Fév
17

WESTERNS

HONDO, L’HOMME DU DÉSERT vient enfin de (re)sortir en France avec un bonus très intéressant sur les Apaches et une présentation de Leonard Maltin. J’avais découvert ce western à sa sortie au Napoléon (mais pas dans la version en relief qui ne fut pas exploitée en France) puis revu toujours en VO à l’Artistic Douai et plusieurs fois en VF. On ne le dit jamais mais ce film fut critiqué de manière très positive par André Bazin dans Radio Cinéma, l’ancêtre de Télérama. J’ai réussi une fois à voir une vidéo américaine avec la version 3D et des lunettes (je le montrai à Jean-Claude Brisseau, admirateur du film). Farrow concentre les effets 3D durant la spectaculaire bagarre entre Wayne et Rodolfo Acosta et utilise le relief pour faire ressortir les entassements de rochers rouges, les ravins, pour dramatiser le paysage et donne une grande proximité aux séquences intimes particulièrement réussies, bien écrites par James Edward Grant. Elles sont denses, retenues, complexes même si on sait ce qui va se passer (ce qui fait partie du plaisir). Il faut dire que le choix de Geraldine Page est une remarquable idée. Elle débarrasse le personnage de toute mièvrerie, lui donne une force, une crédibilité, une profondeur assez rare et se révèle l’égale de Hondo. Ce choix est à porter aussi au crédit de Wayne, producteur du film (il adorait jouer avec des partenaires fortes et avait demandé Danielle Darrieux pour le BAGARREUR DU KENTUCKY) qui revendiquait également le traitement nuancé des Indiens : Hondo leur donne raison (ce sont les Blancs qui ont dénoncé le traité et ont menti) et parle avec émotion de sa femme indienne. Il les combat certes, pour défendre sa peau. Et Vittorio très bien incarné par Michael Pate est évoqué avec chaleur, sympathie mais sans fausse idéalisation. En fait Hondo constitue un trait d’union capital entre l’humanisme de Daves et LA FLÈCHE BRISÉE et le réalisme désenchanté d’Aldrich et de FUREUR APACHE qui vient de sortir en Blu-ray avec la version du réalisateur et celle de Lancaster. Voilà qui promet des comparaisons passionnantes. De Farrow, cinéaste passionnant, ne pas oublier LA GRANDE HORLOGE, le surprenant et visuellement très brillant UN PACTE AVEC LE DIABLE (Anthologie du Film Noir chez Sidonis) où Ray Milland incarne un Diable sophistiqué, qui sifflote dans le brouillard et qu’on ne voit jamais entrer dans une pièce. Deux remarquables scénarios de Jonathan Latimer sans oublier VAQUERO. Mais CALIFORNIE TERRE PROMISE est une déception que ne rachètent pas certains plans très longs – une obsession de Farrow –  qui là ne rajoutent rien. Cette chronique est écrasée par le luxe de certains costumes (le premier que porte Stanwyck tue toute crédibilité), par un scénario mal centré, ponctué de curieux intermèdes musicaux avec choeurs et cloches. Les rapports entre Ray Milland et Stanwyck recensent tous les clichés du genre. On peut sauver le personnage que joue George Coulouris : un trafiquant d’esclave toujours hanté par le bruit des chaines.

LA CAPTIVE AUX YEUX CLAIRS est sortie chez TCM dans la version habituelle, un peu mieux restaurée. Rappelons que le DVD des Editions Montparnasse comprenait aussi la version longue, en fait une série de séquences plus développées, se perdant encore plus dans les méandres du récit qui faisaient tout le charme, le prix de cette œuvre exceptionnelle (hélas, cette version était restituée dans une copie souvent horrible) ainsi qu’une remarquable analyse de Todd McCarthy, le brillant auteur du HAWKS paru à l’Institut Lumière Actes Sud. On peut remarquer que Hawks est un des rares cinéastes qui énonce dans la voix off le thème qui inspire tant de ses films : « deux hommes étaient amis, survient une femme et ils ne le sont plus », facilitant ainsi les commentaires et exégèses. Mais le résultat est heureusement plus complexe que ce simple énoncé.

LE CAVALIER TRAQUÉ (Warner) dans les Randolph Scott dirigé par André de Toth est un des meilleurs titres. Surtout après la quinzième minute (encore que le début soit mieux filmé que dans mon souvenir), quand Scott parvenu dans une petite ville se heurte à l’incrédulité des habitants qui le prennent pour un complice des bandits qui ont attaqué la diligence alors qu’il venait les mettre en garde. Ce qui nous vaut une collection de crétins butés, soupçonneux, qui n’écoutent rien, des obsédés de la peine capitale : un personnage quasi-muet passe les deux tiers de l’histoire à se trimbaler avec un nœud coulant. De Toth multiplie les cadrages de film noir : contre-plongées ou encore plus nombreuses, plongées avec amorce, surgissement de personnages en gros plan. Il utilise très souvent en bordure de cadre les poteaux, les embrasures et utilise admirablement l’espace. Il rajouta le personnage du tenancier de « cantina » minable joué par Fritz Feld qui passe de l’espagnol baragouiné, à l’allemand voire au hongrois (« Mais quelle langue est-ce que je parle ? » dit il), tout en cherchant à protéger son miroir. Chester Morris est excellent en shérif débonnaire mais astucieux qui refuse tout lynchage. Quand un excité de la gâchette se vante devant lui, il lui tend son arme en disant « vas-y » dans un plan merveilleusement soldé. De Toth considérait Randolph Scott qu’il avait surnommé dans ses mémoires (éditions Actes Sud) « Machoire de granit », comme un vrai gentleman, un acteur limité mais courtois. Il produisait deux films par an tout en jouant à la bourse, sa vraie passion. Il était attaché à une formule assez routinière mais ni lui ni son associé, le producteur Harry Joe Brown, compétent et économe, n’avait la moindre sensibilité scénaristique. Pourvu que le film respecte un certain nombre de règles budgétaires mais aussi morales, il, laissait une vraie liberté aux réalisateurs pour la distribution (acceptant des partenaires qui pouvaient lui voler des scènes), le choix des extérieurs, le ton qu’allait donner la réalisation. De Toth disait de lui qu’il était imbattable dans un duel où il pouvait utiliser le Wall Street Journal. On pouvait s’en sortir mais il fallait lutter contre la paresse et la routine. Et Boetticher bénéficiera des combats menés par De Toth.

On trouvait THUNDER OVER THE PLAINS (LA TRAHISON DU CAPITAINE PORTER) en zone 1 dans un DVD Warner regroupant dans de belles copies sans sous-titres trois Randolph Scott les deux autres étant LE CAVALIER TRAQUÉ cité plus haut et le médiocre THE MAN BEHIND THE GUN (LA TAVERNE DES RÉVOLTÉS) de Felix Feist. Quand on voit la paresse des cadres, des angles, la banalité des décors et des extérieurs dans le Feist, on apprécie d’autant plus le travail de De Toth dans THUNDER OVER THE PLAINS. Même quand il se heurte à des situations conventionnelles, il tente de les animer en utilisant des ravins, des déclivités, des terrains en pente qui lui permettent de faire surgir des cavaliers en fond de plan en partant d’une action près de la caméra. Et ces décors, chaque fois doivent compliquer les prises mais on sent qu’il y prend plaisir. Cela dynamise les surgissement de personnages, dramatise leurs rapports dans l’espace, d’autant qu’il joue sur les buissons, les troncs, les rapports entre les zones d’ombre et de lumière d’arbres pour aiguiser l’action, secondé par le grand chef opérateur Bert Glennon qui éclaira déjà le CAVALIER TRAQUÉ et ce policier mémorable CRIME WAVE (le film favori de Glennon me disait son fils) : un derringer en fond de plan tire sur une main qui tient un revolver en amorce. Le sujet est assez intéressant même si les rapports sentimentaux auraient pu être conventionnels. L’officier que joue Lex Barker (Tarzan à la RKO) voulant séduire la femme de Scott. De Toth traite cela avec sécheresse et cela renforce le mépris que Porter éprouve pour Barker pas trop mal distribué dans un personnage fayot, rigide et faux derche qu’il dissimule derrière son côté beau gosse. On peut aussi admirer Elisha Cook, grand copain de De Toth (il lui apprit la pêche à la mouche) et Charles McGraw en une sorte de Robin des Bois. Et j’avoue éprouver un vrai faible pour Phyllis Kirk, actrice que De Toth aimait beaucoup, la jugeant fine, intelligente et très sensible (il la dirigea dans THUNDER, dans CRIME WAVE/ CHASSE AU GANG (zone 1) où elle est magnifique, L’HOMME AU MASQUE DE CIRE). Souffrant de poliomyélite, elle dut presque interrompre sa carrière et devint attachée de presse. Démocrate militante, elle s’engagea contre la peine de mort, alla plusieurs fois visiter Cary Chessman, le célèbre condamné à mort dont le combat défraya la chronique et cet engagement freina sa carrière. Elle finança aussi après les émeutes de Watts des installation pré scolaires. Vive Phyllis Kirk !

