Juin
05

COFFRETS
Pour les inconditionnels de Rosselini, ce coffret sur les films qu’il a tournés durant le fascisme et qui sont produits, voire écrits et tournés avec l’appui du régime et du fils Mussolini : sa Trilogie de la Guerre comprenant LE NAVIRE BLANC, L’HOMME À LA CROIX, UN PILOTE REVIENT. Ce sont des œuvres de propagande quoique essayent de dire certains inconditionnels, où l’on fait plusieurs fois le salut fasciste. LE NAVIRE BLANC fait néanmoins preuve d’une sobriété qui évoque Guerassimov et l’HOMME À LA CROIX débouche sur une religiosité exacerbée qui ne manque pas de panache. On trouve ici et là des petites touches personnelles mais ceux qui s’extasient sur les moments de fête, de repos, de paresse en y décelant un air de subversion devraient se reporter au TRENO POPOLARE de Matarazzo, aux comédies de Camerini. On trouve Antonioni au scénario d’un de ces films. Chez Blaq Out, un coffret indispensable groupe les films de guerre qui suivirent où Rossellini opère un spectaculaire revirement idéologique.

Toujours chez Blaq Out, le magnifique coffret consacré à Fernando Solanas, cinéaste engagé qui fut contraint de s’exiler (j’ai pu l’aider à cette époque à tourner deux films en France qui sont très forts et émouvants). Devenu député, puis sénateur, il continue à se battre et à tourner des documentaires ultra-critiques dont le dernier LE GRAIN ET L’IVRAIE dénonce le saccage alimentaire exécuté par le pouvoir en Argentine. Solanas montre en quoi la soumission à la mono-culture (le soja) provoque le chômage, affecte l’éducation, la culture et place tout un pays sous le contrôle des multinationales comme Monsanto. Dans son immense fresque, L’HEURE DES BRASIERS, le côté très péroniste doit surprendre et paraître discutable mais la passion que dégage le film, la force du montage, restent intactes même si le message doit être discuté.

Les Archives Nationales du Film Hongroises ont sorti deux magnifiques coffrets consacrés à Zoltan Fabri. Les films à commencer par UN PETIT CARROUSEL DE FETE (KÖRHINTA) et PROFESSEUR HANNIBAL (HANNIBAL TANAR UR) sont tous restaurés, avec des sous-titres. On trouve en France deux coffrets consacrés aux classiques du cinéma hongrois avec des œuvres de Fabri, Károlyi Mak, Maria Mestzaros chez Malavida où l’on trouve aussi les classiques du cinéma géorgien, les classiques du cinéma tchèque. Avis à toutes les médiathèques. Yves Rouxel, avec Solanas que vous devez voir et ces coffrets, vous pourrez hiberner paisiblement.

 

  

Sidonis Callysta a sorti une énorme Coffret Encyclopédique du film Noir avec TUEUR À GAGES, L’ANGE NOIR, L’HEURE DU CRIME, TRAQUÉE, IMPITOYABLE, LE MAÎTRE DU GANG, TOKYO JOE, UN PACTE AVEC LE DIABLE, MIDI GARE CENTRALE, LE FAUVE EN LIBERTÉ, LA MAIN QUI VENGE, LE VIOLENT, « M », L’INEXORABLE ÊNQUETE, DU PLOMB POUR L’INSPECTEUR, LE DESTIN EST AU TOURNANT, NEW YORK CONFIDENTIAL, A 23 PAS DU MYSTÈRE, PLUS DURE SERA LA CHUTE, LES SEPT VOLEURS.
Il y a plusieurs inédits de choix et je recommande UN PACTE AVEC LE DIABLE, un des grands films de John Farrow, MIDI GARE CENTRALE, LE FAUVE EN LIBERTÉ et L’ANGE NOIR même si la conclusion est prévisible. L’actrice qui joue la femme assassinée fut la dernière maîtresse de Pavese et il se suicida à cause d’elle.

Serge Bromberg chez Lobster vient de sortir plusieurs coffrets magnifiques notamment celui consacré aux réalisatrices du muet : « Les Pionnières du cinéma : Loïs Weber, Alice Guy, Mrs Mabel Normand, Dorothy Arzner ». Je recommande les films de Loïs Weber. Citons aussi le coffret Maurice Tourneur avec des titres phares comme L’OISEAU BLEU – somptueuse adaptation de Maeterlinck, extraordinairement photographiée (malgré la détérioration de certaines séquences) par John van den Broek, fidèle collaborateur de Maurice Tourneur, qui surmonte et transcende tous les pièges inhérents au sujet : fausse poésie, sentimentalisme, afféteries diverses. Il faut dire que la mise en scène insuffle au récit une vitalité, une urgence qui donne une vraie force à ce conte de fées ; LE DERNIER DES MOHICANS, chef d’œuvre coréalisé par Clarence Brown qui tourna les scènes d’extérieur et admirait intensément Tourneur ; VICTORY (dans une copie meilleure que celle de Bach Films) d’après Conrad. Les scènes d’intérieurs sont très soignées et témoignent de recherches cinématographiques souvent passionnantes. Tourneur incorpore la profondeur de champ, les diagonales (quand Jack Holt et Seena Owen s’avancent dans un couloir pendant que les branches d’arbres vues à travers les fenêtres bougent avec le vent), le hors champ.

  

Signalons aussi toujours chez Lobster l’indispensable Coffret Buster Keaton et celui consacré aux « Kings of Comedy » Mack Sennett, Harry Langdon, Larry Semon, Harold Lloyd et Snub Pollard. Régalez-vous. Et cela nous donne une transition toute trouvée pour le prochain sujet.

  

ET SI ON RIAIT UN PEU ?
Oui, si on riait un peu ? Et si on parlait de comédie, non pour oublier ce que l’on est en train de vivre, mais pour mieux le supporter.
Chaque fois que je l’ai pu, j’ai voté aux César et aux Oscars pour LA MORT DE STALINE, réalisé et coécrit par Armando Iannucci d’après la bande dessinée homonyme de Thierry Robin et Fabien Nury. Hélas sans succès. J’ai trouvé ce film désopilant, tout en restant juste historiquement (comme la bande dessinée). Tous les protagonistes de cette histoire véridique sont dépeints avec une acuité cocasse, des traits acérés, mordants : quand la femme de ménage découvre Staline en train d’agoniser, elle suggère d’appeler un médecin mais personne ne veut être responsable de cette initiative. D’ailleurs comme le dit quelqu’un : « Tous les bons médecins sont au goulag. » J’adore l’évocation de Beria qui essaie de se refaire une virginité en libérant hâtivement des détenus qu’il a fait condamner mais n’a pas eu le temps d’exécuter. Tout comme Khrouchtchev qui se forge une image de libéral. Et Malenkov, pleutre, se ralliant toujours au dernier avis : « Quand j’ai dit non, vous aviez bien compris que c’était un oui. » Interprétation juteuse et dialogue sensationnel. Déjà, du même cinéaste, IN THE LOOP jetait un regard au vitriol sur les bévues de la diplomatie anglo-américaine juste avant la guerre d’Irak. Cette comédie ultra-tonique, au mouvement et au rythme échevelés (la vitesse du récit avait même quelque chose d’éreintant), montrait comment une sottise proférée dans une émission par un incapable qui n’était pas en charge du dossier pouvait faire déraper un pays dans la guerre sous les commentaires orduriers du chargé de presse, Malcolm Tucker, personnage inoubliable. A voir et à revoir.

Remontons le temps et passons en France pour saluer L’HABIT VERT (Gaumont, collection rouge) d’après la comédie de Flers et Caillavet, adaptée par Louis Verneuil et mis en boite correctement par Roger Richebé qui pratiqua quelques coupes évoquées déjà dans ce blog dont le discours de Latour Latour sur l’activité ARTISTIQUE de son confrère : « Jusqu’à l’âge de cinquante ans, messieurs, la vocation de Jarlet-Brézin est incertaine. Il avait échoué comme chroniqueur, il avait échoué comme romancier, il avait échoué comme auteur dramatique. Il avait échoué partout. En lui, s’était accumulée une force peu commune d’amertume et de sévérité. Il songea alors que de telles qualités ne pouvaient rester sans emploi, et il entra dans la critique. Ah, la critique !, messieurs. Jamais nous ne ferons assez son éloge ! Combien d’écrivains qui ne trouveraient rien à écrire s’ils n’avaient pu se donner à la critique ? Combien d’excellents esprits qui auraient dû, si cette carrière ne s’était ouverte à eux, borner leur mérite aux soins d’un petit commerce, ou aux plus minces emplois de l’administration ? Jarlet-Brézin fut l’honneur de ce genre éminent. Pendant vingt ans il jugea les œuvres littéraires et dramatiques. Il jugea passionnément, évitant de comprendre pour être mieux compris, fidèle à sa mission qui était d’abattre des talents et d’en encourager d’autres. C’était au demeurant le meilleur et le plus doux des hommes ! »
Je regrette cette omission mais il reste suffisamment de moments délectables, à commencer par l’opéra que veut écrire Elvire Popesco où Bonaparte meurt en Egypte : « C’est un fait qui n’est pas très connu. » Et j’aime bien ce président de la République qui ne peut pas changer le cuisinier de l’Elysée, ce dernier étant plus élevé que les ministres dans la hiérarchie des francs-maçons. Oui l’interprétation de Victor Boucher est sidérante de dépouillement et de sobriété. Comme son personnage qui n’a rien écrit, l’acteur fait mine de ne pas jouer, raffinement suprême mais qui le distingue immédiatement de ses partenaires qui font, eux, une démonstration inverse. Jusqu’où aller trop loin et dans ce registre, Lefaur, Popesco et Berry sont irrésistibles.

CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES (Gaumont) est une comédie gentillette, sympathique qui présente certaines ressemblances avec FRIC FRAC, avec un postulat plus intéressant même si tout aussi daté. Le film mérite de passer à la postérité pour la merveilleuse chanson, « Comme de Bien Entendu », qui fut rajoutée de manière impromptue durant le tournage par Jean Boyer qui écrivit les lyrics en 30 minutes et Georges van Parys qui composa ce merveilleux thème. Boyer filme très bien cet intermède musical, d’abord en long plan où la caméra va recadrer à chaque couplet un nouveau couple. Le dernier refrain par Arletty et Simon est irrésistible.

Pour les amateurs de ce comédien qu’adorait Alain Resnais qui possédait tous ses films, je signale le coffret « Bob Hope, Classic Comedy Collection », 10 Films (Universal) avec au moins des sous-titres anglais. On peut y voir les trois meilleurs : THE CAT AND THE CANARY, remake de la version muette de 1927 avec un rôle réécrit pour Hope dont l’arrivée dans le film est fort drôle. C’est une histoire de maison hantée et de malédiction dans les bayous de Louisiane, tournée en comédie mais avec un personnage de fou évadé, de vrais meurtres et des mains qui rentrent dans le champ. Son succès fut phénoménal si bien que Hope et Goddard enchaînèrent sur THE GHOST BREAKERS (tournée deux fois durant le muet) autre histoire de maison hantée qui se passe près de Cuba et où Hope, animateur radio qui est compromis dans une histoire de gangster, atterrit un peu malgré lui. Son personnage est moins froussard que d’habitude. Dans la distribution, on retrouve HB Warner qui joua dans la version de 1914 dirigée par DeMille (et aussi le Christ dans LE ROI DES ROIS). Paulette Goddard est adorables dans les deux films et à l’aise dans la comédie, ce qui est moins le cas de Madeleine Carroll dans MY FAVORITE BLONDE où elle interprète une espionne poursuivie par une bande de redoutables nazis qui refile un gimmick compromettant à Hope. Certains apartés sont extrêmement cocasses : « J’ai si peur que même ma chair de poule a la chair de poule » – « Vous voulez dire, que les morts reviennent ? Comme les républicains ? » – « Si tu vois deux types cavaler, laisse passer le premier : ce sera sans doute moi. » Mais cette forme d’humour peut lasser à la longue. Il faut porter au crédit des deux premiers titres, la photo de Charles Lang. Je n’ai pas encore revu THE PALEFACE, parodie qui m’avait laissé de glace. Dans la VF, quand Jane Russell embrassait Bob Hope, il regardait la caméra et disait : « Cela vaut mieux qu’un café crème. » Je vais chercher la réplique en VO. Quelqu’un connaît-il SORROWFUL JONES ou NEVER SAY DIE ?

CLASSIQUES
J’ai revu pour la première fois depuis sa découverte au Monte Carlo, MAIS QUI A TUÉ HARRY ? dans le magnifique coffret Blu-ray Universal, « Alfred Hitchcock, The Masterpiece Collection » qui comprend 14 films (la plupart de ces films offrent des bonus passionnants, des témoignages de collaborateurs, de scénaristes, des analyses éclairantes). Hitch voulait tourner le film dans le Vermont, en automne pour opposer l’humour noir du récit et la Nature luxuriante mais un ouragan et un temps glacial détruisirent le paysage et le tournage dut se poursuivre en studio, ce qui étouffe, paralyse un peu la mise en scène. Hitchcock voulait respecter le roman qu’il aimait beaucoup et les ajouts furent minimes. Essentiellement le personnage de policier un peu balourd que joue Royal Dano (JOHNNY GUITAR, MOBY DICK, LIBRE COMME LE VENT). John Michael Hayes concocta quelques répliques, généralement proférées par Edmund Gwenn à double sens qui, mystérieusement, échappèrent à la Censure, notamment sur la femme dont il est amoureux qu’il trouve bien conservée. « Mais un jour, il faut ouvrir les boites de conserve ». J’avais été marqué par le personnage du petit garçon qui mélange passé, présent et futur, par ce cadavre aux chaussettes si voyantes. Shirley MacLaine est vraiment craquante dans un personnage de jeune femme très libre mais je continue de trouver le film un peu statique malgré des moments délicieux. Il marque surtout la première rencontre entre Hitchcock et Bernard Hermann et Hitchcock trouva enfin un compositeur à sa mesure (le meilleur avait été Frank Waxman mais il n’avait pas su tirer parti de la chanson qui s’écrivait dans FENÊTRE SUR COUR). Hermann écrivit une partition enjouée, marquée par Prokofiev, Ravel, dont il tira d’ailleurs une magnifique suite. Elle trouve immédiatement le ton du film.

Saluons la ressortie d’une des comédies les plus sous-estimées de Billy Wilder, EMBRASSE-MOI IDIOT, sottement accusée de vulgarité. Son propos, comme toutes les grandes comédies, est finalement très sérieux. Mais comme nous l’écrivions dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN, il s’agit « d’une comédie très fine, très pudique… où, à la fin, chaque personnage a appris quelque chose de positif sur la vie, sur les autres et sur lui-même ; l’aventure les a transformés de fantoches en êtres humains. »

  

L’HOMME DU JOUR est loin d’être un film parfait mais il témoigne d’une énergie, d’une volonté de vouloir explorer de nouveaux chemins. Duvivier et Spaak examinent à travers l’ascension et la chute d’un jeune électricien devenu célèbre parce qu’il a sauvé une actrice, les ravages que peuvent provoquer un succès fulgurant mais éphémère. Ils pointent les dérives du show business non sans une certaine âpreté On y entend Maurice Chevalier dans son rôle chanter « Y a de la joie » de Trenet puis se livrer avec son double à une extraordinaire interprétation d’un de ses grands succès. La mise en place, le brio de ce numéro, avec de très légers décalages entre le créateur et son imitateur tous deux incarnés par Chevalier et souvent dans le même plan vous laisse pantois.

Je me suis promis de revoir un de ces jours, ALEXANDRE LE BIENHEUREUX et je revois cette foule de touristes asiatiques visitant Vaux-le-Vicomte et tombant sur Noiret et Rochefort, entre deux prises de QUE LA FÊTE COMMENCE, s’écriant tous : « Oh, Alexandre ! »

  

J’ai gardé pour la bonne bouche, si j’ose dire, TAMPOPO (Criterion) écrit et dirigé par Jüzo Itami, le premier western ramen (pour lutter contre les westerns spaghetti) qui raconte comment un petit groupe de personnes a pu imposer un restaurant de ramen, ces soupes de nouilles avec du porc, des poireaux et tous les ingrédients possibles. Le propos, le récit sont incroyablement originaux, truffés de parenthèses, d’évocations burlesques (un groupes de Japonais s’initiant aux spaghettis bolognaises). Il y a aussi des passages fort peu ragoutants, des bagarres et deux ou trois moments désopilants : l’entrainement quasi olympique d’une cuisinière qui doit composer en une minute plusieurs bols, retenir toutes les commandes et servir très vite.

ANDRÉ CAYATTE
Il faut commencer par lire le numéro 86 de « 1895 », revue d’Histoire du cinéma, où l’on trouve un article passionnant et prodigieusement documenté , « Cayatte avant Cayatte », sur les liens entre le futur cinéaste et les surréalistes, en particulier René Char et sur son engagement politique durant la guerre d’Espagne dans le camp républicain bien sûr. Il soutient le combat, écrit des textes très critiques des atermoiements du gouvernement Blum, publie avec Philippe Lamour SAUVONS LA FRANCE EN ESPAGNE et se serait engagé dans les Brigades Internationales. Comme Decoin avec la guerre de 14, il ne mentionnera jamais cela dans ses (rares) interviews. Pudeur ? Dans le même numéro, un article sur la musique chez Pagnol qui rend justice au travail ample et lyrique de Honegger pour REGAIN.

