Juin
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Dans les DVD, je voudrais commencer par signaler la sortie de LA COUPE À DIX FRANCS, l’admirable et méconnu film de Philippe Condroyer qui est enfin ressorti en salle. C’est un film étonnant de par son sujet, sa facture, inspiré par un fait divers. Le patron d’une petite entreprise veut que ses employés se fassent couper les cheveux. A partir de là, Condroyer trace le portrait d’une France coincée, prisonnière de préjugés, frileuse, avec ces patrons tyranniques qui jamais ne cherchent à inspirer leur personnel, à regarder comment ils travaillent et comment ils pourraient les stimuler. C’est un des seuls films des années 60 qui parle de la classe ouvrière, de personnages populaires oubliés par la Nouvelle vague. Des jeunes qui ne trouvent pas les mots pour traduire ce qu’ils ressentent. Et cette fin qui prend une force stupéfiante en regard de ce qui vient de se passer. C’est un film sur ceux que la gauche a laissé tomber. Que les syndicats ont laissé tomber. On comprend en creux comment le Front National va occuper le terrain laissé en jachère par la gauche et les partis politiques. Très belle musique improvisée par Antoine Duhamel, Anthony Braxton. Cela devrait inspirer les participants du blog.

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Et à comparer avec les deux très beaux films d’Alix Delaporte, ANGÈLE ET TONY et LE DERNIER COUP DE MARTEAU, œuvres aux élans incandescents, irradiée par la présence de Clotilde Hesme. Ce sont, comme l’a dit Jean-Luc Douin, des histoires de reconstruction affective (dans ANGÈLE sur fond de crise de la pêche, d’affrontements avec les CRS). Admirable Grégory Gadebois.

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Autre DVD essentiel, RAN de Kurosawa vient de ressortir en Blu-ray.

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A l’occasion du festival du film russe qui a permis de revoir des classiques connus (mais peu montrés) et méconnus, il est bon de revenir sur un chef d’œuvre : QUELQUES JOURS DE LA VIE D’OBLOMOV, adaptation miraculeuse qui oscille entre la satire sociale, la chronique douce-amère, l’évocation nostalgique, avec cet extraordinaire portrait d’un paresseux hédoniste qui assiste à l’écroulement de son domaine. Les moments où il réagit, fait un régime, puis replonge, ses rapports avec son domestique, avec les femmes, sont admirablement saisis par Nikita Mikhalkov aussi inspiré ici que dans PARTITION INACHEVÉE POUR PIANO MÉCANIQUE ou CINQ SOIRÉES.

bi

J’ai découvert un film vietnamien fort attachant, BI, N’AIE PAS PEUR !, premier long métrage du vietnamien Phan Dang Di qui avait obtenu le Prix SACD à Cannes en 2010 et le Grand Prix du Jury à Angers en 2011. C’est une chronique polyphonique autour d’un petit garçon de 8 ans. Film d’atmosphère sur les pavés de glace qu’on casse et transporte, les corps en sueur (on frôle parfois le déjà vu) mais aussi sur les tensions familiales autour du grand père qui est en train de mourir : égoïsme effrayant du fils aîné qui se saoule avec des prostituées, histoires d’amour avortées, tout un quotidien de frustration et de regrets.

religieuseJe n’ai jamais beaucoup parlé de Guillaume Nicloux, ma société Little Bear ayant produit trois de ses films, UNE AFFAIRE PRIVÉE, CETTE FEMME-LÀ que j’aime énormément et LA CLEF que je veux revoir.
Mais récemment Nicloux s’est illustré dans des genres tellement différents, faisant preuve d’imagination, de curiosité, expérimentant avec une énergie, un talent qui me laissent admiratifs. Son adaptation de LA RELIGIEUSE est perçante, dégraissée. Admirablement jouée par Pauline Etienne, Louise Bourgoin et Isabelle Huppert, sans jamais déraper dans la provocation inutile. J’avais vécu l’aventure du film de Rivette que j’avais défendu et sa scandaleuse interdiction. L’Église, hier comme aujourd’hui, a l’air de sortir de SPOTLIGHT.
VALLEY OF LOVE m’a touché. Il relève brillamment un certain nombre de défis à commencer par le tournage dans la Vallée de la Mort, admirablement photographiée par Christophe Offenstein. Les deux monstres sacrés sont sidérants mais tout autour, on trouve plein de silhouettes joliment dessinés, souvent jouées par des amateurs et le résultat est émouvant. Belle utilisation de la musique.

valleyoflove  houellebecq

Mais la grande découverte demeure L’ENLÈVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ. C’est un film bidonnant, d’une liberté absolue, avec des dialogues ébouriffants entre Houellebecq et une bande de baltringues dont l’un essaie de l’initier au free fight, l’autre veut savoir pourquoi il a fait un sort à un truc sur Lovecraft (on ne sait pas très bien ce dont il s’agit), nom qu’il n’arrive jamais à prononcer et quand l’écrivain lui dit qu’il n’a jamais écrit ce qu’on lui reproche, son interlocuteur devient teigneux, violent et intenable si bien que le romancier capitule. Moment inoubliable sur les rapports mystérieux avec la création. Il y a des échanges cocasses et tendres avec les parents et le moment où Houellebecq, qui est prisonnier depuis plusieurs jours, réclame une pute (les scènes avec elles sont inouïes). Et je ne parle pas du poème qu’il écrit pour la mère, des discussions sur le style, de l’entrainement sportif qu’on veut lui imposer. Un régal qu’on trouve en VOD et en DVD. Un bijou.

chambre bleue  netchaiev

LA CHAMBRE BLEUE est, je crois, le meilleur film de Mathieu Amalric et une adaptation de Simenon qui retrouve génialement l’opacité poisseuse du romancier, avec ces personnages qui sont comme englués dans leurs désirs, leurs contradictions. On a du mal à démêler le vrai du faux, la réalité de la rumeur et cette réalité est ce qu’on (on ce sont les personnages autant que l’auteur) peut la cerner. Il y a eu pas mal de grands films à partir de Simenon mais parfois, ils se détournaient avec bonheur, du roman. Là, Amalric l’affronte et en restitue toutes les ambiguïtés.

