Oct
03

LIVRES
Précipitez-vous sur le KONG de Michel Le Bris, évocation passionnante de la vie de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack à qui l’on doit KING KONG et les CHASSES DU COMTE ZAROFF, mais aussi deux extraordinaires documentaires muets qu’on trouve encore en DVD à des prix parfois hélas prohibitifs, GRASS et CHANG. Le premier est tout à fait fascinant. Il s’agit peut-être du plus grand documentaire muet, égal sinon supérieur à NANOOK. On a l’impression, justifiée quand on lit les pages formidables que lui consacre Le Bris, d’assister à la naissance d’un film, qui s’invente au jour le jour. Ce qui a été le cas. Schoedsack et Cooper étaient partis à trois, avec Marguerite Harrison, une espionne américaine, deux fois capturée par les Russes, deux fois sauvée. Ils sont confrontés à l’exode d’une tribu de 50 000 personnes qui franchissent des fleuves, gravissent une montagne de 3300 mètres, pieds nus dans la neige. On n’a jamais filmé avec la même intensité ce qu’était un exode. Et la musique qui accompagne ce film muet est magnifique. On apprend dans le livre que les deux plans où l’on voit les deux auteurs du film ont été rajoutés à la fin du montage, à la demande de Jesse Lasky et filmés en studio.
Et ce n’est qu’une petite partie de leur vie qui commence durant la première guerre mondiale, dans l’aviation (l’appareil de Cooper s’écrase et il a les mains brûlées), se poursuit en Pologne quand Cooper s’engage dans l’aviation polonaise en 1920 pour combattre les Russes tandis que son copain, rencontré sur un quai de gare à Vienne, travaille pour la Croix Rouge, assiste au massacre perpétré par les Turcs à Smyrne. Cooper sera fait prisonnier par les Russes, s’évadera. Après l’odyssée de GRASS, il entreprendront au Siam un film plus écrit, CHANG (la charge des éléphants bluffera les plus blasés).
Puis entre des centaines d’autres aventures, ce sera le combat pour imposer KING KONG qui est davantage le projet de Cooper tandis que ZAROFF est intégralement tourné par Schoedsack, l’un filmant la nuit, l’autre le jour. Cooper sera aussi un des fondateurs de la Pan Am, il dirigera dans des difficultés inouïes pendant un moment la RKO avant de s’associer avec Ford dans Argosy… Bonne lecture.

Autre ouvrage passionnant, PARIS ANECDOTE par Alexandre Privat d’Anglemont sur tous les petits métiers de Paris, de la fabrique de pipes culottées au Professeur d’Oiseaux ou au récupérateur de pains rassis et d’autres plus ou moins ragoutants (il y a de ces récupérations de nourriture qui entraîne des ragouts inouïs). C’est un régal, un enchantement.

  

Si vous n’avez pas encore dévoré tous les Sylvain Tesson, à commencer par DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE, plongez-vous dans SUR LES CHEMINS NOIRS qui est consacré à la France qu’il parcourt après être tombé d’un toit et s’être fracassé le corps. Chemin faisant, en reconstituant son corps brisé, il se lance dans des tirades vengeresses contre la destruction de la Nature et le soi-disant aménagement du territoire qui provoque des logorrhées technocratiques au français abscons. Revigorant.

Parmi des dizaines d’autres titres qui m’ont ravi, je m’arrêterai sur le passionnant, jubilatoire, LONESOME DOVE de Larry McMurtry (Gallmeister) où l’on passe du fou rire (il y a des échanges gondolants) à l’émotion, qui grandit dans le deuxième tome, ou encore à la stupéfaction : cette rencontre en plein désert avec un vieil homme qui transporte des ossements de bison dans une brouette et est incapable de formuler deux phrases cohérentes. C’est une des peintures les plus fortes de l’Ouest, du Texas. Et je vais déguster la série TV avec Tommy Lee Jones et Robert Duvall, formidable distribution.

  

Merveilleux moment passé avec Boulgakov et le ROMAN DE MONSIEUR DE MOLIÈRE, chronique émouvante, passionnante, riche en détails qu’on a envie de croire authentiques. Il nous fait vraiment sentir le génie de Molière. Il faut absolument lire aussi LA JEUNE GARDE et bien sur LE MAÎTRE ET MARGUERITE.

