FILMS ANGLAIS
Studio Canal vient de sortir plusieurs chefs d’œuvres britanniques : LE MUR DU SON de David Lean, chronique sobre, précise, plus sombre, plus noire qu’on aurait pu l’attendre des efforts des pilotes pour franchir le mur du son. Aucun triomphalisme, aucune exaltation nationaliste mais au contraire et cela jusque dans les rapports de couple, une mélancolie, une certaine dureté dans le ton, dureté retenue, intérieure qui culmine dans le personnage d’industriel, de dirigeant que joue avec une modernité, une profondeur stupéfiante Ralph Richardson. Je pense que ce film fut la véritable inspiration de THE RIGHT STUFF / L’ÉTOFFE DES HÉROS de Kaufman.
Tout aussi sombre, tout aussi noir (le héros qui se tue dans l’alcool va retrouver le gout de vivre grace à une femme) est LA MORT APPRIVOISÉE (THE SMALL BACK ROOM) de Michael Powell et Emeric Pressburger et cela même visuellement. Il y a un ton nocturne qui s’impose dès les premiers plans. Powell, comme dans UN CONTE DE CANTERBURY, n’hésite à filmer ses acteurs dans une quasi obscurité, impose des décors claustrophobiques. Le scénario développe une double trame : un petit groupe de savants tente de neutraliser des nouvelles bombes, ancêtres des mines anti personnelles, que les allemands ont largué sur les plages et qui tuent des civils et aussi de mettre au point un nouveau canon. Ce qui nous vaut une hilarante et si actuelle visite d’un ministre – Robert Morley – qui ne s’intéresse qu’à un taille crayon et une machine à calculer. Les séquences de désamorçage, de déminage, admirablement filmées, avec une attention aux bruits, un refus du commentaire musical des plus modernes, ont certainement influencé Kathryn Bigelow pour DEMINEURS. Powell utilise le son avec une grande audace : une discussion dans une sorte de sous sol est ponctuée du martèlement des pas des gens qui marchent au dessus d’eux et que l’on devine à travers un plafond en verre non translucide. Deux extraordinaires cauchemars expressionnistes trouent le récit qui est aussi une magnifique et vibrante histoire d’amour, avec comme toujours une personnage de femme, jouée par la magnifique Kathleen Byron, extrêmement fort. A voir d’urgence.
Je veux revenir sur THE FALLEN IDOL (PREMIÈRE DÉSILLUSION), chef d’œuvre de Carol Reed, chez Tamasa. Pour pointer toutes les excellentes idées d’adaptation de Reed qui transforma le manoir de la nouvelle de Greene en une ambassade désertée pendant un long week-end – décor de rêve fabuleux pour un enfant -, développa le personnage de Ralph Richardson dont l’interprétation géniale mérite tous les qualificatifs. Souligner la manière dont Reed filme le décor, alternant les points de vue (bien sur il privilégie celui de l’enfant, d’où ces courtes focales où la camera est très basse) et l’intègre, le soude aux émotions des personnages. Il annonce là les recherches formelles du Losey de THE SERVANT mais de manière moins théorique.
SARABAND FOR DEAD LOVERS souffre d’une réputation exécrable et fut l’un des plus gros bides d’Ealing. Quand on le voit, on comprend pourquoi. Le scénario d’Alexandre Mackendrick qui fait penser à celui du film danois, A ROYAL AFFAIR, privilégie un ton cynique, tranchant, met l’accent surtout sur les personnages égoïstes, calculateurs. Il n’y a pratiquement pas de scènes d’amour, de moments vraiment intimes, émotionnels, entre les amants Stewart Granger et Joan Greenwood. Leurs rapports sont relégués à la portion congrue. On s’étonne même face à cette pénurie émotionnelle qu’on ait pu croire que cette histoire pouvait être commerciale. Cela dit, plusieurs séquences sont bien menées, celles qui mettent en scène des personnage odieux, les scènes d’actions finales sont fort belles visuellement. D’ailleurs c’est la beauté visuelle qui retient l’attention tout au long même si la photo du talentueux Douglas Slocombe est moins inventive, moderne avec les bougies, les lampes à huile que celle de Leon Shamroy dans AMBRE.