NETCHAIEV EST DE RETOUR de Jacques Deray m’a agréablement surpris. J’avais un mauvais a priori. Beaucoup de mes amis s’étaient moqués du film et je n’avais pas envie d’être déçu par Jacques que j’aimais beaucoup. D’abord le film est vraiment bien joué par Vincent Lindon, Miou Miou (remarquable), Patrick Chesnais, Mireille Perrier, Maxime Leroux. La musique de Claude Bolling est pas mal et l’intrigue qui nous parle de la tentation du terrorisme ne manque pas d’intérêt. Le point faible pour moi, c’est Montand qui impose un sérieux solennel et plombant, qui surligne les intentions et freine le rythme en détaillant tout. On a l’impression qu’il dit deux fois toutes ses phrases de dialogue.

CLASSIQUES

Le coffret Louis Delluc est une bonne occasion pour beaucoup de découvrir FIÈVRE, LA FEMME DE NULLE PART, L’INONDATION avec une multitude de bonus (Les Documents Cinématographiques).

coffret louis delluc

Je ne crois pas avoir jamais parlé de Victor Tourjanski et c’est dommage. Car certains de ses films parlants des années 30 ont été de vraies découvertes. Je ne connais pas ses œuvres muettes et notamment son MICHEL STROGOFF, ses adaptations de Maupassant. Il fut aussi l’assistant de Gance pour NAPOLÉON, ne réussit pas à s’imposer à Hollywood, car il fit une remarque désobligeante sur le strabisme de Norma Shearer et on l’envoya réaliser un western dans le désert THE ADVENTURER qu’il transforma en comédie se moquant du genre. Van Dyke retourna une grande partie du film et Tourjanski, écœuré, quitta Hollywood. J’avais vu certains de ses péplums, la plupart écrits par Damiano Damiani, LE ROI CRUEL, APHRODITE DÉESSE DE L’AMOUR avec Belinda Lee (celui-là m’avait semblé ringard), LA PRINCESSE DU NIL (j’ai gardé un bon souvenir), LES BATELIERS DE LA VOLGA, LES COSAQUES.

vertigedunsoir  ninapetrovna

Serge Bromberg a eu la très bonne idée de ressortir dans sa collection bleue toute une série de Tourjanski dont certains sont remarquables, à commencer par VERTIGE D’UN SOIR, cette  adaptation d’une nouvelle de Stefan Sweig, LA PEUR, qui avait sombré injustement dans l’oubli au profit de la version de Rosselini avec Ingrid Bergman. Pendant des décennies, on ignorait cette première version. Personne n’en parlait. Vecchiali la trouve moins mondaine que le Rosselini… Une jeune femme en vacances va vivre une aventure qui va perturber sa vie et son ménage. Elle bascule dans le monde du soupçon et de la peur. Votre adhésion aux premières séquences sera proportionnelle au goût, à l’admiration que vous éprouvez pour Gaby Morlay et sa diction si personnelle. Je la trouve incroyablement juste et au cœur des émotions. Tourjanski et Joseph Kessel transforment ce qui pourrait être un simple mélodrame en une œuvre intense, fiévreuse, faisant alterner des mouvements amples – ce travelling durant une chanson résumant le sujet du film, qui va recadrer Charles Vanel ,mari soupçonneux – avec des plans incisifs, ainsi ce moment ou Vanel surprend à travers une porte sa femme et son amant. Il oppose une Gaby Morlay frémissante, déchirée, un Vanel tout en retenue inquiétante et une terrible Suzy Prim. On ne peut pas oublier les trois « Je te déteste » dans la dernière scène qui évoquent Ophüls.

LE MENSONGE DE NINA PETROVNA, remake de l’admirable version muette de Hans Schwarz (deuxième musique de Maurice Jaubert après NANA), n’égale pas sa beauté fulgurante mais reste une passionnante réussite, souvent très bien filmée, avec ces longs travellings qui ont un côté ophülsien, ces recherches visuelles : un duel filmé en un plan en suivant des ombres sur le sol. Le dialogue de Henri Jeanson est brillant, inventif mais jamais trop envahissant. Il est intéressant de voir comment Tourjanski déplace le début du film : dans le Schwarz, c’est durant un défilé militaire qu’Anna repère l’homme dont elle va tomber amoureux, ici c’est durant une soirée mondaine brillamment décrite. Magnifique photographie de Curt Courant.

volgaenflammes  lordonnance

VOLGA EN FLAMMES est plus superficiel. Ce récit adapté de Pouchkine (une nouvelle dit le générique) comporte des péripéties assez mélodramatiques ou conventionnelles. Raymond Rouleau fait un traître de mélodrame qui a l’air de sortir du boulevard du crime. La fin est précipitée mais on aura eu droit à de beaux plans de bataille ou de marche dans la boue. Préjean est assez improbable en officier russe et Danielle Darrieux n’est pas encore sortie de l’adolescence et sa coiffure n’est pas toujours heureuse. Tout cela est rattrapé par la présence inquiétante du génial Valery Inkijinoff. Plusieurs séquences sont bien filmées et cadrées et un ou deux plans (Darrieux qui sort sur une terrasse pendant une réception) m’ont fait penser à Ford. Il faut dire que la photo est de Fritz Arno Wagner (M LE MAUDIT, L’OPÉRA DE QUATRE SOUS). Les décors d’Andrejev sont somptueux : on a droit à un festival de coupoles, de dômes, de voûtes avec un résultat plutôt plaisant malgré les trous du scénario.