    

METS LE FEU ET TIRE-TOI (Gallmeister) de James McBride est autant un pamphlet politique revigorant qu’une biographie de James Brown. Vous croyez connaître son histoire ? Eh bien vous aurez de sacrées surprises. Et vous découvrirez aussi l’Amérique.

Le dernier Russell Banks, VOYAGER est absolument magnifique. C’est une méditation tendre, passionnée sur les voyages, ses différents mariages, les pays qu’il découvre en même temps que l’histoire du monde.

J’ai une ou deux fois parlé de Larry Fondation, auteur noir essentiel. Cet éducateur de rue écrit le plus souvent des textes courts, décapants. Lisez SUR LES NERFS et tous les autres parus avant. Comme l’écrit encoredunoir.com à propos de EFFETS INDÉSIRABLES : « Commençons par nous réjouir que quelqu’un ait eu la riche idée de continuer à éditer en France les écrits de Larry Fondation après que Fayard a cessé de le faire. Sans surprise, ce sont les audacieuses éditions Tusitala qui ont choisi de le faire et on ne peut que les en remercier.
Ceux qui connaissent déjà Larry Fondation ne seront pas dépaysés ; quant aux autres ils prendront le délicieux risque de se faire secouer par un auteur singulier. Comme à son habitude, Fondation balance des fragments de vies – et de mort – à la face du lecteur dans de courtes nouvelles qui vont de quelques lignes à quatre ou cinq pages.
Dans les quartiers de Los Angeles que sillonne Larry Fondation se croisent SDF, femmes et hommes célibataires à la recherche de compagnie ou de sexe, drogués, travailleurs pauvres, petits bourgeois libéraux, déséquilibrés, voleurs à la petite semaine ou retraités. Ils sont blancs, latinos ou noirs et sont en quelque sorte l’âme de la ville même si on ne les voit pas.
Tour à tour violentes, désespérées, durement ironiques et bien souvent très émouvantes, ces trajectoires heurtées ou interrompues forment des flashs qui s’impriment autant dans le cerveau que sur les rétines tant l’écriture de Larry Fondation, malgré une apparence trompeuse d’économie de moyens est évocatrice.
Témoin et poète, Fondation donne une voix à ceux que l’on n’entend généralement pas et prend irrémédiablement aux tripes. Autant dire qu’il ne faut pas passer à côté de ses écrits.»

Finalement, je me suis plongé dans LE RÉVEIL DE LA SORCIÈRE ROUGE de Garland Roark (Phébus), sans doute publié grâce à Michel Le Bris, puisque j’aimais tellement ce film qu’on doit pouvoir trouver en zone 1. Le livre est touffu, rempli de chausse-trapes. Il est raconté – comme le film – par le second, Sam Rosen. Cette histoire de vengeance et de naufrage avec des huîtres tueuses a inspiré le scénariste Harry Brown (DU HAUT DES CIEUX LES ÉTOILES) mais aussi les scripts de KISS TOMORROW GOODBYE et THE SNIPER (ce dernier dans un des coffrets des films noirs Columbia).

  

Et pour terminer rien ne vaut un petit retour à Balzac et au sublime ILLUSIONS PERDUES. Les chapitres sur Angoulême, sur la presse (Balzac était un ennemi de la liberté de la presse qu’il jugeait corrompue et sans morale ; « Le journal tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là », fait-il dire à l’un des plumitifs de son livre, Etienne Lousteau), les intrigues de salon décrites avec un œil d’aigle, le rangent dans les trois ou quatre plus grands romans français.

SÉRIES

Avec beaucoup de retard, je me suis attaqué à la première saison du BUREAU DES LÉGENDES et cela vaut le coup. On est très vite captivé par les aventures de Malotru qui chemin faisant touchent à de nombreux sujets très sensibles, ignorés par le cinéma (La Syrie, l’Iran). Le scénario entremêle plusieurs intrigues avec brio, fait parler chacun dans sa langue ou en anglais (savoureux moment que celui où un Syrien et un Russe se lamentent de devoir se parler en anglais, cette langue qui les fait chier) et la distribution est époustouflante et d’une extraordinaire justesse. On ne sait qui louer en premier de Mathieu Kassovitz à Jean-Pierre Daroussin en passant par Florence Loiret-Caille ou Léa Drucker. Sara Giraudeau m’a subjugué. Mais tous les rôles secondaires sont superbement distribués et crédibles.