Sidonis a récemment sorti l’admirable VALLÉE DE LA PEUR de Raoul Walsh, FEMME OU DÉMON de George Marshall, œuvre décontractée, nonchalante et farceuse plutôt qu’une vraie comédie qui évite les pièges de la parodie grâce à James Stewart et Marlene Dietrich (le film relança sa carrière) dont l’interaction est superbe et aux goûts de Marshall pour la bonne humeur joviale. Glenn Ford qui le découvrit durant le très plaisant TEXAS (zone 1) avait beaucoup de respect pour lui et le choisit pour LA VALLÉE DE LA POUDRE, racontant que Marshall demandait que les acteurs exécutent la plupart de leurs cascades eux-mêmes.

LES CHEVALIERS DU TEXAS (Sidonis) est un scénario traditionnel et conventionnel de James Webb avec des personnages sous-écrits. Quand on le découvrait, on ne retenait que l’histoire des éperons qui reste juste à l’état d’idée. Détail amusant, Alexis Smith s’appelle Rouge de L’Isle et on se demande qui on doit créditer de cette trouvaille savoureuse. Ray Enright donne un petit peu de dynamisme avec ses entrées de champ en contre-plongée et quelques cadrages dynamiques mais son travail reste fonctionnel. Les couleurs et la photo donnent du brillant à cette routine. Mieux vaut voir pour juger du talent d’Enright, BLONDIE JOHNSON (Warner, sous-titres français), un de ces épatants films pré-Code où le studio, le chef opérateur Tony Gaudio, les scénaristes jouent un rôle important. Mais la mise en scène est vive (les quatre premières scènes témoignent d’un réalisme cynique imparable) et sert bien un propos assez décapant où triomphe Joan Blondell, l’une des actrices phares de cette époque. Son personnage finit par contrôler un gang sans séduire ou tomber les truands, juste par son intelligence, ce qui est tout à fait original, voire contraire aux codes du genre. Dans la même collection aux jaquettes noires (qui hélas semble arrêtée), il ne faut pas manquer les remarquables FASCINATION et ÂME LIBRE de Clarence Brown (l’ouverture de FASCINATION reste l’une des plus fortes du genre de même que le plan de grue final), BABY FACE, mélodrame féministe tranchant et audacieux où Stanwyck est inoubliable, L’ANGE BLANC de Wellman, vanté ici à plusieurs reprises en même temps que HÉROS A VENDRE.

Il faut revoir le très agréable (et en fin de compte bien mis en scène), QUATRE TUEURS ET UNE FILLE pour les scènes d’action bien chorégraphiées et filmées, comme le pointe Erik Maurel sur  DvdClassik et surtout pour tout ce qui concerne l’éveil amoureux de la jeune héroïne que joue la ravissante Coleen Miller. Qui a rarement été aussi bien mise en valeur. Il est difficile d’oublier le moment où elle va retrouver Rory Calhoun dans une chemise de nuit fort légère. Il y a là un érotisme léger, une sensualité rare dans le genre.

  

L’ÉNIGME DU LAC NOIR, film pour moi totalement inconnu s’est révélé une excellente surprise. On peut y voir, comme Erik Maurel sur DvdClassik, une ébauche réussie de DAY OF THE OUTLAW : une bourgade enneigée où ne sont restées que des femmes, est envahie par une petite bande de bagnards évadés. Le ton dépouillé, la mise en scène sobre, ramassée, évitent un grand nombre de clichés, imposent une tension notamment lors d’une scène avec Ann Dvorak, seule dans une grange, et transcendent les extérieurs reconstitués en studio. Le scénario d’Oscar Saul (revu dit-on par Ben Hecht) contient même quelques vraies surprises (un personnage original de psychopathe) et les séquences finales tournent autour du thème de la délation. Or quand Gordon le tourne, il sait qu’il est mis sur la liste noire et que la protection de Zanuck pour qui il tournera ses deux derniers films (ce western et I CAN GET IT FOR YOU WHOLESALE écrit par Abraham Polonsky) touche à sa fin. Ce qu’il devait éprouver se ressent dans ce western et donner une forme d’urgence au propos. Glenn Ford, excellent, joue toutes les premières scènes en retrait de manière fort intelligente et Gene Tierney, fort belle, est vraiment crédible.

I CAN GET IT FOR YOU WHOLESALE (zone 1, pas de sous-titres) mérite d’être découvert ne serait-ce que pour la description de l’univers du prêt-à-porter dans les années 50 et pour l’interprétation remarquable de Susan Hayward dont le personnage possède la force, la volonté, le cynisme, l’ambition que l’on donnait à des acteurs comme Cagney ou Gable. L’ESCADRON NOIR m’a semblé meilleur que dans mon souvenir et toute la partie « traditionnelle » (poursuites, meetings politiques, attaque de diligence) est filmée par Walsh avec son dynamisme habituel. La course de la diligence vers un à pic sera maintes fois imitée. Le traitement de Quantrell (bien joué par Walter Pidgeon) est plus problématique. Le scénario qui trahit sans vergogne un beau roman de WR Burnett que j’espère faire traduire et publier, fait de ce criminel certes un forban sans vergogne, un pillard mais édulcore ses actions criminelles et surtout fait avorter son action la plus célèbre, le massacre de Lawrence où il assassina 162 civils. Le personnage stoppe le raid (imaginons un film où quelqu’un viendrait s’opposer au massacre d’Oradour). Tout le contexte politique du livre (la lutte entre les abolitionnistes et les esclavagistes, les reniements de Quantrell qui est dans le camp abolitionniste au début) est évacué du film. Normal on est à la Republic, studio ultra conformiste et familial. Cela dit Wayne est excellent et il a un charme fou même si sa romance avec Claire Trevor est moins complexe que chez Burnett. Roy Rogers sorti de ses westerns chantants, se révèle un acteur plus qu’acceptable. On peut préférer néanmoins LES AVENTURES DU CAPITAINE WYATT que je découvris à sa sortie au Triomphe et qui m’a toujours enthousiasmé par son allant, son dynamisme, la pulsion de la mise en scène (on a l’impression que la caméra pousse les personnages). Certes, ce remake d’AVENTURES EN BIRMANIE ne possède pas les enjeux, la force intérieure de l’original (les Séminoles sont un danger moins grand que les Japonais) mais le travail de Walsh est souvent exemplaire malgré quelques raccords en studio rajoutés par le producteur Milton Sperling (des plans de crocodiles qui ne raccordent pas avec les bayous). Belle musique de Max Steiner et l’intrigue sentimentale bien écrite par Niven Busch nous vaut deux scènes touchantes qui retournent brusquement le propos du film : Wyatt raconte comment sa femme indienne fut assassinée par des soldats.

Et puisque je cite le scénariste Niven Busch, bonne occasion pour rappeler la sortie chez Actes sud de son magnifique roman, inédit en France, LES FURIES.

LE FLEUVE DE LA DERNIÈRE CHANCE de Jerry Hopper (dont sort l’agréable UNE AVENTURE DE BUFFALO BILL, western historique complètement faux mais fort amusant), n’est pas trop mal écrit avec des extérieurs dans le Colorado amples, spectaculaires. Le premier tiers est d’ailleurs plutôt efficace avec une bonne interprétation de William Tallman. Malheureusement, dès la descente de la rivière, d’horribles transparences figent la mise en scène et le propos.
Je rappelle aussi des titres peu commentés et rarement cités qui sont pourtant remarquables comme FORT MASSACRE de Joseph Newman écrit par le scénariste de DÉTOUR, Martin Goldsmith, DUEL DANS LA SIERRA de George Sherman.

FILMS ANGLAIS

Sortie chez Doriane de THE BROWNING VERSION d’Anthony Asquith d’après Terence Rattigan (la pièce fut montée par Didier Bezace) dont j’ai dit plusieurs fois ici tout le bien qu’il fallait en penser. Interprétation inoubliable de Michael Redgrave. On doit aussi à Terence Rattigan les scénarios du MUR DU SON, l’un des David Lean les plus secrets et les plus touchants et du ROCHER DE BRIGHTON de Roy Bouting.