THE INFORMERS de Ken Annakin est une fort plaisante surprise surtout quand on a vu beaucoup d’autres films très anonymes de Ken Annakin. Là, le découpage est vif, nerveux, avec une grande importance donnée aux extérieurs londoniens. Comme le dit Nicolas Saada qui me fit découvrir ce film et le compare justement avec l’excellent NEVER LET GO de John Guillermin : « Il y a des symétries entre les récits de NEVER LET GO et de THE INFORMERS (sorti en France sous le titre L’INDIC). L’idée d’un gangster qui contrôle tout dans l’ombre, et du sous fifre ultra violent. Le crime qui vient s’inviter dans le fonctionnement tranquille de la vie de famille. Le combat singulier et violent entre le héros et le « méchant ». Puis le film dialogue aussi avec NOOSE de Gréville et THE CRIMINAL. Franchement, je suis emballé par ce polar. Le rythme, le jeu des acteurs, les astuces de scénario. Vraiment chouette ».
THE SPANISH GARDENER est une chronique psychologique, située en Espagne. Un père, veuf ultra strict, coincé émotionnellement, frustré et amer qu’on ne reconnaisse pas ses mérites et qu’on lui préfère toujours ses collègues quand il s’agit de promotion, tente d’élever son jeune fils. Mais il ne le comprend pas et le jeune garçon va se réfugier auprès du jardinier que joue, sans l’ombre d’un accent Dirk Bogarde (ce qui est finalement intelligent car un accent aurait encore renforcé ce choix de distribution délirant). Une fois admis ce postulat (le public n’était pas très exigeant), il faut reconnaître que Bogarde est excellent tout comme son jeune partenaire, le remarquable Jon Whiteley, l’un des meilleurs acteurs enfant, avec qui il joua déjà dans l’excellent RAPT (HUNTED) et qui est inoubliable dans MOONFLEET. Le film est assez prévisible et académique mais reste touchant et l’interprétation de Michael Hordern d’une grande intériorité. C’est ce personnage qui finalement, est le plus captivant.
UN VRAI FILM INDÉPENDANT
Saluons la ressortie en zone 1 du chaleureux, cocasse, touchant BELIZAIRE THE CAJUN, écrit et dirigé par Glen Pitre, qui décrit les problèmes, le racisme, l’oppression dont souffraient les Cajuns voici plusieurs décennies, en Louisiane. Bélizaire, chanteur, séducteur, guérisseur, survivant est très bien interprété par Armand Assante (il faut le voir mégoter sur le nombre de chapelets qu’il doit dire comme pénitence), la jolie Gail Youngs, avec une apparition de Robert Duvall, l’un des parrains du film. C’est l’une des évocations les plus justes de l’histoire, de la culture cajun qui fut si souvent persécutée.
CHEF D’ŒUVRE AMÉRICAIN
WAIT ‘TILL THE SUN SHINES, NELLIE d’Henry King est un film sidérant, une chronique de l’Amérique rurale finalement très sombre, aussi bien dramatiquement que visuellement (les pièces sont très peu éclairées avec ici et là une lampe à huile et Leon Shamroy prend des risques incroyables, filme les acteurs à contre jour ou dans une demi obscurité, accentuée par le tirage du dvd) Et le scénario d’Alan Scott, auteur semi black listé, (aussi noir que celui de PRIMROSE PATH) tirée d’un livre dont mon ami Pierre Rissient me dit qu’il fut écrit par quelqu’un qui travailla avec Brecht, joue sur les erreurs psychologiques, les faux pas, les cachotteries de nombreux personnages dont le héros. C’est une chronique truffée de morts, d’échecs, de ruptures. Tout le passage avec les gangsters est vraiment surprenant. En 35mm, j’avais été stupéfait par l’audace innovatrice de la photo. C’est un des seuls films de l’époque (avec FOREVER AMBER, toujours Shamroy) où l’éclairage des lampes à huile parait juste Mais le tirage du DVD est médiocre, trop sombre et laisse le visage des protagonistes dans le noir total, ce que Shamroy n’aurait jamais fait. Mon ami Dave Kehr me dit que Fox Archive sabote souvent ses tirages, sort des films scope en format tronqué (un comble pour ce Studio qui imposa le Cinemascope.
