux Risi aussi réussis l’un que l’autre : DERNIER AMOUR (dont le titre original est PREMIER AMOUR ; on est dans le syndrome de la traduction qui dit le contraire de l’original, style NO WAY OUT devenant LA PORTE S’OUVRE) et LA CARRIÈRE D’UNE FEMME DE CHAMBRE qui se bonifient encore avec l’âge. Le premier est une chronique douce amère sur les rapports entre un cabot vieillissant et une jeune domestique qu’il rencontre dans la Maison de Retraite des artistes. Risi évite bien des clichés machistes avec le portrait de cette jeune femme (délicieuse Ornella Muti qui est à croquer) qui n’est ni idéalisée ni méprisée, ni oie blanche, ni garce. Elle est un peu menteuse, aime s’amuser, veut profiter de la vie et le luxe l’ébahit mais elle a aussi des moments, des élans de sincérité, d’affection très touchants. On n’assiste pas à un remake de LA FEMME ET LE PANTIN. Bien au contraire, à la fin, c’est elle qui donne de l’argent à son ancien amant et cette séquences est traitée avec une infinie délicatesse qui contraste avec la colère épouvantable de Tognazzi quelques instants auparavant quand il humilie la jeune femme de manière abominable et en public : dans un studio de télévision, ce qui n’interrompt pas les émissions qui ont l’air catastrophique et surtout dans la rue.

  

LA CARRIÈRE D’UNE FEMME DE CHAMBRE retrace deux décennies de l’histoire italienne avec un grand nombre d’épisodes désopilants. Chaque apparition de Mussolini est fulgurante de grandiloquence creuse, de sottise avec notamment ce plan large où, faune lubrique, on le voit courir après Agostina Belli toute nue. Le fiancé de ladite Agostina est tout aussi mémorable dans sa manière d’accumuler les faux pas, les gaffes. Chaque fois, il se trouve dans un conflit terrible au bout du monde. Ugo Tognazzi brosse, lui, un terrible bossu qui vend tout et tout le monde : les résistants, les juifs, la literie, les pneus, en clamant qu’il est un vrai Aryen. J’aime beaucoup le plan où on le voit croiser un autre bossu dans la rue et tous deux crachent pour conjurer le mauvais sort. Mais la palme revient à un prodigieux Gassman, alter ego de Risi, désopilant en vedette de cinéma nombriliste qui oublie constamment le nom de son interlocuteur. Son apparition durant la fête organisée par l’héroïne pour les Allemands, est inoubliable : totalement ivre, il insulte les nazis, essaie en vain de trouver le nom « du petit type à moustache ». Et sa fin, grandiose fin d’acteur, est toute aussi anthologique.

On va pouvoir redécouvrir De Sica avec la sortie de LES ENFANTS NOUS REGARDENT, aussi important pour moi, sinon plus, que LE VOLEUR DE BICYCLETTE et de L’OR DE NAPLES. Je me réjouis déjà à l’idée de revoir une très jeune Sophia Loren, Toto (épisode qui fut parfois coupé) et De Sica en noble ruiné qui se fait pulvériser aux cartes par le fils du portier, dans un sketch grandiose.

                                                               

MALVEILLANCE de Jaume Balaguero que sort Wild Side est un film espagnol assez dérangeant, qui met mal à l’aise mais qui vous agrippe. Même si le réalisateur sacrifie aux canons du film gore vers la fin et si le regard posé sur le personnage principal, ce psychopathe solitaire et pervers, peut sembler trop froid et clinique. On pense parfois à PEEPING TOM, ce qui n’est pas un mince compliment. Belle interprétation, sans effets de Luis Tosar, de la très sexy Marta Etura et musique très réussie de Lucas Vidal.

   

Je ne peux que recommander LES ENFANTS DE BELLEVILLE de Farhadi même si je n’ai pas eu le temps de le revoir en DVD. En salle, j’avais été une fois de plus, extrêmement ému. Et aussi passionné par tout ce que l’on apprenait de la vie sociale, quotidienne, en Iran.