Tout aussi remarquable 3 X MANON de Jean-Xavier de Lestrade à qui l’on devait les sensationnels STAIRCASE (SOUPÇONS), UN COUPABLE IDÉAL (les avez-vous vus ?) et PARCOURS MEURTRIERS sur l’affaire Courjault où Alix Poisson était inoubliable. Je n’ai pas vu LA DISPARITION. Comme l’écrit Télérama : « Vraie fiction gorgée de réel, 3 X MANON relate les trois étapes d’une reconstruction-métamorphose, dont les principaux acteurs seront un éducateur pragmatique, une prof de français solaire et une intendante maternelle. C’est le choix des scénaristes de n’avoir réservé à la psy du centre qu’un rôle accessoire, même si c’est elle qui, en une réplique, donnera à Manon les clés de la prison mentale où elle et sa mère se sont enfermées. Dans 3 × MANON, la reconquête de soi passe d’abord par celle du langage, et les deux plus belles scènes de la fiction sont des batailles de mots. Si l’on y croit jusqu’au bout, c’est en grande partie grâce aux comédiens, formidables, Alix Poisson et Yannick Choirat en tête chez les adultes, et, du côté des ados, la stupéfiante Alba Gaïa Bellugi. »
En effet Alba Gaïa Bellugi est absolument splendide de justesse, d’acuité dès ses premières empoignades avec Marina Foïs et de Lestrade s’en prend à un thème fort : l’amour maternel qui broie, étouffe et qui finalement est le contraire de l’amour. Cher Rouxel, vous qui critiquez l’absence des sujets sociaux dans les films télévisés, voyez cette série et aussi MANON 20 ANS qui est tout aussi exceptionnel.

BIG LITTLE LIES est également une spectaculaire réussite qu’on doit au flair, à l’intelligence, de Nicole Kidman qui repérant un livre de Liane Moriarty, achète les droits, s’associe avec Reese Whiterspoon et les deux actrices au lieu d’aller voir un studio, prennent en main la production, financent un scénario écrit par David Kelley. Reese Whiterspoon contacte Jean-Marc Vallée (DALLAS BUYERS CLUB) avec qui elle a tourné WILD et son chef opérateur. La série sera distribuée par HBO et le résultat est formidable avec une interprétation phénoménale de Kidman dans un personnage complexe, tourmenté. Une femme forte, intelligente qui subit périodiquement des violences terribles, une jalousie effroyable de la part de son mari qui pourtant l’aime. On a rarement évoqué si subtilement le problème des violences domestiques. Reese Whiterspoon joue, elle, une mère de famille épuisante à force d’énergie, de volubilité qui se mêle de la vie de toute la communauté et s’oppose violemment à Laura Dern – épatante elle aussi, l’avez-vous vue dans l’excellent RECOUNT de Jay Roach ? -, autre femme de tête. Tous ces portraits féminins sont écrits de manière subtile, y compris la Camilla jouée par Shailene Woodley (qu’on avait vue dans THE DESCENDANTS).

DOCUMENTAIRE
Je ne sais pas si une chaîne publique française osera un jour montrer ENQUÊTE AU PARADIS (Prix Panorama du Jury Œcuménique à Berlin, Fipa d’Or du documentaire de création, Prix Télérama du meilleur documentaire) de Merzak Allouache, l’auteur du REPENTI et d’OMAR GATLATO. Ce documentaire passionnant (un poil long dans le dernier quart) fait parfois froid dans le dos. Le cinéaste confronte des citoyens ordinaires, des jeunes dans un café internet, des femmes, des intellectuels dont Kamel Daoud si aigu, si perçant, si ignoblement maltraité par un petit groupe d’universitaires dont une lectrice du Monde démontait le manque de connaissances, de titres et l’affiliations à des groupes suspects, à un prêche prononcé par un imam radical sur une des 1700 chaines religieuses existant en Algérie. Le résultat passionnant, contradictoire, révèle un racisme endémique, une ignorance radicale chez nombre de témoins. Pas tous.

