Nov
14

Après le coup de chapeau à un ami de cinquante ans, Pierre Rissient, que j’évoquais dans le numéro d’été de Positif, parlons de plusieurs livres de cinéma et monographies consacrées à des metteurs en scène. Jean Gili éclaire un auteur sous-estimé et même disons-le, carrément oublié, MARCELLO PAGLIERO, L’ITALIEN DE SAINT- GERMAIN-DES-PRÉS qui fut scénariste (de PAISA), interprète (on peut le voir dans ROME VILLE OUVERTE, DÉDÉE D’ANVERS, LE BEL ÂGE, LES GAULOISES BLEUES) et réalisateur influencé par Sartre. Beaucoup de ses films, italiens ou français, sont très difficiles à voir (je n’avais pas aimé LA P… RESPECTUEUSE) et récemment à Bologne, certains furent de vraies découvertes : ROME VILLE LIBRE (alias LA NUIT PORTE CONSEIL), chronique étrange, personnelle qui se passe pendant une nuit, à Rome où De Sica campe un personnage de mythomane mémorable.

Le film est sorti en DVD avec une belle présentation de Gili. On apprend une foule d’informations précieuses sur des œuvres ambitieuses comme VÉTIR CEUX QUI SONT NUS d’après Pirandello, LES AMANTS DE BRASMORT, voire d’obscurs nanars comme L’ODYSSÉE DU CAPITAINE STEVE. Je vais revoir UN HOMME MARCHE DANS LA VILLE, tentative très audacieuse qui avait été boycottée par la CGT et le Parti Communiste avec des articles abjects, des réactions de curé stalinien comme l’écrit à Gili, Roger Boussinot, auteur d’un de ces articles venimeux dans l’Ecran Français, qu’il dit regretter amèrement. Il demanda à Pagliero de collaborer à son encyclopédie du cinéma. On trouve en DVD LA PROIE DU DÉSIR coréalisé par Rossellini (le livre de Gili apporte des informations capitales sur ce tournage et les combines de Rossellini).

  

Restons un peu dans le cinéma italien pour signaler la sortie chez Bach Films de deux mélodrames de Mario Soldati (écrivain majeur dont IL FAUT DÉCOUVRIR Les Lettres de Capri, La Confession, L’Enveloppe orange) : LE MARIAGE DE MINUIT et surtout MALOMBRA, histoire d’amour sombre et romantique où Soldati s’opposait au néo-réalisme. Là encore les deux films sont analysés par Jean Gili.

Pour les fanatiques de la délicieuse Catherine Spaak dont je fais partie, je recommande ELLE EST TERRIBLE (SND), son premier film je crois, de Luciano Salce. Très amusant, un de ces vrais films de plage que tournaient les cinéastes italiens. Il est juste un peu trop étiré et répétitif.

Nous passons maintenant aux Etats-Unis avec une série d’ouvrages remarquables dont certains hélas, ne sont pas près d’être traduits (j’attends toujours un feu vert d’Actes Sud pour la magnifique biographie de Scott Eyman consacrée à John Wayne).
Le premier est une biographie très chaleureuse d’un réalisateur que j’aime beaucoup : CHARLES WALTERS, THE DIRECTOR WHO MADE HOLLYWOOD DANCE par Brent Phillips. On lui doit quelques petites merveilles raffinées, délicates et au Nickel nous avions un faible pour lui. LILI, revu encore récemment avec un grand plaisir, qui ne tombe jamais dans la mièvrerie. On apprend dans le livre que c’est Walters, danseur remarquable (il chorégraphia certains numéros) qui double Jean-Pierre Aumont.

J’adore SUMMER STOCK, LA JOLIE FERMIÈRE où il parvient à transcender, à illuminer avec la complicité de Gene Kelly, un scénario qu’il jugeait banal, en ajoutant une foule de petits détails sur le travail et des numéros tout en douceur et délicatesse dont « You Wonderful You » et « Friendly Star », ballades filmées en très peu de plans où l’on passe avec fluidité du dialogue à la chanson puis à la danse. C’était, selon NT Binh, deux des numéros musicaux favoris d’Alain Resnais tout comme la danse que partait improviser Kelly à partir d’un journal et d’une planche de bois qui grince. Le livre analyse les rapports chaleureux (mais parfois difficiles) de Walters avec Judy Garland qui l’aimait énormément. Il savait lui parler, lui donner un espace de liberté tout en lui mettant des limites, se montrant plus psychologue que Minnelli. Phillips montre aussi que son homosexualité ouverte mais jamais tapageuse, retarda sa rencontre avec Louis B Mayer, homophobe convaincu, qui le reçut un an et demi après l’avoir engagé.

Walters n’était pas un coloriste inventif, un esthète raffiné comme Minnelli ; il n’avait pas le bouillonnement, l’énergie, la vitalité d’un Stanley Donen. Son point fort, c’était l’intimisme et souvent, il abandonne les ballets spectaculaires, fondés sur des prouesses physiques ou athlétiques à un Robert Alton (dans le merveilleux PARADE DE PRINTEMPS), pour se concentrer sur un moment délicat entre deux ou trois personnages et quelques danseurs. Et là, sa liste de réussite est considérable à commencer par les numéros de HIGH SOCIETY, film pour lequel nous étions trop sévère dans 50 ANS, qu’il règle avec une grande finesse, une grande intelligence, mettant admirablement en valeur une Grace Kelly qui n’a jamais été mieux habillée. C’est son grand rôle avec les Hitchcock et elle se sort très bien de son duo avec Crosby dans le délicat « True Love ». Plusieurs des autres chansons de Cole Porter sont aussi très bonnes (« Who wants to be a millionnaire », le duo Amstrong-Crosby et celui, époustouflant, entre Crosby et Sinatra). LE TENDRE PIÈGE est une comédie intelligente et joliment enlevée et Sinatra fait de la chanson-titre un moment inoubliable. Sa reprise n’est pas mal non plus. On découvre que Walters n’aimait pas du tout THE BELLE OF NEW YORK, jugeant le sujet très démodé (la pièce était de 1890 et des poussières) mais Arthur Freed dont la conduite paraît souvent erratique, l’imposa. Il détestait Vera Ellen qui n’était que technique, sans aucune sensibilité. J’ai appris qu’ANNA ET LES MAORIS que j’avais défendu dans les Cahiers avait été très édulcoré par la Censure qui aurait coupé les deux scènes les plus importantes aux yeux de Walters. Phillips ne cache pas les échecs de Walters, souvent dus à des diktats imbéciles d’un producteur ou du studio. Il avait réussi à imposer ce qu’il voulait pour LILI et le même producteur pour se venger lui assigna LA PANTOUFLE DE VERRE qui comprenait tout ce que Walters avait évité dans le film précédent : une chorégraphie lourde, des ballets démonstratifs, des intentions poétiques appuyées. On découvre aussi qu’il a joué un rôle important en dirigeant certaines séquences avec Kelly ou Garland avant son premier long métrage.
FILMS : LA JOLIE FERMIERE, PARADE DE PRINTEMPS, HAUTE SOCIÉTÉ, LILI, LE TENDRE PIEGE
LIVRE D’ALAIN MASSON SUR GENE KELLY

Autre ouvrage capital, celui que Joseph McBride a consacré à Lubitsch : HOW DID LUBITSCH DO IT ? Dès les premières pages, on est ébloui par le sérieux, la passion de McBride qui fait brusquement surgir un détail très révélateur du génie de Lubitsch durant l’écriture du scénario (les rapports avec le tandem Wilder-Brackett sont passionnants et aussi ceux avec Samson Raphaelson), la préparation ou sur le plateau. Il sera impossible de parler de NINOTCHKA, THE SHOP AROUND THE CORNER, sans se référer à ce livre. Et McBride nous montre la manière dont le cinéaste piège la Censure. Mais il sait aussi brillamment analyser ce qui fait la beauté, l’émotion, la force unique de ces chefs d’œuvres que sont LA FOLLE INGÉNUE, LE CIEL PEUT ATTENDRE, UNE HEURE PRÈS DE TOI, TO BE OR NOT TO BE