FILMS FRANÇAIS
MARIE-MARTINE est un vrai régal à revoir et pas seulement pour la fameuse réplique : « Tiens ta bougie droite » lancé par un Saturnin Fabre péremptoire, misanthrope (faussement ?) qui ne veut pas faire installer l’électricité tant qu’il n’aura pas compris comment cela marche. Toute la séquence, d’ailleurs, est éblouissante, très bien écrite et admirablement jouée par Bernard Blier et Fabre. Il faut dire qu’on sait maintenant que les dialogues ont été écrits par Anouilh et ils sont éblouissants. J’ai été choqué d’ailleurs d’entendre sur France Culture à propos du beau film de Resnais qu’Anouilh était le plus mauvais dramaturge français. C’est une opinion très parisienne, très snob. Certes, des pièces ont vieilli et aussi certaines de ses obsessions qui paraissent fabriquées et répétitives. C’est aussi parfois une question de mise en scène et Anouilh servait mal ses textes qui demandent qu’on prenne des distances pour mettre en valeur leurs élans, leurs beautés. Il y a dans le Resnais des moments de texte éblouissants. Et aussi dans MARIE-MARTINE. Le personnage de Loïc Limousin, spectaculairement  joué par Jules Berry, est dans sa noirceur, son ignominie, l’un des personnages d’écrivain les plus abjects de l’histoire du cinéma. L’un des premières scènes avec Jeanne Fusier Gir est grandiose. Moins célébré, mais tout aussi fort est Jean Debucourt, grand bourgeois qui ne parle pas à son épouse et est prêt à faire endosser le crime de sa fille à quelqu’un d’autre. Il y a du Simenon là-dedans. La structure du film avec cette construction en 3 flash-back qui reculent dans le temps est aussi originale et permet de dissimuler, d’occulter tout ce que l’intrigue a de mélodramatique. Du coup si vous pouvez, revoyez aussi L’ENTRAÎNEUSE d’Albert Valentin qui est de la même veine et plus organiquement émouvant.

Je ne parviens jamais à aller jusqu’au bout des CASSE-PIEDS ; c’est mortel, languissant (la scène de la femme au volant dure dix minutes de trop). Cela devait être démodé déjà à l’époque malgré les graphiques, les projections, les trucages.
LES REVOLTÉS DE LOMANACH (dont l’assistant est Claude Sautet) paraît très kitsch. Les chevauchées sont filmées de manière très molle de même que les scènes de batailles : on voit soit des gens qui chargent au premier plan des ennemis qui sont très loin, soit des ennemis au loin qui font reculer des soldats au premier plan.
CE JOLI MONDE de Carlo Rim est plus intéressant et parfois même assez cocasse même si le propos paraît à la longue trop fabriqué et répétitif et qu’Yves Deniaud sonne démodé.

   

En revanche, j’ai beaucoup aimé LE FARCEUR. Les acteurs d’abord : Georges Wilson, Palau absolument magnifique, Cassel très aérien et Anouk Aimée légère et tendre. Cette famille d’hurluberlus où les anciennes épouses côtoient les petites amies potentielles, où l’on gagne sa vie en posant pour des tableaux vivants historiques, finit par dégager un charme bien servi par les dialogues de Daniel Boulanger. Il y a une chanson désopilante, des pas de danse et des passages plus graves, le tout filmé avec de jolis mouvements de grue par Philippe de Broca. Salut Philippe où que tu sois. Il réussit même à glisser une allusion à la mort de Louis XVI.

                                                           

J’ai été « surpris en bien » par UN CARNET DE BAL, en le revoyant. Pas par les épisodes avec Blanchar ou Pierre Richard-Willm qu’on peut survoler. Mais par de nombreux autres moments : le sketch avec Harry Baur, celui très marrant avec Raimu. Et l’ouverture, le premier quart d’heure, sont une éblouissante démonstration de mise en scène. Dans le premier flash-back, la première évocation du bal (sublime musique de Maurice Jaubert), Duvivier témoigne d’une inspiration, d’une invention visuelle, d’une émotion qui m’ont laissé pantois.
Je tiens à signaler la sortie de nombreux films avec Fernandel dont LES 5 SOUS DE LAVAREDE sur lequel délire Paul Vecchiali (à revoir donc), ERNEST LE REBELLE, FRANCOIS 1er, LA CAVALCADE DES HEURES, LE CLUB DES SOUPIRANTS. Dites-moi ceux qui valent le coup.
LA FERME DU PENDU de Jean Dréville avec Charles Vanel (royal), Alfred Adam et une magnifique apparition de Bourvil qui chante « Les Crayons » : rien que pour cela, il faut voir ce robuste mélodrame paysan, bien écrit par Gilbert Dupé, qui évite bien des clichés et caricatures. La séquence de la noce est très bonne et il est dommage que GOUPI ait éclipsé cette réussite. A redécouvrir.