J’avais aimé à l’époque ROGER LA HONTE et LA REVANCHE DE ROGER LA HONTE qui tranchait sur ce que l’on disait de Cayatte contre lequel j’étais prévenu. Depuis j’ai revu certains films pour VOYAGE A TRAVERS LE CINEMA FRANÇAIS, notamment son extraordinaire sketch de RETOUR A LA VIE dont je cite un passage : ce dialogue très noir, digne de Mirbeau entre Blier et une femme, déportée à Dachau, qui est allongée sur le sol, ne supportant plus d’être étendue sur un lit… J’ai parlé dans ce blog du MIROIR À DEUX FACES et j’ai loué la première partie du DOSSIER NOIR, passionnante. La description que fait Cayatte d’une petite ville de province en pleine reconstruction, dominée par un magnat du BTP qui fait la loi, quelques années après la Libération fourmille de détails originaux qu’on aurait tort de sous-estimer : l’arrivée du juge d’instruction (Jean-Marc Bory) dans un Palais de Justice à l’abandon où l’on bute sur un bébé dans son parc surveillé par son frère, en pleine salle des pas perdus, lequel petit frère fait tourner la boutique en l’absence de personnel ; le seul téléphone se trouve au café d’en face ; la chambre qu’on alloue au juge et où Sylvie tente d’habiller le chien de Mademoiselle Boussard ; le personnage du procureur (excellent Henri Crémieux) atteint d’un cancer du foie, autant de notations extrêmement originales qui confirment, au-delà des défauts du cinéaste (lourdeurs, didactisme, manque de subtilité) le très grand intérêt de certains films souligné par Lourcelles qui qualifie leur existence de révolutionnaire (AVANT LE DELUGE). Le dialogue de Charles Spaak est acéré et cinglant. Malheureusement le scénario dérape dans des bifurcations incompréhensibles tant elles sont maladroites, défauts pointés justement par Philippe Paul dans DVDClassik : des sous-intrigues entre Danièle Delorme et Daniel Cauchy ; Boussard disparaît totalement ; on nous égare sur des fausses pistes au lieu de suivre l’enquête du petit juge qui disparaît pendant de très longs moments. Selon Noel Herpe, la Censure aurait coupé des scènes qui déséquilibrent le film dans cette partie et aurait donc mutilé le film. Heureusement, les scènes d’interrogatoire avec Noël Roquevert, formidable en flic qui sort tout droit de l’Occupation et en a gardé les méthodes, même si elles auraient gagnées à être plus elliptiques, relancent l’intérêt tout comme Bernard Blier, magistral en flic parisien qui vient humer la province, mais la fin, astucieuse, voire même provocante dans son refus de privilégier le sensationnel paraît soldée.
Depuis, sur ce blog, Cayatte avait trouvé un défenseur très argumenté avec Dumonteil et je renvoie à tout ce qu’il a dit notamment d’AVANT LE DELUGE, œuvre majeure, l’une des rares à affronter l’antisémitisme, à évoquer l’homosexualité. Cayatte sera l’un des cinéastes qui reviendra le plus sur les drames causés par l’Occupation, avec une grande lucidité. Le personnage de Balpétré qui voit un complot juif partout dans AVANT LE DELUGE est inoubliable et paraît hélas très contemporain.
J’ai voulu revoir certains films dont justement ROGER LA HONTE et LA REVANCHE DE ROGER LA HONTE (René Château). Et ces nouvelles visions ont été bénéfiques. Déjà Cayatte s’attaque, fut-ce à travers un mélodrame qui a déjà inspiré plusieurs versions, à une erreur judiciaire. Certes les péripéties héritées du roman de Jules Mary (fortement influencé par Hugo et surtout le Dumas du COMTE DE MONTE CRISTO), pèsent parfois sur le film, surtout durant le premier épisode où certaines coïncidences ou astuces de narration paraissent énormes et donnent du fil à retordre aux acteurs ; notamment la confusion sur la houppelande, cadeau de son épouse à Roger qui incrimine ce dernier. Si ce vêtement est très à la mode, il n’est pas le seul à le porter et cet argument aurait pu être évoqué par l’avocat. On est vraiment dans la dramaturgie des « lèvres closes » comme disaient les auteurs de mélodrames italiens. Quelqu’un pose une question et une réponse honnête pourrait résoudre la situation : l’homme avec qui tu m’as surpris était mon frère mais je n’ai pas osé te le dire… Tout le quiproquo lors du retour de Roger après le crime où chaque mot se retourne contre lui parce qu’on ne pose jamais la seule question qui compte en est un bon exemple. Ce qui est très marrant, c’est que la séquence dans la serre entre Roger et sa maitresse avec qui il veut rompre, moment lourd, pesant, raide, explicatif où Casarès est coincée, est toute aussi mauvaise, statique voire pire, et encore plus mal jouée, dans la version Freda qui l’avait bâclée en une prise tournée à trois caméras, s’aliénant totalement son actrice principale, Irène Papas. Dans les deux versions les séquences familiales ne sont pas ce qu’il y a de plus excitant. Tout ce qui relève en revanche de la machination, de l’engrenage judiciaire, est beaucoup plus excitant : toutes les discussions financières (un héritage de Dumas et du COMTE DE MONTE CRISTO), les séquences de tribunal (fort bien jouées) sont rondement menées et la circulation des billets qui vont accabler Roger crée une vraie tension dramatique. Les personnages de méchants volent bien sûr la mise : Tissier est délectable en banquier joueur, corrompu et maitre chanteur qui sait s’aplatir devant tous les puissants et courtise avec délectation les jeunes danseuses, Paul Bernard sinistrement glacial en assassin égoïste (« on doit toujours d’abord penser à soi »). Cayatte a très souvent su bien distribuer ses films et tirer le meilleur parti de comédiens de répertoire comme Louis Salou en policier entêté et désabusé qui noie sa désillusion dans l’absinthe, Jean Debucourt impeccable en avocat ami fidèle qui parvient à faire passer un coup de théâtre croquignolet durant le procès, Paulette Dubost et même Gabriello. Lucien Coeldel, acteur méconnu et trop oublié dont la fin fut tragique, donne une grande vérité à ces péripéties et son jeu reste très moderne. Il enracine le film dans son époque, dans son milieu social. C’était un immense acteur qui amenait une vérité à la Vanel, à la Gabin. A l’actif du film, une narration rapide et certaines belles idées de mise en scène comme ces splendides mouvements de grue lors de la déposition de la fille de Roger (meilleure durant le procès que dans les scènes qui précèdent) ou ce foudroyant champ-contrechamp qui joue sur un miroir qui ponctue dans la REVANCHE DE ROGER LA HONTE la nouvelle rencontre entre Roger, son ancienne maitresse et Casarès. J’ai été frappé aussi par le ton inventif, savoureux mais retenu de dialogues signés, ce qui est très curieux, par deux auteurs différents : Hélène Mercier, coscénariste du DESSOUS DES CARTES, pour le premier épisode et Charles Spaak pour LA REVANCHE avec des notations sociales perçantes, aigües mais sous-jouées et filmées sans ostentation. Casarès déclare à sa camériste qu’elle est heureuse de recevoir ses amis. Cette dernière lui répond qu’elle n’a jamais eu d’amis. Casarès continue sans l’avoir écoutée, qu’elle se sent très heureuse. Elle lui répond qu’elle n’a jamais connu le bonheur et se voit envoyée à l’Automobile Club. Ce petit échange est filmé en douce, à l’arrière-plan et pointe l’égoïsme autiste des classes possédantes. On retrouvera des notations aussi fortes dans AVANT LE DELUGE, LE PASSAGE DU RHIN, OEIL POUR OEIL, JUSTICE EST FAITE. Et aussi dans LE DESSOUS DES CARTES, variation assez passionnante sur les conséquences de l’Affaire Stavisky où Madeleine Sologne est crédible en femme fatale toute aussi égocentrique que Casarès (elle refuse de se réfugier en Espagne ou en Italie, « ces pays où on grossit »). Et dans ce film, Cayatte montre qu’il sait fort bien filmer la nature, les paysages de montagne. Certains plans anticipent sur OEIL POUR OEIL. Et le personnage de Paul Meurisse, flic corrompu qui fabrique de fausses preuves pour faire condamner un innocent et cacher ce qu’il a commis, évoque nettement l’inspecteur Bonny, qui deviendra l’un des chefs de la sinistre carlingue.

LE DERNIER SOU, hélas introuvable, est un petit film noir original, vu dans une horrible copie. Cayatte y utilise très adroitement Noël Roquevert, le sort de ses emplois habituels en lui donnant un personnage de détective privé. Le même Roquevert, il faut s’en souvenir, est absolument génial dans JUSTICE EST FAITE.