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Juil
28

Il faut voir et revoir voir de toute urgence BAS LES MASQUES sur la mort d’un journal et les batailles qu’il mène contre la corruption. Qu’est-ce que ce beau film démocratique de Richard Brooks tient bien le coup et sonne actuel dans ces temps de disparition de journaux ! Le journalisme que prône le cher Bogey me fait toujours passer des frissons. Cet hymne à un métier, à ses codes, à sa décence reste très émouvant. Ce type de journalisme a été mis à mal il n’y a pas si longtemps mais il peut et devrait renaître. C’est même le seul espoir qui devrait le faire vivre (vérifiez dix fois toutes les infos, dit Ed Hutchinson « un journal libre vous fait prendre des risques, une vie libre aussi »). Kim Hunter qui était déjà sur la liste noire, est magnifique et son dernier plan inoubliable (quel est l’imbécile qui a écrit sur le net que Brooks sacrifiait les femmes ? Ethel Barrymore, très émouvante balaie déjà cette absurdité). Et le scénario de Brooks brasse avec virtuosité trois intrigues. Le portrait des héritières qui se moquent du journal est cinglant et réconfortant à la fois.

On peut trouver en Italie chez Jubal Classics un western Republic en couleur (le célèbre Trucolor) de William Witney, THE OUTCAST (LES PROSCRITS DU COLORADO) qui est un film extrêmement sympathique, bien découpé et filmé, avec une utilisation astucieuse des extérieurs, truffés de mélèzes jaunes. Le sujet est à la fois traditionnel (le héros, John Derek, veut récupérer son ranch qui a été volé par Jim Davis) mais avec des touches modernistes : il utilise une bande de malfrats sans scrupules menés par Robert Steele,  et lui-même est obsédé par sa vengeance. Mais Derek qui est plus animé que d’habitude est en-dessous du rôle contrairement à Jim Davis, James Millican. Les couleurs du DVD sont un peu passées mais correctes et Witney utilise mieux le Trucolor que les autres réalisateurs Republic. Joan Evans est très agréable à regarder mais une courte scène de flagellation qui commence sur des ombres est coupée dans ce DVD pour des raisons familiales. Des scènes d’action intéressantes dont une bagarre teigneuse dans un hôtel (les décors d’intérieurs sont sommaires) et un affrontement au milieu du bétail.

FILMS RARES UNIVERSAL
UNIVERSAL vient de sortir, sans sous titre hélas, plusieurs films qui étaient très rares. D’abord des films sociaux ou policiers comme ABANDONNED de Joe Newman qui bénéficie de dialogues brillants, incisifs de William Bowers (Dennis O’Keefe à Raymond Burr qui joue un privé corrompu : « Toi honnête ? Autant me dire qu’un vautour est devenu végétarien. » et qui parle d’un sujet rarement évoqué, le trafic de bébés. La musique du générique est celle de THE KILLERS et Raymond Burr est magnifique surtout dans ses scènes avec Marjorie Rambeau (prédatrice terrifiante qui renouvelle le concept de femme fatale) et Mike Mazurki : « Ah je regrette le bon vieux temps du chantage et de l’escroquerie. »

  

Il faut voir le petit corpus de films dirigés par Michael Gordon, à commence par AN ACT OF MURDER. ANOTHER PART OF THE FOREST est superbement joué comme le précédent film par Fredric March, ainsi qu’Edmond O’Brien, Ann Blyth dans un de ses rares contre emploi et surtout Betsy Blair très fragile et très touchante. Il s’agit d’une adaptation de Lilian Hellman d’une pièce qui se passe avant LES PETITS RENARDS et le scénario de Vladimir Pozner est très habile. Gordon dé-théâtralise ce dernier, avec d’incessants et brillants mouvements d’appareil et recadrages, qui transcrivent la frénésie émotionnelle des personnages.
Il faut voir aussi WOMAN IN HIDING avec Ida Lupino, film noir très tendu surtout dans la seconde partie, avec une belle séquence de tentative de meurtre dans des escaliers, interrompue par des fêtards (Magnifique photo de William Daniels) et The Web que l’on trouve dans une bonne copie sur LOVING THE CLASSICS. C’est un excellent film noir une fois encore superbement dialogué par William Bowers.