McBride avait fait paraître avant ce monument un recueil regroupant ses articles et ses interviews, TWO CHEERS FOR HOLLYWOOD, souvent complétés, remis à jour, commentés. On y trouve un essai percutant sur les premiers films de Capra, une réfutation brillante et très argumentée de toutes les sottises qu’on a pu déverser sur Ford (McBride va lire le roman qui inspire FORT APACHE et dont l’idéologie raciste est contredite par le scénario de Frank Nugent, qui dit exactement le contraire et prend le parti de Cochise). J’ai adoré l’interview très marrante de Steppin’ Fetchit, de son vrai nom Lincoln Theodore Monroe Perry (trois présidents des USA), qui déclare avoir voulu subvertir les stéréotypes (McBride donne des exemples convaincants des liens qui l’unissent au Juge Priest). Il déclare « qu’Hollywood dans les années 30 était plus raciste que la Géorgie » et on apprend qu’il fut un ami du boxeur noir Jack Johnson (à qui Ken Burns a consacré un beau documentaire trouvable en DVD) et un proche de Mohamed Ali. Je l’adore dans THE SUN SHINES BRIGHT ressorti en Blu-ray dans sa version intégrale. Le McBride contient aussi des essais très pertinents sur Cukor, Huston, Joe Dante, Spielberg, des interviews de Wilder, des reportages par exemple sur le tournage de THE SHOOTIST
COFFRET EARLY CAPRA, LE MASSACRE DE FORT APACHE, THE SUN SHINES BRIGHT en Blu-ray

A côté de ces sommes, HOLLYWAR de Pierre Conesa (auteur d’un revigorant Guide du Paradis) paraît assez léger, truffé d’affirmations contestables (premier film à montrer les noirs ou…) assénées de manière péremptoire, de jugements à l’emporte-pièce (ce qu’on trouve souvent dans les articles sur le cinéma du Monde Diplomatique). Non, LA CHARGE FANTASTIQUE n’est pas magnifiée par les paysages de la Monument Valley (le film a été surtout tourné en Californie) et les Indiens ne sont pas des ivrognes incapables. Ils foutent une raclée aux Tuniques Bleues et Quinn joue un Indien altier et noble dans cette histoire qui est un contresens historique. J’ai repéré plusieurs approximations par page.

  

Plus sérieux LA GUERRE AU CINÉMA par Jean-Pierre Andrevon, célèbre auteur de science-fiction, analyse longuement un grand nombre de films pays par pays. Certains puristes et mon ami Michel Ciment vont bondir devant les critiques que fait Andrevon aux SENTIERS DE LA GLOIRE (en gros, ce sont celles de Tardi, notamment sur la largeur des tranchées, construites pour la caméra) dont il salue pourtant le premier tiers et l’attaque, qu’il juge magistrale. Je ne serai pas d’accord avec lui sur la non-contribution de Jim Thompson au scénario. Je pense que beaucoup des mégotages, des chantages entre les généraux français sont dus à Thompson. Je retrouve son ton acerbe, grinçant, son humour noir qui va au cœur des choses.

Bing Crosby

GARY GIDDINS remarquable critique et biographe vient de faire paraître le volume 2 de sa magistrale biographie de Bing Crosby, SWINGING ON A STAR. J’entends déjà les réactions : Bing Crosby, ce chanteur sirupeux avec son orchestre de violons. Alors avant d’aller plus loin, je demande à ces détracteurs souvent ignorants d’acquérir le coffret MOSAÏC consacré à Crosby (dont le livret est de Giddins) : ils découvriront 4 DVD (certains doubles) où il chante presque tous les grands standards de Cole Porter, Kern, Gershwin accompagné par Buddy Cole et son quartet. 160 chansons, tirées de son programme radio chez CBS sur 10 ans dont 16 seulement furent éditées en disques par Decca. Pas de cordes mais une musique qui swingue et un chanteur toujours juste, souvent novateur (la manière dont il altère ou transcende certaines lignes mélodiques, décale des harmonies sans avoir l’air d’y toucher, me rend très admiratif). C’est devenu un coffret indispensable.

« Like buried treasure reclaimed from the past, this remarkable set is like no other Bing Crosby collection ever released. Here is the great crooner and a quartet led by his longtime accompanist Buddy Cole, occasionally augmented by a few wind instruments, in a thesaurus of 160 songs recorded in the most informal of circumstances at 16 sessions, during a period (1954-56) when Bing was in exceptionally good voice. » – Gary Giddins, liner notes

PERSONNEL:

On all sessions:
Buddy Cole – piano, organ, celeste, harpsichord
Vince Terri – guitar. banjo
Don Whitaker – bass
Nick Fatool – drums, percussion

On session L, add:
Matty Matlock – clarinet
Fred Falensby – tenor sax
Clyde Hurley – trumpet
Abe Lincoln – trombone

Dans son livre, Giddins montre l’écart qui sépare la vie privée de Crosby avec une épouse alcoolique, de son image où tout paraît lui réussir. Ce soi-disant paresseux, tournait trois films par an, animait une heure de radio chaque semaine, participait à de nombreux tournois de golf où souvent il devait chanter à la fin, s’engagea avec Bob Hope pour vendre des bonds et soutenir les troupes durant la Seconde Guerre. Il analyse ses rapports chaleureux avec les musiciens de jazz dont Louis Amstrong qu’il imposa dans plusieurs films. Giddins consacre 160 pages à Leo McCarey et à l’élaboration tumultueuse de LA ROUTE SEMÉE D’ÉTOILES qui naquit malgré les studios (la RKO refusa cette histoire de prêtre chantant où l’on entend plus de chansons que de prières et la Paramount fut ultra-réticente). McCarey dut investir son propre argent. Le scénario s’écrivit dans la douleur, personne ne comprenant les intentions de McCarey qui refusait toute solennité, voulait imposer une liberté de ton, amicale, joyeuse. Même si l’on doit créditer Frank Butler et Dick Cavett d’avoir réussi à écrire une version filmable d’après une histoire de McCarey, le film fut grandement improvisé dans le bonheur (75% dit Crosby) et le résultat est une petite merveille très finement analysée par Jacques Lourcelles avec pourtant une seule chanson vraiment mémorable dans celles qui furent écrites pour le film par Burke et Van Heusen, « Swinging on a Star » (on entend une jolie version de « Silent Night »). Barry Fitzgerald, dont la carrière déclinait, est magistral. Il campe un vrai personnage de vieillard, bougon, têtu, borné et attachant, et on se souvient de PLACE AUX JEUNES et la rencontre avec sa mère est traitée avec une retenue quasi-elliptique. Crosby dégage un charme fou (McCarey lui répétait qu’il ne devait jamais penser qu’il jouait un prêtre : « Je veux sentir qui tu es vraiment » et le climat d’improvisation qui lui convenait, l’obligeait à rester concentré).
Mais Crosby est tout à fait sensationnel dans des petites merveilles sous-estimées comme RHYTHM ON THE RIVER (coffret Bing Crosby the Silver Screen Collection, 24 $ pour 24 films et un excellent documentaire. Sous titres anglais)
Cette entraînante comédie musicale, très sous-estimée, écrite par Dwight Taylor d’après un sujet de Billy Wilder et Jacques Théry lança Oscar Levant. Bing Crosby joue un compositeur et Mary Martin une parolière qui deviennent, à l’insu l’un de l’autre, les nègres d’un auteur, Courtney, en panne d’inspiration. Ce dernier incarné avec une solennité semi-parodique par Basil Rathbone est toujours accompagné de son homme à tout faire, Oscar Levant qui, à son habitude, égrène des aphorismes et qu’il présente comme : « Celui qui pense pour moi. » Ce à quoi Levant rétorque : « C’est un emploi à mi-temps. » Les méprises, les péripéties astucieuses – les éditeurs refusent les chansons des deux nègres parce qu’elles sont trop proches du « style » de Courtney – sont traitées avec légèreté et un vrai sens du rythme par Victor Schertzinger qui signe aussi (fait rare chez les cinéastes américains) une très bonne chanson : « I Don’t Want to Cry Anymore » que chante très bien Mary Martin. Schertzinger qui réalisa aussi BIRTH OF THE BLUES, ROAD TO ZANZIBAR et une adaptation en Technicolor du merveilleux THE MIKADO de Gilbert et Sullivan (DVD CRITERION), était à l’aise dans la comédie musicale et il filme avec élégance et souplesse les excellentes chansons dues au talentueux tandem James Monaco et Johnny Burke, dont « When the Moon Comes Over Madison Garden » que Bing Crosby chante devant un éditeur qui téléphone et classe des papiers, « Ain’t It a Shame About Mame », délicieusement interprétée par Mary Martin, « Only Forever » qu’on entend en solo et en duo. Crosby trouve ici, vocalement parlant, une partenaire à sa mesure, toujours juste et en place, énergique, radieuse. A la vue de ce film (et de BIRTH OF THE BLUES du même Schertzinger), il est difficile de comprendre pourquoi Hollywood l’a boudée. Le clou du film est la chanson-titre, très rythmée, où Crosby, soutenu par le trompettiste Wingy Manone, un disciple d’Amstrong, et son orchestre, déambule dans une boutique de prêteur en marquant le rythme avec des baguettes dont il frappe une cymbale, le comptoir, le mur. Il se sert avec élégance et désinvolture de multiples accessoires durant le film et ce numéro influença fortement celui, plus célèbre, de Fred Astaire dans EASTER PARADE.
THE BIRTH OF THE BLUES (que l’on trouve dans le coffret déjà cité et dans un double DVD avec BLUE SKIES et des sous-titres français) entend décrire de manière fictionnelle comment se créa l’Original Dixieland Jazz Band, le premier orchestre de jazz blanc qui quitta la Nouvelle Orléans pour Chicago. Au début, le traitement honteux des musiciens noirs qui cherchent d’où sort le son de leurs instruments inspire les pires craintes. Mais cela s’améliore et l’on voit clairement que les Blancs sont des élèves et les Noirs des professeurs notamment dans une excellente scène ou Eddie Rochester montre à Mary Martin comment swinguer. Il en résulte un merveilleux duo où Crosby et Martin revitalisent « Wait Till the Sun Shines Nellie ». Parmi les autres délices de ce film, truffé d’excellentes chansons, le dernier tourné par Victor Schertzinger, signalons Crosby qui chante aussi magnifiquement « My Melancholy Baby » et une très bonne chanson écrite par Johnny Mercer, « The Waiter, and the Porter and the Upstairs Maid », interprétée avec brio par Mary Martin, Crosby et Jack Teagarden (qui fait un solo de trombone). Ruby Elzy qui incarna Serena dans la PRODUCTION originale de Porgy and Bess chante Saint Louis Blues. A la fin, on rend hommage à plusieurs grands musiciens de jazz dont Ellington et Amstrong