Toujours grâce à Noel Herpe qui en était l’avocat, je me suis résigné à voir LE CHANTEUR INCONNU (René Château) avec Tino Rossi. Eh bien, ce mélodrame aux péripéties souvent ultra-rocambolesques, a été une très bonne surprise. Avec d’abord ce personnage, joué par Bussières, de projectionniste itinérant qui se reconvertit dans le music-hall mais surtout, durant la seconde partie, à cause de ses recherches formelles souvent audacieuses. On assiste à un véritable festival de caméra subjective, avec des plans audacieux, raffinés, cocasses (une cigarette qu’on allume devant l’objectif). Le scénario (parmi les adaptateurs oubliés de tous les livres et autre IMDB, figurent Cayatte, bien sûr, et… Jean Devaivre qui ne m’en avait jamais parlé) témoigne d’un romantisme, d’une fièvre que l’on sent dans ROGER LA HONTE, dans AVANT LE DELUGE, dans LE PASSAGE DU RHIN. Le côté secret de Cayatte. Voilà qui mérite un coup d’œil et un coup de chapeau.

On ne peut quitter Cayatte sans évoquer le très original ŒIL POUR ŒIL sobrement dialogué par Pierre Bost qui bénéficie d’une fort belle photo en couleurs de Christian Matras avec de belles scènes nocturnes. Dans ce qui va devenir un face à face impitoyable, Cayatte dresse un constat décapant du monde colonial et une fois de plus, Jurgens montre qu’il vaut mieux que sa réputation.

  

LE PASSAGE DU RHIN est un des Cayatte les plus réussis : fouillé, complexe, exempt de parti pris, ce film tourne le dos à bien des clichés, héroïques ou nationalistes et la peinture de la vie d’Aznavour en Allemagne paraît extraordinairement juste, non revancharde mais exempte aussi de toute complaisance envers les collabos. Magnifique création d’Aznavour.

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Mai
09

CINÉMA FRANÇAIS
Commençons par CÉLINE de Jean-Claude Brisseau qui, de nouveau, m’a procuré une immense émotion, de par son ton insolite, la manière dont l’histoire est racontée. Cette irruption du fantastique dans un quotidien quasi-bressonien ne ressemble à rien de ce qui se faisait à l’époque (et encore aujourd’hui). Le style des dialogues, la diction, les brusques ellipses vous entraînent peu à peu dans un monde insolite, décalé où l’on perd ses repères. Je ne serai pas fichu de vous dire si Isabelle Pasco joue bien ou mal contrairement à Lisa Heredia qui est épatante comme toujours. On est ailleurs et la grâce peu à peu envahit l’œuvre, comme à son insu.
Et signalons la sortie si souvent réclamée en DVD d’ANGÈLE et de REGAIN, ces deux chefs d’œuvre. Editions chères, hélas, mais Nicolas Pagnol me dit que la Région ne l’aide pas et que ces films ne sont plus achetés, en dehors d’Arte, par le service public.

  

LIVRES
ROLAND BARTHES – GROTESQUE DE NOTRE TEMPS, GROTESQUE DE TOUS LES TEMPS (Kimé) est un pamphlet réjouissant qui démonte avec méticulosité les revirements, simplifications, les absurdités pompeuses et jargonnantes auxquelles Barthes s’adonna après MYTHOLOGIES qui était un beau livre, tout comme FRAGMENT D’UN DISCOURS AMOUREUX. J’ai aussi aimé certains articles de THEATRE POPULAIRE. Mais son livre sur Racine fut impitoyablement démonté par Picard et à nouveau ici par Pommier qui montre que Barthes omet les quatre vers qui contrediraient ses oiseuses analyses. C’est une lecture revigorante où Pommier montre que Barthes après avoir décrété la mort de l’auteur (ce qui entraîna de multiples déclinaisons chez ses disciples, notamment dans la critique de cinéma), le fait renaître (« un auteur c’est une suite d’amabilités discontinues », définition aussi ébouriffante qu’un « scénario, c’est une suite de dispatchings syntagmatiques ») puis déclare que l’auteur au cinéma, c’est le metteur en scène. Ce pamphlet sans doute injuste et peu politiquement correct mais gondolant par l’auteur d’ASSEZ DÉCODÉ, jette une lumière lucide sur certains propos de Barthes sur Sade qui feraient rugir les féministes et le mouvement #MeToo.
Un petit extrait de sa destruction du SUR RACINE de Barthes : « Qu’on l’admire ou qu’on ne l’admire pas, il est difficile d’écrire sur Roland Barthes. Si on l’admire, on ne sait pas trop que dire et, si on ne l’admire pas, on n’a que trop à dire. On ne peut, en effet, l’admirer qu’à la condition de ne jamais s’interroger, de ne jamais se demander ce qu’il a vraiment voulu dire, et encore bien moins s’il a eu raison de le dire.
Quand on commence, en revanche, à lire Roland Barthes d’un œil critique, quand on entreprend de relever toutes les contradictions que l’on rencontre dans ses écrits, de réfuter toutes les contrevérités qu’on y trouve, d’en sonder toutes les sottises, très vite on ne sait plus où donner de la tête. Qui voudrait vraiment passer au crible toutes les fariboles que Roland Barthes a débitées, risquerait fort d’y consacrer une bonne partie de son existence. Si grand que fût mon désir de mettre à nu l’étonnante nullité intellectuelle de celui qui passe pour l’une des principales lumières de notre temps, je ne me suis pas senti le courage de me lancer dans une aussi longue et fastidieuse entreprise. Il me restait donc à choisir entre deux méthodes opposées : ou bien survoler rapidement l’ensemble des écrits de Roland Barthes, en faisant un sort aux sornettes les plus notables, et proposer ainsi aux lecteurs une espèce de florilège de la faribole barthésienne; ou bien, au contraire, s’en tenir à un seul ouvrage et le soumettre à un examen aussi serré, aussi minutieux et aussi exhaustif que possible. Chacune de ces deux méthodes a, bien sûr, ses avantages et ses inconvénients. La première méthode est, sans doute plus facile et, surtout, plus divertissante. Dans la mesure où elle donne une beaucoup plus grande possibilité de choix, elle permet de ne retenir que les sottises les plus ridicules, que les foutaises les plus grotesques, et il y a assurément de quoi constituer, avec tous les écrits de Roland Barthes, une anthologie de balivernes tout à fait désopilante. Mais, bien qu’on ait logiquement toutes les raisons de ne plus faire crédit à un auteur chez qui ont été relevées un nombre important d’âneries monumentales, cette méthode, qui est celle du pamphlet, ne convainc, d’ordinaire, que ceux qui sont déjà convaincus. Les autres, surtout s’ils sont des admirateurs de cet auteur, resteront le plus souvent persuadés qu’on a fait preuve à son égard d’une insigne mauvaise foi et qu’on n’a jamais cherché vraiment à comprendre sa démarche et à entrer dans sa pensée. Si l’on veut essayer de les convaincre, il vaut donc mieux adopter la seconde méthode et choisir de n’étudier qu’un seul livre, afin de pouvoir le faire de la manière la plus patiente et la plus attentive, en s’efforçant de suivre pas à pas la démarche de l’auteur. C’est pourquoi, malgré l’envie que j’ai eue parfois de suivre la première méthode, j’ai finalement décidé de m’en tenir à la seconde et de n’étudier, en essayant de le passer au crible, que le Sur Racine.
Si j’ai choisi le Sur Racine plutôt qu’un autre livre de Roland Barthes, c’est, outre des raisons d’ordre personnel et professionnel, parce que, de tous les livres de Roland Barthes, il est celui qui, par ses ambitions, ressemble le plus à un livre de critique universitaire. De ce fait, il est aussi, sans doute, celui qui permet le mieux de mesurer à quel degré, tout à fait extraordinaire pour qui prend la peine d’y regarder de près, son auteur est dépourvu de toutes les qualités logiques les plus élémentaires. Faute de nous apprendre quoi que ce soit sur la tragédie racinienne, le Sur Racine nous apporte d’innombrables et d’inappréciables renseignements sur les très étranges démarches de la pensée barthésienne, c’est-à-dire d’une pensée dont le principal caractère est que tous les mécanismes de contrôle semblent totalement abolis et qui va continuellement de contradiction en contradiction et d’absurdité en absurdité, sans jamais s’en apercevoir. »

POUR L’AMOUR DES LIVRES de Michel Le Bris (qui me conseilla le texte de Pommier) est une vibrante défense de la lecture. Le Bris évoque avec chaleur ses découvertes depuis l’enfance et j’ai retrouvé bien des noms et des titres, Jules Verne, Stevenson, James Oliver Curwood, ce pilier de la Bibliothèque Verte, par exemple et ses CHASSEURS DE LOUPS et autres CHASSEURS D’OR sans oublier le GRIZZLY. Je ne savais pas que nous dévorions un auteur écologique qui influença Hugo Pratt et fut réhabilité par Francis Lacassin dans un volume de la collection Bouquins. Il y a des pages fastueuses dans ce livre à la gloire des auteurs – l’éblouissement ressenti devant LA GUERRE DU FEU qui m’a donné envie de relire ce roman – et des citations magistrales – « Toute vocation commence par l’admiration » (Michel Tournier) – à commencer par celle-ci, percutante : « Les méchants envient et haïssent : c’est leur manière d’admirer. » (VICTOR HUGO). J’adore les chapitres sur les bibliothèques : les paragraphes sur le mauvais accueil à la Bibliothèque Nationale sont hilarants et la perplexité de Le Bris partagée par Alberto Manguel nous vaut cette remarque : « Les bibliothèques rendent fous à commencer, parfois, par les bibliothécaires. » Ne pas manquer ce livre.

