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JULIEN DUVIVIER
paniqueJe tiens PANIQUE pour un chef d’œuvre qui figure avec LA BELLE ÉQUIPE, VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS, LE PAQUEBOT TENACITY, LA FIN DU JOUR dans le Panthéon de Duvivier et du cinéma français. J’oubliais LA TÊTE D’UN HOMME.  Il faut saluer dans PANIQUE la magistrale utilisation du décor, avec un sens de l’espace inouï, une manière de jouer sur les perspectives, les diagonales qui laisse pantois. Le propos est âpre, dur envers une France veule où les honnêtes gens sont prompts au lynchage (il y a un boucher poujadiste de la plus belle eau et une prostituée forcenée). Seuls émergent le policier mais qui semble débordé dans les séquences finales et un  peu le propriétaire du bistrot. Viviane Romance (remarquable) est moins garce que dans LA BELLE ÉQUIPE. Ce qu’elle fait est abject mais elle le fait par amour (pour l’horrible Paul Bernard, le vrai coupable) et on sent affleurer chez elle des doutes, l’ébauche d’un remords. Très belle musique de Jean Wiener avec une chanson de Jacques Ibert qui écrivit une si belle musique pour GOLGOTHA.

LE DIABLE ET LES 10 COMMANDEMENTS est une œuvre finalement sous-estimée. Elle est inégale, le sketch avec Françoise Arnoul (certes qu’on voit nue de dos) et Micheline Presles est sans intérêt, celui avec Aznavour pauvre et le personnage de Michel Simon est terriblement répétitif. Les chutes sont faibles et le commentaire du Diable fort peu efficace. Mais Fernandel en Dieu est impayable (terrible conclusion, bêtasse), l’affrontement Darrieux/Delon royal et Louis de Funès casse la baraque en Suisse braqueur de banque, pendant que Roquevert, moment typique d’Audiard, est un flic qui regrette l’Occupation où on pouvait incarcérer les innocents sans problèmes. Ces trois histoires sont fort bien mises en scène et Duvivier dans la première réussit de jolis plans en prenant comme pivot les cornettes des sœurs.

Quelle meilleure manière de rendre hommage à Philippe de Broca que de revoir LE BOSSU, la meilleure adaptation du roman de Féval, avec des duels très bien réglés par Michel Carliez, Auteuil, Luchini et Vincent Perez éblouissants et de magnifiques dialogues de Jean Cosmos (le scénario est co-écrit avec Jérome Tonnerre et il propose des tas d’idées astucieuses). Marie Gillain est la meilleure Aurore de Nevers et Philippe Sarde a écrit une belle musique dans laquelle il glisse une des chansons du JUGE ET L’ASSASSIN, la Complainte de Bouvier.

lebossu  undelalegion

UN DE LA LÉGION de Christian-Jaque est vraiment visible avec des passages vraiment marrants (Fernandel parlant de l’aérophagie et mangeant un œuf dur pour montrer ce qu’il faut faire). Le Vigan joue sérieusement et sobrement et le ton change brusquement. Vecchiali y voit un chef d’œuvre, un des plus beaux témoignages sur l’armée de métier et l’un des plus grands films de Christian-Jaque, un des seuls avec FANFAN LA TULIPE et LES DISPARUS DE SAINT-AGIL.
Il faut dire que l’œuvre de ce cinéaste contient un nombre impressionnant de ratages, de films désolants et pourtant il a toujours bénéficié d’une cote supérieure à celle de Decoin alors qu’il n’y a pas photo.
Il suffit de voir LA CHARTREUSE DE PARME, adaptation réductrice, vulgaire de Stendhal, qui supprime la bataille de Waterloo. Beaucoup d’acteurs sont mal dirigés et seuls Gérard Philippe et Maria Casarès parviennent à injecter un peu de dignité.

LITVAK
Je crois avoir dit tout le bien qu’on devait penser de CŒUR DE LILAS, film à la fois révolutionnaire et ancré dans une tradition bien française dont il devient un précurseur. On retrouve les mêmes qualités de mise en scène, la même sobriété narrative (la découverte des morts est toujours furtive et les conséquences considérables), la même élégance dans ces longs travellings, ces longs plans que citait Kazan dans ses mémoires. Le film me semble supérieur à LA PATROUILLE DE L’AUBE malgré Jean-Pierre Aumont, dans les scènes de combat, de guerre, de mess.

  mayerling

MAYERLING est tout aussi élégamment filmé. Vecchiali délire sur la scène de l’opéra, ma foi très brillante, mais je me demande si je ne préfère pas le long plan pendant lequel Darrieux, déjà sublime, monte l’escalier menant à l’appartement de Boyer.
En zone 1, chez Kino, on peut trouver THE LONG NIGHT, remake du JOUR SE LÈVE qui vaut mieux que sa réputation. On sent que Litvak et ses scénaristes (proches du PC) se sont posés des questions, ont trouvé des équivalences astucieuses (Fonda est un vétéran déçu de l’issue de la Guerre d’Espagne). Vincent Price n’est pas aussi fort que Jules Berry mais il est plutôt convaincant. Un film à découvrir.

lanuitdesgénéraux

Tout comme LA NUIT DES GÉNÉRAUX, au sujet assez passionnant, peut-être trop riche en péripéties (l’attentat contre Hitler est trop développé et nous éloigne du sujet principal). La deuxième moitié du film est même assez puissante, bien écrite par Kessel (c’est sa troisième ou quatrième collaboration avec Litvak) et une fois qu’on passe la barrière de l’anglais, Peter O’Toole est très terrifiant et Omar Sharif fort bon, de même que Noiret, mais là je ne suis pas objectif.