L’ORDONNANCE d’après Maupassant dont il avait tourné une version muette, paraît encore influencé par le cinéma muet dans certaines séquences (plans de paysage, effets de montage). Le scénario adopte une construction en flashback et cela en 1933 (dans la version muette aussi ?), ce qui n’est noté dans aucune histoire du cinéma. Marcelle Chantal est juste et belle et Fernandel déjà réjouissant dans un personnage plus en demi-teinte. La cour qu’il fait à la délicieuse Paulette Dubost (très bonne aussi dans NINA PETROVNA) nous vaut des moments succulents. Tourjanski invente de jolis mouvements : celui qui suit de dos un couple d’amoureux avant d’aller recadrer Fernandel et Dubost dans les charmilles. La séquence où Marcelle Chantal repère son amoureux dans un défilé militaire qui passe sous sa fenêtre est le pendant exact de l’ouverture du NINA PETROVNA de Hans Schwarz ce qui explique pourquoi Tourjanski a changé le lieu dans le remake. Il avait déjà tourné cette scène.
Et je voudrais voir NOSTALGIE et LES YEUX NOIRS dont Paul Vecchiali chante les qualités avec un lyrisme communicatif.
A la fin des années 30, Tourjanski dirigea plusieurs œuvres de propagande pour l’Allemagne nazie et eut des contacts avec Hitler. Ce qui explique pourquoi sa réputation était pratiquement nulle dans les années 60-70.

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Mai
11

LECTURES

duhautdescieuxParmi tous ceux qui ont débattu sur les mérites d’EL DORADO, il va bien y en avoir un ou deux qui vont se reporter au magnifique roman de Harry Brown, DU HAUT DES CIEUX LES ÉTOILES que j’ai fait traduire chez Actes Sud. Ne serait-ce que pour comprendre pourquoi Hawks n’a pas osé, contrairement à sa scénariste, affronter le roman. Il est passionnant d’analyser les sources romanesques des films, ce qu’on ne faisait qu’avec les chefs d’œuvre de la littérature, Stendhal, Hugo, Balzac, Maupassant, Melville, Faulkner. C’est plus juste et payant pour « les films de genre ». On s’aperçoit ainsi qu’affronter la complexité du Guthrie de LA CAPTIVE AUX YEUX CLAIRS revitalise Hawks, lui permet d’explorer de nouveaux territoires dans THE BIG SKY (abondance des extérieurs, nationalités diverses). A l’époque d’EL DORADO, il se replie davantage sur des formules qu’il a déjà utilisées et c’est ce qui le différencie de Huston. Il est donc fascinant de repérer ce qui a pu lui faire peur.

Dans un autre ordre d’idée, la lecture du PASSAGE DU CANYON prouve nettement que certains partis pris, loués par Lourcelles, existaient d’abord chez Ernest Haycock et que l’idée de génie, la preuve d’intelligence, a été de les préserver, de les respecter, de savoir qu’en les respectant on faisait une œuvre originale. Est-ce dû au producteur Walter Wanger, à Jacques Tourneur ? Et pour L’AVENTURIER DU RIO GRANDE, comparer le magnifique livre de Tom Lea et le film permet de mettre en avant l’intelligence, l’invention respectueuse de l’adaptation.

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Chez Gallmeister, je ne saurais trop recommander les romans d’Edward Abbey, à commencer par THE BRAVE COWBOY (SEULS SONT LES INDOMPTÉS) qui donna lieu au film du même nom. Mais découvrez LE GANG DE LA CLÉ À MOLETTE, LE FEU SUR LA MONTAGNE, DÉSERT SOLITAIRE. Edward Abbey est un auteur formidable anarchiste, décapant, un des maîtres de la contre-culture.

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Pour vous divertir et provoquer rires et sourires, je conseille LE BOUQUIN DES MÉCHANCETÉS (Laffont) de François-Xavier Testu : on y trouve un florilège de répliques hilarantes, de boutades, de saillies assassines. Sur ce sujet Clémenceau et Churchill sont des experts. Ce dernier disant, je crois, à Lloyd George qui voulait aller aux toilettes : « C’est au bout du couloir, vous verrez une porte marquée Gentlemen. Vous entrerez quand même. »

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THANK YOU, SHAKESPEARE ! est un livre revigorant de Philipe Torreton où il analyse le combat passionnant que doit mener un acteur pour apprivoiser Shakespeare. Nulle théorie. On est dans le concret. Torreton met les mains dans le cambouis et nous parle de la lutte qu’il faut mener pour apprivoiser une tirade comme « Être ou ne pas être », la dégager de sa gangue culturelle, de son statut de tirade, retrouver son énergie initiale.

Il faut louer l’extraordinaire travail, la prodigieuse documentation qu’a amassé Pierre Gervasoni dans sa vibrante, passionnante biographie HENRI DUTILLEUX (Actes Sud). On y découvre mille détails excitants ou cocasses, comme par exemple cette lettre enthousiaste de Micheline Dax qui venait d’écouter une des premières œuvres de Dutilleux à la radio.

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Je me suis plongé dans L’ÉPERVIER DE MAHEUX de Jean Carrière et c’est un régal. Les phrases sont drues, charnues, gouteuses. Les sentiments rugueux et puissants. Quel souffle, quelle vision. Je vais me ruer sur d’autres Carrière. Quelques titres :

  • Jean Giono, Paris, La Manufacture, 1985
  • Les Années sauvages, Paris, Laffont/Pauvert, 1986
  • Julien Gracq, Paris, La Manufacture, 1986
  • Le Prix d’un Goncourt, Paris, Laffont/Pauvert, 1987 (publié sous le titre « Les Cendres de la gloire » aux Éditions France Loisirs)
  • L’Indifférence des étoiles, Paris, Laffont/Pauvert, 1994
  • Sigourney Weaver, portrait et itinéraire d’une femme accomplie, Paris, La Martinière, 1994

Ce dernier titre laissant rêveur.