WESTERNS
J’ai enfin vu WELCOME TO HARD TIMES que je ne connaissais pas et j’ai revu AMBUSH. Le premier est surprenant, original, avec une incroyable première bobine où l’on voit un tueur muet, Aldo Ray saccager une ville, violer des femmes et tuer quelques personnes, sans dire un mot. Mais le film devient théorique et statique. J’ajouterai qu’une direction d’acteur peu rigoureuse augment la confusion. Janice Rule qui s’essaie à un accent irlandais des plus fabriqués, surjoue et Fonda est gâché.
Quant à AMBUSH, c’est vrai que la scène d’ouverture est digne de Mann, que les deux séquences de bataille sont très réussies, à la fois violentes, confuses et utilisant au mieux l’espace (seconde équipe ?). Mais le scénario patine et reste conventionnel tout comme la mise en scène. Le plan final où Taylor et Arlène Dahl regardent très longuement le drapeau américain est ridicule.
A THUNDER OF DRUMS
A THUNDER OF DRUMS vient de sortir en Warner Archive. Par moment – le début, la deuxième partie – c’est presque aussi bien que FORT MASSACRE. Le scénario de James Warner Bellah malgré des détails documentaires originaux (l’odeur des cadavres qu’on découvre), des partis pris originaux ((pendant la première partie l’action est confinée dans le fort) et surtout un beau personnage d’officier désabusé auquel Richard Boone, magnifique, épuré, donne une vraie épaisseur tragique, est relativement routinier, avec une intrigue sentimentale faible, convenue, des personnages trop typés. Les défauts de Bellah sans Nugent et Ford apparaissent clairement. D’autant que les jeunes acteurs – Luana Patten, George Hamilton – sont médiocres et platounets. Mais les extérieurs dans la dernière partie, l’attente de l’attaque, la mort d’Arthur O’Connel, sont à porter au crédit de Newman tout comme la séquence d’ouverture (le massacre d’une famille vue par une petite fille) ou la suggestion renforce la brutalité. Charles Bronson joue, c’est à noter, un soldat bavard, obsédé sexuel. Il a même une réplique qui n’a pas son équivalent dans le genre, quand il indique à la fin d’une bataille, une crète : « ils ont du cacher leurs squaw là bas, je vais faire un tour », faisant sentir qu’il y a du viol dans l’air. Moment stupéfiant, terrible et sans doute juste.
J’ai revu THEY CAME TO CORDURA avec davantage d’intérêt. Certes le scénario statique après une belle scène de bataille, une charge totalement idiote et couteuse en vies humaines, abonde en discussions qui paraissent souvent abstraites, théoriques, fastidieuses et figent la dramaturgie qui n’est pas palpitante. Mais il se dégage du film une noirceur (tous les « héros » choisis par Gary Cooper – trop âgé pour le rôle – font assaut de veulerie, de machisme et révèlent de nombreuses zones d’ombre), une culpabilité sourde. Un acte de lâcheté fait il de vous un lâche ? Certains moments semblent renvoyer directement à la conduite de Rossen durant la chasse aux sorcières comme s’il voulait s’excuser de sa conduite. Et charger tous les « héros ». Mais ce qui est le plus réussi, c’est la qualité d’une interprétation chorale où personne ne fait de numéro, ne cherche à voler la vedette. Au contraire, tous, de Van Heflin à Tab Hunter (eh oui) en passant par une émouvante Rita Hayworth, se fondent dans le groupe, dans les plans souvent très larges.


