FILMS ANGLAIS
J’ai vu HALFWAY HOUSE qui est vraiment curieux. Et daté sans aucun doute. L’histoire met du temps à se mettre en place et de manière trop démonstrative. L’intrusion du fantastique est subtilement dosée (trop pour de jeunes spectateurs d’aujourd’hui ?): Glynis Johns (qui a de faux airs de Marion Cotillard) qui ne se reflète pas dans le miroir ou ne fait pas d’ombre, le jeu avec le temps, la chronologie, le bombardement de l’auberge qui, pourtant, a déjà eu lieu. Il y a surtout cette étrange thématique anglaise de l’époque qui implique que les échecs, les fautes, les erreurs, les souffrances peuvent avoir des effets positifs. Etrange pour un film de propagande qui dénonce au passage les profiteurs de guerre. Françoise Rosay, fort bonne, bénéficie d’un carton indiquant qu’il s’agit de son premier film britannique.

   

J’ai aussi vu CHASE A CROOKED SHADOW de Michael Anderson, très divertissant exercice de pastiche hitchcockien, habilement écrit, réalisé, photographié avec une jolie utilisation de la profondeur de champ et des décors naturels. On marche devant tous ces rebondissements bien orchestrés. Mais on comprend mieux ce qui fait le génie, la personnalité d’Hitch devant ces variations divertissantes, ces allusions (la course en voiture, bien filmée, le verre de lait) ces péripéties qui restent des péripéties, sans arrière plan. Cela dit, il s’agit sans doute du meilleur film d’Anderson même si le dénouement parait ultra fabriqué.

FOOTSTEPS IN THE FOG dont j’avais déjà parlé est un film très agréable à voir. Autant, voire plus qu’à Lubin, ses qualités sont dues au scénario, au chef opérateur et aux acteurs. Lubin était un homme à tout faire qui a signé beaucoup de films indifférents, voire nuls et deux trois qui sont regardables comme IMPACT et celui là qui est son meilleur.

SEVEN THUNDERS de Hugo Fregonese qui vient de sortir en Angleterre mélange  plusieurs intrigues : une histoire de prisonniers anglais évadés dont Stephen Boyd moins raide qu’à l’ordinaire et Tony Wright qui fut Callaghan dans des nanars, qui tentent de survivre à Marseille, les Allemands qui les recherchent et des Français qui prétendent aider les juifs et en fait les exploitent, voire même les tuent. Trois de ces intrigues ne se recoupent, de manière très arbitraire et invraisemblable, qu’à la toute fin, laquelle est en dessous des deux premiers tiers malgré des scènes de foule (la population abandonne des quartiers qui vont être détruits) spectaculaires et bien mises en scène. Le problème vient du comportement des personnages qui semblent n’agir que pour créer des rebondissements, se mettre stupidement en danger, fuir ou tuer de manière illogique. Il y a aussi ce passage secret qui arrive on ne sait pourquoi et que personne ne songe à reboucher. Tout ce qui précède dégage un vrai charme et nous surprend continuellement. Le nombre et la qualité des extérieurs tournés à Marseille, l’utilisation astucieuse des décors (les diverses chambres où se réfugient les héros, les escaliers qui jouent un grand rôle, les toits où tout ce qui s’y passe est très bien filmé), le dynamisme de la mise en scène rachètent largement  le fait que tout le monde parle anglais (voire même en ce qui concerne les Allemands, chante en anglais), ce qui rend assez cocasses les moments où les personnages ont peur de ne pas se faire comprendre ou d’être identifiés à leur accent. L’autre surprise, et de taille, est de voir surgir tout à coup un avatar du docteur Petiot, rebaptisé Martout et délocalisé à Marseille auquel James Robertson Justice qui prend un accent français confère une épaisseur très inquiétante. Fregonese qui crée une grande tension dans toutes ses scènes, fait l’impasse sur les fumées noires et la manière de se débarrasser des corps et malheureusement le fait agir de manière idiote à la fin. Anna Gaylor, vive, excellente, a des faux airs de Jessica Lange, Eugène Deckers impose un personnage trouble qui sonne juste tout comme le marin brossé par Marcello Pagliero.