Il faut absolument lire les ouvrages de Gilles Kepel, analyste passionnant, cultivé et super bien informé. En particulier TERREUR DANS L’HEXAGONE.

Et je suis revenu à Mario Rigoni Stern, un de mes auteurs de prédilection dont il faut avoir lu tous les titres, souvent publiés à La Fosse aux Ours, du SERGENT DANS LA NEIGE qui raconte l’odyssée des soldats italiens pendant la campagne de Russie en 1942, à LA DERNIÈRE PARTIE DE CARTES, L’ANNÉE DE LA VICTOIRE :

  • En guerre : campagnes de France et d’Albanie, 1940-1941 – 1971  (La Fosse aux Ours, 2000 ), dans lequel je suis plongé
  • Le Vin de la vie – 1986 (La Fosse aux Ours, 2002)
  • Pour Primo Levi – 1987 (La Fosse aux Ours, 2007)
  • Le Livre des animaux – 1990 (La Fosse aux Ours, 1999)
  • En attendant l’aube – 1994 (La Fosse aux Ours, 2001)
  • Lointains hivers (Inverti lointain), traduit par Joël Gayraud et Marilène Raiola (Mille et une nuits, 2000)

Ses récits de captivité possèdent la lucidité, la force, la générosité de Primo Levi et ses évocations de la Nature sont magistrales.

enguerre  sergentdanslaneige

Évidemment, je me suis rué sur le dernier Jean Rolin, PELELIU, nom d’une île du Pacifique où eut lieu un débarquement américain dans la guerre du Pacifique aussi sanglant qu’inutile. J’en parle dans mon texte sur Tom Lea qui l’a couvert. Le début du Rolin est foudroyant avec l’évocation de cet Américain qui prévoit la guerre avec les Japonais, réfléchit à un système de combat, de débarquement qui sera celui que pratiquera MacArthur, veut explorer les îles pour regarder leur infrastructures dans une mission secrète. Malheureusement, il est dépressif et alcoolique et raconte à tout le monde constamment, le but et les objectifs de sa mission pendant des mois. Personnage extravagant.

A lire également, le recueil de critiques de films de Pierre Bost, LA MATIÈRE D’UN GRAND ART. ÉCRITS SUR LE CINÉMA DES ANNÉES 1930 (Éditions La Thébaïde),‎ complément indispensable au passionnant FLOTS D’ENCRE ET FLOTS DE MIEL. Ces textes incisifs, concis, écrits dans une belle langue révèlent un esprit fin, cultivé, curieux, exigeant qui pose des questions essentielles : comment filmer la guerre, la violence, la mort ?

battues  grossir le ciel

Durant le festival QUAIS DU POLAR, j’ai découvert plusieurs romans noirs passionnants écrits par des auteurs français comme BATTUES d’Antonin Varenne, GROSSIR LE CIEL de Franck Bouysse qu’on m’a présenté comme le Giono du polar (il est de Haute-Vienne) et DES NŒUDS D’ACIER de la talentueuse Sandrine Colette. J’ai aussi discuté avec Richard Price (j’avais beaucoup aimé le scénario et les dialogues de MÉLODIE POUR UN TUEUR et il a collaboré à THE WIRE et à TREME) et vous pouvez vous ruer sur THE WHITES.

 thewhites

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Mar
23

 

FILMS AMÉRICAINS CLASSIQUES OU MÉCONNUS

ALFRED E. GREEN
babyfaceJe connais très peu de films d’Alfred E. Green, cinéaste prolifique (qui connaît ses films muets ?). J’ai dit à plusieurs reprises beaucoup de bien de BABY FACE (LILIANE), le plus Pré-Code des films Pré-Code, le plus audacieux, le plus tranchant qui viole tous les futurs diktats de la Censure dans les 15 premières minutes. C’est l’un des films les plus ouvertement sexuels de la période et on le trouve en zone 2. J’ai aussi beaucoup loué FOUR FACES WEST avec Joel McCrea.
Je pense qu’on peut trouver pas mal de surprises dans ses films des années 30 et j’aimerais bien voir DARK HAZARD d’après le roman de W.R. Burnett qui vient d’être réédité en France.
Je conseille donc PARACHUTE JUMPER très divertissante comédie dramatique qui semble mélanger HELL’S ANGELS et L’ENNEMI PUBLIC. A retenir une réplique admirable lancée par une femme qui fait de fortes avances sexuelles à Douglas Fairbanks Jr. : « Avec vous, je fais une exception. Tous mes chauffeurs précédents ont été français… Je trouve les Français plus volatiles, inflammables. »

UNION DEPOT (1932) s’ouvre sur un brillant premier plan, figure stylistique présente dans beaucoup d’œuvres des années 30, un grand travelling à la grue qui traverse une rue où défile un orchestre, franchit les portes d’un hall de gare, nous faisant découvrir tout un microcosme typique de l’Amérique de la Dépression Nous savons immédiatement que nous sommes dans un film Pré-Code qui piétine un grand nombre de conventions morales. Une suite de mouvements brillants, très amples, bien orchestrés par Alfred E. Green,  nous montre une femme qui part divorcer à Reno, une actrice qui montre ses jambes aux journalistes, des prostituées qui racolent. On boit malgré la Prohibition, on surprend des intrigues extra-maritales, y compris, notations curieuses, dans un couple de Noirs. Une jeune chorus girl à la recherche de 64 dollars accepte de suivre à l’hôtel Chick (Douglas Fairbanks Jr.) sans pouvoir aller jusqu’au bout (« je ne suis pas né de la dernière pluie mais j’ai un peu de décence »). Il la gifle mais tombe amoureux d’elle. Elle est poursuivie par un redoutable pervers, boiteux, affublé d’énormes lunettes noires qui l’avait engagée pour lui lire des romans pornographiques (« ils viennent d’Europe »). Plus tard, il essaiera de la violer. Green trébuche parfois sur la place des personnages dans l’espace mais se rachète par des audaces visuelles. La photographie de Sol Polito utilise parfois très peu de sources lumineuses.  Si le charme réel de Douglas Fairbanks Jr. paraît parfois léger, Joan Blondell, remarquable dans un rôle plus en retenue que d’habitude, gomme tout ce que son personnage pourrait avoir de lénifiant, en mêlant gentillesse, douceur, vulnérabilité avec une vraie sexualité sous-jacente. UNION DEPOT bénéficie en outre d’un de ces dialogues inventifs et percutants qui sont la marque du tandem Kubec Glasmon et John Bright (L’ENNEMI PUBLIC, TAXI, BLONDE CRAZY, autant de réussites) débouchant sur une fin surprenante, douce amère, originale, aussi bien écrite que filmée.