Et l’on pourra se reporter aussi à UNE FILLE DE LA PROVINCE (THE COUNTRY GIRL) de George Seaton dont j’ai dit du bien dans une lointaine chronique et où Crosby était magnifique.

Les amateurs pourront aussi faire leurs délices des meilleurs ROAD TO… dont l’humour, les vannes, les blagues référentielles paraissent, dans les meilleurs moments anticiper sur le ton des comédies trash de Judd Apatow : menacé par des Bédouins, Bob Hope déclare qu’il se sent protégé par… Paramount, n’ayant pas achevé son contrat de cinq ans. On trouve plein de blagues peu politiquement correctes (Crosby vend Hope comme esclave sans le moindre remord, Hope se moque d’un handicapé, un chameau commente l’action). Les meilleurs sont ROAD TO MOROCCO, ROAD TO ZANZIBAR, ROAD TO UTOPIA (malgré des interventions pénibles de Robert Benchley). On les trouve dans le coffret Crosby et dans un coffret ON THE ROAD WITH, 4 FILMS où il y a des sous-titres. On entend une très bonne chanson dans ROAD TO MOROCCO.

Michel Legrand
Dans  ses très savoureux mémoires, J’AI LE REGRET DE VOUS DIRE OUI écrits avec la complicité de Stéphane Lerouge dont je retrouve l’humour décapant, Michel Legrand approfondit les ouvrages précédents. Il est difficile de ne pas rire ou sourire quand Legrand évoque l’arrivée de Michael Jackson lors d’une représentation du PASSE MURAILLE, les hésitations de la productrice Mag Bodard après la première projection des PARAPLUIES. Mais on est touché par le récit de sa complicité si créatrice avec Jacques Demy (jusque dans leurs différends) ou Jean-Paul Rappeneau, par le portrait très juste qu’il dessine de Joseph Losey (l’histoire de la musique du MESSAGER est loin de la version donnée par Losey à Michel Ciment). J’ai beaucoup aimé l’évocation de l’amitié qui l’unit à Francis Lemarque (le sauveur des PARAPLUIES), Claude Nougaro et bien sûr tous les musiciens de jazz de Quincy Jones à Henry Mancini (voici un portrait amical, chaleureux), de Miles Davis à Bill Evans et les pages qu’il leur consacre sont précieuses et émouvantes de même que les chapitres sur Barbra Streisand, Sarah Vaughan. J’adore cette citation de Mark Twain qui déclare après la mort d’un écrivain qu’il n’aimait pas : « Je n’ai, pas pu me rendre à l’enterrement mais j’ai écrit pour dire que j’étais d’accord. »
Bonne occasion pour citer ici les coffrets des musiques de film de Michel Legrand réunis par Stéphane Lerouge.

Très tonique et réjouissant est l’ouvrage de Benoit Duteurtre (dont j’adore l’émission ÉTONNE-MOI BENOIT), LA MORT DE FERNAND OCHSE où il évoque un curieux personnage, ami/amant de Reynaldo Hahn, qui composa une opérette hélas perdue, CHOUCOUNE, écrivit des morceaux de musique, travailla comme décorateurs dans des dizaines de spectacles célèbres (de LOIE FULLER, des ballets de Debussy), fut ami de Ravel et Debussy. Duteurtre avec passion fait revivre l’univers si créatif de ce monde musical, défend comme des chefs d’oeuvre certaines compositions, opérettes de Messager, Hahn, Lattes, Maurice Yvain dont il trace des portraits passionnés. Il analyse LE DIABLE DANS PARIS de Flers, Croisset, et Lattes et donne les paroles de l’air du diable (Dranem parait-il génial) désopilante. Il restitue toute une part de la création française dans la tradition d’Offenbach (Debussy déclarait durant LES BRIGANDS, « ça, c’est de la musique ») qui a été éradiquée au profit d’une soumission à l’Amérique. Duteutre participe à un jury qui remet le prix de la carpette anglaise, récompensant quelqu’un qui s’est écrasé, aplati devant la tyrannie de l’anglais, dernier prix remis à Anne Hidalgo pour son slogan en anglais sur le Paris olympique : Made for Sharing qui fut le slogan d’une marque de pizza américaine.

Je voudrais signaler le dernier Cahier de l’Herne qui est consacré à Curzio Malaparte, personnalité fascinante, complexe, anarchiste, mégalomane, qui passa du fascisme à l’antifascisme, flirta avec le communisme pour le dénigrer et passa sa vie à la recrééer, effaçant ses pires zones d’ombre. C’est dans sa villa de Capri que Godard tourna LE MÉPRIS.. On connaît ce livre extraordinaire qu’est KAPUT (la description de la guerre en Russie fut saluée par Blaise Cendrars et Henry Miller) et aussi LA PEAU tout aussi fort et provoquant mais on ignore des dizaines d’ouvrages comme ce cinglant BAL AU KREMLIN qui paraît chez plusieurs éditeurs. Analyse cinglante, caustique de ce qu’il appelle l’aristocratie communiste qui se pavane durant un bal en 1930. Lire aussi la biographie que lui consacra Maurizio Serra qui a un mal fou à rétablir la vérité.

LE CABINET DES CURIOSITÉS SOCIALES de Gérald Bronner (PUF) est une suite de petits essais amusants incisifs qui essaient d’analyser des faits en apparence irrationnels : pourquoi les chantiers sont-ils toujours en retard, pourquoi François Mitterrand allait écouter Elizabeth Teissier, Jean-Luc Mélenchon menacé par son golem, le rapport entre les téléphones portables et les soucoupes volantes. Bronner examine aussi les théories complotistes, la stupidité des sondages, le retour des Illuminati. C’est décapant, intelligent.