VERTIGES de Tourjansky a été une découverte. Cette première version de LA PEUR, adaptée par Kessel, ne pâlit pas face au Rosselini qui l’a injustement éclipsée. Gaby Morlay y est magnifique et Charles Vanel, une fois de plus sublime. Les scènes de chantage sont fortes et le travail de Tourjansky révèle une finesse, une acuité surprenante.

lesmauditsJ’ai été très énervé par un paragraphe critique dans DVD CLASSIK sur LES MAUDITS où Clément est incorporé de force dans « la tradition de la qualité française ».  « Par cette appellation, [François Truffaut] distingue un cinéma mis en scène de façon conventionnelle et sans réelle ambition. Un cinéma de studio, piloté par la production et l’écriture scénaristique. » Sans ambition, le cinéma de Clément et notamment LES MAUDITS, film incroyablement audacieux avec un seul personnage auquel on peut se rattacher, évoquant l’après-nazisme au moment où ce sujet est évacué par les Américains, obsédés par l’anticommunisme ? Sans ambitions, LA BATAILLE DU RAIL, MONSIEUR RIPOIS, JEUX INTERDITS ? En studio, ces films auxquels on peut ajouter PLEIN SOLEIL, AU-DELÀ DES GRILLES ? Je pensais que ces guerres de religion avaient cessé mais on trouve toujours des amateurs de vendetta qui s’y livrent sans savoir ce qui l’a déclenchée.

DOCUMENTAIRES
Trois documentaires français tout à fait remarquables : LA COUR DE BABEL, chaleureux, tendre, cocasse. Un hymne à ces enseignants qui parviennent à maintenir des oasis de vie, de liberté, de tolérance. L’humour, la bienveillance dont témoigne Julie Bertuccelli nous réconforte et nous rend meilleur.

courdebabel  chevres

LES CHÈVRES DE MA MÈRE vous accroche, vous prend le cœur tout autant que BOVINE. Cette dernière année que vit la mère de la réalisatrice qui est devenue éleveuse de chèvres en 68, est riche en péripéties, en moments drolatiques ou poignants. J’ai trouvé terrible la scène ou elle fait sa récapitulation de carrière et découvre la scandaleuse modicité de sa retraite. Quand elle murmure : « ça pour 39 ans de travail », on est pris à la gorge. J’espère que messieurs Le Foll, Macron et consorts sans oublier l’ineffable Moscovici, le ravi de la crèche qui donne des leçons depuis qu’il est à Bruxelles sur ce qu’il a raté à Paris, iront voir ce film et découvrir une réalité autre que celle des sondages et statistiques.

OF MEN AND WAR de Laurent Bécue-Renard est très impressionnant. Les témoignages qu’il fait affleurer (aucun voyeurisme, aucune extorsion), vous secouent. On vit avec ces soldats, on est au milieu d’eux, on est pris à la gorge. A l’origine, deux articles comme l’écrit L’Express :  « L’un du Herald Tribune sur l’onde de choc provoquée par le retour dans sa famille d’un soldat américain blessé sur le front irakien, l’autre du Monde sur une mère qui s’était rendue à Bagdad pour dire à son militaire de fils de ne rien faire qu’il pourrait un jour regretter. « Son geste m’avait bluffé et j’ai eu envie d’aller la rencontrer. » Cette femme lui ouvre alors un nombre infini de portes et lui permet de faire connaissance avec d’autres soldats et leurs familles, des thérapeutes, des associations… « Je tirais les fils comme un journaliste, mais dans un but cinématographique. »
Et son sujet prend forme dès son premier voyage, grâce à sa rencontre avec un thérapeute qui travailla avec les vétérans du Vietnam et désirait voir construire un centre pour aider les soldats ayant combattu en Irak ou en Afghanistan. Après trois ans de lutte, le Pathway Home ouvre et Laurent Bécue-Renard s’y installe . »
La patience, la justesse du regard : comme on est loin de ces reportages qui cherchent la petite phrase, l’effet dramatique. Ces trois films me paraissaient plus originaux, plus forts que le Wenders sur le grand photographe Salgado qui a eu le César.