Et enfin, pour compléter cette trilogie, LA LITTÉRATURE EN PÉRIL, petit opuscule brillant et incisif de Tzvetan Todorov qui revient sur les ravages provoqués par le structuralisme (dont il épousa un moment les combats avant de s’en dissocier) notamment en détournant ce que devrait être l’enseignement de la littérature. « On n’apprend plus de quoi parlent les œuvres mais de quoi parlent les critiques… Non seulement on étudie mal le sens d’un texte si l’on s’en tient à une stricte approche interne, alors que les œuvres existent toujours au sein d’un contexte et en dialogue avec lui ; non seulement les moyens ne doivent pas devenir fin, ni la technique nous faire oublier la finalité de l’exercice… Autrement dit, on représente désormais l’œuvre littéraire comme un objet langagier clos, autosuffisant, absolu. En 2006, à l’université française, ces généralités abusives sont toujours présentées comme des postulats sacrés. Sans surprise, les élèves du lycée apprennent le dogme selon lequel la littérature est sans rapport avec le reste du monde et étudient les seules relations des éléments de l’œuvre entre eux. » Voilà qui peut s’appliquer à la critique de cinéma.

Les POLAROÏDS d’Eric Neuhoff (Editions du Rocher) sont une collection de petits textes incisifs, mordants. Des croquis finement écrits où l’influence des hussards, de Nimier, revendiquée jusque dans les allusions littéraire se teinte de mélancolie et où apparaissent des actrices comme Jean Seberg. Plusieurs de ces nouvelles sont poignantes jusque dans leur légèreté.

  

Philippe Roger qui aime tant Grémillon et Ophuls vient d’écrire le remarquable L’ATTRAIT DU PIANO consacré à la place du piano dans l’œuvre de certains metteurs en scène (Ophuls, Sirk, Grémillon, Borzage, Hitchcock), le choix, parfois récurrent, des morceaux qu’ils utilisent, airs classiques ou chansons populaires. Roger pointe la fascination de ces réalisateurs pour certains thèmes qu’il a tous identifiés, ce qui sera précieux pour nombre des habitués de ce blog. L’analyse d’une longue séquence de CINQUIÈME COLONNE et la manière dont le piano nous révèle un Hitchcock inattendu est un des exemples les plus réussis de cette approche très originale.

AU BONHEUR DES FAUTES (Points) par Muriel Gilbert est un petit ouvrage extrêmement amusant écrit par une correctrice. On y découvre que « ressasser » est le plus long palindrome de la langue française (autre exemple : élu par cette crapule), que « oiseaux » est le seul mot qui contienne toutes les voyelles et dont on ne prononce aucune lettre, que le plus célèbre pangramme (phrase qui utilise toutes les lettres de l’alphabet ) est « portez ce vieux whisky au juge blond qui fume », que la manière d’écrire « chef-d’œuvre » au pluriel a changé 6 fois entre 1694 et 1835 et surtout que l’accent sur la cime est tombé dans l’abîme, moyen mnémotechnique pour savoir où placer l’accent circonflexe.
Et je rappelle la parution chez Actes Sud de LUNE PÂLE de W.R. Burnett qui suit LE VENT DE LA PLAINE d’Alan Le May. Aucune réaction sur ces deux magnifiques romans, dont l’un donna lieu à un grand film de John Huston.

MICHEL LEGRAND
L’incontournable, l’indispensable Stéphane Lerouge vient de compiler un coffret fabuleux de 20 CD consacré à Michel Legrand où j’ai pu retrouver ses incursions dans le jazz avec Miles Davis, ses albums avec Stan Getz, Phil Woods, Stéphane Grappelli (une découverte), ses musiques de films pour Demy, Rappeneau, Delon (y compris la partition rejetée du CERCLE ROUGE), ses chansons interprétées par des artistes français – de Claude Nougaro à Nathalie Dessay en passant par Christiane Legrand – et américains, de Streisand à Louis Armstrong. J’ai enfin pu entendre MONTE CRISTO drame musical d’après Dumas écrit par Jean Cosmos (lyrics d’Eddy Marnay), la musique sublime du MESSAGER et mille curiosités. Des heures de délice.

ITALIE
Il faut saluer très fort TF1 qui vient de faire ressortir dans des copies sublimes plusieurs films très importants, à commencer par ce chef d’œuvre qu’est LES CAMARADES de Mario Monicelli. Cette fresque bouleversante retrace l’histoire d’une grève à Turin en 1905 dans une fabrique textile où l’on travaille 14 heures par jour, où les accidents ne sont jamais pris en charge, grève qui se heurte à la dureté d’une direction âpre au gain, arc-boutée sur ses privilèges, sûre de ses droits. On voit bien là que le marché ne s’auto-régule pas et que si on n’impose pas des limites aux possédants, ils vous écraseront encore plus. Comme l’écrit le programme du Festival Lumière de Lyon : « Filmant en noir & blanc comme pour mieux rendre compte d’une époque passée, Mario Monicelli dépeint justement la vie quotidienne des ouvriers, leurs conditions de travail et de vie. Les décors, costumes et faits historiques sont reconstitués de façon exemplaire. Le cinéaste emploie un langage hors du temps, non daté, et analyse une période charnière de l’évolution sociale, rendant hommage aux premiers mouvements sociaux et aux intellectuels socialistes.
Le véritable sujet, universel, est l’éveil de la conscience de classe, et c’est en cela que, même si le film se déroule au tout début du XXe, LES CAMARADES est contemporain. « Ce que je voulais dire, c’est que, comme celles d’aujourd’hui, les luttes ouvrières de cette époque avaient des motivations élémentaires ; je voulais dire aussi que la défaite n’est jamais totale, qu’elle sert à cimenter, à faire comprendre ce que veut dire lutter ensemble. » (Mario Monicelli, Positif n°185, septembre 1976) »
J’ajoute que la première apparition de Mastroianni qui reçoit pratiquement une boule de neige est une des plus formidables introductions d’un personnage dans un récit. Filmé dans un noir et blanc somptueux, le film est truffé de petits détails bouleversants ou savoureux, glissés en fond de plan : ces enfants qui subtilisent des boulets de charbon ou ces deux ouvriers qui se castagnent en pleine manifestation.

  

LA CIOCIARA mérite aussi d’être revue et plusieurs séquences témoignent d’une force, d’un engagement humain considérables. On aurait envie de dire que c’est le plus grand rôle de Sophia Loren mais on pense à L’OR DE NAPLES et à HIER, AUJOURD’HUI ET DEMAIN. Le film est inégal et certains défauts proviennent du roman de Moravia mais il faut saluer l’audace de certaines scènes qu’on hésiterait à tourner de nos jours : le viol des deux femmes dans une église par des soldats de couleur censés les « libérer » du fascisme est une séquence forte qui contredit la vision d’un Spike Lee par exemple. Certains analystes parlent de soldats noirs mais le critique italien qui émet beaucoup de banalités dans les bonus, parle de « Maroquinades ».
On vient de ressortir ROMA de Fellini que je ne me lasse pas de revoir. Que de séquences éblouissantes, virtuoses, euphorisantes mais aussi bouleversantes.

  

THE YOUNG POPE est une série de Paolo Sorrentino dont on retrouve le ton sarcastique, l’ironie parfois mordante (le chapitre 5 et le discours du Pape aux Cardinaux, très provocateur, est un régal) envers la pédophilie, le lobby gay de même que les préciosités visuelles. Très belle utilisation des décors naturels. Jude Law est convaincant et Ludivine Sagnier possède une grâce infinie de même que Cécile de France.
Je crois n’avoir jamais parlé du très émouvant ÉTÉ VIOLENT de Zurlini, cinéaste qu’il faut sans cesse redécouvrir.