THE SLEEPING CITY de George Sherman est un petit film noir modeste, au ton retenu mais qui présente de vraies originalités. Il se déroule entièrement dans un hôpital (le Bellevue) avec un nombre inhabituel d’extérieurs. L’Hôpital Bellevue exigea que Richard Conte dans un prologue affirme que tous les trafics et les meurtres qu’on voit dans le film sont purement fictifs. Le procédé est tellement gros qu’il accrédite les « inventions » du scénariste. Regardez la manière dont sont écrits et distribués les personnages de policiers qui paraissent criants de vérité notamment quand, se trompant, ils interrogent Richard Conte.

  

En dehors du policier, ruez vous malgré l’absence de sous-titres sur FRENCHMAN’S CREEK de Mitchell Leisen, qui trouvait le scénario horrible. Ce qui n’est pas juste, car cette romance entre une aristocrate frustrée, délaissée par son mari et un pirate qui lit Ronsard, ressemble à une transposition rêvée de BRÈVE RENCONTRE au XVIIème siècle. Leisen qui conçut les costumes et notamment les extraordinaires robes de Joan Fontaine, crée une somptueuse féerie visuelle, jouant sur les ombres et la lumière, le bleu et le doré, avec un raffinement Minellien. Mais il soigne certaines séquences d’action comme cette attaque nocturne d’un galion. Arturo de Cordova, la star mexicaine de tant de films de Roberto Gavaldon (MAINS CRIMINELLES) est censé jouer un Français. Tout le monde glisse d’ailleurs quelques mots en français ou les chante avec une variété d’accents assez cocasses. Basil Rathbone dans un personnage odieux (il veut tout le temps violer Joan Fontaine), connaît une fin terrible et croise Nigel Bruce, le Watson des Sherlock Holmes.

William Dieterle
Il est bon de revenir sur ce cinéaste passionnant et sur cette fin de carrière américaine que l’on a condamnée un peu trop superficiellement comme le prouvent de nouvelles visions de DARK CITY, premier grand rôle de Charlton Heston, Dieterle est vraiment en forme et avec la complicité de l’opérateur Victor Milner, réussit quelques séquences dignes de figurer dans une anthologie du genre : parties de poker truquées, descentes de police, interrogatoires. Il y a un formidable début de castagne dans une chambre de motel entre Jack Webb, excellent, et Heston qui joue un personnage totalement amoral. Dieterle joue habilement avec les sources de lumière, lampes, fenêtres avec stores, enseignes lumineuses. Puis comme dans beaucoup de productions Hal Wallis, le film bifurque vers l’intrigue sentimentale que les scénaristes peinent à raccrocher au sujet principal. Ce que l’on perd en violence, en atmosphère, on le gagne parfois en compassion même si le personnage de Lizbeth Scott avec ses chansons (elle est doublée) freine l’action.

THE TURNING POINT (sur www.lovingtheclassics.com) est encore plus satisfaisant, mieux tenu, mieux écrit par Warren Duff d’après une histoire d’Horace McCoy (même si le dénouement paraît quelque peu précipité). Le propos est classique : un nouveau procureur (Edmond O’Brien, remarquable) veut assainir une ville gangrenée par la corruption (qui était plus étendue, plus précise chez McCoy) sous l’œil d’un journaliste désabusé et sceptique (William Holden, parfait). Il y a là des similitudes avec certains romans de Hammett. Là encore, Dieterle utilise magistralement les nombreux extérieurs, leur donne une résonnance dramaturgique, une maison près d’un escalier en plein air où des truands peuvent impunément terroriser un témoin, une rue en pente où il orchestres un meurtre spectaculaire filmé avec une fluidité cinglante.

THE ACCUSED est une découverte : le sujet peut paraître relativement banal, un homme tente de violer une femme ; celle-ci en se débattant donne des coups sur la tête de l’agresseur qui tombe mort sans qu’elle l’ait voulu. Chose plus excitante, la femme en question, Wilma Tuttle (Loretta Young) se trouve être une psychologue professeur à l’université de Los Angeles, et l’homme qui a tenté le viol, Bill Perry, est un de ses étudiants. Quand le film commence tout a été joué. L’écran est pratiquement noir et dans cette obscurité, apparaît près d’une voiture soudain la silhouette d’une femme dont on découvre le visage inquiet, terrifié se détachante sur le ciel, en premier plan (excellente photo de Milton Krasner). Dieterle filme sa course vers la ville en une succession de plans où elle est brusquement éclairée par des panneaux publicitaires, des phares de voiture. Cette spectaculaire ouverture du film se termine sur une affiche lumineuse publicisant le film MURDER avec Gail Russel.