  

UNE PRIÈRE POUR L’ÉCOLE de Fréderic Beghin (Plon) est une enquête approfondie sur les dérives qui menacent le concept de laïcité. L’auteur fait parler un grand nombre d’enseignants, de conseillers pédagogiques et ce qu’ils racontent est plus qu’inquiétant. De nombreux sujets (sur le rôle des femmes, la création, la Shoah sont contestés et pas seulement par les musulmans intégristes mais par les protestants, les témoins de Jéhovah, les catholiques intégristes.

On ne sort pas indemne de VULNÉRABLES de Richard Krawiec (éditions Tusitala) qui nous parle des laissés pour compte de l’Amérique, de ceux qu’on oublie au bord de la route et qui en conçoivent un désespoir qui les pousse à prendre les pires décisions. Ce sont des personnages qui devraient toucher Yves Rouxel. Il y a une dureté de ton, une concision, une violence viscérale qui évoques les admirables livres de Larry Foundation (EFFETS INDÉSIRABLES réédité par, encore, Tusitala, après que Fayard ait laissé tomber). Comme l’écrit le Blog du Polar de Velda : « Billy Pike aurait pu être un bon garçon… Travailleur, respectueux et aimant envers ses parents, bon époux, bon père. Il est tout le contraire. C’est à la fin des années 80 que Richard Krawiec a écrit ce roman fulgurant. Il le dit dans sa préface de 2016 : « Le personnage principal de Vulnérables, Billy Pike, est de ceux qui sont tombés avant de découvrir qu’il n’y avait personne pour les relever. » Vulnérables n’a jamais trouvé d’éditeur aux Etats-Unis… Les uns après les autres, les éditeurs ont déclaré qu’un tel livre ne trouverait pas de public : « Ils avaient peut-être raison. Il faut tout un village pour élever un enfant, et aussi pour le détruire. Il faut tout un village pour engendrer des familles qui dévorent leurs membres. Peut-être que le pays n’avait pas envie de lire une chose pareille », écrit Richard Krawiec. » Ajoutons que la fin bouleversante, laisse planer un léger espoir.

J’ai été touché par LES RÊVEURS, le premier roman d’Isabelle Carré avec qui j’ai eu tant de joie à travailler sur HOLY LOLA. C’est un récit tendre, délicat que l’on sent devenir de plus en plus personnel et autobiographique, sur des personnages largués par la vie, qui se réfugient dans le silence ou dans la névrose. Comme l’écrit Martine Landrot dans Télérama : « Son premier chapitre Quitter Pantin est une main rétrospectivement posée sur l’épaule de sa mère, mise en quarantaine par ses parents, à cause d’un accident de jeunesse procréateur. Ce n’était pas la future Isabelle qui grandissait clandestinement in utero, mais son frère. Peut-être parce qu’elle a connu la place deux ou trois ans plus tard, Isabelle Carré décrit à merveille l’éveil du nid maternel, constitué de silence, de peur et d’effacement, un nid que l’entourage voulait hologramme, ou pourquoi pas, totalement invisible
REVOIR SES FILMS : SE SOUVENIR DES BELLES CHOSES, QUATRE ETOILE, LA FEMME DÉFENDUE, CŒURS, LES BUREAUX DE DIEU et tant d’autres.

  

UN HOMME EST MORT est une bande dessinée sur le destin et la vie d’un cinéaste, Edouard Luntz (dont j’ai été l’attaché de presse sur LE DERNIER SAUT écrit par Antoine Blondin) et de ses films qui ont disparu de la circulation. L’aventure et le désastre du GRABUGE, où il porte une lourde responsabilité, très bien montrée dans un livre passionnant par Michel Ferry (DON’T SAY YES UNTIL I FINISH TALKING !), l’a tué (le luxe des hôtels, la coke, la folie du Brésil et de l’argent qui coulait à flot) mais son destin est tout à fait poignant. Les films de Luntz sont difficiles à trouver. Cet ouvrage pose la question des œuvres bloquées quelquefois par des ayants droit caractériels (Eustache), quelquefois par ces monstres informes que sont les compagnies américaines. A noter qu’une autre bande dessinée sur le cinéaste René Vautier et son combat pour défendre les ouvriers et les dockers porte le même titre et un DVD vient de sortir aux Editions Montparnasse.

LE VENT DE LA PLAINE est un admirable roman d’Alan Le May, une sorte de miroir de LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT, un livre inspiré, profond, provoquant. Le May joue avec maestria sur l’attente, l’incertitude. J’ai voulu qu’on traduise ce livre dès que suis tombé sur la phrase disant que Cash était le seul de la famille à avoir maîtrise l’étrange dialecte Kiowa qui comprenait 82 voyelles….
Comme l’écrit le blog de Lea Touch : « LE VENT DE LA PLAINE est un roman sublime, un roman d’aventure fabuleux qui met en lumière un personnage féminin fort et intrépide. Si Alan Le May décide d’installer son intrigue dans un cadre spatial assez restreint, les paysages sont sublimés par une écriture d’une grande beauté : le nature writing se mêle aux moments d’action avec maestria. »
La force de ce roman repose sur cette tension constante liée à la certitude d’une confrontation à venir entre les Zachary et les Indiens. Cette confrontation étant subséquente au secret inhérent à la naissance de Rachel.
Mais il faut aussi citer l’article du très érudit François Forestier qui écrit sur le film : « Si je vous en parle, c’est pour Alan Le May, l’auteur du livre. Mort en 1964, il est totalement oublié, malgré ses deux titres les plus connus LA PRISONNIÈRE DU DÉSERT» (porté à l’écran par John Ford) et THE UNFORGIVEN (rien à voir avec le film de Clint Eatswood). Alan Le May, qui a signé des dizaines de romans-westerns, un roman d’aventures fluviales (OLD FATHER OF WATERS, 1928) et quelques polars (dont ONE OF US IS A MURDERER, 1930), mérite d’être redécouvert. THE UNFORGIVEN, qui a servi de base au VENT DE LA PLAINE, est un roman complexe, riche, passionnant, nettement plus noir que le film de John Huston. Une traduction française s’impose. Appel aux éditeurs…
Je ne crois pas que le Nouvel Obs, malgré cet avis comminatoire, ait mentionné ce livre qui figure avec L’ÉTRANGE INCIDENT parmi mes titres favoris.

    

Erskine Caldwell est un écrivain qu’il faut redécouvrir. Romancier audacieux, abordant de plein front les problèmes sexuels et les relations raciales (BAGARRE EN JUILLET est une forte dénonciation du lynchage), il ne renia jamais son engagement, resta fidèle à ses convictions politiques contrairement à hélas Dos Passos et Steinbeck. Lisez bien sur LA ROUTE AU TABAC et LE PETIT ARPENT DU BON DIEU qui furent tous les deux édulcorés, voire massacrés lors des adaptations cinématographiques, surtout LA ROUTE qui est une honteuse trahison et l’un des pires films de Ford.
CLAUDELLE INGLISH de Gordon Douglas est plus honorable en partie grâce à une interprétation nuancée de la ravissante Diane McBain, de Constance Ford, d’Arthur Kennedy et surtout de Claude Akins formidable en soupirant riche, pataud et éternellement éconduit. Mais le scénario reste terne et la précision sèche de Douglas achoppe sur sa timidité (DVD WARNER on demand sans sous titre).
On vient de rééditer LE BÂTARD dont les derniers chapitres sont parmi les plus puissants, les plus désespérés que j’ai lus récemment et LES VOIES DU SEIGNEUR qui est formidablement bidonnant. Cette histoire de pasteur itinérant qui rackette une bande de ploucs blancs ignorants, fainéants (une constante chez Caldwell, il n’y a que les Noirs qui travaillent), pique tout leur alcool, vole leur voiture est aussi décapante que gondolante. Ce livre doit faire partie des sources d’inspiration du Charles Williams de FANTASIA CHEZ LES PLOUCS qui vient d’être réédité par Gallmeister sous le titre LE BIKINI DE DIAMANTS et l’on pense constamment au Jim Thompson de POTTSVILLE 1280, traduction enfin intégrale de ce qui m’inspirera COUP DE TORCHON.