THE FALLEN IDOL est une des plus grandes réussites de Carol Reed et j’espère retrouver de nombreux commentaires sur cette œuvre forte et maitrisée.

                                                                 

Quant à  I’M ALL RIGHT JACK, (qui sort en même temps que plusieurs autres Peter Sellers que je vais revoir), il faut le voir pour son sujet (même si le point de vue est des plus conservateurs, les Boulting ayant brusquement viré de bord politiquement) qui touche au monde du travail (le mot syndicat était banni par la censure). Et surtout pour une ébouriffante prestation de Peter Sellers, inoubliable en délégué syndical dictatorial et tatillon qui paralyse toute l’usine.

                             

QUATERMASS AND THE PIT (Amazon UK) de Roy Ward Baker, est sorti en Blu-ray. Le scénario de Nigel Kneale qui enracine une histoire fantastique dans des décors quotidiens – ici une station de métro où l’on fait des fouilles, des rues, des ruelles très ordinaires – est toujours aussi astucieux. D’autant qu’il repose sur une chronologie inversée (l’invasion a eu lieu, il y a de cela plusieurs siècles). Malheureusement, Andrew Keir, dans le rôle de Quatermass, manque terriblement de charisme, et plusieurs autres acteurs sont pâlichons, avec parfois des personnages écrits trop superficiellement comme ce colonel Breen, adversaire trop borné, trop bête pour Quatermass. James Donald et Barbara Shelley sont meilleurs. Roy Baker utilise adroitement le décor, sait faire sourdre l’angoisse (notamment dans la scène où l’ouvrier va chercher son matériel). On peut regretter les cadrages un peu trop serrés, la photo trop classique.

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Déc
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ENCORE UN FILM MUET À NE PAS MANQUER : MISS LULU BETT (1921)
Une vraie découverte que cette adaptation d’un roman de Zona Gale, auteur féministe, très active politiquement selon Dave Kehr, et de la pièce qu’elle en tira (laquelle se joua 198 fois au Théâtre Belmont et obtint le prix Pulitzer) et qui est sous-titrée, dans certaines éditions, « une comédie de mœurs » (a comedy of manners). Il s’agit d’une série de variations plaisantes et sophistiquées sur le thème de Cendrillon. Un des premiers intertitres proclame : « si vous voulez connaître l’état d’une maison, regardez la salle à manger ». Dans cette maison, point de marâtre mais un beau frère méprisant, condescendant, une sœur indifférente. Aux sœurs tyranniques, Zona Gale et la scénariste Clara Beranger (qui écrivit un grand nombre de films pour William deMille) substituent des nièces égoïstes, profiteuses. Lulu vit dans une  captivité économique (elle fait la cuisine, la vaisselle), un état d’infériorité, imposés par son statut de femme non mariée et acceptés par une communauté dépeinte comme très conservatrice. Nous aurons droit à des chaussons au lieu de la pantoufle en vair et à deux princes charmants. Le mariage avec le premier qui semble sorti d’une comédie de La Cava (il est conclu presque à l’insu des protagonistes et la bague est remplacée par l’anneau cerclant un cigare) se révèle un échec pour cause de bigamie. Ce qui rabaisse encore Lulu aux yeux de la société et elle ne s’en sortira que quand elle prendra son destin en main, trouvera un travail, grâce au second prince, un instituteur et s’émancipera. Les émotions, les sentiments sont mis en scène avec une légèreté, une retenue très modernes, à l’image de la première séquence qui développe quelques lignes du livre, ajoutant le merveilleux gag du maître de maison qui avance les aiguilles de l’horloge et s’étonne, se plaint du retard de chacun des nouveaux arrivants.
Il y a beaucoup de très jolis plans – Lulu défaisant ses cheveux sur un escalier -, de moments délicats : cette chorégraphie sentimentale quand elle fait la vaisselle avec son soupirant et lui montre comment sécher un verre (« faire la vaisselle n’est pas toujours désagréable », ajoute un carton). Le ton du film est intime (ce qu’affectionnait, semble-t-il, William deMille), discret, retenu tout comme la direction d’acteurs où triomphe Theodore Roberts (Moïse dans LES DIX COMMANDEMENTS, THE LOCKED DOOR de William deMille) très juste en dentiste/juge de paix strict et autoritaire, Clarence Burton (THE GODLESS GIRL) qui évite bien des clichés en premier mari et surtout l’excellente Loïs Wilson. À l’origine, le rôle de Lulu devait être jouée par Mildred Harris mais son action en divorce contre Chaplin vint interférer (sa blondeur, sa beauté délicate conviennent moins au côté terre à terre du personnage que Lois Wilson qui se situe entre Lilian Gish et Bette Davis) pour le plus grand bénéfice du film.
William deMille reste une énigme. Peu de films, hélas ont survécu : je n’ai vu que YOUNG ROMANCE réalisé par Georges Melford d’après une de ses pièces de théâtre et son scénario, plaisante comédie d’erreurs et de quiproquos filmée de manière traditionnelle et frontale, et Dave Kehr signale THE SECRET GAME, un film de propagande sur la guerre de 14 avec Sessue Hayakawa et THE IDLE RICH, « une comédie (écrite par Clara Beranger) assez plaisante mais limitée par la technologie du son de 1929 ».