  

LOVE LETTERS est un mélodrame assez extravagant, lointainement inspiré de Cyrano de Bergerac, que semblait affectionner le producteur Hal Wallis mais la mise en scène de Dieterle gomme une grande partie ce que le scénario pouvait avoir de lacrymal et de convenu. Rigueur des cadres, utilisation de la lumière, des possibilités du studio (ah cette campagne anglais reconstituée sur un plateau), invention dans les mouvements d’appareil. Jennifer Jones ne mollit pas sur les effets mais le résultat plane très au dessus de ce que l’on pouvait attendre.

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Juin
08

FILMS FRANÇAIS

Une découverte majeure. Durant ce VOYAGE DANS LE CINÉMA FRANÇAIS, j’ai dépisté des pépites comme POLICE JUDICIAIRE de Maurice de Canonge. Et maintenant ce BAL DES POMPIERS (1949) au titre si peu prometteur de Berthomieu, cinéaste totalement méprisé. Eh bien, c’est une oeuvre passionnante sociologiquement, historiquement et même cinématographiquement dont je suis redevable à Jean Olle Laprune.

Tirée d’une pièce de Jean Nohain que j’aimerais lire (ses dialogues sont souvent percutants), il s’agit d’un film qui se passe sous l’Occupation et à la Libération. Claude Dauphin, formidable dans un triple rôle, brosse le portrait d’un de ces artistes qui ont, disons, « accepté » la situation. Il évoque en plus efféminé Guitry et d’autres et certaines de ses réparties sont hilarantes. Quand il déclare : « Et je lui ai dit [à un auteur allemand] que son Führer était un criminel imbécile. Hein, je lui ai dit, Pamela ? » Pamela : « Peut-être pas exactement dans ces termes. » Son adjoint Fatafia, magistral Henri Crémieux, qui se colle un uniforme le jour de la Libération est croquignolet (il faut le voir lui rappeler : « le mur, le mur » quand il téléphone à un Allemand) et il y a mille détails amusants, pittoresques et pas trop racoleurs comme cette tirade cinglante de Camille Grégeois à un profiteur, collabo notoire, personnage bien écrit et incarné à la perfection par Robert Arnoux. La mise en scène de Berthomieu est bonhomme et bienveillante. Ces deux films sont disponibles sur le site de René Château, « la mémoire du cinéma » ce qui dans ce cas n’est pas un titre usurpé.

AMOURS, DÉLICES ET ORGUES (le titre regroupe les trois mots qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel) est nettement moins bon que le scénario d’origine, soit de Julien Duvivier. On y entend de jolies chansons mais les péripéties sont convenues, pas très drôles et le résultat conventionnel.

Dans LE ROUGE EST MIS, ce qu’il y a de plus réussi, ce sont ces paysages, ces décors de banlieue avec leurs ruelles, leurs pavillons. Ces bistrots populaires que sait bien filmer Grangier. Il y a aussi une scène d’une violence assez rare dans les films de Gabin, mais je trouve le scénario moins original que ceux du SANG À LA TÊTE, du DÉSORDRE ET LA NUIT, voire de AU PETIT ZOUAVE.

    

LA TRAVERSÉE DE LA LOIRE fait parti des films de Jean Gourguet, cinéaste qui longtemps fit figure de repoussoir, qui viennent de ressortir. Je n’ai pas encore vu LES FAUSSES PUDEURS, LES PREMIERS OUTRAGES (dans les bonus on trouve parmi ses défenseurs Mocky et Vecchiali) ou MATERNITÉ CLANDESTINE mais LE PASSAGE DE LA LOIRE est visible. En fait, il s’agit d’une version minimaliste et bricolée du film de Christian Carion, EN MAI FAIS CE QU’IL TE PLAIT : l’exode se réduit à quelques stock shots et l’essentiel de l’action se déroule dans une cour de ferme et l’intérieur de cette ferme et se centre autour d’une dizaine de personnages avec très peu de figurants. Rellys joue un salopard minable et Henri Vibert est plutôt rigolo en homme d’affaire pingre, mesquin, égoïste. Cela se laisse voir. En complément, un petit film muet assez joli, L’EFFET D’UN RAYON DE SOLEIL. En 1955, Gourguet acheta l’Escurial qu’il fit vivre jusqu’à sa mort et cela le rend très sympathique.