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Oct
08

Je reviens de revoir LA SECTION ANDERSON et RÉMINISCENCE (rencontre avec des rescapés de la section Anderson, 22 ans après) de Pierre Schoendoerffer et j’ai été bouleversé par ces deux documentaires qui paraissent à la fois très actuels et mettent en valeur tout ce qui sépare deux guerres perdues comme le Vietnam et l’Irak : dans l’attitude des personnages, la manière dont ils parviennent à se réinstaller dans la vie civile. Ce sont des films qui disent une masse de choses sans imposer d’idées préconçues et ils tiennent mieux le coup que les épisodes de LOIN DU VIETNAM et les films. C’est une très belle idée que d’illustrer certains épisodes de LA SECTION ANDERSON (où l’on voit vraiment que la guerre c’est l’attente, la confusion, le crapahutage dans la boue, sous la pluie) avec cette variation déchirant sur « Saint James Infirmary » que chantonne un soldat qui s’accompagne à la guitare et que l’on réentendra dans RÉMINISCENCE. J’avais oublié à quel point RÉMINISCENCE est émouvant et parlant : ces intérieurs, ces paysages, cet homme qui caresse son fusil, cette solitude qu’ils recherchent presque tous. Et ces femmes à qui ils n’ont pas parlé de leur guerre (ce qui revient aussi tout au long de LA GUERRE SANS NOM). A mots couverts, avec pudeur, on sent à quel point la guerre les a marqués mais aussi que le fait qu’ils soient commandés par un homme qui avait des principes, qui respectait les valeurs, les a soudés. Comme le dit Anderson dans RÉMINISCENCE, « dans ma section il n’y a pas eu de dérapages, de My Lai parce qu’on respectait les principes ; on a eu peu de morts parce qu’on respectait les principes et on se respectait les uns les autres ». Un des soldats évoque la guerre des années 70 en disant c’était devenu n’importe quoi et que cela l’a fait quitter l’armée. Schoendoerffer fait juste une petite erreur en traduisant « préjudice » par préjudice, alors que c’est plutôt préjugé. Ces deux films méritent d’être redécouverts.

  

La vision du POIRIER SAUVAGE et de BURNING ont été deux grands chocs. Voilà deux œuvres sublimes visuellement, profondes, riches, complexes et qui vous prennent le cœur. Il y a une sorte de lien émotionnel qui les relie (les héros masculins, mal à l’aise, introvertis, bougons, tourmentés, le fait que tous deux veulent écrire et le film évite les clichés du futur roman-miroir). Ils nous parlent des blessures intimes et de la solitude, du rapport à la Nature. Voilà des œuvres qui vous lavent l’esprit. J’en profite pour rappeler les autres titres de ces deux réalisateurs que j’ai adorés WINTER SLEEP, IL ÉTAIT UNE FOIS EN ANATOLIE, UZAK pour Nuri Bilge Ceylan et PEPPERMINT CANDY, POETRY, OASIS, SECRET SUNSHINE pour Lee Chang-dong. Des œuvres indispensables.

La défense du FRANCISCAIN DE BOURGES (Blu-ray Gaumont) passionnée et convaincante de Dumonteil, m’a poussé à revoir ce film qui m’a plus touché que lors de sa sortie. Mais je persiste à le trouver raté, en dépit d’intentions plus que louables et de moments assez touchants. Raté à cause de Lara et là, je rejoins Alain Riou qui dans les bonus de cette remarquable édition, critique fortement le film, tout en reconnaissant qu’il l’a trouvé meilleur que la première fois. Il pointe finement que la principale erreur est le choix de Lara qui ne sait pas bien filmer les séquences d’action (l’utilisation de l’espace dans les premières scènes est catastrophique), séquences de torture, attaque du convoi qui auraient été mille fois mieux dirigées par René Clément. J’ajouterai ou par Henri Decoin comme le prouve une œuvre de commande comme LA CHATTE où les séquences d’action, d’arrestation, d’attentats témoignent d’un savoir-faire, d’une efficacité, voire d’une invention visuelle (Montazel est très supérieur au Kelber du FRANCISCAIN) infiniment supérieure, sur un sujet moins audacieux ou ambitieux. Ajoutons que la direction des jeunes acteurs (leur choix comme le montre Jean-Pierre Bleys est souvent discutable) est, là encore, très en dessous de Clément. Aurenche, lui, était furieux du choix de Hardy Krüger. Il avait écrit le scénario en pensant à Gert Froebe, ce qui était une idée formidable, passionnante. Le frère Stanke, énorme, colosse d’humanité indéchiffrable de prime abord, se saoulait la gueule (il allait voir des créatures nous dit Lara) et passait pour un abruti, mais il avait ses formidables éclairs de tendresse humaine et ce courage à l’état brut, qui pousse à agir sans analyser. Krüger est trop beau et il joue les abrutis, il fabrique, il nous explique ce qu’il pense et même s’il a des moments émouvants, passe à côté du personnage. Plusieurs moments (les discussions sur l’au-delà, sur la conscience) m’ont touché mais je les sentais très en dessous des intentions. La mise en scène de Lara comme dans TU NE TUERAS POINT rabote, étouffe, elle n’ajoute pas de complexité, de lumière, d’imprévus. Elle comprime, compresse le scénario ce qui n’était pas le cas D’EN CAS DE MALHEUR, du JOURNAL D’UNE FEMME EN BLANC, d’UNE FEMME EN BLANC SE RÉVOLTE où l’on sentait une urgence aidée par le Noir et Blanc. Il faut défendre le FRANCISCAIN mais surtout pour ses intentions. Le casting des Allemands est pauvre. Dans les bonus, Anne Riou évoque avec chaleur, intelligence et passion la personnalité et la carrière d’Aurenche.

Le lendemain, j’ai revu dans le DVD du coffret Eclipse de Criterion (zone 1) consacré à Lara durant la guerre, le merveilleux LETTRES D’AMOUR, admirable de légèreté, de finesse, d’invention (dans les personnages, les péripéties très enchevêtrées). De la nouvelle de son oncle, que j’ai lue, Aurenche ne garde que l’idée des deux quadrilles et invente toute une série de machinations amoureuses – une femme qui trompe son préfet de mari, fait envoyer les lettres de son amant à sa meilleure amie qui va tomber amoureuse en les lisant –, politiques – le parti de la Réaction entend se servir d’un bal pour humilier ses adversaires -, de retournements cocasses, de notations imprévues ou saugrenues. Il ajoute un personnage de braconnier qu’il avait filmé dans LE PIRATE DU RHÔNE et qu’il réutilisera dans LES AMANTS DE PONT SAINT-JEAN (ou comment le documentaire nourrit la fiction, idée originale et moderne), des tirades féministes touchantes ou perçantes : la manière dont Perier fait le portrait d’Odette Joyeux me touche à chaque vision. Carette est dément dans un personnage de maître à danser qu’on veut faire passer pour un médecin aliéniste et qui n’arrive pas à dormir. L’interprétation est parfaite, de François Perier à Odette Joyeux en passant par Simone Renant et le formidable Alerme (qui déclare à son avocat « si les avocats servaient à quelque chose, je ne vous prendrais pas » ou bien « je ne sais pas comment vous faites pour vous mettre du jaune d’œuf sur votre rabat »). A noter qu’Odette Joyeux, dans ce film de 1942, travaille, dirige une compagnie de diligence qu’elle n’abandonnera pas contrairement aux films américains de l’époque.

Je voudrais également souligner la sortie chez Carlotta du magnifique coffret consacré à 5 ET LA PEAU et à Pierre Rissient avec deux excellents documentaires, mine d’anecdotes, d’histoires qui montrent bien la passion de mon ami Pierre, l’acuité de ses jugements. Sur le film, j’ai écrit un texte qui est cité dans le dossier de presse et que je n’aurai pas l’arrogance de reproduire. Il y a aussi une édition moins luxueuse et moins chère.
Puisque je salue Carlotta, signalons les sorties de DEUX HOMMES EN FUITE de Joseph Losey, dont je fus l’attaché de presse, de HUIT HEURES NE FONT PAS UN JOUR de Fassbinder, et de DUEL AU SOLEIL de King Vidor que je veux revoir. Le transfert a l’air magnifique et les couleurs plus somptueuses encore que dans mon souvenir mais l’interprétation survitaminée de Jennifer Jones qui joue comme dans un opéra m’a fait chanceler et je vais prendre un peu de repos avant de continuer.