ofmenandwar  lastdaysinvietnam

THE LAST DAYS IN VIETNAM de Rory Kennedy reconstitue de manière très émouvante, avec des documents incroyables (ces bateaux surchargés de réfugiés), des plans d’archive très émouvants (ces soldats sud-vietnamiens qui se déshabillent, ce vélo qu’on veut charger sur un bateau), les semaines précédant l’évacuation de Saigon par les américains en avril 75. Cette chronique retrace ce qui s’est passé après les accords de Paris, véritable marché de dupe, les Nord-vietnamiens étant visiblement résolus à s’emparer du Sud. Le film laisse entendre qu’ils vont déclencher leur attaque en profitant de la démission de Nixon dont la détermination leur faisait peur. Ce serait un des effets pervers du Watergate. Gerald Ford, malgré tous ses efforts, n’est pas à la hauteur et de plus le Congrès va bloquer toutes ses initiatives, les envois de troupes comme les demandes financières pour faciliter l’évacuation. Le film fait à travers toute une série de témoignages de soldats qui étaient en première ligne (garde de l’ambassade, officier chargé des contacts avec les Sud-vietnamiens) un terrible constat d’échec. Toutes ces années de guerre, ces incroyables dépenses militaires, tout ce sang versé pour aboutir à cette débâcle. Cette évocation fait apparaître plusieurs personnages de militaires américains et vietnamiens incroyablement touchants. Du côté américain, l’ambassadeur Martin interdit toute évacuation. Coincé dans un optimisme, un refus de voir la réalité, il bloque pendant des semaines toutes les décisions si bien qu’à la fin, il sera contraint d’adopter la pire des solutions. Certains militaires vont néanmoins enfreindre les ordres et vont évacuer des Vietnamiens vers les Philippines au risque de perdre leur poste (l’un d’eux est immédiatement renvoyé). On assiste ainsi à une série de petites actions  généreuses, de petits gestes compassionnels qui vont sauver de nombreuses vies. Les différents témoins, américains et vietnamiens, racontent ces petits actes de décence ordinaire,  simplement, sans forfanterie, sans se hausser du col. Ce qui augmente l’émotion malgré une musique trop présente.

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LECTURES
Tout d’abord quelques livres à dévorer d’urgence : DANS LA TÊTE DE VLADIMIR POUTINE de Michel Eltchaninoff, brillant, incisif, décapant, formidablement documenté. Lisez déjà ces lignes : «  C’est presque passé inaperçu. Janvier 2014, en Russie, les hauts fonctionnaires, les gouverneurs des régions, les cadres du parti Russie unie reçoivent un singulier cadeau de Nouvel An de la part de l’administration présidentielle : des ouvrages de philosophie ! Des œuvres de penseurs russes du XIXe et du XXe siècle. »

poutine  audry

Enfin un livre sur Jacqueline Audry de Brigitte Rollet : JACQUELINE AUDRY LA FEMME À LA CAMÉRA.

A découvrir cette vision si juste de la guerre de Sécession, écrite par le grand géographe anarchiste, pratiquement à chaud Elisée Reclus :  HISTOIRE DE LA GUERRE DE SÉCESSION AUX ÉTATS-UNIS.

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Dans ma collection d’Actes Sud nous avons publié deux nouveaux Burnett, MI AMIGO et SAINT JOHNSON sur OK Corral. Vient de ressortir, un beau roman noir, DARK HAZARD.

burnett1  darkhazard burnett2

COMME UNE IMAGE de Tiffany Tavernier relate ses impressions d’enfant sur mes tournages.

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Et cet ovni difficilement trouvable sans doute de Yves Martin : LE CINÉMA FRANÇAIS – UN JEUNE HOMME AU FIL DES VAGUES (éditions Méréal). Yves Martin est un remarquable poète (LE MARCHEUR, JE FAIS BOUILLIR MON VIN, LE PARTISAN, IL FAUT SAVOIR ME REMETTRE À MA PLACE, LA MORT EST MÉCONNAISSABLE). Il fut avec Bernard Martinand et moi-même, l’un des fondateurs du Nickel Odéon. C’est quelqu’un que j’ai adoré et qui a beaucoup compté dans ma vie.

tourdumondeterresoublieesJe pense que vous allez adorer LE TOUR DU MONDE DES TERRES FRANÇAISES IGNORÉES de Bruno Fuligni. Il ne s’agit pas ici des départements d’outre-mer (DOM), non. Ce serait trop facile, mais de terres oubliées, inhabitées pour la plupart. Hostiles parfois, lorsqu’on se rapproche des régions australes et de l’Antarctique.
Sur l’île de Clipperton, à l’ouest du Mexique, la plage circulaire de sable fin et les quelques cocotiers ne font qu’illusion. Les uniques habitants de l’atoll, au début du XXe siècle, ont pour la plupart succombé au scorbut, puis fini dévorés par les colonies de crabes rouges, maîtres des lieux. Pour d’agréables vacances, on repassera. Ignorée par la France pendant plus de soixante-dix ans entre 1858, date de sa prise de possession, et 1931, Clipperton dispose pourtant aujourd’hui d’un code postal… sans aucune boîte aux lettres ni facteur. Seules de sporadiques expéditions scientifiques, comme celle du commandant Cousteau en 1976, rappellent à qui veut bien l’entendre que l’atoll de 7 km2 appartient toujours à la République.
A l’image de Clipperton et des Kerguelen, ces «confettis d’empire» quadrillent le globe, des Iles des Démons aux Iles Eparses en passant par le Rocher Diamant, au Sud de la Martinique. En tout, ils multiplient par deux la superficie de la métropole, et confèrent à l’Hexagone plus de 11 millions de km2 d’eaux territoriales et de zones économiques exclusives.