uniondepot

SMART MONEY est le seul film qui oppose Edward G. Robinson et James Cagney mais ce dernier, trop maquillé, n’a qu’un rôle ultra-secondaire et on a droit à un grand récital Robinson, lequel devient de plus en plus inventif comme si le film avait été tourné dans l’ordre (le début est statique et daté et la suite s’améliore). Autre scénario de Bright et Glasmon. DVD avec sous titres et plein de bonus (actualités, courts métrage comiques, numéros musicaux croquignolets).

invasionusaAu début des années 50, la carrière de Green chuta malgré un triomphe comme son film sur Al Johnson et il fut obligé de tourner des sériez Z comme le très pittoresque INVASION USA, nanar ultra-fauché (photographié par John Russel : PARK ROW, MOONRISE, PSYCHO) qui constitue une vraie curiosité, une sorte d’apogée du film anti-rouge. Visuellement d’abord : 50% du métrage est composé d’interminables stock-shots de films de guerre supposés montrer l’invasion des USA par les Soviets filmés comme des nazis. Astuce économique suprême, quand ils attaquent, ils sont déguisés en soldats américains ce qui facilite les plans d’archives. Dramaturgiquement ensuite : la presque totalité du film se déroule dans un bar de l’Arizona devant lequel se tiennent sept à huit personnages plus un barman impavide qui regardent ces stock-shots sur une télé et commentent la situation. Cela oblige le malheureux Alfred E. Green à les filmer constamment en rang d’oignon (il n’y a que deux axes dans ces scènes). Parfois, l’un des protagonistes se déplace d’un bout du comptoir à l’autre. Dans le dernier tiers, certains essaient de gagner New York, San Francisco ou le Colorado, ce qui nous permet d’assister à la destruction de ces villes (et à celle, prémonitoire d’une tour, l’Empire State Building) avec des effets spéciaux croquignolets. Ce qui est sidérant, c’est l’étendue des revers, des catastrophes que subissent les Américains et la pauvreté des réactions. Les plans des chefs militaires au Pentagone (« ils nous font croire qu’ils attaquent à l’Ouest ») décrochant leur téléphone en même temps est du pur bonheur, tout comme l’exécution des membres du Congrès qui s’enfuient en claudiquant.  Ce nanar anti-communiste paraît d’un pessimisme incroyable même si le dernier rebondissement introduit un fantastique se voulant mobilisateur. Voilà ce que vous allez vivre si vous continuez comme cela. On a le droit à une masse de bonus nous parlant des peurs de l’époque, nous montrant un épisode entier de RED NIGHTMARE présenté par Jack Webb et « personnellement produit par Jack L. Warner », film de télévision qui traite du même sujet que INVASION USA. Ne pas manquer ce DVD.

WESTERNS

J’ai revu FORT BRAVO et partage l’enthousiasme d’Erik Maurel sur DVDClassik qui voit à juste titre l’une des plus éclatantes réussites de John Sturges. Je discuterais juste les dernières minutes, véritable orgie de sacrifices et la musique que je trouve conventionnelle. Mais Eleanor Parker est flamboyante (avec une cargaison de robes toutes plus belles les unes que les autres qui ont du nécessiter plusieurs malles, ce que l’on ne voit pas). William Holden est comme très souvent à l’époque, remarquable dans un personnage « dur et ténébreux » comme l’écrit Lourcelles. Magnifique photo de Robert Surtees même dans les extérieurs filmés en studio. Les vrais extérieurs sont eux à couper le souffle et Sturges les utilise avec maestria.

fortbravo  tresordupendu

On retrouve ces qualités visuelles, cette appréhension sèche, dépouillée de l’espace et des paysages dans LE TRÉSOR DU PENDU (titre incompréhensible) mais le scénario du pourtant talentueux William Bowers est à la fois traditionnel et relâché. Tous les personnages restent  à l’état d’ébauches superficielles et je n’ose pas mentionner l’héroïne, sous-écrite et incarnée (?) par la transparente Patricia Owens.

aventuriersdudesertTHE WALKING HILLS (LES AVENTURIERS DU DÉSERT) est un film soigné mais plombé là aussi par un scénario routinier d’Alan le May. C’est le seul western moderne de Randolph Scott qui y est très bon, plus nuancé qu’on veut bien le dire. Elle Raines est très sexy et on est triste d’apprendre que cette découverte de Hawks était une fervente Républicaine, soutenant Nixon. On peut retenir un combat très violent à la pelle, un flashback totalement incongru malgré un beau plan de Raines face à des trombes de pluie. Et surtout la présence inhabituelle d’un Noir, joué par le chanteur de folk et blues, Josh White, spécialiste du blues urbain et de la « protest song » qui fut l’un des conseillers du Président Roosevelt et fut étiqueté communiste durant le maccarthysme qui brisa sa carrière. Le voir dans ce film est très rafraichissant d’autant qu’il chante plusieurs fois.