LES MALHEURS DE SOPHIE de Jacqueline Audry (1945) est encore une découverte intéressante. C’est une relecture très partielle et progressiste de la Comtesse de Ségur, prenant le parti de Sophie malgré ses erreurs contre sa gouvernante stricte et respectueuse de l’ordre (Marguerite Moreno) mais le film bifurque vite, montre Sophie adulte et Paul s’engage sur les barricades pour défendre la République contre le futur Napoléon III. On y cite Beaudin et Alerme brosse un préfet très réjouissant qui inspire Pierre Laroche (« la poussière ennoblit l’ouvrier mais salit les préfets »). On parle de mariage forcé où la jeune femme n’a rien à dire. Le film chez Pathé mérite une réhabilitation. Il est féministe et anarchiste.

Dans la nouvelle série des Gaumont, je retiens d’abord le très émouvant film de Jacques Rouffio qui marquait ses débuts, L’HORIZON, sur la guerre de 14. Ou plutôt sur la vision de la guerre qu’avaient les civils qui vivaient loin du front et qui ne reçoivent pas si bien que cela un jeune soldat blessé qui vient achever sa convalescence dans sa famille. Le scénario de Georges Conchon qui fut un complice idéal pour Rouffio est à la fois complexe et tendre, proche des personnages, notamment cette jeune femme libre, révoltée et fière qu’incarne Macha Meril. Elle veut pousser le jeune soldat (magnifique Jacques Perrin) à déserter. J’adore ce film.

Est-ce qu’il y aura des courageux qui vont se risquer à regarder LA BIGORNE CAPORAL DE FRANCE  de Robert Darene ? François Perier m’avait raconté quelques anecdotes fastueuses sur le tournage à Madagascar, Darene réussissant à tourner dans toutes les colonies françaises.

  

Il est bon de revoir GENERAL IDI AMIN DADA de Barbet Schroeder qui ouvre de manière spectaculaire sa trilogie du mal
Et de se ruer sur l’intégrale Rohmer, sortie par Potemkine

ILLUSTRE & INCONNU – COMMENT JACQUES JAUJARD A SAUVÉ LE LOUVRE 
Je conseille à tous ce documentaire passionnant chez Doriane Films. D’abord parce que c’est sur des hommes qui ont résisté et protégé un patrimoine culturel dans des circonstances épouvantables, entre 40 et 45 et que cela fait du bien. On devrait saluer plus souvent Jacques Jaujard et le donner en exemple surtout à l’heure actuelle. Et aussi parce qu’on y voit Frédérique Hebrard, co-auteur de feuilletons célèbres. J’ignorais qu’elle avait été chargée de veiller sur ces collections entreposées dans sa région. On y parle aussi de l’action formidable que mena une actrice, Jeanne Boitel, que l’on voit dans mon VOYAGE. Elle avait été choisie par Gréville pour REMOUS et j’ignorais ses actions de Résistance où elle s’appelait Mozart. Ce qui est dit dans ce film devrait inspirer certaines de nos actions. Cela montre que des responsables politiques comme Painlevé savaient choisir des collaborateurs de choix qui avaient une haute idée de leurs responsabilités.

Le DVD contient un bonus de choix : un film sur Rose Valland, dont l’action, le courage, la personnalité restent exceptionnels. Elle surveilla le Musée du Jeu de Paume et, à l’insu des Allemands et de ses chefs (mais pas de Jaujard), nota tous les vols de tableaux, toutes les spoliations et ses notes permirent de récupérer 60 000 œuvres d’art. On refusa de les consulter quand il s’agit de rendre une partie des œuvres à leurs propriétaires juifs. Elle partage avec Jaujard l’ingratitude du gouvernement français et Malraux a traité comme de la merde ces personnes qui ont sauvé le patrimoine national pillé par les nazis.