La sortie hélas confidentielle de LADYGREY, le beau film d’Alain Choquart (programmez-le, faites-le vivre) me permet d’attirer l’attention sur les si beaux romans de Hubert Mingarelli : LA BEAUTÉ DES LOUTRES, QUATRE SOLDATS, MARCHER SUR LA RIVIÈRE, L’HOMME QUI AVAIT SOIF.

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La nouvelle qui est à l’origine de FREAKS vient de paraître en France, aux éditions du Sonneur. LES ÉPERONS écrit par Todd Robbins, dont un roman fut adapté par Browning, lequel bouleverse la conclusion de la nouvelle, qui se passe en France près de Roubaix.

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AILLEURS
La sortie de TAXI TÉHÉRAN, le dernier film de Jafar Panahi, véritable acte de résistance (le mot prend ici tout son sens) est une bonne occasion de rappeler LE CERCLE, HORS JEU, CECI N’EST PAS UN FILM. Tant qu’il y aura des spectateurs, sa pensée vivra et bravera ses geôliers.

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LA SOURCE THERMALE D’AKITSU de Kijû Yoshida est son seul mélodrame, une sombre et terrible histoire d’amour sur fond de pneumonie, de fin de guerre et de trahisons sentimentales. Le film est ponctué par des retours du héros à la source où il semble chaque fois renaître. Magnifiques couleurs. Sublimes plans de nature et musique assez envahissante.

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CLASSIQUES FRANÇAIS
prendslarouteEt d’abord un vrai regret. Certaines louanges que j’ai ici adressées à des films que j’avais envie de voir resurgir n’ont jamais été commentées. Surtout les anciens films français. Ma défense passionnée de Maurice Tourneur pour des œuvres si fortes comme AU NOM DE LA LOI ou JUSTIN DE MARSEILLE, AVEC LE SOURIRE n’ont semble-t-il pas suscité la moindre réaction. Et je ne parle pas de Jean Boyer. J’en profite pour redire que PRENDS LA ROUTE comme l’écrit Jacques Lourcelles, est la meilleure comédie musicale des années 30 et qu’elle est vraiment novatrice (aucune source théâtrale, décors naturels) et d’une bonne humeur réconfortante. Les chansons de Boyer et van Parys sont toutes épatantes comme dans UN MAUVAIS GARÇON. Idem pour Jacqueline Audry. J’espère pouvoir faire sortir en DVD OLIVIA.
Nouvelle plongée dans l’œuvre de Grémillon avec LE 6 JUIN À L’AUBE dont il écrit aussi la musique, le sublime PATTES BLANCHES qui suscitera enfin quelques commentaires et REMORQUES. Écoutez la musique de Roland Manuel. Je n’oublierai pas DINAH LA METISSE, œuvre mutilée que j’ai chaudement recommandée.

Et moment de bonheur rare en revoyant LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE, film délicat, tendre et sombre, où transparaît le manque d’illusion d’Henri Jeanson mais aussi son amour pour Giraudoux, pour l’art, pour la musique, sa haine des Trissotins (« vous oubliez votre porte-plume » dit quelqu’un qui a aimé le concert à un critique haineux qui venait pour détester, en lui tendant son parapluie). « Méfiez vous de la virtuosité, faites confiance au silence », dit Jouvet à la jeune pianiste. C’est presque un manifeste esthétique qui convient mieux à Decoin dont la mise en scène est fluide, légère. Il ne surligne jamais la dureté du propos, regarde avec amour ses personnages. La manière dont il filme la dernière scène de Renée Devillers, aidé par une si belle musique de Henri Sauguet, est un miracle de légèreté et d’émotion tragique. Et là Jeanson est au sommet de sa forme comme dans UN REVENANT.