JOEL MCCREA
Plusieurs titres sortent chez Sidonis avec Joel McCrea, acteur modeste, juste, nuancé que j’aime de plus en plus. Je l’ai longtemps sous-estimé. Il faut dire qu’il ne la ramenait pas, ne cherchait pas à devenir un mythe. « Je joue sur deux notes », disait il à Preston Sturges qui lui donna trois rôles sublimes dans LES VOYAGES DE SULLIVAN, THE PALM BEACH STORY et le méconnu THE GREAT MOMENT : « oui mais quelles notes ! » répondait Sturges. « Et comme tu les joues bien ! »

solirairedesrocheuses  blackhorse  cattledrive

Il est d’une justesse confondante dans le très bon, très simple, très chaleureux BLACK HORSE CANYON (LE DÉFILÉ SAUVAGE), le meilleur de tous ces nouveaux titres. Le sujet tient en quelques lignes : une jeune femme veut capturer un étalon sauvage. McCrea joue un rancher, ce qu’il était dans la vie et tous ses gestes, ses attitudes, la manière dont il selle un cheval, répare une clôture, sont magnifiques de naturel et d’aisance. Après chaque tournage, il revenait dans son ranch et là on a presque l’impression de le voir vivre au quotidien. Le scénario de Daniel Mainwaring (PENDEZ-MOI HAUT ET COURT), auteur blacklisté, est chaleureux, parlant d’émotions simples et si importantes, regardant avec affection les protagonistes au point que les bandits paraissent quelque peu redondants. Le dialogue est aussi naturel et donne une vitalité, une sensualité à Mari Blanchard, bien meilleure que dans ses rôles stéréotypés. Race Gentry est plus discutable et dégage une ambiguïté sexuelle. Une jolie surprise, et sans doute le meilleur Jesse Hibbs.

CATTLE DRIVE dirigé par le peu talentueux Kurt Neuman est un plagiat éhonté et du coup assez marrant de CAPITAINE COURAGEUX de Kipling, écrit par Lillie Hayward (CHILD OF DIVORCE). McCrea est excellent (et on l’entend chanter plutôt bien), de même que Dean Stockwell, et il y a plusieurs scènes assez chaleureuses, joliment coloriées. Et puis il y a des trains.

THE LONE HAND (LE SOLITAIRE DES ROCHEUSES) témoigne du savoir faire de George Sherman qui sait intégrer les paysages à l’action, initier quelques plans nerveux (les premiers meurtres) mais le scénario assez benêt, prévisible et manipulateur semble le paralyser et rend son travail superficiel et anonyme.

RANDOLPH SCOTT
CORONER CREEK (TON HEURE A SONNÉ) est un western extrêmement violent pour l’époque. Randolph Scott se fait écraser une main à coup de botte ou de pierre (dans mon souvenir la scène était longue mais je l’ai peut être embellie), on lacère une joue à coups d’éperon. Au début du film, une attaque de diligence vire au massacre et Scott dans une bagarre frappe Forrest Tucker avec sa main abîmée. Moments qui ont révulsé des critiques à l’époque. C’est aussi, détail encore plus important, l’un des premiers westerns où Scott impose un personnage  de veuf, muré dans la vengeance qu’il va développer avec André de Toth et surtout Budd Boetticher. Il est prêt ici à toutes sortes de violences, ne craint pas l’illégalité pour assouvir sa vengeance. Il s’agit de la première ou de l’une des premières (il y a un peu de cela dans GUNFIGHTERS, film assez mal dirigé après un beau premier plan) variations sur tout le corpus de films que nous admirons tant. Le scénario de Kenneth Gamet, auteur routinier, n’est pas à la hauteur du roman de Luke Short. Le travail de Ray Enright est correct (avec deux trois bonnes idées, une sécheresse efficace et un affrontement final traité rapidement et filmé intelligemment souvent en plongée, belle idée de cadrage), mais assez anonyme. J’aime bien qu’il insiste sur le fait que certains intérieurs (l’écurie) donnent sur des extérieurs, en l’occurrence une rue. Cela nous vaut des avant-plans sombres et des arrière-plans brillants.  Assez bonne utilisation du Cinecolor (ici comme dans GUNFIGHTERS), procédé utilisant deux matrices qui interdisait certaines couleurs. George Macready campe un méchant très germanique et donc sadique. Forrest Tucker est toujours juste tout comme  Edgar Buchanan qui campe un shérif asservi à Macready.

tonheureasonne  desperados

LES DESPERADOS, seul western de Charles Vidor, est enjoué, plaisant, splendidement photographié par George Meehan (de multiples séries B et TEXAS) dans de très beaux extérieurs et luxueusement décoré. La narration rapide, l’accumulation des péripéties (il y a pratiquement un retournement par séquence durant toute une partie du film), un dialogue nerveux et réjouissant de Robert Carson, font oublier le caractère conventionnel du scénario et des personnages, tous stéréotypés. Buchanan : « Vous devriez frapper Comtesse ; supposons que je prenne un bain ? » – « Si j’apprenais que vous preniez un bain, là je me mettrais à frapper. » Ou bien, le Juge Cameron : «  Vous êtes douze, messieurs. Il faut douze personnes pour faire un jury. Et nous avons deux hommes à pendre. Mais on va le faire légalement. » On n’est pas loin de Lucky Luke. L’interprétation y est aussi pour beaucoup. Randolph Scott est plaisant, Claire Trevor efficace et Glenn Ford prend presque le premier rôle. Porter Hall joue bien sûr un banquier marron. La palme revient à Edgar Buchanan qui  en baissant la voix, en parlant de manière étale, transcende un des archétypes du genre : le vieillard alcoolique et forban. Vidor glisse des détails amusants : durant un bal, on voit des chefs indiens dans le fond et pendant une mémorable bagarre de saloon, une tablée de joueurs de poker continu sa partie au milieu du chaos.