Les deux vies feraient de superbes sujets de mini-séries, avec de vrais héros complexes et des péripéties incroyables et les Amerloques ont déjà utilisé deux fois le personnage de Rose Valland. THE TRAIN où elle était jouée par Suzanne Flon faisait l’impasse sur la spoliation des juifs et MONUMENTS MEN de Clooney était parait-il décevant. Mais rien n’a jamais été fait du côté français.

FILMS ANGLAIS

FRANKENSTEIN MUST BE DESTROYED est un des meilleurs Terence Fisher et la première moitié, notamment, compte parmi ce qu’il a fait de mieux en termes de découpage, de mise en scène, d’utilisation du décor. Il bénéficie d’un scénario assez moderne de Bert Batt, bien écrit. Mais dans le dernier tiers, le producteur insista pour ajouter une séquence qui détonne. On y voit le docteur qui va séduire et violer Veronica Carlson. Fisher et Cushing était contre cette péripétie et l’acteur fit même des excuses et écrivit à des fans indignés. La fin, très noire, heureusement rattrape cette bévue.

  

LES IMPOSTEURS/THE OBJECT OF BEAUTY est une jolie comédie romantique écrite et réalisée par Michael Lindsay Hoog. John Malkovich et Andie MacDowell qui a rarement été plus séduisante et aussi déshabillée, vivent dans un hôtel luxueux bien au dessus de leurs moyens. Les combines que trouve Malkovich finissent par s’épuiser et il va concevoir un plan machiavélique. Avec une sculpture de Henry Moore. Mais la femme de chambre sourde et muette qui s’occupe de leur suite va bouleverser ces plans Le ton est cynique, amoral, avec des retournements surprenants et un dialogue très caustique. A découvrir.

KEN HUGHES
THE SMALL WORLD OF SAMMY LEE est un petit film noir tourné en grande partie dans Soho, écrit et dirigé par Ken Hughes. Il vient d’être restauré et l’on sent dès les premiers plans qu’on a affaire à un vrai metteur en scène qui se pose des questions sur l’utilisation de l’espace, du décor. Sammy Lee, propriétaire d’un club (comprenez une boite de striptease) doit beaucoup d’argent à un redoutable mafieux et il va se lancer dans une série frénétique de combines pour régler cette dette, empruntant ici, promettant ailleurs. C’est la version prolétaire du film précédent et Hughes sait imposer une atmosphère, croque un personnage.

Du coup, j’ai jeté un œil sur certaines des séries B qu’il tournait (souvent en même temps que John Guillermin et ils faisaient un concours à qui filmerait les meilleures arrivées de bagnole sur la caméra). TIMESLIP et LITTLE RED MONKEY sont divertissants : rythme nerveux, utilisation des amorces pour dramatiser les cadrages, plans recherchés. Le premier possède des éléments de science-fiction qui lui ont donné une réputation. Le second fait partie de la veine anti-rouge avec des traîtres assez caricaturaux.

  

CROMWELL est une œuvre autrement plus ambitieuse. Il y a très peu de film sur Cromwell, personnage complexe et trouble et sur cette époque chaotique. Hughes, qui écrivit le scénario, mit plusieurs années à l’imposer. On est frappé par la beauté des extérieurs, des costumes, de la photo de Geoffrey Unsworth. On trouve ici et là quelques séquences assez fortes et bien mises en scènes. Mais on a l’impression que la vision du cinéaste est comme rétrécie par ces mêmes qualités qui lui faisaient sauver des séries B. Le goût de l’efficacité l’amène à simplifier outrageusement, faisant passer Cromwell pour un émancipateur du peuple mais oubliant au passage le bain de sang qu’il provoqua en Irlande et d’autres massacres. Et son goût du pouvoir. On passe aussi sous silence la manière très progressiste dont il forma son armée, en payant les soldats pour qu’ils ne pillent pas, en favorisant la promotion au mérite et non pas à l’argent. Le conflit qui l’opposa au Roi est aussi trop binaire. Il faut dire que Richard Harris est desservi par le scénario et reste la plupart du temps dans la même couleur. Il passe son temps à crier.

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