Et aussi bien sûr le coffret Gaumont consacré à Raymond Bernard, avec surtout le passionnant JOUEUR D’ÉCHEC. Voilà qui complète le coffret Pathé sur Tourneur.

DES BLU-RAY EN PAGAILLE
Les amateurs commencent enfin à avoir un grand choix dans les Blu-ray. Et souvent une qualité exceptionnelle. Citons en vrac LE GUÉPARD, FRENCH CANCAN, LA GRANDE ILLUSION, LE DERNIER MÉTRO, EXODUS, L’ÉGYPTIEN, LA GLOIRE ET LA PEUR, LOST HIGHWAY, MULHOLLAND DRIVE et des ressorties comme LE JARDIN DU DIABLE et LA FLÈCHE BRISÉE, et AMBRE d’Otto Preminger que, j’ai revu et qui est un film étonnant, personnel, magnifique. Tout ce qu’en dit Jacques Lourcelles est juste. Sauf sur le choix et l’interprétation des deux vedettes principales dont Preminger ne voulait pas : Linda Darnell en blonde (ce qui ne lui va pas) ne fait pas une Anglaise convaincante et surtout au début, elle paraît soit figée soit soulignant trop les états d’âme de son personnage. On s’y fait et elle devient de mieux en mieux (il faut dire que ses gros plans sont si bien éclairés). Cornel Wilde plombe son rôle même si dans la scène du duel, il n’est pas mal. Sanders, lui, est évidemment magistral et ultra-premingerien et plusieurs autres acteurs sont étonnamment bons (John Russell en bandit de grand chemin, Ann Revere). Autre point faible, la musique ultra-conventionnelle, platement orchestrée, monotone et omniprésente de David Raksin (est-il un si bon compositeur que cela, en dehors de LAURA ?). On peut aussi discuter quelques extérieurs de palais un peu engoncés. Mais à côté de cela que de splendeurs, que d’audace surtout quand on pense aux superproductions de l’époque… Le film étonne par son âpreté, sa noirceur (le scénario de Philip Dunne et Ring Lardner, souvent très bien écrit, montre de vrais rapports de classe et ne fait pas beaucoup de compromis), la manière objective, synthétique dont Preminger regarde ses personnages. Les deux personnages principaux se conduisent plusieurs fois de façon détestable, même s’ils ont des excuses, en tout cas pas comme des héros dans ce genre de film. Ils accumulent les actes égoïstes, les erreurs. On saisit leurs sentiments intimes et la place de ces sentiments dans la société de l’époque. Autre point fort, la géniale photo de Leon Shamroy, souvent d’une immense audace dans sa manière de jouer avec les ombres, d’utiliser une semi-obscurité (la prison, le prodigieux plan séquence de l’accouchement). Toutes les séquences nocturnes ou se déroulant dans des pièces peu éclairées sont incroyablement fortes. Il suffit de penser aux films français en couleur des années 50 (LE ROUGE ET LE NOIR, les CAROLINE CHÉRIE, les Christian-Jaque) pour mesurer le gouffre qui les sépare d’AMBRE où l’on est plus près de Michael Powell. La séquence du duel dans la brume par exemple est une des plus magnifiques séquences en couleur jamais filmée même si les accélérés sont un peu gênants, tout comme le « meurtre » de la garde malade tuée par Ambre alors qu’elle tente de voler et d’étrangler Bruce.

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