Au Festival Lumiere j’ai revu avec un immense plaisir LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ, un des chefs d’œuvres de Lean et la copie restaurée mentionne bien les noms de Carl Foreman et Michael Wilson comme scénaristes (ils étaient sur la liste noire et l’Oscar fut décerné à Pierre Boulle qui ne parlait pas anglais, ce qui provoqua une polémique). Mais selon Brownlow Lean participa énormément au scénario. Ce film est une des études les plus percutantes, les plus justes, les moins dogmatique de la Collaboration et je ne regrette qu’une seule réplique : le « Mais qu’est ce que j’ai fait ? » du colonel Nicholson dans la dernière séquence.

Tamasa vient de sortir toute une série de films passionnants : POOL OF LONDON (LES TRAFIQUANTS DE DUNBAR) de Basil Dearden, loué plusieurs fois ici même. En dehors de la spectaculaire poursuite finale, on peut découvrir une des premières intrigues amoureuses interraciales du cinéma anglais, audace incroyable pour l’époque. Elle est forte et pudique. Dearden reviendra sur ce sujet dans SAPHIRE.

 

THE BLUE LAMP toujours de Basil Dearden a davantage vieilli jusque dans ses ambitions néo-réalistes. Le scénario est co-écrit par Alexander Mackendrick et on remarque Dirk Bogarde.
Toujours chez Tamasa, L’HOMME DE BERLIN qui a ses défenseurs. Je l’avais revu il y a quelques années et n’avais pas été convaincu, le scénario de Harry Kurnitz me paraissant nettement moins original et incisif que celui de Graham Greene pour le TROISIEME HOMME.
Et enfin un policier qui devient culte, PAYROLL de Sidney Hayers avec Françoise Prévost.

  

FILMS MUETS

L’ARGENT de Marcel L’Herbier (Lobster), pour moi son chef d’œuvre le plus brillant, le plus inspiré, quasiment dépourvu des afféteries qui pèsent sur une partie de son œuvre : les séquences à la Bourse avec les travellings vertigineux qui surplombent les personnages, volent au dessus d’eux n’ont rien à envier au LOUP DE WALL STREET. Il ne faut pas manquer le remarquable AUTOUR DE L’ARGENT de Jean Dréville, sans doute le premier making of de l’Histoire du cinéma et l’un des plus réussis. Je ne me souviens plus qui avait écrit que Lherbier présentait un étrange air de ressemblance avec Jean-Luc Godard.

LARMES DE CLOWN (HE WHO GETS SLAPPED) chez Bach films, copie correcte. Deuxième film américain de Victor Sjöström rebaptisé Seastrom, après NAME THE MAN pour Samuel Goldwyn, HE WHO GETS SLAPPED est une œuvre noire, très européenne, qui traite de l’humiliation, de l’avilissement, de la bassesse humaine, sujets rarement abordés dans le cinéma américain. Il faut dire que Sjöström et son co-scénariste Carey Wilson adaptent en toute liberté un auteur réputé pour son pessimisme, Leonid Andreïev, écrivain et dramaturge russe, anti-tsariste et anti-bolchevique dont Gorki disait qu’il était « d’une effrayante perspicacité ». Un savant, Paul Baumont, se fait dépouiller de ses recherches et voler sa femme par le baron Regnard, un soi disant mécène qui l’humilie devant ses confrères de l’Académie des Sciences. Il va se réfugier dans un cirque en devenant clown, invente un numéro où, sans cesse giflé, il est à nouveau humilié mais remporte un triomphe. Il va retomber amoureux d’une belle écuyère (Norma Shearer, juste et gracieuse) et ce sera une nouvelle désillusion. Sjöström domine son sujet avec une incroyable maestria, passant avec une rare fluidité de l’allégorie tragique avec ce clown faisant tourner un ballon qui devient le globe terrestre – lancinant leitmotiv – cette piste aux étoiles symbolisant le monde dans ce qu’il a de plus aveugle, de pire, à des séquences réalistes qu’il traite avec une concision fulgurante : trois plans suffisent pour évoquer l’abjecte muflerie avec laquelle le baron renvoie sa femme, une fermeture à l’iris sur un collier signifie que le père de l’écuyère a vendu sa fille. Le ton du film, décapant, impitoyable, mais empreint de compassion, évoque l’univers d’Ibsen, de Strindberg et on comprend l’admiration que Bergman éprouvait pour Sjöström qu’il fit jouer dans LES FRAISES SAUVAGES et sans doute pour ce film auquel il rend hommage dans LA NUIT DES FORAINS. Interprétation géniale de Lon Chaney. Son plus grand rôle avec L’INCONNU de Todd Browning.

Les muets de Clarence Brown sont introuvables sauf THE EAGLE dans une copie des plus médiocres chez Bach Film et le très beau visuellement THE FLESH AND THE DEVIL dans un coffret Garbo sorti par TCM, un de ses meilleurs films avec WOMAN OF AFFAIRS. Célèbre pour ses scènes d’amour passionnées et le duel célèbre avec ce gigantesque travelling arrière qui fait sortir du champ les deux adversaires qui se détachent sur la ligne d’horizon et les relègue en hors champs lors des coups de feu.

On trouve en zone 1 THE TRAIL OF 98 (Warner archive), évocation épique de la ruée de 1898 vers le Klondike pour y trouver de l’or qui inspira aussi Chaplin. Les scénaristes Benjamin Glazier et Waldemar Young choisissent au début une structure chorale, avec de multiples personnages, figures emblématiques du genre – jeunes gens sans expérience, un chauffeur de locomotive, couple de commerçants, un jeune garçon, aventuriers divers, escrocs – qui, peu à peu, s’épure, se resserre autour de quelques destins. Ces personnages sont souvent ballottés, voire noyés, dans la foule, ce qui nous vaut de nombreuses scènes avec des multitudes de figurants étonnantes de réalisme (elles sont truffées de détails pittoresques) et spectaculaires : embarquements sur des bateaux archi combles, camps de chercheur d’or, villes champignon en proie à l’agitation, à la folie, ascension de la terrible Chilkoot Pass. Les intérieurs sont tout aussi soignés du saloon remplis d’ivrognes, de joueurs aux décors misérables de cahutes, de cabanes où le héros abandonne sa fiancée, idée dramatique assez forte que son revirement ne parvient pas à combler. Voilà une des œuvres – il n’y en a pas tant que cela – qui renvoie à l’univers de Jack London.

LE DERNIER DES MOHICANS est une belle et puissante adaptation du roman de Fenimore Cooper parue en 1826, dont la traduction vient enfin d’être revue en 2017, rétablissant aussi certains passages coupés ou censurés (éditions Gallmeister) et qui avait été immédiatement salué par George Sand comme le note François Guerif : « … par la voix tranquille mais retentissante du romancier, l’Amérique a laissé échapper ce cri de la conscience : Pour être ce que nous sommes, il nous a fallu tuer une grande race et ravager une grande nature… Ce que chante et pleure Cooper, c’est une noble race exterminée, c’est une nature sublime dévastée, c’est l’homme. » Un ou deux plans de paysage, amples, majestueux remplacent de longues descriptions d’autant que pour la première fois, Tourneur et Brown utilisaient la pellicule panchromatique permettant enfin de photographier les ciels et les nuages. Les plans très larges et très impressionnants tournés par Brown à Yosemite Park ont rarement été égalés et le combat entre Cora et Magua, sur un éperon rocheux, garde une puissance intacte, filmé au dessus du vide, On sait que ces séquences d’extérieurs furent tournée par Clarence Brown, Tourneur s’étant cassé la jambe après quelques jours de tournage au lac de Big Bear. Christine Leteux lui attribue environ 50% du film.

FILMS DE MARY PICKFORD

Dans les films de Mary Pickford sortis dans des copies correctes par Bach Films, il faut regarder THE LITTLE AMERICAN de Cecil B. DeMille, un film dont le tournage débuta sans doute avant que l’Amérique entre en guerre nous dit Patrick Brion. DeMille utilise le torpillage du Lusitania, ce qui lui inspire une assez belle séquence nocturne où l’on voit les passagers sauter dans l’eau, éclairés par de rares projecteurs. Les Allemands sont tous décrits comme des brutes sadiques qui violentent les domestiques et femmes de ménage (« mes hommes ont besoin de se relaxer », répond un officier allemand à Pickford), saccagent stupidement le mobilier et les tableaux, achèvent les blessés. Le ton est hyper patriotique et dès le générique, Pickford est drapée dans un drapeau américain (l’un de ses soupirants lui offre des bonbons avec tous les états et les étoiles). La course des amants qui se sont enfin retrouvés à travers les ruines nous vaut quelques plans admirables qui font oublier une interprétation très inégale (Pickford qui s’entendit mal avec le cinéaste est nettement plus juste que ses partenaires masculins) et les conventions mélodramatiques du scénario.