custer

CUSTER OF THE WEST (CUSTER, HOMME DE L’OUEST) est une superproduction en Cinérama dont l’ambition est mise à mal par plusieurs décisions stupides de Philip Yordan devenu producteur. Il impose le tournage en Espagne et Hervé Dumont montre bien dans son passionnant ROBERT SIODMAK, LE MAÎTRE DU FILM NOIR, que Zinneman avait abandonné le film et un scénario de Wendel Mayes parce que Zanuck voulait délocaliser le film au Mexique. L’Espagne c’est dix fois pire. On est à des lieux des collines du Dakota. Il suffit de relire les descriptions magnifiques qu’en fait Haycox dans DES CLAIRONS DANS L’APRÈS-MIDI pour constater que les extérieurs sont lamentables et les Indiens joués par des gitans totalement bidons. D’autant que le film réduit tous les rapports entre les différentes tribus et Custer à un duel avec un seul chef indien (joué par un acteur irlandais Kieron Moore), Dull Knife, dont les actions furent, nous dit Dumont, postérieures à la mort de Custer. La scène qui les oppose avant la bataille est un contresens grandiloquent. De plus Yordan coupa des séquences psychologiques tournées et ajouta plusieurs scènes pseudo-spectaculaires ineptes, pour exploiter le Cinérama : pour fuir les Indiens, un chariot dévale une pente, un sergent s’accroche à des troncs d’arbre dans un torrent (scène tournée en Suède), un train roule vers un pont détruit. Ces séquences idiotes, platement tournées (Par Eugène Lourié ? Lerner ?) n’ont rien à voir avec le récit ou les personnages et cassent la progression dramatique. Ajoutons la destruction d’une bourgade, moment stupide et fantaisiste. Yordan a fait tourner  par Irving Lerner une longue charge, au début du film, totalement inutile. C’est dommage car le film a des qualités, veut doter le personnage de Custer d’une vraie complexité, minimisant hélas son goût de la publicité et son arrivisme. Il est vrai en revanche qu’il dénonça la corruption régnant à Washington et Robert Shaw, saisissant de ressemblance, donne un portrait puissant où l’héroïsme côtoie le fanatisme, l’aveuglement, une certaine lucidité. Le scénario de Julian Halevy et Bernard Gordon, deux auteurs blacklistés, utilise certains propos prémonitoires de Custer face à l’évolution de la guerre mais jette parfois un regard trop moderne sur certains échanges. Distribution inégale : Jeffrey Hunter et Ty Hardin sont réduits à des affrontements répétitifs mais heureusement Robert Ryan relève le niveau.  Il joue un déserteur, visiblement inspiré par le soldat Slovik, qui avant d’être fusillé affronte avec force Custer et lui reproche son absence d’humanité.

soldatbleu

En revanche SOLDAT BLEU supporte assez mal une nouvelle vision. Non qu’on puisse discuter des intentions louables de Ralph Nelson et de son scénariste John Gay dont les dialogues surabondants paraissent trop explicatifs et trop s’adresser à un public moderne. Les atrocités commises par les Blancs (et parfois par les Indiens) y sont pointées de manière tellement ostentatoire qu’elles perdent de leur force. Tout paraît fabriqué à commencer par la musique et la mauvaise chanson de Buffy Sainte-Marie, sans oublier l’interprétation trop calculée de Candice Bergen. Le film dégage une certaine vulgarité même si on voudrait soutenir son propos.

LOSEY

Sidonis vient de ressortir M, une œuvre qui fut mésestimée à sa sortie. On l’écrasait en la comparant au chef d’œuvre de Lang mais à la revoir, l’approche de Losey, son travail possèdent une vraie force, une nudité dramatique qui prend le contrepied des ambitions formelles du modèle.

mdelosey  thelawless

Je crois n’avoir jamais signalé la sortie en zone 1 de THE LAWLESS, sans sous-titres hélas. Voilà une œuvre qui gagne à être revue et je l’avais sous-estimée. C’est l’un des points culminants de la période américaine de Losey, aussi aigu que LE RODEUR dans son découpage, son regard, aussi chaleureux, fraternel que LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS. La chaleur émotionnelle du beau scénario, du dialogue fraternel et aigu de Geoffrey Homes inspire à Losey des plans tranchants, d’une grande élégance visuelle : regardez la manière dont il filme l’arrivée de Macdonald Carey et de Gail Russel au bal, partant de la voiture de Carey qui entre dans le champ et en sort quand rentre Gail Russell qui est à pied. La caméra la suit et recadre Carey qui  sort de sa voiture et la rejoint. Magnifique plan, si fluide. Symbolique de la thématique du film qui unit deux personnages que tout semble séparer. Et le film possède une émotion à fleur de peau qui disparaîtra des œuvres ultérieures (sauf du MESSAGER, sous réserves d’une nouvelle vision) : la description de la montée de la violence à partir de petits faits quotidiens déformés par une presse à sensation qui jette de l’huile sur le feu et attise le racisme ambiant qui se nourrit aussi de l’obstination bornée, de l’intolérance. THE LAWLESS est un compagnon indispensable des deux grands films de Cy Enfield, the UNDERWORLD STORY (zone 1 à découvrir) et surtout TRY AND GET ME ou SOUND OF FURY.  Gail Russel loin d’être une présence merveilleusement décorative,  se montre extrêmement vivante, chaleureuse, touchante et c’est peut-être là son plus grand rôle.