    

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Sep
03

FILMS AMÉRICAINS

Certaines œuvres célèbres viennent enfin de sortir en Blu-ray aux USA, en France ou en Angleterre : JOHNNY GUITAR de Nicholas Ray dont je ne connaissais que le DVD Montparnasse. Dans l’édition Signature d’Olive : Restauration 4K – Introduction par Martin Scorsese – Audio commentary with historian and critic Geoff Andrew – Tell Us She Was One of You : The Blacklist History of Johnny Guitar – with historian Larry Ceplair and blacklisted screenwriter Walter Bernstein – Is Johnny Guitar a Feminist Western? : Questioning the Canon – with critics Miriam Bale, Kent Jones, Joe McElhaney and B. Ruby Rich – Free Republic: The Story of Herbert J. Yates and Republic Pictures – with archivist Marc Wanamaker – A critical appreciation of Nicholas Ray with critics Miriam Bale, Kent Jones, Joe McElhaney and B. Ruby Rich – My Friend, the American Friend – Nicholas Ray biographical piece with Tom Farrell and Chris Sievernich – Johnny Guitar: Le premier western existentiel, un essai passionnant de Jonathan Rosenbaum.

Sont sortis aussi en plus de THE SEA WOLF déjà mentionné, THE HANGING TREE pour moi l’un des plus grands chefs d’œuvre de Delmer Daves qui n’avait jamais été exploité dans le bon format.

Ce fut une bonne surprise que de découvrir en zone 1 ASSIGNMENT PARIS, film quasi-inconnu et introuvable, qui fut commencé par Phil Karlson et terminé par Robert Parrish. Le résultat me surprit très agréablement. Difficile d’attribuer ce qui revient à chaque metteur en scène, ce qui a été gardé ou refait. Karlson dans KING’S OF THE B’S mentionne une séquence qui n’existe pas dans le montage final. La présence de Jay Adler en barman, acteur fétiche de Parrish, indique que c’est lui qui tourné ces scènes. L’une d’entre elles offre à Audrey Totter, excellente dans un de ses rares rôles sympathiques, une réplique mémorable de William Bowers, « Un bon barman laisse le client pleurer tout seul dans sa propre bière. » ASSIGNMENT PARIS est l’un des très rares films anti-communistes qui évite le délire hystérique au profit d’un récit sobre, modeste, dépouillé (qualités typiques de Parrish) et relativement réaliste, bien écrit par, une fois de plus, William Bowers. Il fait dire à un agent hongrois : « La Géographie, c’est un état d’esprit », réplique aiguë et brillantissime. Cette enquête menée par un journaliste américain qui veut découvrir ce qui est arrivé à un de ses compatriotes fait penser, par son absence d’emphase, de triomphalisme, aux livres de Robert Littell (La Compagnie, Le Transfuge). L’atmosphère des rues hongroises est bien rendue. Les Américains commettent des erreurs, tombent dans des pièges, et ne parviendront qu’à sauver les meubles. Il y a beaucoup plus de marchandage que de scènes d’action. S’il n’y avait pas une dernière phrase de commentaire visiblement surajoutée, on resterait sur une amertume assez rare dans ce genre propice aux tirades patriotiques. Marta Toren, très jolie, est extrêmement crédible.

Et récemment ont émergé plusieurs films Pré-Code souvent joués par Warren Williams, acteur que j’adore, une sorte de pré-George Sanders qui s’était fait une spécialité des séducteurs suaves, caustiques, impitoyables, des détectives ou des avocats cyniques et persifleurs. Il est formidable dans THE MOUTHPIECE de James Flood et Elliott Nugent où, devenu un avocat à la solde des gangsters (le scénario s’inspire de la vie de William Fallon), il invente le stratagème le plus insensé et le plus spectaculaire de l’histoire du film judiciaire. Dans THE MATCH KING de William Keighley et Howard Bretherton, il est un escroc qui, en appliquant le système de Ponzi (c’est le premier film qui y fait référence), finit par posséder toutes les usines d’allumettes de l’Europe en 1931 (là encore, c’est une histoire vraie, contemporaine du tournage jusque dans sa conclusion qui nourrit ce film). Le rythme est rapide, le dialogue, surtout dans THE MOUTHPIECE, étincelant. Warren Williams demande à son assistante, l’excellent Aline MacMahon si elle a fait une fois une bonne action dans sa vie : « Peut-être, par inadvertance. » Flood et Elliott Nugent glissent même un mouvement de grue très dynamique et dans THE MATCH KING, la romance avec une charmante et très sexy Lil Damita (allusion précise à Garbo) est traitée en une suite de scènes courtes avec frustrations, surprises, déconvenues. Un mouvement d’appareil habile parvient à cacher sa nudité. Ces deux films se trouvent ainsi que GUILTY HANDS, dont je parle plus loin, dans FORBIDDEN HOLLYWOOD, Volume 10 qui vaut le coup. Vous aurez en plus SECRET OF THE FRENCH POLICE, un nanar d’Edward Sutherland supervisé par Selznick qui est assez gratiné et se voit sans déplaisir.

Dans SATAN MET A LADY de William Dieterle, Williams reprend le personnage de Sam Spade qui est rebaptisé Ted Shayne dans cette adaptation farfelue du FAUCON MALTAIS, souvent très marrante même si parfois les auteurs poussent le bouchon un peu loin. L’assistante de Shayne en fait des tonnes de manière lassante. Mais le Gros Homme est remplacé par une Fat Lady, Madame Barrabas et le faucon de Malte par le McGuffin le plus ésotérique, le plus bizarroïde du genre : l’oliphant de Roland à Roncevaux. Bette Davis est extrêmement amusante (« On lève toujours son chapeau devant une femme qui a un revolver ») et Dieterle réussit une séquence désopilante durant laquelle un Anglais longiligne saccage méthodiquement l’appartement de Shayne tout en discutant très poliment avec lui.

Dans THE DARK HORSE d’Alfred Green, Warren Williams joue un communicant avant la lettre, un chargé d’image, de relations publiques qu’on appelle pour gérer un politicien stupide qu’on a placé par combine à un poste élevé avec de vraies responsabilités. Le postulat est un peu trop énorme et caricatural mais le ton est nerveux, le propos caustique et certaines séquences sont très enlevées. Le moment où l’on découvre que les deux candidats, le conservateur et le progressiste, s’inspirent du même texte (une lettre) de Lincoln, est assez décapant.

GUILTY HANDS de Van Dyke est un mélodrame Pré-Code très distrayant même si le sujet et certaines péripéties sont tirés par les cheveux. Le héros, un ex-district attorney (Lionel Barrymore plutôt brillant) doit enquêter sur un meurtre qu’il a commis pour sauver sa fille (Madge Evans séduisante et fine) d’un mariage épouvantable avec un de ses « amis », un millionnaire séducteur forcené (Alan Mowbray dans un de ses rares rôles antipathiques). Barrymore lui avait décrit en des termes très crus l’horreur de sa nuit de noces : « C’est une bête. Ta nuit de noces sera un cauchemar, une honte que tu n’oublieras jamais tout le reste de ta vie. » Les rapports père-fille jouent constamment sur une séduction assez œdipienne et Madge Evans devant le jeune homme qu’elle était censée aimer se roule sur un lit de manière incroyablement suggestive en faisant remarquer que les draps sont propres. Kay Francis donne une grande intensité, un vrai charme à une ancienne amoureuse de Mowbray qu’il tente de séduire à nouveau la veille du mariage. Elle le défendra bec et ongles. Le coup de théâtre final, consternant de conformisme, met à mal l’ironie souvent brillante du ton. Van Dyke joue constamment avec les ombres, la profondeur de champ, les pièces peu éclairées, les clair obscurs et cela dès la première séquence, assez bluffante où l’on met du temps à réaliser qu’on est dans un train.