POOR LITTLE RICH GIRL de Maurice Tourneur est le deuxième et, hélas, dernier film qu’il tournera avec Pickford. Pour une fois, elle ne joue pas une orpheline mais une petite fille que ses parents fort riches délaissent : son père est absorbé par ses combines financières et sa mère par ses soins de beauté et ses occupations mondaines. La gamine est abandonnée à des domestiques, à une gouvernante acariâtre et rigide qui lui interdit de se promener à pied, d’inviter des amis. Le ton du film, écrit par la grande Frances Marion, est vraiment adulte et ambitieux si l’on excepte une médiocre bagarre dans la boue que Tourneur ne voulait pas filmer, la trouvant hors sujet comme l’écrit Christine Leteux. Quand Pickford tombe malade, le ton devient onirique et côtoie le fantastique. On y croise des silhouettes maléfiques (la mort ?), des animaux étranges et l’on passe sans cesse de la réalité au rêve. A découvrir.

CLASSIQUES AMÉRICAINS

OF HUMAN HEARTS (Warner Archive), une vraie découverte, est moins handicapé par les conventions dramaturgiques même si, vers la fin, une ou deux coïncidences permettent de résoudre des problèmes et tirent le film vers la fable. Brown avait acheté quelque années après sa parution en 1917, les droits de BENEFITS FORGOTS, une longue nouvelle de Honore Morrow, incluse dans une de ses biographies de Lincoln (il en écrira au moins deux autres par la suite). Le titre reprend une citation de Shakespeare dans COMME IL VOUS PLAIRA que cite Lincoln face à une fenêtre, dans le film : « Gèle, Gèle, ciel rigoureux / Ta morsure est moins cruelle / est moins cruelle/ Que celle d’une bienfait oublié ». Véritable hymne à l’amour maternel, cette chronique pastorale, tout comme THE YEARLING, se révèle étonnamment complexe, voire sombre. Là où l’on attendait une exaltation des petites communautés provinciales – l’action se déroule dans une bourgade de l’Ohio – refuge des valeurs traditionnelles, on a droit à un portait sans complaisance de villageois égoïstes, avares qui rabiotent le salaire du pasteur, donnent leurs habits les plus usés. Ils sont ragoteurs, étroits d’esprit. Leur pauvreté n’excuse pas une radinerie manifeste sans parler du désir de voler et gruger l’autre, à l’image de cet épicier prêteur sur gages qu’incarne excellemment Guy Kibbee. Remis vertement à sa place par le pasteur (Walter Huston), il n’en continuera pas moins à dépouiller sa femme tout en l’ensevelissant sous les compliments cauteleux. Les rapports familiaux sous des dehors rassurants sont tout aussi conflictuels, empreints de dureté, comme dans THE GOOSE WOMAN, THE YEARLING, INTRUDER IN THE DUST. Le pasteur, droit, courageux, vit pratiquement aux crochets de sa femme qu’il n’écoute guère, fait preuve envers son fils Jason de rigidité, d’intolérance, lui interdisant de lire les livres qu’il n’a pas choisis, jetant les revues données par le médecin du village, parce que c’est un ivrogne qui joue aux cartes. Un plan poignant nous montre le jeune garçon (remarquable Gene Reynolds, si bien choisi) prostré dans une étable, éclairée par une seule lampe. Et quelques années plus tard, Jason (James Stewart dans une interprétation sous-estimée) finira par se battre avec son père pour pouvoir partir étudier la médecine. Mais loin de se transformer en héros idéaliste, son personnage avec ses pulsions égoïstes, sa vanité, anticipe sur les personnages complexes, tourmentés qu’il jouera chez Mann, Hitchcock, Capra.

Excellentes éditions que celle des CHASSES DU COMTE ZAROFF (Lobster) loué par Philippe Roger dans le dernier numéro de Jeune Cinéma. qui fut tourné en même temps que KING KONG. Ce fut particulièrement éprouvant pour Fay Wray qui le jour était poursuivi dans la jungle par un gorille et la nuit par Zaroff et ses terribles séides. C’est l’un des seuls films où un acteur noir, Noble Johnson, joue un Caucasien. Choix admirable que celui de Leslie Banks pour interpréter Zaroff. Bonne occasion de citer KONG le beau livre de Michel Le Bris sur les auteurs de ZAROFF et KING KONG.

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Jan
14

LECTURES

Je ne saurai trop recommander les ouvrages de Sinclair Lewis, écrivain qu’on ne lit plus guère et dans lequel j’ai voulu me plonger. Bien m’en a pris. J’ai découvert avec délectation ELMER GANTRY, satire forte de l’hypocrisie religieuse dans cette Amérique du Middle West qui m’a fait encore plus apprécier la formidable transposition de Richard Brooks avec Burt Lancaster et Jean Simmons, adaptation incroyablement intelligente (on ne parle presque jamais des qualités de Brooks scénariste) et surtout BABBITT (Folio), chronique d’une causticité flaubertienne qui épingle un grand nombre de travers (la soi-disant tolérance de Babbitt, sa révérence devant un libéralisme effréné, ses craintes face à tout ce qui pourrait le freiner) qui restent hélas éperdument actuels.

Babbitt est un agent immobilier qui rase les espaces verts pour construire des maisons, des immeubles qu’il vend trop cher, en ayant escroqué l’Etat, corrompu les pouvoirs publics. Grippe sou, clérical, inculte (il déclare que Shakespeare ne sert à rien dans le commerce et se vante de parler trois langues : l’américain, le base ball et le poker). Pour lui les artistes, le plus souvent des étrangers boivent de l’alcool dans des mansardes en mangeant des spaghettis. Lewis nous livre avec délectation les discours, aphorismes, préceptes de son héros (certains ont un côté néo-macronien) avec une jubilation digne de Flaubert comme le pointe Paul Morand dans une préface intelligente où il se croit obligé de rabaisser Zola. Et on trouve quelques bonheurs, la mère de Babbitt qui avait « une magnifique capacité d’incompréhension » ou ces invités « qui exposaient leurs vues avec la profondeur bruyante du mâle bien portant qui répète une banalité usée jusqu’à la corde sur une question dont il ne connait pas le premier mot ». « Il haïssait les miséreux parce qu’ils étaient pauvres, parce qu’ils donnaient une impression d’insécurité : « sacrés feignants, gémit-il, ils ne seraient pas de simples ouvriers s’ils avaient du nerf ». On trouve dans ce roman une préfiguration de l’idéologie de Trump notamment dans la description du programme de la Ligue des Bons Citoyens.

Rappelons que parmi les films adaptés de Sinclair Lewis, figurent le magistral DODSWORTH de Wyler (zone 1) dont l’action débute à Zénith, la ville de Babbitt, ANN VICKERS de John Cromwell (zone 1) mélodrame féministe qui contient une suite de séquences très fortes se passant en prison, systématiquement filmées en plongée, ARROWSMITH de John Ford (zone 1). Je ne connais pas le BABBITT de William Keighley.

LE DÉSASTRE DE PAVIE (Foliot) de Jean Giono est un extraordinaire régal. De par son style déjà, la richesse d’une langue luxuriante et inventive qui sait aussi se ramasser de manière percutante. Giono trace un portrait inoubliable de Charles Quint en qui il voit un précurseur de ces sociétés anonymes uniquement préoccupées d’économie qui vont dominer le monde, ajoutant qu’il était certes brave « mais comme on est maintenant automobiliste », formule géniale. Il faut la force visionnaire d’un romancier épris de concret, qui va arpenter le terrain, analysant la nature fangeuse du sol (« il ne peut y avoir de bruyères », ce qui contredit des historiens livresques), évoquant le brouillard, pour faire revivre de l’intérieur le déroulement des batailles. J’ai découvert que François Ier était passé très près de la défaite à Marignan et de la victoire à Pavie. Le hasard a joué un grand rôle (ainsi que les décisions chaque fois désastreuses du terrible Bonnivet, ami d’enfance de François que ce dernier suit aveuglément contre l’avis de ses capitaines). Le hasard et les revirements des Suisses qui comme tous les mercenaires changent de camp s’ils ne sont pas payés, parfois durant la bataille (à Marignan les Suisses espagnols changent deux fois de camp durant le combat), réclamant au milieu de celle-ci, une augmentation. Les souverains dans les deux camps sont toujours à la recherche de fonds comme l’Etat français à l’heure actuelle pour payer les troupes, les alliés, les généraux. A Pavie, on ne sut jamais exploiter les occasions et, problème récurrent dans le commandement français, François ordonna une charge des chevaliers en lourde armure sur un terrain boueux où après un premier succès, ils s’enlisèrent comme à Azincourt, Crécy et au Chemin de Dames avec Nivelle. L’aveuglement militaire, l’ignorance du terrain traverse les siècles.