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Avr
03

Revu enfin dans une belle copie, HE WALKED BY NIGHT nous a semblé meilleur que dans notre souvenir. Grace à la photo très inventive d’Alton et à l’interprétation de Richard Basehart qui arrive à préserver l’opacité de son personnage tout en le rendant intéressant. On ne sait pas très bien ce qu’il cherche, sinon de l’argent, ni ce qui le motive vraiment. Le scénario ne se préoccupe guère de psychologie ni pour lui ni pour les flics. Aucun effort n’est fait pour approfondir le personnage de Scott Brady et le film y gagne car on nous épargne les habituelles séquences de vie domestiques. Le récit procède par brusque à coups que relie un commentaire pléonastique et solennel, asséné plutôt que lu par Reed Hadley. Les scènes nocturnes sont les plus réussies. On a beaucoup glosé sur les séquences se déroulant dans les égouts où Alton exécute une série de variations sur des lampes torche sans doute très renforcées qui s’éloignent ou se rapprochent dans les conduits très obscurs, créant de spectaculaires effets, notamment dans les plans très larges : on voit la lumière cascader puis décroître sur les murs. Mais nous avons été davantage impressionné par toute la scène où Basehart arrive en avance au rendez-vous fixé par Mr Reeves, déjouant le piège tendu par les policiers. Là, plus que dans la scène célèbre où il s’opère lui même, on se dit que le découpage, les angles, les rapports des personnages dans l’espace portent la trace (l’influence ?) d’Anthony Mann. Mais John Alton, au festival de Telluride, avait maintenu que la part de Mann avait été minime contrairement à ce qui a été écrit ici et là.

GORDON DOUGLAS
LE FAUVE EN LIBERTÉ – Les pressions sans doute de la censure et le choix de James Cagney transforment le Ralph Cotter du roman : du jeune lettré devenu psychopathe criminel, les auteurs ne retiennent que le psychopathe, assez proche du héros de WHITE HEAT. Mais le film surprend encore par sa violence dès la séquence d’évasion où Cagney tue son compagnon blessé, d’une balle dans la tête. Douglas réunit une distribution mythique, qui comprend des piliers du film noir, dans des rôles juteux qui les mettent particulièrement en valeur : Neville Brand, le compagnon d’évasion, Steve Brodie, John Litel. La palme revient au spectaculaire couple de flics véreux et assez stupides que forment Ward Bond et Barton McLane et à Luther Adler qui fignole un des avocats corrompus les plus marquants du genre. La mise en scène nerveuse, précise, utilisant à merveille l’espace (dans les meilleurs moments on pense à Walsh même si le film n’a pas la grandeur, la démesure cosmique de WHITE HEAT), ne flotte que dans deux ou trois scènes du dernier tiers même si Helena Carter se tire honorablement d’un personnage conventionnel. Il est intéressant de voir comment les rapports de Cagney avec Barbara Payton qui est ici excellente, sexy et crédible, inversent les schémas traditionnels du film noir. Cagney joue plutôt le rôle de la femme fatale qui sème le trouble et le mal et Payton représente celle que l’on corrompt. Une séquence, particulièrement remarquable, constitue un sommet du genre : Holiday (Payton) furieuse de la conduite de Ralph, lui lance un couteau qui érafle son oreille. Il surgit dans la salle de bain, mouille une serviette et nettoie sa plaie, puis se rue sur elle la battant sauvagement avec la serviette mouillée. Acculée contre le mur, le suppliant d’arrêter, elle se jette dans ses bras, se sentant seule après la mort de son frère, ignorant que c’est lui qui l’a tué. Douglas filme avec fluidité ce changement d’attitude et le rend crédible.

Mais Douglas s’est essayé à tous les genres. On connaît ses succès dans le western (LA MAÎTRESSE DE FER, RIO CONCHOS, LE GÉANT DU GRAND NORD, FORT DOBBS) mais beaucoup moins dans le film sentimental, voire le mélodrame et la comédie musicale, deux genres qui co existent dans l’inclassable YOUNG AT HEART qu’Olive a enfin restauré (DVD zone 1 sans sous-titres). Ce dernier film, remake de l’excellent FOUR DAUGHTERS de Michael Curtiz, a la sagesse de rester très fidèle à l’original (les scénaristes sont les mêmes, Julius Epstein et Lenore Coffee), bien que les quatre filles soient, sans dommage appréciable, réduites à trois. Le choix de Frank Sinatra pour le rôle du musicien malchanceux et fataliste qui avait lancé John Garfield est judicieux, mais les chansons, excellentes (on y entend de bonnes versions de « Just One of Those Things »et de « Someone Watched Over Me » sans parler de la chanson titre qui triompha) ou médiocres, sont la cerise un peu encombrante sur un gâteau déjà très riche au départ. Refusant les conventions du musical, Douglas s’efforce de justifier diégétiquement les intermèdes musicaux mais il faut alors accepter une convention différente : Sinatra chante et joue du piano dans un restaurant-bar (c’est son gagne-pain), dans le vacarme et l’indifférence totale des clients, ce qui paraît plausible. Saisi par l’interprétation intérieure et poignante de « One For My Baby », Douglas décide d’isoler Sinatra, d’oublier tous les bruits d’ambiance, transformant la chanson en une sorte de monologue dramatique qui deviendra un des moments phares de tous les futurs récitals de Sinatra. Sans avoir l’énergie de la mise en scène de Curtiz, celle de Douglas organise efficacement les évolutions de nombreux personnages dans un espace restreint. L’usage de la couleur, les cadrages, souvent derrière une fenêtre, font parfois penser à Sirk (impression peut-être renforcée par le fait que Robert Keith et Dorothy Malone sont père et fille comme dans WRITTEN ON THE WIND). Ainsi, à l’arrivée, YOUNG AT HEART, écrit Rauger, est sans doute un des films hollywoodiens les plus authentiques et les plus conscients jamais fait sur la dépression. C’est Sinatra qui imposa une fin heureuse contestable même si elle donne lieu à au seul duo entre Sinatra et Doris Day durant les dernières 16 mesures de « You My Love » de Jimmy Van Heusen.

YOUNG AT HEART n’est pas un accident isolé dans la carrière de Douglas. Il a dirigé plusieurs autres drames féminins (« women’s pictures ») comme le rappelle Dave Kehr dont HARLOW qui nous avait laissé de glace. Quand on assigna Douglas à SINCERELY YOURS (DVD Warner on demand zone 1), premier film de fiction joué par Liberace, le pianiste virtuose dont Soderbergh évoqua la personnalité tourmentée dans le remarquable BEHIND THE CANDELABRA, il dut se dire mauvaise pioche, tant le scénario d’Irving Wallace commence par juxtaposer une série de séquences prétexte qui permettent au héros d’étaler une virtuosité purement technique, passant de Chopin à une chanson sud-américaine, de Tchaikovsky à une polka sans oublier une variation assez réjouissante sur « Pinetop’s Boogie Woogie » de Pinetop Perkins. La trame connaissant la personnalité du pianiste flirte avec l’imaginaire en brodant autour d’une rivalité amoureuse, entre Joanne Dru la fidèle secrétaire et une Dorothy Malone (que Douglas sait une fois encore très bien photographier et diriger), corsetée et boutonnée jusqu’au cou mais qui irradie une vivacité, une sexualité tout à fait improbables quand on connaît le contexte. On a le droit à des répliques gratinées comme « Vous ne pourrez pas rivaliser avec un concerto ». Le propos bascule ensuite dans le mélodrame quand Harry Warren/Liberace devient sourd, apprend à lire sur les lèvres et sauve un petit garçon handicapé et une femme âgée méprisée par sa fille. Ce film a une réputation catastrophique aussi bien chez Maltin (Bomb), chez  les Medved qui l’incluent dans leur liste infamante que chez Paul Mavis dans DVDTalk qui se moque des gros plans ridicules d’un Liberace avec des mèches crantées murmurant « merci mon Dieu » en pleurant après son opération. Il est vrai que le pianiste avec ses yeux globuleux, son allure onctueuse est un acteur calamiteux (notamment dans cette séquence) mais même dans ces péripéties kitsch, on finit par comprendre que son ingénuité calculée ou réelle, sa bonhomie chaleureuse ait attiré des milliers de fans Nous avons néanmoins trouvé le film non pas meilleur (un tel adjectif ne conviendrait pas) mais plus regardable, plus gracieux qu’on l’aurait pensé. Certains plans sont joliment coloriés par William Clothier et Douglas utilise avec élégance la couleur rouge, celle du manteau que porte Joanne Dru quand elle part qui renvoie à la robe rouge de Dorothy Malone, rappel élégant qui unit les deux femmes. On pense à Sirk tout comme dans la scène où Liberace incite à retrouver Alex Nicol qui l’attend dans le parc. L’échec commercial bloqua la seconde réalisation, Warner préférant payer son contrat à Liberace plutôt que de produire le film. A noter, preuve que c’est une œuvre de fiction, que l’on ne voit jamais le célèbre candélabre.