Inutile que je revienne sur FLESH AND FANTASY de Duvivier qui a été abondamment et talentueusement commenté ici même.

 

FILMS ANGLAIS 

LA VENGEANCE D’UNE FEMME est passionnant, formidablement joué notamment par Jessica Tandy et Cédric Hardwicke. Leur affrontement nous vaut un moment particulièrement mémorable. Le film bascule parfois vers le thriller psychanalytique avec des idées de décor fascinantes (la prison par exemple). Cela donne envie de voir les « autres » films de Zoltan Korda, tous ceux qui ne sont pas des épopées colonialistes qu’il détestait tourner (SANDERS OF THE RIVER, BOZAMBO est particulièrement détestable). Idéologiquement, il était à l’opposé de ces films. De Toth raconte que, furieux, il prenait un malin plaisir à plonger ses mains dans la terre et à curer ses ongles au dessus de la porcelaine ultra précieuse de son frère aîné. Il se rapprocha du parti communiste : SAHARA et CONTRE-ATTAQUE sont écrits ou co-écrits par John Howard Lawson. Dans le second Muni joue un partisan russe. Et son dernier film est PLEURE OH MON PAYS BIEN AIMÉ, hélas introuvable en DVD, tout comme THE MACOMBER AFFAIR.

  

SECRET PEOPLE de Thorold Dickinson est un film d’espionnage original et assez palpitant avec un surprenant flashback et des enchaînements visuels très innovants pour l’époque : on cadre en fin de scène Valentina Cortese debout près d’une fenêtre. Elle fait un pas pour la quitter et se retrouve dans un tout autre décor, celui d’une réception où doit avoir lieu un attentat. Reggiani joue un militant (communiste) qui fait pression sur son amoureuse pour qu’elle collabore aux attentats et Audrey Hepburn joue leur fille, une aspirante danseuse : on la voit d’ailleurs plusieurs fois s’exercer à la barre ou danser. Une autre œuvre intrigante de Thorold Dickinson après sa DAME DE PIQUE et la première version de GASLIGHT. Pas de sous-titres dans l’édition Studio Canal UK mais un très bon commentaire sur ce film et le bonus « Dickinson, un cinéaste maudit ».

APPOINTMENT IN LONDON de Philip Leacock est un film de guerre sauvé de la routine par l’anonymat de la mise en scène qui confère, par défaut, une sorte de dépouillement, d’austérité au récit. Cela paraît un paradoxe mais ici l’anonymat de la réalisation ne laisse subsister que les intentions du script et les principes dramatiques qui sont heureusement assez forts et originaux. Il faut dire que le scénario, original, est écrit de manière astucieuse et très documentée par le Flight Commander John Wooldridge qui s’inspire de son expérience et de celle de son supérieur the Wing Commander Guy Gibson. Wooldridge compose aussi la musique du film ce qui mérite d’être signalé. Plus qu’aux raids, le film s’intéresse surtout à la tactique, à la manière dont on peut marquer les cibles même pendant la nuit, avec des fusées éclairantes. Un personnage de Maitre Bombardier repère les erreurs, mesure les courants, les vents et de très nombreuses scènes se déroulent autour de cartes. L’originalité de l’angle, son austérité, l’abondance des détails techniques sont juste enregistrées par la mise en scène et cela peut passer pour de la sobriété, de la retenue, ce qui est un manque d’invention. Interprétation sobre de Dirk Bogarde, Ian Hunter, Bryan Forbes, Dinah Sheridan.

DOCUMENTAIRES

THE SPIRIT OF GOSPEL de Régine Abadia et Joseph Licidé (Fremeaux & associé) est une magnifique anthologie de Gospels, avec des chanteurs et des chorales époustouflantes de mise en place et d’invention. Seul bémol, dans un des interviews, l’un des chanteurs émet des opinions sectaires, stupides sur la musique (il n’y aurait rien en dehors du gospel), demandant même que les autres formes soient éradiquées. On a l’impression de se retrouver chez les Mollahs intégristes, dans TIMBUKTU.

John Ford

LA BATAILLE DE MIDWAY (Editions Montparnasse : L’Amérique en guerre). La concision de ce film, sa narration rapide, aiguë est aux antipodes du délayage, de la verbosité pompeuse et raciste de DECEMBER 7TH de Gregg Toland avant que Ford et Parrish ne coupent 35 minutes. MIDWAY dure 18 minutes (durée pressentie par Ford dès le début du montage) et c’est l’une de ses œuvres les plus personnelles, au même titre que GRAPES OF WRATH ou HOW GREEN WAS MY VALLEY. Le cinéaste se trouvait sur place à la demande de l’Amiral Nimitz quand on annonça un raid japonais. Immédiatement, il décida de filmer des aviateurs, des marins au repos (ceux du Torpedo Squadron 8) ou en train de défiler, des plans de nature et surtout d’oiseaux. Puis le soir de magnifiques plans d’attente avant de s’installer avec l’opérateur Jack Mackenzie placer ses caméras sur le toit de l’immeuble le plus haut de l’île, envoyant l’autre opérateur, Kenneth Pier, sur un porte-avions. De là où il était Ford réussit à capter tout le début de l’attaque, l’approche des Zeros, les avions qui s’écrasent, les premières bombes. Une explosion d’ailleurs le blessa au bras. Puis Mackenzie descendit pour filmer les effets du bombardement et Pier réussit à grimper dans un avion. Par la suite, Ford minimisa de plus en plus le travail exceptionnel des deux opérateurs, les passant même sous silence face à Bogdanovich. Néanmoins, dans le montage final avec les effets sonores (tout fut bruité lors du montage de Robert Parrish), les chansons et hymnes qui servent d’accompagnement musical (dès l’ouverture, on entend My country « Tis or Thee », Yankee Doodle Dandy, Anchor’s Aweigh, Halls of Montezuma puis Red River Valley joué à l’accordéon sur les plans de nature et de soldats en attente), le rythme de la narration, la juxtaposition des plans et des scènes, même les images qu’il n’a pas filmées lui même (la majorité) deviennent totalement fordiennes au point qu’on ne peut les distinguer des siennes. Idée folle et révolutionnaire, Ford décide de garder les plans flous, ceux où la caméra tremble, bascule, perd le point, où la pellicule sort des couloirs, ce qui renforce l’authenticité des images. Et c’est un film sur le deuil, les pertes, les morts.

Il faut aussi voir THE MEMPHIS BELLE de William Wyler (IDEM), la BATAILLE DE SAN PIETRO de Huston (IDEM), le très émouvant THE NEGRO SOLDIER de Stuart Heisler et Carlton Moss, écrivain et cinéaste engagé. THE NEGRO SOLDIER qu’on peut voir sur le Net contient un des sermons les plus convaincants, les plus profonds, plus militants de tout le cinéma américain. Le pasteur, joué par Moss, lit des passages de Mein Kampf qui semblent écrits par le KKK, cite tous les héros noirs et parle d’éducation, de droits, de politique. A voir absolument.

Je recommande très chaleureusement le portrait chaleureux, émouvant de Jean Seberg, ÉTERNELLE JEAN SEBERG, qu’a filmé Anne Andreu. Elle évoque avec pudeur et beaucoup d’attention humaine le destin tragique de cette jeune fille de l’Iowa qui se suicida à 40 ans. Rien ne nous est caché mais rien n’est exploité. Le moment où sa sœur explique que son père, patriote convaincu, découvrant les mensonges abjects colportés par le FBI et Hoover, a décroché le drapeau américain flottant au dessus de la porte, est bouleversant tout comme la figure de Romain Gary (Lisez absolument CHIEN BLANC), les témoignages de Denis Berry, de Clint Eastwood (sur le site de l’INA).

La série Ciné Kino à laquelle ont participé mes amis Laurent Heynneman et Jean Olle Laprune m’a donné envie de revoir certains films comme LES OISEAUX, LES ORPHELINS ET LES FOUS (sur la Tchéquie) qui fut longtemps interdit et qui mérite qu’on y revienne, les premiers films de Pasolini (épisode sur l’Italie).