Omnibus vient de regrouper en plusieurs volumes toutes les enquêtes de MAIGRET et j’en ai relu et découvert plusieurs avec le même plaisir. Le volume 6 notamment regroupe plusieurs chefs d’œuvre : MAIGRET A PEUR, MAIGRET ET LA JEUNE MORTE, MAIGRET À L’ÉCOLE, MAIGRET ET LE MINISTRE, MAIGRET TEND UN PIÈGE, très bien adapté par Michel Audiard, RM Arlaud et Jean Delannoy, bien filmé par Delannoy (TF1 vidéo). Gabin compose l’un des meilleurs Maigret avec Harry Baur (LA TÊTE D’UN HOMME, TF1) et Pierre Renoir (LA NUIT DU CARREFOUR, nébuleuse mais passionnant adaptation de Jean Renoir) et l’on ne peut oublier ses formidables colères contre Lucienne Bogaert et la manière dont il fait avouer un Jean Desailly bouleversant. Il est intéressant de noter que le roman se déroule dans le XVIIIème et que les auteurs l’ont transposé dans le IIIème, autour de la place des Vosges, quartier recréé avec brio en studio. Toute l’histoire de la clé, du passage, les rapports avec le boucher ont été inventés par Delannoy et ses scénaristes de même que le premier meurtre ponctué par une excellente chanson de Paul Misraki qu’on entend à la radio, qui est chantonnée par certains personnages et qui nous fait découvrir différents décors avec fluidité et élégance. Il est fascinant de voir dans tous ces romans remarquables comment Maigret finit par faire corps avec un suspect (Aline Calas dans MAIGRET ET LE CORPS SANS TÊTE), un enfant (MAIGRET À L’ÉCOLE), une victime, la jeune morte par exemple. Il parvient à reconstituer sa personnalité, à comprendre ses sentiments et c’est ainsi qu’il résout les affaires, « en romancier plutôt qu’en policier », me disait Jean Aurenche. Il se définit lui-même comme un raccommodeur de destinées.

  

A noter que la plupart des titres que j’ai énumérés ont été filmés par la télévision anglaise et parfois japonaise (l’éditeur a eu la bonne idée de citer toutes les adaptations avant chaque roman), en France avec Jean Richard et bien sûr Bruno Crémer dans des mises en scène de Christian de Challonge, Claude Goretta, Serge Leroy (MAIGRET ET LE CORPS SANS TÊTE), Jacques Fansten (UN ÉCHEC DE MAIGRET).

     

Les nombreux amateurs qui ont dégusté les deux volumes de LONESOME DOVE (Gallmeister), ces époustouflants récits picaresques, violents, cocasses, émouvants de Larry Mc Murtry, très grand écrivain que j’ai découvert tardivement (et parfois vu la bonne série TV avec Tommy Lee Jones et Robert Duvall), se plongeront dans LA MARCHE DU MORT – LONESOME DOVE : LES ORIGINES, sur les premières aventures de ses Texas Rangers. McMurtry pointe impitoyablement les sottises de chefs incompétents ou despotiques, la non préparation, l’inculture arrogante des Rangers qui se font décimer par une bande de Comanches connaissant le pays comme leur poche. Dès la première phrase qui décrit le surgissement inoubliable des eaux boueuses du Rio Grande d’une énorme putain, Matilda, traînant une tortue serpentine par la queue, on est happé et on ne peut lâcher le livre.

FILMS FRANÇAIS

Je tiens tout de suite à signaler la sortie chez Doriane du merveilleux film de Marc Allégret AVEC ANDRÉ GIDE, document indispensable sur un immense écrivain. La première partie, la plus traditionnelle souffre de certains manques propres aux documentaires de l’époque : un ton un peu raide et emprunté mais tout cela disparaît par la suite lors de l’étonnante leçon de piano que Gide donne à une petite fille où il se montre chaleureux, précis, témoignant de grandes connaissances musicales. La manière dont il reprend le jeu de son élève, le corrige est un moment de pur délice.

Je regrette, faute de matériel, de n’avoir pas évoqué dans mes VOYAGES À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS, LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC de Robert Bresson dont la minutie perçante, épurée m’a bouleversé, les élans lyriques et noirs du sublime GUEULE D’AMOUR de Jean Grémillon et NON COUPABLE, autre chef d’œuvre de Henri Decoin (un des premiers films où l’on parle d’homéopathie qui est ridiculisée par le médecin officiel), ce double inversé de PANIQUE : dans le Duvivier, tout le monde pense que Michel Simon est coupable alors qu’il est innocent. Dans NON COUPABLE (Coin de Mire), quand Simon s’accuse des crimes qu’il a commis personne ne le croit. Excellent dialogue de Marc Gilbert Sauvageon, auteur méprisé par les cinéphiles. De Decoin, on peut aussi revoir LA CHATTE (René Château), chronique sobre et sèche, très bien photographiée. Le cinéaste demande à Joseph Kosma une partition non mélodique : des sons, des accords d’onde Martenot, des percussions, idée révolutionnaire.

  

A Cannes, la projection de MONSIEUR KLEIN fut un extraordinaire moment qui répare l’accueil incroyablement condescendant de l’époque. Le film reste une recréation géniale de l’époque dont il capture la paranoïa. On a l’impression que la peur, que l’oppression suinte des murs, de ces coins de rue mal éclairés (les décors d’Alexandre Trauner sont extraordinaires d’intelligence). Et Loué soit Alain Delon d’avoir permis qu’un tel film existe, où il est, d’ailleurs, génial.

Merci à Dumonteil pour m’avoir signalé les sorties de L’HOMME DE LONDRES de Henri Decoin et de HORIZONS SANS FIN de Jean Dréville (tous deux chez Gaumont, collection rouge). Le premier, je crois l’avoir entrevu il y a plus de soixante ans dans une copie médiocre en 16 mm. C’est la seule excuse que je me trouve pour avoir loupé un tel film, une des adaptations majeures de Simenon qui retraduit son univers oppressant où peu à peu les sentiments vont se mettre à nu. Decoin utilise admirablement le studio, utilisant des recoins, des différences de niveau, toute une géographie de l ‘étouffement physique (on a du mal à respirer) et moral. l.edoux extraordinaire d’amertume rentrée, campe un être honnête, enfermé en lui même, atteint d’un vague délire de persécution qui vire facilement à la paranoïa. Il faut voir comment il traite sa femme et la peinture est aussi forte même si les traits et les couleurs sont différents que dans LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE et le propos tout aussi critique. Il est comme encrassé dans des préjugés qui anesthésient son intelligence. Berry est sensationnel de sobriété capitularde. On le sent au bout du rouleau et il vous cueille tout à coup avec un ricanement horrible, pour prouver qu’il est clown (cet aveu est incroyable) On ne parle jamais de cette création digne du JOUR SE LÈVE et du CRIME DE MONSIEUR LANGE dans un registre plus intérieur. Suzy Prim et Jean Brochard, très tenus, s’intègrent dans cette œuvre sans éclat de voix, toute en retenue et une fois encore, la musique de George Van Parys est utilisée de manière mémorable. Qu’elle éclate brusquement à la fin d’une scène entre Camelia et Berry ou qu’elle donne lieu à une belle goualante énonçant la morale de l’histoire qui ouvre le film comme une complainte off (vraie audace narrative, on se croirai chez Brecht et Weil) jusqu’à ce que la caméra recadre Nila Cara qui la chante dans la rue (mais avec un orchestre invisible). Des versets religieux sont scandés en voix off ce qui évoque REMORQUES de Grémillon, Dialogues excellents et retenus de Charles Exbrayat où l’on retrouve la sobriété chère à Decoin. Une réussite.
HORIZONS SANS FIN rend hommage à Maryse Bastié, une des premières aviatrices françaises. On retrouve tout ce qui le fait le prix de certains films de Jean Dévrille : la sobriété du ton, la mise en valeur de l’entraide collective, de l’amitié qui donnait une vraie force à NORMANDIE NIEMEN (Gaumont), à certaines séquences de l’excellent mais plus sombre FERME DU PENDU. Dréville qui dirige comme joue Vanel, son acteur fétiche, sans effets de manche, sans ostentations, évite les effusions, les grands éclats, privilégiant des détails humains. Il traite de loin certains rebondissements mais donne une importance à un miroir qui permet à Hélène de se maquiller avant de monter dans un avion, petite touche délicate. Il dirige une masse d’acteurs talentueux, de Pierre Trabaud dont les cabrioles sont irrésistibles à Maurice Ronet, déjà si intense, Paul Frankeur, toujours exact, René Blancard, Lisette Lebon et même Jean Chevier qui est ma foi fort juste. Gisèle Pascal ne mérite que des éloges : elle parvient à se fondre dans le groupe et gomme tout ce qui pourrait paraître démonstratif, explicatif, préservant ainsi un ton, un propos féministe que je tiens vraiment à signaler.
Puisqu’on en est à Jean Dréville, signalons la sortie aux éditions Montparnasse de LA BATAILLE DE L’EAU LOURDE que je n’ai jamais vue.