On retrouve Max Steiner au générique de THE SINS OF RACHEL CADE qui sortit dans un double programme très Nickel Odéon avec GOLD OF THE SEVEN SAINTS et sa musique épouse frontalement les péripéties, voire les conventions du scénario d’Edward Anhalt d’après un roman obscur, notamment lors des dernières scènes où un contrepoint religieux vient se fondre dans le thème d’amour. Rachel Cade est en effet une missionnaire venue du Kansas pour soigner et bien sûr évangéliser les habitants d’une région perdue du Congo Belge. Elle va tomber amoureuse de deux hommes, l’officier agnostique qui administre le district (Peter Finch reprend un personnage qu’il avait joué dans A NUN’S STORY) et un jeune et brillant aviateur (Roger Moore). Disons le tout de suite, l’histoire d’amour même traitée avec sobriété et concision est ce qu’il y a de moins intéressant dans le film. Comme l’écrit le rédacteur de Coffee, Coffee and more Coffee : « Ce film doit être aimé et chéri pour les gros plans d’Angie Dickinson… On ne parle pas seulement des plans très serrés mais de ceux où ses lèvres délimitent le bas du cadre et ses sourcils le haut. Et où les couleurs sont comme adoucies, peut-être à cause du tirage, mais cela marche. Je n’ai jamais vu Angie Dickinson aussi amoureusement photographiée que dans ce film. » Nous sommes assez d’accord avec cet admirateur enthousiaste. On a l’impression que Gordon Douglas et son chef opérateur Peverell Marley sont tombés amoureux d’Angie Dickinson et avec elle, son visage avec quelques gouttes de sueur, on accepte avec un certain plaisir pervers ce Congo Belge reconstitué à Burbank, ces rebondissements éculés qui auraient pu être beaucoup plus gênants (l’enfant malade qu’on va sauver, les rivalités avec le sorcier local joué par Woody Strode, la pseudo malédiction des dieux) d’autant que Douglas les traite avec une vraie conviction, une franchise dans l’approche, le regard, glissant ici et là de petites surprises, une fin de scène occultée, une maladie qu’on ne peut guérir, un échec qui fait douter l’héroïne. Il filme plusieurs scènes sous la pluie, dans la brume, ce qui les rend plus denses, plus réalistes ou de nuit, pour casser le côté trop poli du décor en studio et le crédibiliser, fait parler les acteurs doucement, ce qui convient parfaitement à Peter Finch. Rachel Cade affiche certes ses convictions mais sans les imposer et plusieurs fois on lui oppose des arguments recevables : la paix que prétend imposer le christianisme est mis à mal par cette guerre (l’action se passe durant le conflit de 39-45) entre des nations chrétiennes. Le film réunit de très nombreux acteurs noirs, de Rafer Johnson à Errol John (remarquable de force) en passant par Juano Hernandez, Scatman Crothers que Douglas filme avec plus d’empathie et de respect que le scénario le laissait supposer. Revenons à Coffee, Coffee and more Coffee : « On pourrait couper tout le reste et obtenir un poème visuel encore plus beau que ce qu’avait réussi Joseph Cornell en supprimant tout ce qui était superflu dans EAST OF BORNEO pour ne garder que Rose Hobart. »

Revu aussi AIR FORCE et la séquence qu’écrivit William Faulkner (le reste du scénario est de Hawks et Dudley Nichols) – la mort du commandant de la super forteresse – se remarque par sa puissance dramatique. La première moitié du film où l’on prend peu à peu conscience de la raclée subit par les Américains, où l’on passe d’un aérodrome dévasté à un champ de ruines, vous empoigne et n’a pas pris une ride. Malheureusement le dernier tiers bascule dans la fiction la plus extravagante et l’on a du mal à s’intéresser à des péripéties qui même à l’époque passaient les bornes de la propagande. Le scénario n’avait pas été achevé et toute cette fin fut bâclée parfois sans Hawks qui reconnaît ces manques. La vision du film est quand même moins ample, moins généreuse, moins humaniste que celle de Ford dans les SACRIFIÉS.
J’ai déjà dit tout le bien que je pensais de A 23 PAS DU MYSTERE de Henry Hathaway, intrigue policière traitée avec une sèche rigueur, un découpage tranchant.

Parmi mes découvertes dans les films Pré-Code, je tiens à signaler CENTRAL AIRPORT, un Wellman de tout premier ordre (Warner on demand), jamais cité quand on parle de ses films d’aviation. Pourtant la séquence de sauvetage finale dans la nuit, dans le brouillard et en hydravion, justifie à elle seule la vision de ce film mené à cent à l’heure.

LE BARBARE ET LA GEISHA a été réhabilité ici et là, ce qui me paraît incompréhensible. Certes, il ne fait pas partie des quelques films que Huston a ouvertement bâclés parce qu’il s’en désintéressait dès le début ou qu’il perdait foi dans le projet (SINFUL DAVEY). Il y a de vraies recherches visuelles, inspirées par les estampes et la calligraphie japonaise, un travail parfois intéressant sur ces murs en papier et les ombres portées. La photographie de Charles Clarke est fort belle mais tout cela n’anime pas une dramaturgie amorphe, léthargique pointée par le producteur Buddy Adler et par John Wayne qui envoya dix pages de notes que Huston ne regarda pas. Elles paraissaient pourtant assez sensées. Le film est totalement dépourvu de tension dramatique. On admire des plans et on baille.
Mieux vaut voir IN THIS OUR LIFE (WARNER ARCHIVE), sa seconde mise en scène, mélodrame décrié qui vaut mieux que sa réputation. Certes, l’intrigue est prévisible mais Howard Koch dont le script est parfois lourd, signe ici et là des séquences fortes, âpres, bien écrites : toutes celles qui opposent Bette Davis qui en fait des tonnes (mais campe finalement un terrifiant personnage d’égoïste, irresponsable, psychopathe) et un splendide Charles Coburn, oncle gâteau qui la pourrit, lui passe ses caprices en lui expliquant cyniquement comment il a ruiné son père. Portrait aigu d’un capitaliste doucereux et impitoyable, réactionnaire et aveugle. Ces scènes riches en sous entendus troubles sont fort bien dirigées par Huston qui impose un ton rapide. A l’actif du film, un personnage de jeune noir, intelligent, éduqué qui veut devenir avocat qui bat en brèche tous les stéréotypes raciaux et racistes. Il s’agit de l’un des personnages les plus progressistes, les plus audacieux du cinéma américain de l’époque. Il faut voir aussi comment Huston filme avec décence, dignité sa mère (Hattie McDaniels à des années lumière d’AUTANT EN EMPORTE LE VENT) en éliminant tous les maniérismes raciaux si gênants. Tous les moments où il est accusé d’avoir écrasé une mère et son enfant par Bette Davis, qui est la vraie coupable, sont extrêmement forts. Et notamment quand il déclare dans la prison que la parole d’un jeune noir ne sera pas prise en compte par les jurés blancs. Ernest Anderson est excellent dans ce rôle. Olivia de Havilland est fort belle (Huston avait une romance très forte avec elle) et Dennis Morgan est correct dans un personnage de convention. Beaucoup d’excellents seconds rôles dont Billie Burke et Frank Craven.

FILMS PRÉ-CODE : VOYAGE SANS RETOUR (Warner)
Une des plus belles histoires d’amour qui se perpétue après la mort, un sujet de mélodrame traité en comédie romantique, ONE WAY PASSAGE tourne le dos à tous les clichés du genre dès son scénario relativement épuré des gags redondants comme parfois chez Garnett. Le personnage de Powell n’a pas de rival, la jalousie ne vient jamais entraver l’amour qu’éprouvent les deux personnages principaux. La mise en scène fluide, inventive, avec une caméra extrêmement mobile, impose un ton léger, intime alors que le destin des deux protagonistes est tragique : William Powell songe souvent à se débarrasser du policier qui le surveille, Kay Francis (dont la sexualité élégante ne survécut pas à l’imposition du Code) se sait condamnée par la maladie. Garnett transcende ce que le sujet pouvait avoir de morbide en lui insufflant un optimisme qui semble aller de soi. Le premier plan donne le la : on y voit des chanteurs de bar récupérer des pièces jusque dans le crachoir (le pianiste a coincé une cigarette entre les touches) et s’interrompre pour désigner les toilettes. Un régal et ceux qui le boudent doivent abandonner ce site.