Raoul Walsh/ Westerns
Il est toujours bon de se replonger dans l’univers de Raoul Walsh. Dans la période Fox, il faut vraiment retenir ME AND MY GAL, une des plus grandes des années 30 qui annonce les meilleures scènes de THEY DRIVE BY NIGHT et de STAWBERRY BLONDE. Cette comédie prolétarienne au ton décontracté et libre tourne autour de la cour que fait Spencer Tracy, policier de rue à Joan Bennett, serveuse de café, cour perturbée par un épouvantable ivrogne qui réapparaît sans cesse en perturbant tout autour de lui et par la recherche d’un criminel évadé qui s’est réfugié chez la sœur de Bennett. Le dialogue semble improvisé sans aucun contrainte d’intrigue.  – Le Patron du bar : « Qui va payer pour ce que vous avez mangé ? » – L’ivrogne : « Vous voulez vraiment savoir QUI vous paie ? » – « Pas spécialement. » – « Eh bien, VOUS n’avez qu’à payer ». On a aussi droit à un hold-up up qui fait penser à celui du RIFIFI, à une évasion et à la fin à une fusillade filmée sèchement. Dans une séquence mémorable, qui parodie STRANGE INTERLUDE, Tracy et Bennett, blottis l’un contre l’autre, échangent des propos anodins, tous contredits par leur voix off révélant ce qu’ils pensent vraiment. Procédé dramaturgique audacieux pour l’époque et qui évoque l’écriture de Jim Thompson avec ses parenthèses en italique qui prennent le contre-pied de ce qui avait été dit une ligne plus haut. Tracy et Bennett sont épatants de légèreté et de dynamisme et forment un couple extrêmement moderne où la femme refuse de se laisser mener par le bout du nez.

Et nous avons aussi redécouvert avec un grand plaisir CHEYENNE, western très réussi, à la fois dynamique et libre. On change constamment de ton, passant du film d’action à la trame ultra classique (un bandit attaque des diligences et signe ses forfaits : le Poète, laissant chaque fois quelques vers) à la comédie. Jane Wyman que Walsh met admirablement en valeur et Dennis Morgan, pour une fois bien utilisé, passent une partie du film à prétendre qu’ils sont mariés. Ce qui nous vaut une fausse nuit de noces, surveillée par des hors la loi dirigés par Arthur Kennedy, tout en retenue et en menaces implicites et pas mal d’allusions graveleuses sur les bébés passés et à venir du faux couple. Là, le western flirte avec la comédie de couple sur fond de triangle amoureux (épatante Janis Paige en chanteuse de saloon), renouvelant au passage les clichés inhérents au genre. Les deux personnages de femmes ont leurs raisons et sont charmantes, sympathiques et dissimulatrices par amour. C’est toute cette partie du film qui lui permet de vieillir aussi bien, mieux qu’ALONG THE GREAT DIVIDE et elle nous vaut des changements de couleur qui désorientent les tenants du western traditionaliste. Car dans la même séquence, on peut passer du badinage avec vannes à un moment de suspense. Il flotte aussi un parfum de film noir. On utilise le passé de violence de Dennis Morgan, pour lui assigner une mission dangereuse : l’obliger à identifier le fameux poète. Et Walsh filme avec brio des attaques de diligence mais on retient surtout un règlement de compte découpé de manière aiguë avec une sécheresse inventive qui renvoie à HIGH SIERRA, à THE ENFORCER. Alan Hale brosse un shérif poltron que l’on désarme en lui marchant sur le pied, savoureux (on pense à WC Fields) et mémorable.

THEY DRIVE BY NIGHT, autre chef d’œuvre de Raoul Walsh d’après un roman de AI Bezzerides que le scénario respecté durant la première, la seconde bifurquant vers le drame passionnel. Walsh filme à cent à l’heure, épaulé par un dialogue éblouissant sans doute écrit par les frères Epstein et se montre totalement en osmose avec ce monde et ces personnages prolétariens. Il ne fait pas de tourisme dans ce milieu. On pense au Renoir du Crime de Monsieur Lange. Tous les personnages de femmes sont magnifiquement filmés avec respect même la terrible intrigante jouée par Lupino. Mention spéciale à Ann Sheridan mais aussi à George Raft, épatant de naturel.

Et PURSUED, reste un des plus grands westerns des années 40 et des plus méconnus. Le scénario de Niven Busch s’inspire visiblement (j’avais été le premier à la remarquer) du MAITRE DE BALLANTRAE de Robert Louis Stevenson et égale la puissance noire, lyrique du roman.

Revu avec émerveillement AVENTURES EN BIRMANIE, l’un des plus grands rôles d’Errol Flynn (il le prit très au sérieux). La caméra semble propulser les personnages dans l’espace. Elle est au diapason de leur énergie. L’une des indications que Walsh donna à ses acteurs était à la fois succincte et totalement en phase avec ce qu’il recherchait : « Je ne veux pas d’Hamlet(s) dans la jungle ». Musique magnifique de Franz Waxman. J’ai acheté le CD chez Naxos. Rappelons que Waxman a écrit certaines partitions inoubliables pour REBECCA, SUNSET BOULEVARD, UNE PLACE AU SOLEIL, MR SKEFFINGTON

Le COFFRET « WESTERNS DE FLYNN » nous offre 4 films dans de somptueux transferts avec des sous-titres français. Oublions tout de suite MONTANA qui est totalement nul. VIRGINIA CITY souffre d’un de ces scénarios ultra conventionnel et toujours pro-sudiste qu’écrivait Robert Buckner (il fut révisé par Howard Koch et Norman Reilly Raine) mais Curtiz par le dynamisme de sa mise en scène, l’invention des mouvements d’appareil sauve souvent la mise surtout durant le premier tiers. Malheureusement, il ne passe pas grand chose entre Miriam Hopkins et Flynn et Bogart, affublé d’une moustache, joue un bandit mexicain. SAN ANTONIO est mille fois plus amusant avec des dialogues souvent inventifs de WR Burnett et Alan le May, de magnifiques couleurs. C’est un régal pour les yeux. Flynn aimait beaucoup jouer avec Alexis Smith qui est excellente (elle a un numéro de chanteuse de saloon très spectaculaire) et Victor Francen est très marrant en canaille de la Nouvelle Orléans. David Butler filme tout cela avec une certaine élégance juste alourdie par les parenthèses comiques (une plaie des westerns de cette époque) de SZ Makal.
ROCKY MOUNTAIN (La RÉVOLTE DES DIEUX ROUGES, titre merveilleux pour un film vu en VF au Studio Obligado), le dernier western d’Errol Flynn, tranche sur les canons du genre par son ton dépouillé et crépusculaire. On pense à LITTLE BIG HORN de Charles Marquis Warren, ne serait ce que par l’abondance des séquences de doute quant à l’issue de la mission, des scènes nocturnes (le chef opérateur Ted McCord qui signe une photographie inspirée, utilise très bien les nuits américaines), tournées en extérieurs : on voit d’ailleurs à l’arrière plan, ce qui est très rares, les pics rocheux, le désert et les personnages se découpent très souvent sur le ciel. Ce petit western de chambre en plein air, tourné loin des studios (à Gallup, Nouveau Mexique), se déroule presque entièrement dans un lieu clos, un énorme rocher au milieu du désert, où une patrouille de confédérés attend le retour d’un émissaire, fort peu sympathique, chargé de recruter des renforts. Kiley ne cherche pas à ouvrir ce huis clos. Il en accentue le côté oppressant avec ses plongées, ses contre-plongées, jouant sur les différences de niveau, les escarpements, les surplombs. Le film prend parti pour le Sud (même si les Nordistes ne sont pas ridiculisés). On y évoque la Cause mais les mots esclave et esclavage sont bannis même quand Flynn évoque sa plantation. Heureusement, Kiley et ses scénaristes, Alan Le May et Winston Miller bannissent les tirades exaltantes, les intermèdes comiques, tous les grands éclats au profit d’une narration factuelle, sèche, tendue, aux dialogues utilitaires, d’une direction d’acteurs sobre où l’on remarque Salim Dickens dans son premier rôle. Flynn joue un soldat désabusé, meurtri par la guerre et son physique abîmé par l’alcoolisme sert le propos et le film. C’est la seule fois de toute sa carrière, incroyable originalité, où il ne tente pas de conquérir la jeune première et garde ses sentiments pour lui.

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