Saluons aussi un joli coffret consacré à Philippe de Broca où l’on peut revoir en Blu-ray ses premiers films délicieux, LES JEUX DE L’AMOUR, LE FARCEUR et découvrir (je parle pour moi), L’AMANT DE 5 JOURS, œuvre plus noire que d’ordinaire où les personnages mentent, se trompent, usurpent de fausses identités, de fausses vies. Tout cela est traité avec pudeur mais plus de dureté que d’habitude. J’ai aussi découvert avec plaisir LE CAVALEUR où finalement de Broca et Audiard ne font pas de cadeau au personnage principal, cet éternel amoureux velléitaire et insatisfait auquel Jean Rochefort donne une vérité étonnante. C’est sans doute la comédie la plus autobiographique de de Broca comme le disent plusieurs intervenants dans les excellents bonus On est loin de la farce et du vaudeville, plus près de la comédie de mœurs à l’italienne ou à la Pascal Thomas. D’autant que le cinéaste et Audiard contrairement à tant de comédies donnent une grande place au métier du héros (pianiste), à ses obsessions, sa recherche de l’interprétation juste. Et utilisent le personnage de Nicole Garcia et celui d’Annie Girardot pour ajouter un regard critique sur le héros dont ils soulignent la solitude. Pour moi une des grandes réussites de De Broca.

Nous sommes revenus plusieurs fois (avec le soutien encore de Dumonteil) sur LA VIE DE PLAISIR d’Albert Valentin brillamment écrit par Charles Spaak (comme L’ENTRAINEUSE autre réussite majeure de Valentin) qui connut le douteux privilège d’avoir affaire aux foudres de la Censure durant l’Occupation (anti-cléricalisme, magouillages bancaires, turpitudes diverses) et à la Libération, le héros dirigeant une boite de nuit. Je n’ai pas encore vu le DVD rouge de Gaumont.

FILMS ITALIENS

LES COUPABLES a été une de mes grandes découvertes de ces derniers mois. Je n’avais jamais entendu parler de ce film de Luigi Zampa que Gaumont sort en version française (bien dirigée par Richard Heinz). Cette enquête criminelle que tente de mener à Naples un juge (Amedeo Nazzari, très bon) qui anticipe sur des magistrats comme Falcone va mettre à jour tout un réseau de corruption, d’ententes criminelles liées à la Camorra. Il s’agit en fait d’un des premiers sinon le premier film sur la Camorra et il annonce les œuvres comme GOMORRA. Magistrale mise en scène de Zampa qui utilise une foule de décors spectaculaires (rien que cela suffit pour acheter ce DVD peu onéreux) : cours d’immeuble, escaliers monumentaux ou tortueux, ruelles aux immeubles imposants ou aux taudis décrépits, restaurant immense au bord de la mer. L’action est haletante et on voit déjà ce qui a pu influencer Francesco Rosi qui était assistant. Ce film courageux et remarquable eut, selon Gian Luca Farinelli, beaucoup d’ennuis avec la Censure mais Zampa résista. Gian Luca pense d’ailleurs qu’il est le plus méconnu des grands réalisateurs italiens et il organisa un hommage à Bologne. J’avoue connaître un ou deux titres célèbres (VIVRE EN PAIX pas revu depuis des années) et avoir assez aimé à sa sortie un film moins connu, QUESTION D’HONNEUR.

TERREUR SUR ROME (Gaumont) est un petit policier d’Anton Giulio Majano (auteur du MONSTRE AU MASQUE) qui démarque platement PANIQUE DANS LA RUE et THE KILLER THAT STALKED NEW YORK avec des fautes de raccord dans l’éclairage, des plans qui sautent aux yeux.

  

QUI A TUÉ LE CHAT ? (Tamasa) de Luigi Comencini (produit par Sergio Leone) est une merveille d’humour noir, écrite de main de maître par le grand Rodolfo Sonego (UNE VIE DIFFICILE, L’ARGENT DE LA VIEILLE), le plus méconnu des grands scénaristes italiens. Un frère et une sœur qui se détestent tentent de faire décamper par tous les moyens (chantage, espionnage, lettres anonymes) les occupants de leurs immeubles pour toucher une somme plus que rondelette. Moyen pour Sonego de révéler à travers les agissements de deux crapules – Ugo Tognazzi idéalement distribué bat tous les records de muflerie et Maria Angela Melato est toute aussi irrésistible notamment quand elle veut séduire un prêtre – bien des hypocrisies, des mensonges. Michel Galabru, à peine desservi par le doublage, joue un commissaire de police enseveli sous les plaintes et les affaires mais moins bête qu’il le paraît.

Tamasa a aussi sorti UN VRAI CRIME D’AMOUR, toujours de Comencini que j’avais aimé à sa sortie.

  

J’ai été transporté par la vision récente de L’ARBRE AUX SABOTS de Ermanno Olmi, chronique paysanne qui épouse le rythme des saisons, en saisit les couleurs, la lumière. On a froid avec les personnages, on a faim avec eux (leurs repas sont d’une incroyable frugalité). Olmi pose un regard fraternel sur ces ouvriers agricoles, ces métayers finalement aussi exploités par des patrons froidement implacables que les livreurs de Ken Loach dans le poignant SORRY WE MISSED YOU. Un des protagonistes, Battisti, est traité avec la même sauvagerie capitaliste, la même absence d’humanité que le héros de Loach. Voilà un cinéma qui s’intéresse aux exploités, vibre avec eux mais point aussi leurs rancœurs, leur égoïsme (Finard dans L’ARBRE AUX SABOTS provoque des drames à force de bêtise avaricieuse et le fossé qui sépare le père de son fils dans SORRY aura des conséquences bouleversantes). Ces deux œuvres font la part belle aux personnages de femme que la religion, pourtant, contraint au silence chez Olmi.

 

A signaler la sortie de LA PROIE DU DÉSIR de Pagliero et Rossellini que me recommande Jean Ollé Laprune et du picaresque, truculent BRANCALEONE S’EN VA-T-AUX CROISADES de Mario Monicelli, une des meilleures recréations du Moyen Age qui culmine dans ce duel avec la MORT.

UN DÉTOUR PAR L’ASIE ET L’INDE

THE MUMBAI MURDERS d’Anurag Kashyap regroupe plusieurs des grands thèmes policiers qui ont déjà inspiré après Chesterton, Jean-Pierre Melville ou Michael Mann et des centaines d’exégètes : le fait qu’un criminel et un flic ne soient que les deux faces d’une même pièce. En l’occurrence, un serial killer sociopathe qui avoue sans cesse ses meurtres et un policier drogué (qui nous renvoie à BAD LIEUTENANT) qui vont devenir des sortes de jumeaux, l’un devant continuer le travail de l’autre. Quand l’auteur commence à expliquer ces thèmes, le film devient plus pesant et démonstratif mais auparavant Anurag Kashyap dirige un grand nombre de séquences d’une tension presque insupportable. La longue scène entre le criminel, sa sœur et son mari égale sur ce plan l’ouverture d’INGLOURIOUS BASTERDS. Et enracine son histoire dans des décors, des coutumes qui brouillent les pistes. Le film noir une fois de plus est un excellent révélateur social. On reste sidéré devant les mœurs de la police indienne (comme dans THE DELHI CRIMES, ils n’ont pas de menottes ce qui nous vaut un rebondissement spectaculaire) mais surtout devant le machisme froid, calculé, culturel du commissaire.