ladypanameGaumont vient de sortir en Blu-ray LADY PANAME, le seul film réalisé par Henri Jeanson avec la collaboration technique de Hervé Bromberger. Le scénario, le ton sont amusants, vifs, agréables, décrivant non sans justesse le monde du café concert, du music hall. Raymond Souplex notamment est formidable en chanteur sur qui s’abat la guigne et qui rate tout. Plaqué par sa femme, il a ce mot sublime : « On ne peut pas être quitté sur une terrasse. » Mais la mise en scène reste en deça du propos. Il manque à ce scénariste un metteur en scène, quelqu’un comme Decoin,  qui introduise de la tension, une épine dorsale dans ces plaisantes vignettes.
« Pourtant LADY PANAME  n’est pas le désastre annoncé, et se voit avec beaucoup de plaisir. Les dialogues sont étincelants d’esprit et de drôlerie, et méritent à eux seuls qu’on visionne le film. Jeanson y donne libre cours à sa verve libertaire et à son goût des bons mots, et c’est souvent irrésistible. Jeanson se souvient sans doute du chef-d’œuvre de Clouzot Quai des orfèvres en reformant deux ans plus tard le duo Suzy Delair/Louis Jouvet (soit la jeune arriviste et le vieux sage) dans une évocation souriante et nostalgique du milieu du music hall parisien. Il le fait certes sans la noirceur du film policier originel, avec une désinvolture absente chez Clouzot. Sa mise en scène n’a pas la précision du cinéaste maniaque, et le scénario est plus relâché, privilégiant les scènes et les numéros d’acteur au détriment de l’harmonie de l’ensemble. Caprice la future Lady Paname et sa meilleure amie sont abordées dans la rue par un satyre au physique étrange qui leur fait des propositions scabreuses : le spectateur reconnaît Landru… Il y a aussi Chacaton, moraliste président d’une ligue de vertu à moitié fou en croisade contre les spectacles polissons, doté du même patronyme qu’un vrai fonctionnaire au Ministère de l’information qui essaya en vain de faire interdire le film, victime d’une blague de Henri Jeanson. » (Olivier Père)

affairemaurizius

Egalement restauré et sorti dans un somptueux Blu-ray, L’AFFAIRE MAURIZIUS, au contraire frappe dans les premières séquences par l’invention, la rigueur de sa mise en scène. C’est le scénario, écrit par Duvivier lui même qui finit par gripper la machine. Trop de flashbacks, une intrigue policière finalement assez sommaire (on a l’impression qu’un bon avocat aurait fait ressortir les incohérences de l’accusation) alourdissent le propos sans parler d’acteurs comme Denis D’Inès. Il y a de vraies recherches visuelles (la salle de tribunal avec pour tout fond de décor, ces rideaux noirs) mais j’ai l’impression que l’adaptation ne retient que l’écume du récit.

GUITRY
CEUX DE CHEZ NOUS de Sacha Guitry est une petite merveille que je ne me lasse pas de revoir dans la version restaurée par Fréderic Rossif en 1952. Guitry fut le seul à prendre une caméra pour aller filmer Manet, Renoir, Degas, Rodin ou Mirbeau nous livrant des images uniques. Cet homme de théâtre était diablement en avance. Le passage sur Manet est particulièrement émouvant et il est amusant de voir Saint-Saëns se démener comme s’il dirigeait un orchestre alors qu’il n’a affaire qu’au seul Cortot.

coffretguitry

LE COMÉDIEN est un Guitry mineur mais qui contient des moments formidables : l’évocation de son père, « un comédien qui dispensait de voir les autres » aurait dit Jules Renard, de sa jeunesse, de sa passion du théâtre. Dans sa loge, après la dernière d’une pièce, ce qu’il dit à l’auteur constitue un vrai manifeste pour Guitry : « le public, c’est votre pays », magnifique et émouvante profession de foi. J’aime beaucoup sa démonstration du cabotinage auquel se livre un acteur « Vous entrez trop vite en scène et vous en repartez trop longtemps. » Il lui montre comment faire croire qu’on lit une lettre et c’est imparable. L’acteur, dépité, lui dit : « Maître, vous devez reconnaitre que je suis un convaincu » – « Vous aurez votre revanche », lui dit Guitry.

LES TROIS FONT LA PAIRE est un curieux film. Sec et mélancolique, amer et anarchiste. Prenant les faits et les sentiments à contrepied sans se soucier de la morale ni de la vraisemblance. Rien n’est sacré pour Guitry sauf l’amitié comme en témoigne son appel téléphonique à Albert Willemetz. Et aussi certaines femmes comme la gourgandine que joue si bien Sophie Desmarets. Certaines scènes sont à peine tournées dans des décors minimalistes et cela renforce l’originalité un peu distendue du propos. Le numéro de bravoure de Darry Cowl qui me faisait hurler de rire me paraît un peu moins efficace aujourd’hui même s’il est plus tenu que celui d’ASSASSINS ET VOLEURS.