CLARENCE BROWN
Je ne crois pas que l’on ait beaucoup évoqué ce réalisateur dans ce blog et c’est un peu dommage car on lui doit pas mal de films réussis ou importants (il fut pendant des années un des réalisateurs de prestige de la MGM). Je me souviens de la rétrospective que lui consacra la Cinémathèque. En l’inaugurant, il rendit un long hommage émouvant à Maurice Tourneur qui lui avait tout appris. Et quand, vers la fin de sa vie, Tourneur connut des difficultés financières, Brown, nous apprend Christine Leteux, vint plusieurs fois à son secours. C’était un homme généreux et loyal, bienveillant, ce qui se traduit dans ses meilleurs films dont le très émouvant JODY ET LE FAON (THE YEARLING) (DVD Warner en France), œuvre beaucoup plus dure et noire qu’on l’aurait cru, piégé par le côté chronique familiale.
En le revoyant, j’ai été frappé par la maturité de la description du personnage de Jane Wyman, cette femme meurtrie par la mort prématurée de ses enfants et qui s’est réfugiée derrière un mur d’indifférence. Les scènes de chasse sont foudroyantes avec des travellings à couper le souffle et un nombre considérable de véritables extérieurs (arrachés par Brown) pour une production Metro. Le film sobre, tenu, subtil (Peck est très juste même s’il ne fait pas très sudiste) est de plus d’une très grand beauté visuelle avec un lyrisme qui vous prend le cœur.

  

Ce que l’on retrouve dans le très puissant INTRUDER IN THE DUST (DVD Warner ARCHIVE sans sous-titres) adaptation fidèle du roman de Faulkner, qui gagne à chaque révision. Brown et Ben Maddow se contentent d’élaguer les longues digressions (passionnantes) de Gavin Stevens sur la métaphysique du Sud. L’interprétation de Juano Hernandez est inoubliable et le romancier noir Ralph Ellison pouvait écrire qu’INTRUDER IN THE DUST était « le seul film qu’un public de Harlem pouvait prendre au sérieux, le seul qui contenait l’image d’un Noir avec qui on pouvait s’identifier ».

Parmi les autres Brown on peut se procurer en zone 1 WIFE VERSUS SECRETARY, une très bonne comédie écrite par John Lee Mahin et Norman Krasna où Jean Harlow joue une fille intelligente, rapide, efficace, secrètement amoureuse de son patron Clark Gable. Le film semble une réponse morale aux audaces des productions Pré-Code mais le ton est intelligent, vif et l’interprétation du trio (Myrna Loy a le moins bon rôle) est magistrale. On frôle quand même le drame et les changements de ton sont négociés avec brio et un vrai sens des nuances par Clarence Brown : les séquences dans les chambres d’hôtel à Cuba dégagent une vraie tension sexuelle et la dernière confrontation entre l’épouse et la secrétaire est filmée avec une retenue, une délicatesse rare.

En zone 2, on peut se procurer des vrais films Pré-Code : la période semble avoir été bénéfique pour Brown et A FREE SOUL (ÂMES LIBRES) en est une nouvelle preuve. L’intrigue et la morale fondée sur le rachat, l’expiation de deux (ou trois) transgressions peuvent paraître datées mais le traitement réserve bien des surprises. Le ton rapide, la narration nerveuse, le dialogue souvent brillant et inventif mettent en valeur de nombreux détails audacieux à commencer par la première scène où une jeune femme exhibe ses sous-vêtements avec un dialogue osé devant un homme qui se révèle être son père. La dernière intervention de Barrymore au tribunal lui fit, dit-on, gagner l’Oscar. Cette scène mérite de figurer parmi les péripéties judiciaires les plus extravagantes : Barrymore reprend à la dernière minute la défense du fiancé de sa fille, interroge cette dernière afin qu’elle avoue sa liaison cachée avec Gable, qu’il a accepté, inconscience décuplée par l’alcool, ce qui lui permet d’endosser la responsabilité de tout ce qui est arrivé.

  

SADIE MCKEE, comédie sociale souvent incisive est du même niveau et Edward Arnold est formidable en milliardaire ivrogne. Nous défendions fortement déjà FASCINATION (POSSESSED) dans 50 ANS, louant les extraordinaires premières séquences, la confrontation entre Joan Crawford, modeste ouvrière et un train de luxe qui passe lentement devant elle. Ce mélodrame inspiré contenait des plans quasi-wellesiens. Je signale parmi ses films muets le fort bon TRAIL OF 98 (zone 1), LA CHAIR ET LE DIABLE avec Garbo et John Gilbert, LE DERNIER DES MOHICANS qu’il co-réalisa avec Maurice Tourneur et chez Kino, LORNA DOONE dont il dirigea l’une des premières séquences, la poursuite d’un carrosse sur une plage.
En revanche je reste toujours assez réticent devant une bonne partie de CAPITAINE SANS LOI, récit figé, académique, pourtant l’un des très rares consacré aux pèlerins du Mayflower dont on peut sauver pourtant une fort belle scène de tempête, très réussie et bien filmée. Mais l’histoire d’amour rajoutée et fausse historiquement entre Spencer Tracy et Gene Tierney, peu convaincante plombe le film.

Parmi mes découvertes dans les films Pré-Code, je tiens à signaler CENTRAL AIRPORT un Wellman de tout premier ordre (Warner on demand), jamais cité quand on parle de ses films d’aviation. Pourtant la séquence de sauvetage finale dans la nuit, dans le brouillard et en hydravion, justifie à elle seule la vision de ce film mené à cent à l’heure.

OLIVER STONE
Je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de parler d’Oliver Stone dont j’ai revu pourtant avec une vraie émotion PLATOON qui tient très bien le coup et les deux autres volets de sa trilogie vietnamienne. Avec HEAVEN & EARTH (ENTRE CIEL ET TERRE, d’après l’autobiographie de l’héroïne, Le Ly Hayslip), Stone se lance de nouveaux défis : centrer son récit non plus autour d’un monde d’hommes mais sur un personnage féminin, une petite paysanne vietnamienne, Le Ly, que l’on va voir grandir durant toute cette guerre ce qui oblige à prendre un angle diamétralement opposé. Ce film est, à notre connaissance, le seul, qui donne le point de vue des Vietnamiens, décrivant la vie de l’héroïne, de sa famille (un frère part rejoindre les Viet Cong QUI SONT TOUT AUSSI DOGMATIQUES, L’UN D’EUX VIOLERA L’HÉROÏNE) et de son village durant toute la première partie (ce qui nous vaut des plans élégiaques, un montage calme). Une vie saccagée par la guerre, les violences commises par les deux camps, les bombardements, les attentats. Stone montre que si le jour le pays appartient aux Américains, la nuit ce sont les Nord Vietnamiens qui contrôlent la situation. On sent que la stratégie américaine est vouée à l’échec malgré ces irruptions tonitruantes, ces hélicoptères. ENTRE CIEL ET TERRE souffre durant la première moitié de ce que tout le monde s’exprime en anglais (diktat du studio). Dans la seconde partie, avec l’arrivée de Tommy Lee Jones, remarquable, tout s’arrange et plusieurs séquences sont très puissantes. NÉ UN QUATRE JUILLET est le plus polémique, le plus engagé et il contient des scènes inoubliables, une dénonciation terrible du traitement des blessés dans des hôpitaux sans moyens, sans matériel avec un personnel débordé. L’accusation porte fort. Tom Cruise est magnifique.

Dans TALK RADIO, surgit au fil des appels radiophoniques une Amérique pleine de rancœurs antisémites, suprémacistes, où fleurissent les pire discours extrémistes. Avec le recul, on s’aperçoit que Stone et son scénariste Eric Bogosian avaient repéré de manière prophétique la naissance de tout un électorat populaire, frustré, abruti par la télévision, oublié par les politiques, qui allait se venger 25 ans plus tard en faisant élire Trump.

  

L’ENFER DU DIMANCHE
Voilà une des œuvres les plus révélatrices du talent réel, des qualités évidentes d’Oliver Stone, autant sinon plus que WALL STREET, BORN ON THE 4th of JULY, THE DOORS et aussi de ce qui mine parfois certains films, effets visuels voyants, idées préconçues, symbolisme appuyé avec risques de manipulation, les deux étant parfois indissociables comme les deux faces d’une même pièce. Ici, on retrouve surtout les qualités, la fureur – il n’y a pas d’autres mots – narrative, kinésique avec lesquels il plonge dans certains milieux, la Bourse, la politique. Le regard qu’il pose sur le football américain est évidemment des plus décapants. Il n’épargne rien ni personne, pointe la publicité qui a tout gangrené (« La TV a changé notre manière de penser, tout a été ruiné dès la première interruption publicitaire. C’est notre concentration qui comptait pas celle d’un connard vendant des corn flakes », dit le coach Tony D’Amato que joue Al Pacino), les autorités sportives qui couvrent les pires malversations, le côté épouvantablement machiste de cet univers, cette débauche de testostérone aussi bien durant les matches, festivals d’injures raciste et homophobes, que dans les fêtes où l’alcool et la drogue coulent à flot, l’obsession de l’argent qui transforme les joueurs en prima donna obsédées par les primes et pousse Christina Pagniacci (Cameron Diaz), la propriétaire de l’équipe, à vouloir la vendre comme une franchise, la médecine sportive totalement corrompue au point de renvoyer sur le terrain un joueur qui peut y laisser sa peau. Le tout filmé avec une énergie incroyable.

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