THE THIRD MURDER de Kore-eda est une œuvre captivante : une sorte de quasi-huis clos carcéral opposant un homme accusé du meurtre de son patron, dont il aurait fait brûler le cadavre après l’avoir dépouillé et le jeune avocat qui reprend l’affaire et sent que quelque chose cloche dans les aveux du coupable. L’avocat va refaire l’enquête, découvrant de nouveaux faits troublants. Kore-eda quitte les conflits familiaux dont il était devenu un grand spécialiste et qui lui avaient inspiré des chefs d’œuvre comme NOBODY KNOWS et I WISH. Le résultat est ici tout aussi puissant et il parvient à créer avec des moyens épurés, une brillante utilisation du Cinémascope, une tension qui ne faiblit jamais. Jusqu’aux déchirantes scènes finales. On pense parfois à Victor Hugo.

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Déc
04

Voici le discours prononcé le 18 octobre 2019 à l’Institut Lumière à Lyon, lors de la remise du Prix Lumière 2019 à Francis Ford Coppola.

Quand on demandait à Alphonse Allais, le Mark Twain français, s’il connaissait Francisque Sarcey, célèbre critique dramatique, Allais répondait : « Je l’ai vu deux ou trois fois, rue de Douai, sur le balcon du 4ème étage de son appartement. Il battait ses tapis. Honnêtement, je n’appelle pas cela connaître. »

Eh bien moi, toutes proportions gardées, cher Francis Coppola, je pourrais dire la même chose vous concernant. A deux exceptions près :

1) il est impossible de vous comparer à Francisque Sarcey, anti-dreyfusard notoire et auteur du retentissant : « les paysans bretons sont si ignorants qu’ils croient à l’influence de la lune sur les marées », montrant qu’un critique pouvait ignorer Aristote, Galilée et Newton.

2) je ne vous jamais vu battre de tapis.

Je vous ai bien croisé à deux ou trois reprises, tout d’abord en 63, à Los Angeles, lors d’une party organisée par Roger Corman pour remercier Robert Benayoun, son premier défenseur que j’accompagnais. Corman nous présenta des acteurs, des collaborateurs, Jack Nicholson, Monte Hellman, Dick Miller parmi lesquels, un jeune homme de 24 ans, vous, son ingénieur du son, son assistant et réalisateur de seconde équipe pour THE YOUNG RACERS.

Vous veniez de tourner DEMENTIA 13 et il ne tarissait pas d’éloges sur vous.

La seconde fois, ce fut un dimanche soir, à Paris, au restaurant L’ami Louis où je retrouvais le producteur Irwin Winkler. Vous étiez attablé avec des amis, des membres de votre famille, autour de ces énormes platées de foie gras, spécialité de l’endroit, d’un poulet rôti ou d’un gigot.

Et je me suis retrouvé à vos côtés avec Martin Scorsese mais seulement sur une feuille de papier pour servir de garant à Michael Powell auprès des assurances pour un film tiré d’un opéra de chambre de Philip Glass, THE JUNIPER TREE.

Honnêtement, je n’appelle pas cela connaitre.

Et pourtant, j’ai l’impression d’en savoir pas mal sur vous, de vous avoir souvent côtoyé. C’était à travers vos films qui faisaient naitre en moi des émotions très fortes, très intimes. Je sentais vibrer la personne qui les avait réalisés et vibrais avec elle. J’épousais ses passions, vos passions, je partageais vos doutes, admirais vos audaces narratives ou visuelles, m’identifiais à vos personnages rebelles ou désillusionnés, bravaches, colériques, meurtris par la vie. A travers eux, vous parliez de l’Amérique mais aussi de vous. Tout cela me rendait admiratif. J’étais impressionné. Je le suis encore plus ce soir. Il est difficile de partager une admiration en public. On a peur d’être grandiloquent ou trop sentimental. On a peur d’admirer mal.

Je viens de passer ces dernières semaines à me promener à travers votre œuvre et ce furent des moments exaltants que de revoir un bon nombre de ces films même certains que l’on considère comme des commandes. Ainsi L’IDÉALISTE (THE RAINMAKER) m’a paru tenir formidablement le coup. Cette charge contre la dictature des compagnies d’assurance avec cette fin hustonienne prend encore plus de force, d’urgence après la crise des subprimes.

Rassurez vous je ne vais pas les évoquer tous. Simplement en choisir quelques-uns qui me touchent ou que je trouve méconnus comme ce JARDINS DE PIERRE, un des rares films américains sur le Vietnam à n’évoquer que les conséquences plutôt que la guerre sur le terrain, à travers ces soldats chargés d’enterrer les morts au cimetière d’Arlington. Les opérations militaires étaient juste entrevues à la télévision, des images d’actualité en fond de plan. Cette suite de rituels, enterrements, défilés, hommages, commémorations où prime le poids du deuil et des souvenirs accompagnés par le beau lamento de Carmine Coppola en fait votre film le plus Fordien. John Ford qui même dans ses documentaires de propagande s’attardait sur les morts, les blessés, le prix à payer. « Faites que l’ambulance arrive à temps », s’écriait Jane Darwell dans LA BATAILLE DE MIDWAY. Supplique bouleversante qui me renvoie aux larmes toutes aussi bouleversantes de Marie Stuart Masterson, la jeune héroïne de JARDIN DE PIERRE. Comment oublier cette histoire d’amour si adulte, si mélancolique, si exempte d’effets de maniérismes entre Anjelica Huston et James Caan, celle qui croit que le Vietnam est un génocide et celui qui croit que c’est une atroce erreur mais qu’on n’a pas le droit de la critiquer.

James Caan qui était déjà présent, avec Robert Duvall dans LES GENS DE LA PLUIE. Et cher Francis Coppola, je crois que je vous ai aimé dès ce film, dès ce road movie géographique et moral, cette quête entreprise par une femme que jouait Shirley Knight, à la fois égoïste et généreuse, arrogante et peu sure d’elle, instable et décidée, sincère et affectée (elle aime parler d’elle même à la troisième personne), naturelle et artificielle. Qui plaque tout et tombe en chemin amoureuse d’un homme de prime abord aussi simple qu’elle est complexe. Comme certains « innocents » de Faulkner, il est fragile, perdu mais d’une grande intégrité morale. Ce film, nous l’avions passionnément défendu, Jean Pierre Coursodon et moi-même dès sa sortie et voilà ce que nous écrivions : « Coppola a toujours voulu que ses films ressemblent à ce dont ils parlent (c’est sa propre expression) et la méthode de production adoptée pour THE RAIN PEOPLE reflète déjà ce principe. Le tournage lui-même fut un itinéraire, une quête au cours duquel le cinéaste tenta d’élucider son personnage au jour le jour, au fil du voyage… Cette ouverture, cette disponibilité donnait au film une liberté d’allure très rare dans le cinéma américain de l’époque… ».

Pourtant la mise en scène, en dehors de moments documentaires (qu’on retrouvera dans de nombreuses œuvres, les scènes de fête des PARRAINS) n’est pas toujours celle qu’on pourrait attendre d’un film en partie improvisé. Un bon nombre de séquences sont rigoureusement structurées et ce mélange de liberté narrative et de recherches formelles annonce aussi bien CONVERSATION SECRÈTE, APOCALYPSE NOW, RUSTY JAMES, que COUP DE COEUR, OUTSIDERS et bien sûr les PARRAIN 1 et 2 avec ces va-et-vient dans le temps et les lieux, ces montages parallèles, ces époustouflantes ellipses temporelles si bien analysées par un Steven Spielberg qui déclare avoir voulu abandonner le cinéma tellement il était impressionné par ces films. Il cite ce moment où l’on passe avec un CUT de la Sicile à Diane Keaton, laquelle tombe brusquement sur Al Pacino, apprenant qu’il est rentré depuis un an. Rien n’est expliqué mais par cette ellipse, cet interstice entre deux plans, le visage de Pacino, on comprend qu’il est devenu le Parrain.

Nous avions donc vu dans LES GENS DE LA PLUIE un film matrice, fondateur qui impose d’emblée toute une série de principes, de paris qui peuvent rivaliser, question audace, avec ceux de Michael Powell et d’Emeric Pressburger. Des paris, non seulement sur le courage des financiers mais aussi sur la curiosité, l’ouverture d’esprit du public.

Audace qu’on retrouvera dans le choix et la diversité des sujets mais aussi dans leur traitement avec ces brusques bifurcations narrative, ces fins en suspension, ce désir constant de transcender, de dépasser le réalisme.

La dramaturgie se veut ouverte, la structure éclatée, truffée de parenthèses, longues scènes de fêtes, d’anniversaire, de cérémonies religieuses refusant la dictature de l’intrigue pour mieux avoir l’air de s’inventer au fur et à mesure du récit. Une liberté paradoxalement confortée par des parti pris visuels flamboyants.