NICHOLAS RAY

THE LUSTY MEN (LES INDOMPTABLES) est un des meilleurs films de Ray. Un des mieux écrits (beaucoup de scénaristes se succédèrent même si Horace McCoy donna la couleur du récit), des mieux tenus. On sent une vraie complicité entre Ray et Mitchum qui collabora au dialogue. Cette nouvelle vision m’a fait mieux apprécier le personnage nuancé de Susan Hayward qui pensait être éclipsée par le formidable Arthur Kennedy. Mais ce sont les personnages féminins qui sont décrits avec attention et justesse. Ces femmes qui essaient de survivre dans ce monde viril où triomphe la testostérone.

thelustymen

BITTER VICTORY (AMÈRE VICTOIRE) m’a semblé meilleur que dans mon souvenir, en tout cas lors de certaines séquences qui ne manquent pas de force et qui sont remarquablement mises en scène : le raid, une embuscade dans le désert, moments violents et désespérés. Jürgens amène une mélancolie touchante, donnant de la vie à une idée de distribution absurde (Gavin Lambert avait écrit un vrai personnage d’Anglais). Burton est plus décevant, assez raide, et Ruth Roman est inexpressive. Magnifique musique de Maurice Leroux.
amèrevioctoireDans une brillante analyse, Kent Jones a totalement détruit la dithyrambe de Godard sur la scène de repas qui oppose les trois personnages, lui préférant de loin la scène antérieure qui oppose Jürgens à son supérieur : contrastant avec l’échange brillant dans le bureau du commandant, le dialogue de la scène en question est moins anodin que sans saveur et l’action n’est pas claire. De toute évidence la séquence précédente réussit mieux à établir les conflits dramatiques à venir, où se mêle le courage, la lâcheté, la malhonnêteté, que l’échange célébré par Godard. Le but de la scène est de faire sentir les soupçons de Jürgens sur les rapports entre Burton et Ruth Roman, tout en nous faisant sentir que l’un des hommes, voire les deux, peuvent être envoyés dans une mission suicide… Selon Bernard Eisenshitz, le tournage fut un vrai chaos et la séquence écrite semble l’addition de plusieurs versions, de notes, d’idées, toutes malaxées le matin du tournage. Le dialogue est bousillé par des personnages qui parlent quand ils devraient se taire, révélant ce qu’ils devraient cacher et ne remarquant pas ce qu’ils ne peuvent pas manquer. Il y a des contradictions étranges : Jurgens paraît surpris à nouveau que Burton soit considéré pour la mission et il présente fièrement Roman à Burton bien qu’il ait été établi que les deux hommes ne s’aiment pas. La conversation qui s’ensuit erre sans logique, mêlant la guerre, l’absence de mémoire, le bavardage, l’amour, la survie, construisant un édifice branlant sur des fondations douteuses. Ce n’est pas que Ray n’a pas travaillé sur le texte, c’est que le texte est si alambiqué (en comparaison avec les scènes similaires, acérées, aiguës de THE LUSTY MEN) que cela élimine tout contact entre les personnages, remplacés par une série se voulant hypnotique de gros plans (42 dans 3 décors). Le résultat de ce manque de clarté est que Burton et Roman flottent de manière éthérée à travers la scène et leurs sentiments restent opaques. On ne sait pas qui a un effet sur qui. Jurgens est le seul qui évolue émotionnellement, de l’exaltation à la bonhommie, à l’étonnement tranquille, à l’état d’alarme et de douleur.

TOURNEUR ET SIODMAK

CIRCLE OF DANGER est pour moi un Tourneur majeur. Méfiez-vous de la copie Sinister Cinéma, très médiocre. Celle sur Amazon UK est bien meilleure. J’ai été très touché par le côté oblique du film, la manière dont Tourneur élague les péripéties et dont le film  déjoue ce que l’on attend et refuse tout affrontement final. Marius Goring et Naunton Wayne sont remarquables et tous les accents régionaux sont justes. J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup d’extérieurs : sur la lande à la fin avec justement ces plans larges que Tourneur affectionne. Il dédramatise le film noir, comme il l’avait fait du film d’horreur.

circleofdanger

THE FILE ON THELMA JORDON (LA FEMME À L’ÉCHARPE PAILLETÉE – DVD Zone 1 chez Olive, sans sous-titres) développe un thème cher à Siodmak : l’honnête homme qui tombe dans un piège qu’il finit par perfectionner. On retrouve la vision pessimiste du cinéaste, proche de celle de Lang, dans la description des scènes de foule, son goût pour les jeux d’ombres et de lumière, les éclairages et cadres expressionnistes (le meurtre de la tante), sa virtuosité présente dans quelques séquences. Sinon, malgré un dialogue adulte de Ketti Frings, le récit paraît léthargique, alourdi par les conventions du mélodrame destiné au public féminin qui domine nombre de productions de Hal Wallis. Malgré Barbara Stanwyck avec qui Siodmak s’est très bien entendue, on flirte parfois avec le soap opera un peu noir.

thelmajordon  mamantreschere

Nous avons aussi revu MOMMIE DEAREST (MAMAN TRÈS CHÈRE) de Frank Perry et assumons pleinement ce que nous écrivions. Simplement, plutôt qu’indigente, terme excessif, la mise en scène nous a semblé soumise à l’approche sensationnaliste du sujet, d’un scénario qui accumule les scènes hystériques sans progression. Les scènes ne semblent pas enracinées dans une vision, elles se contentent d’arriver et certaines sont fortes, lorgnant vers le registre de BABY JANE. C’est une suite de sévices où la jalousie débouche sur la cruauté physique, voire la maltraitance (les plus fortes sont dans la première partie) de manière cyclique et répétitive. Les auteurs peinent à conclure mais on retrouve en revanche les qualités de directeur d’acteurs de Perry qui lui permettent parfois de surmonter les failles de ce scénario boiteux où les personnages secondaires sont sacrifiés. Nous saluions à juste titre Faye Dunaway, réellement impressionnante (on dit que cela ruina plus ou moins sa carrière), mais Steve Forrest est juste et le moment où exaspéré par les éclats de violence narcissiques de Crawford, il décide de la quitter compte parmi les meilleures séquences du film. Avec celle où il offre un bracelet à Christina et découvrant qu’elle n’a le droit de garder qu’un seul cadeau et donner les autres à des orphelins, il le garde pour le lui remettre plus tard. Howard Da Silva campe un Louis B. Mayer crédible, moins extraverti, plus en retenue mais cassant et impitoyable.

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