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D’AUTRES FILMS DE JACQUELINE AUDRY
Si LE SECRET DU CHEVALIER D’ÉON se révèle négligeable, à peine plus intéressant que les Hunnebelle et d’une grande légèreté historique (déjà à l’époque ce secret était éventé). Audry est empotée avec l’écran large dont Henri Alekan ne parvient pas à se dépêtrer. Les décors de Trauner sont fonctionnels et ternes et le propos inspiré par Cecil Saint-Laurent avec la présence de Jacques Remy au scénario n’est guère convaincant. Et surtout totalement faux historiquement comme on le savait déjà à l’époque. Ce que Gilles Perrault a confirmé dans LE SECRET DU ROI, livre magnifique dont je recommande la lecture. Blier joue un espion prussien (sic). On est pourtant dans le travestissement, le changement de genre mais Audry n’en tire rien et Andrée Debar n’a aucun charisme…

chevalierdeon  mitsou  gigi

MITSOU en revanche est une plaisante réussite qui décrit avec une certaine ironie anarchiste grâce à Pierre Laroche et à ses dialogues inventifs le monde de l’arrière durant la guerre de 14-18 et tout particulièrement le music hall, le café concert. De multiples petits moments nous font revivre les chansons patriotiques, pimentées par quelques filles déshabillées et une Danielle Delorme en collant chair vraiment sexy. Odette Laure détaille de manière succulente une chanson comme « le Machin de la chose » (la musique de Van Parys est très bonne), Fernand Gravey est impeccable de justesse et de classe et Claude Rich a un charme fou. La couleur est mieux traitée que dans des œuvres plus « ambitieuses » et la photo assez plaisante.  GIGI est presque aussi réussi malgré un budget plus serré. Delorme minaude un peu plus mais comme souvent chez Audry, on croise des actrices qu’elle dirige fort bien, de Gaby Morlay, à Gabrielle Dorziat en passant par la géniale Yvonne de Bray, toujours remarquable. Laroche introduit des private jokes très marrantes où l’on voit Colette et Willy, en disant « c’est le grand écrivain, elle, c’est juste une petite provinciale ».

UNE DÉCOUVERTE
laterrequimeurtLA TERRE QUI MEURT est un film étonnant, peut-être le second long métrage français en couleurs (1936). Il y a un autre film de Jean Vallée juste avant. LA TERRE QUI MEURT est un très bon drame paysan sobre, dépouillé malgré quelques raccords frustes. Et un découpage parfois daté (dû peut-être aux éprouvantes contraintes du système FRANCITA). La couleur (très pâle), ce que l’on devine,  y est assez belle dans le rendu de certains paysages (beaucoup d’extérieurs) avec des audaces étonnante dans les intérieurs (personnages dans l’ombre, visages ou pièces peu éclairées) malgré dans le DVD un manque de définition gênant dans les plans larges et des couleurs qui bavent qu’une vraie restauration pourrait corriger. Bien plus moderne que 90% des photos des années 40-50 où tout est sur-éclairé (voir les films de Lara, de Christian-Jaque, l’horrible LE ROUGE ET LE NOIR).
Et le travail de Charles Spaak (encore une révélation après L’ENTRAÎNEUSE), jamais cité, est de premier ordre. Là aussi dépouillé, précis. Avec de vrais bonheurs de dialogue qui sonnent juste (tirés du livre ?) : « Ma promesse, je la garde où je l’ai mise. » Il y a des répliques qui enchanteraient José Bové. Interprétation dans l’ensemble épatante de justesse même dans tous les personnages féminins  avec une mention spéciale pour Alexandre Rignault, Line Nord et Pierre Larquey qui est génial. En tout cas la direction d’acteur est talentueuse.  Faut-il (re)lire René Bazin ?  Et surement voir deux autres films de Jean Vallée que Vecchiali porte aux nues et j’ai reçu ce courrier de Raymond Chirat : « On ne te remerciera jamais assez de tes recherches sur le cinéma français et de tes trouvailles, car qui aujourd’hui se souvient de Jean Vallée, qui au début des années trente patronnait à Paris une salle d’avant garde ? Un peu plus tard la fin crépusculaire des HOMMES SANS NOM avec Tania Fédor, voiles de deuil en auréole, murmurant l’éloge funèbre de son époux, le rigide Constant Rémy, s’ajoutait à la liste déjà longue des évocations de la Légion.  En 1937 on aimait tisonner les cendres de l’Empire. J’avais alors 15 ans et l’idée de retrouver sur l’écran les héros de LA TERRE QUI MEURT suffisait à m’éloigner d’eux. Oubliés en bibliothèque, ils surgissaient sur l’écran et arrivaient mal à s’y installer en dépit de l’adaptation de  Spaak, du rôle émouvant attribué à Larquey et des tentatives de la couleur qui peinait à s’imposer. Un peu plus tard, la mise en film de la pièce de Lucien Descaves, LE CŒUR ÉBLOUI, retraçait les derniers jours de la paix, en 1914, fixant  une pièce solide et honorable, mélange astucieusement dosé de patriotisme et de sentimentalisme. Mais qui se souvient, là encore, du CŒUR ÉBLOUI ? »
Le DVD est disponible à cette adresse :
http://siterenebazin.wordpress.com/autour-de-rb/dans-les-medias/dvd-du-film-%C2%AB-la-terre-qui-meurt-%C2%BB/