Ainsi, CONVERSATION SECRÈTE s’ouvre sur un plan anthologique, ce long travelling avant au dessus d’une foule qui repère puis isole Gene Hackman, lequel fait le même boulot que la caméra : il suit et espionne un couple dont il enregistre les conversations et le scénario tourne entièrement autour de l’interprétation d’une phrase captée clandestinement dans une foule – « he’d kill us if he got a chance » – et de la manière dont elle est prononcée, qui doit déterminer si on a affaire à la victime ou au meurtrier. Dans cette histoire de paranoïa et de culpabilité, Walter Murch, votre sound designer et vous, révolutionnez tout un type de rapports au son avec des années d’avance sur la technologie de l’époque. J’ai toujours eu un faible pour les moments où Hackman (que Jean-Pierre Marielle tenait alors pour le plus grand acteur du monde), joue du saxophone dans son appartement rajoutant ses solos à des disques notamment sur To Each his own. Moment de solitude et de répit. Dès ce film, vous bousculez bien des archétypes, des mythes américains comme le héros chamboule à la fin son appartement, dénonçant, avec des années d’avance, l’intrusion illicite de la vie privée par une technologie non contrôlée. Ce qui a pris une nouvelle urgence avec les révélations de Snowden sur les pratiques de la NSA, des Gafa.

Et vous allez continuer. Parfois de manière oblique, ironique : la première phrase du magistral monologue qui ouvre LE PARRAIN « Je crois en l’Amérique. L’Amérique a fait ma fortune » est prononcée par quelqu’un qui demande à Don Corleone de liquider les deux salopards qui ont tabassé et violé sa fille et que le tribunal a libéré dans un jugement inique.

CONVERSATION SECRÈTE traite aussi d’un thème que l’on retrouvera souvent chez vous jusque dans OUTSIDERS, RUSTY JAMES : le conflit entre une vie privée jalousement protégée (familiale dans les PARRAIN, solitaire dans THE CONVERSATION) et une activité violente ou criminelle, celle-ci finissant par parasiter celle-là. La famille joue un rôle capital dans votre œuvre, la famille de cinéma si soudée (Walter Murch, Dean Tavoularis, Gordon Willis, John Milius, Nicolas Cage, Tom Waits, Carmine et Roman et Sofia Coppola, la liste est longue) et la famille de fiction déchirée parfois par des jalousies, des fissures, des rancoeurs mais où ou abondent des détails sans doute autobiographiques comme la recette des boulettes et saucisses italiennes à la tomate du PARRAIN, certaines réactions qui sonnent si justes, (James Caan qui se mord la main pour réprimer une crise de violence), ces scènes de danse ou de repas, tous les moments avec les enfants.
C’est particulièrement vrai du PARRAIN 2, chronique familiale shakespearienne sur la manière dont le crime organisé détruisait une famille.

  

Le monde de la Mafia y était décrit comme un univers laborieux, petit bourgeois, gangrené par la suspicion, la paranoïa, la trahison. Les femmes n’y avaient aucune place. C’est votre regard, cher Francis Coppola et lui seul qui nous bouleversait en arrachant à ce monde de violence, des émotions, des sentiments, un moment d’espoir – le sourire d’une jeune sicilienne, un enfant qui joue avec un vieillard dans un jardin – ou d’échec (cette porte que Pacino claque sur Diane Keaton vous cloue le cœur), en s’arrêtant quelques secondes sur un paysage de Sicile sublimé par la géniale partition de Nino Rota.

Tout cela nous paraît maintenant aller de soi. Et pourtant, vous avez dû vous battre pour imposer ces idées et ce soir, je voudrais saluer cette exigence tenace. Face à des dirigeants de studio qui ne voulaient ni de Brando, ni de Pacino, ni de la Sicile. Qui exigeaient de couper dans COTTON CLUB et dans d’autres films qui ressortent maintenant dans des versions plus longues (vous battez même Ridley Scott sur ce terrain). J’admire votre énergie qui vous fit produire des films de Caroll Ballard, Barbet Schroeder, Sofia Coppola comme l’ETALON NOIR, MISHIMA, BARFLY, SOMEWHERE, soutenir Kurosawa et Abel Gance, faire exister envers et contre tout LE PARRAIN III, dont j’adore le dernier tiers somptueusement rythmé par l’opéra de Mascagni et la description au vitriol d’un Vatican assimilé à la Mafia et peut-être à Hollywood. Admirer stimule, vous ouvre l’esprit. Oui cher Francis Coppola, j’ai aimé admirer vos films. Victor Hugo écrivait « Il y a dans l’admiration je ne sais quoi de fortifiant qui dignifie l’intelligence », ajoutant : « Il faut dire, Monsieur, que j’ai pour principe d’admirer l’admirable et de m’en tenir là. »

Et puis il y a eu cette fin de matinée sur les Champs-Élysées. On sortait du Gaumont Ambassade où avait eu lieu la projection presse d’APOCALYPSE NOW. On était sonné. Moi en tout cas et une bonne partie de mes amis. Je savais que ce film allait faire partie pour toujours de ma vie, de ces œuvres qui vous collent à la peau, s’incrustent dans vos souvenirs. Dont l’ambition folle, la vision si ample transforme à chaque pas le réel en mythe. On avance sur un sol qui paraît se dérober sous nos pas, sous ceux des personnages, où la violence surgit comme par mégarde. A chaque instant, on a l’impression de côtoyer l’éternité, de longer de vertigineux abîmes, d’assister à des atrocités plus réelles que la réalité. Bref de s’enfoncer physiquement, moralement au cœur des ténèbres pour paraphraser le roman dont vous vous êtes inspiré. Et la plupart des personnages, Willard, Kurtz (cette version noire de Lord Jim), Kilgore, Hicks pourraient reprendre à leur compte ce qu’écrivait Robert Penn Warren dans L’ESCLAVE LIBRE (BAND OF ANGELS) : « Nous ne vivons pas notre vie, c’est notre vie qui nous vit. Nous ne sommes au bout du compte que ce que l’Histoire nous fait. »

A côté de ces films qu’on pourrait qualifier d’épiques qui brassent le monde, à travers la guerre, le crime organisé, il y a ces chroniques sentimentales intimistes, fragiles, qui dansent sur un fil comme Nastassja Kinsky dans COUP DE CŒUR. Que vous situez, ultime provocation, dans un cadre totalement artificiel, Las Vegas. Un lieu qui ressemble déjà à une parodie toc de décor hollywoodien que Dean Tavoularis recrée génialement en studio en le magnifiant, synthétisant par l’artifice cette ville improbable que Vittorio Storaro illumine comme de l’intérieur. C’est par la lumière que l’on passe d’un lieu dans un autre, que l’on navigue dans le temps. Les personnages évoluent dans une suite de décors gigognes qui s’ouvrent les uns sur les autres au hasard des souvenirs : intérieur de Teri Garr que l’on retrouve dans ses vitrines, appartement enchâssé dans un autre appartement comme ces boites de Joseph Cornell. COUP DE CŒUR qu’on dirait aux antipodes d’APOCALYPSE NOW, partage les mêmes ambitions intransigeantes. L’un et l’autre imposent une même construction musicale, une même méfiance de la psychologie et du réalisme. Les cadrages, les mouvements d’appareil, les jeux avec la lumière, la musique transcendent le canevas, jusqu’à faire partie intégralement du sujet comme d’ailleurs dans TUCKER. Et font surgir comme par magie, dans ce cadre baroque, ostentatoire, des moments de pure intimité tout à fait uniques.

Plus modeste, OUTSIDERS me touche encore plus. Tout parait murmuré dans cette chronique mélancolique où l’on est brusquement ému par une discussion sous un arbre, la lumière d’une fenêtre sous un porche. Des notations subtiles nous font sentir le décalage, les interrogations des personnages, un lien familial fragile, ténu mais auquel peuvent se raccrocher ces ados trop pauvres pour s’intégrer dans une Amérique du succès, trop rêveurs pour surmonter les handicaps de leur classe. A la suite d’une bagarre, deux d’entre eux après une longue cavale se réfugient dans une église abandonnée et cette errance panthéiste constitue l’un des sommets de cette œuvre.

Albert Camus, quand il reçut le prix Nobel écrivit et ces mots, cher Francis Coppola me semblent si bien s’appliquer à tout ces films que j’ai cités. Il suffit de remplacer romancier par cinéaste : « Le romancier doit être vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté… Qui après cela pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. »

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