ENCORE DECOIN
Une énième vision de RAZZIA SUR LA CHNOUF (Gaumont Blu-ray) met en lumière l’absence de romantisme du film, la sécheresse du ton. Les personnages sont regardés pour ce qu’ils sont : des frappes, des truands que rien ne rachète (et surtout pas l’amitié virile, la comparaison avec Becker semble un peu oiseuse) et Decoin est particulièrement sévère et dur (pour l’époque) quant aux effets de la drogue : le personnage de Lila Kedrova était unique dans le cinéma français de ces années. Belle photo de Montazel, avec sa passion pour les contre-jours que détaille Michel Deville dans les bonus, passionnants : on y voit des images tournées par Deville, alors assistant de Decoin.

razziasurlachnouf

On retrouve Pierre Montazel dans L’AFFAIRE DES POISONS, un film en couleurs bien mieux éclairé que la plupart des réalisations contemporaines. On y voit un grand nombre d’intérieurs peu ou mal éclairés, de scènes nocturnes dont une visite de chapelle par Pierre Mondy qui ne manque pas d’atmosphère et une étonnante ouverture où Decoin filme une exécution publique, celle de de la Brinvilliers et la fait commenter par un enfant qui décrit à un aveugle tout ce que fait le bourreau. Quand il met le feu au brasier, l’aveugle constate : « C’est du hêtre, ils auraient du prendre du chêne. » Certaines séquences à la cour sont plus plates mais toutes celles qui opposent Darrieux – excellente une fois de plus – et Viviane Romance, bien dirigée, brillent par la netteté du trait, la dureté du ton et l’absence de tout sentimentalisme. Paul Meurisse est surprenant en prêtre satanique. Magnifiques costumes. Une surprise.

affairedespoisons  abusdeconfiance

ABUS DE CONFIANCE est un magnifique mélodrame, admirablement interprété par Darrieux et Vanel (chaque geste, chaque regard sont chargés d’émotion) sous le regard de Valentine Tessier. La manière dont Darrieux, confrontée à toutes sortes d’abus de confiance autour d’elle qui la renvoient à son mensonge, se purge dans une plaidoirie quasi autobiographique (pour le personnage) est un admirable moment de cinéma.

On peut oublier LE DOMINO VERT, réalisation allemande d’un cinéaste qui dirigera une version du TITANIC et qu’on trouvera pendu dans sa cellule. Suicide ou meurtre. Decoin aurait supervisé cette histoire sans grand intérêt malgré des dialogues de Marcel Aymé.

PIERRE BILLON
Pierre Billon est vraiment un cinéaste mystérieux. Je suis toujours resté de glace devant RUY BLAS et aussi VAUTRIN, malgré Michel Simon. En revanche L’INÉVITABLE MONSIEUR DUBOIS m’avait paru fort divertissant et je l’avais écrit dans ce blog.

COURRIER SUD est un film paradoxal sur un scénario de Saint-Exupéry. Ce qui est le moins bon, le moins bien filmé et écrit est tout ce qui touche à l’aviation, à la vie dans le désert (surtout quand on le compare avec AU GRAND BALCON). Et cela, bien que Saint-Exupéry ait piloté lui même son propre avion pour toutes les séquences aériennes qu’il a supervisées et qui sont très plates de même que l’attaque des « salopards ». En revanche, certaines scènes domestiques ou familiales sont vives, bien écrites (par Saint-Ex qui avait de l’humour nous dit le commissaire de la belle exposition lyonnaise sur Saint Exupéry et la Résistance) et très bien jouées (Pauline Carton a une réplique inoubliable sur les Polonais). Vanel, formidable,  vole le film même si Jany Holt est parfois touchante et Marguerite Pierry épatante dans un personna sympathique et chaleureux. Pierre Richard Wilm est transparent.

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CHÉRI est beaucoup plus satisfaisant, avec une interprétation féminine très forte : Marcelle Chantal, une classe folle, traduisant nombre d’émotions troubles, contradictoires, Jane Marken, Yvonne de Bray, Marcelle Derrien excellentes. Je ne comprends pas la haine de Vecchiali contre Desailly, qui est fort bon. Le ton est âpre, sans concession, filmé qualité française mais sans que cela anesthésie le propos qui respecte Colette. Pas de nom de scénariste sur le DVD René Château mais on attribue le scénario à Colette elle-même et les dialogues à Pierre Laroche. Ai-je inventé le fait que Billon appartenait à un cercle de spécialistes de Stendhal ?

cheri

AUTRES FILMS FRANÇAIS
dédéPaul Vecchiali attige parfois. Je viens de me recoller DÉDÉ (René Château) pour vérifier ses 4 cœurs. C’est une adaptation pataude d’une opérette  de Willemetz et Cristiné dont le sujet n’est pas terrible (le premier quiproquo arrive à la moitié du film.) Et l’adaptation à laquelle a collaboré Jean Boyer, guère plus brillante. Il doit manquer des chansons et dans les chansons, des couplets. Après la première qui est formidable (« Dans la vie faut pas s’en faire »), il faut attendre des plombes avant d’en avoir d’autres. Les scènes avec les Bluebell Girls sont pesantes et Darrieux, malicieuse et vive (alors que Préjean, Dauphin et Bergeron sont lourds et mal utilisés) ne chante que dans le dernier tiers. Sa chanson est exquise mais René Guissart (quelques travellings et un découpage étrange, avec des angles qui neutralisent l’espace : la contreplongée pendant la sortie du bal des petits lits blancs qui nous empêche de voir les gardes républicains passant derrière les acteurs, plan volé ?) se croit obligé de nous infliger de très nombreux plans de coupe sur Préjean d’une impardonnable lourdeur. On la voit rapidement (trop) « en chemise », c’est à dire en sous- vêtements et elle est sublime.

UNE FEMME PAR JOUR : le scénario de Serge Veber est totalement improbable et ne vole pas très haut. Robert Burnier joue Ali Bey, c’est dire le réalisme et le propos (jeter un séducteur dans un harem), et va titiller tout en restant prudent et finalement ultra conformiste. Il y a heureusement quelques bonnes chansons de Boyer et Van Parys, aux lyrics parfois polissons dont « Deux », bien chantée par Pills sans Tabet. Denise Grey en tante autoritaire qui répète « Taisez vous Léon » et Duvalles en ahuri sont parfaits dans le comique boulevardier.

unefemmeparjour  maginot

Enfer et damnation. Je regarde le DVD de cet éprouvant nanar qu’est DOUBLE CRIME SUR LA LIGNE MAGINOT et voila t’y pas que vers la 29ème minute, quand le solennel (là il bat des records) Victor Francen grimpe dans « la cloche » et regarde le paysage, je guette une tirade que j’ai souvent citée. J’entends le début : « En regardant ce paysage je pense à ceux d’en face… » et là, horreur, une coupure visible me prive de la suite (je cite de mémoire : « ils doivent se dire, nous ne passerons jamais ») et passe à l’as toute une discussion car on raccorde en évoquant un sujet qu’on n’a pas entendu.
Ce master est précédé du label restauré par  les archives du film. D’où vient la coupe ? D’une  copie tronquée à la Libération où l’on a voulu oublier ces phrases idiotes ? J’ai posé la question aux ARCHIVES DU FILM qui ont fourni la copie à René Château. Pas de réponse.

affaireducollier

L’AFFAIRE DU COLLIER DE LA REINE est tout à fait visible même si le travail de Lherbier reste superficiel et décoratif. Il ne tire rien des rendez-vous nocturnes dans les jardins à la française. Mais les personnages du cardinal de Rohan, un sommet de bêtise et de vanité bien rendu par Maurice Escande, ou de Cagliostro, sont plaisants et l’histoire de cette escroquerie, bien écrite par Charles Spaak, est assez formidable.

JOHN BOORMAN
legeneralL’un des plus grands films de la période, THE GENERAL, reste trop méconnu. A travers le portrait de Martin Cahill, voleur, criminel, chef de bande, génialement interprété par Brendan Gleeson qui passe la moitié du film à marcher courbé, dissimulant son visage derrière ses mains, ce qui nous vaut des gros plans formidables, avec ses yeux entre les doigts, ou sous une capuche. Par jeu, par provocation davantage que pour ne pas être identifié. Il veut se faire passer pour un Robin des Bois moderne (un Robin des Bois qui vole les riches et garde l’argent dans sa poche), un défenseur du peuple, des opprimés, joue les persécutés, se pose en défenseur de la liberté individuelle. La réalité est beaucoup plus complexe et noire et Cahill profite du système, des failles du système. Il cambriola un jour Boorman, lui volant le disque d’or « du duel des banjos ». Il le brise en disant : « Voyez tout est faux, ça n’est pas de l’or. » Il assaisonne ses cambriolages d’un discours populiste, démagogique, dénonce pour se blanchir les contradictions de la loi et certaines violences policières tout à fait réelles (on insulte les membres de sa famille, on empoisonne ses pigeons) mais ces attaques sont intéressées. Son combat est avant tout un acte de revanche personnelle qu’il déguise derrière une gouaille frondeuse, souvent cocasse. Il vise à stopper un procès, à casser un jugement. Il refuse avec entêtement en campant dans une caravane miteuse où il se pavane, d’être relogé dans un quartier décent en lieu et place d’Hollyfield, série de taudis qu’on détruit et où il a recruté ses hommes de main, mais c’est moins pour dénoncer une politique que pour grappiller quelques avantages supplémentaires. Boorman ne fait pas de cadeau à son héros : son attitude pseudo-libertaire dissimule un cynisme à toute épreuve. C’est un tableau sans fard de l’Irlande que dresse Boorman, une Irlande ravagée par une série de maux endémiques du chômage à la délinquance, la fraude fiscale sans oublier les luttes fratricides, la violence religieuse. Les plans larges qu’affectionne Boorman nous donnent le contexte physique et moral de chaque action, évoquant au passage les crimes pédophiles commis par l’Église, les rapports ambigus de Cahill avec l’IRA et les milices protestantes financées par l’Afrique du Sud.

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