Sep
02

4 MAÎTRES

Quatre maîtres (puisque Decoin semble avoir arraché après le Festival Lumière, son ticket d’entrée) dont l’œuvre devient de plus en plus accessible, on a envie de dire, enfin.

Célébrons la sortie de plusieurs œuvres de Jean Grémillon en Blu-ray : le sublime GUEULE D’AMOUR qui n’a pas pris une ride et où Gabin est absolument bouleversant, charmeur, conquérant puis fragile, meurtri, pleurant. Voir Gabin pleurer… ; INAH LA METISSE avec quelques plans, quelques minutes en plus ; PATTES BLANCHES (Gaumont) et rappelons LUMIÈRE D’ÉTÉ et LE 6 JUIN A L’AUBE.

    

Sortent en Blu-ray pour Decoin : LES INCONNUS DANS LA MAISON ; le merveilleux BATTEMENT DE CŒUR et PREMIER RENDEZ-VOUS qui rejoignent LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE, RAZZIA SUR LA SCHNOUFF. Mieux vaut oublier le léthargique MASQUE DE FER.

    

Duvivier se voit consacré un très beau coffret magnifiquement fabriqué par Pathé, dans lequel on peut revoir d’immenses chefs d’œuvre : LA BELLE ÉQUIPE malgré une fin aléatoire dans les deux versions ; LA FIN DU JOUR ; LA FÊTE À HENRIETTE ; le si noir et si percutant VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS. Et je dois dire que j’ai mieux aimé MARIE OCTOBRE en le revoyant même s’il est en dessous de ces chefs d’œuvre. Je suis toujours un peu gêné par l’idée du sujet qui me paraît toujours mécanique, avec cette réunion de suspects et la Résistance est décrite de manière assez abstraite : sans doute par frilosité, les auteurs n’osent pas affronter sinon de manière oblique, à travers une réaction, une phrase ce qui opposait certains courants de la Résistance : les communistes, les gaullistes mais aussi, les partisans de Frenay et Combat. Lors de cette vision, j’ai trouvé que des comédiens comme Ventura ou Blier ancraient davantage que dans mon souvenir le film dans la réalité mais cela restait périphérique et c’est dommage. Il y a dans ces affrontements un côté théâtre ambitieux de boulevard. Mais le travail de Duvivier, l’utilisation des décors, laissent admiratifs. Cela dit, le personnage de Marie Octobre m’a paru plus effacé malgré Darrieux que dans mon souvenir.

Par ailleurs, la sortie de UNTEL PÈRE ET FILS chez Gaumont est une vraie découverte. La version restaurée a réinséré des séquences coupées lors de la sortie, souvent dans des conditions difficiles à démêler. Heureusement dans les bonus, Eric Bonnefille auteur du livre « Duvivier, le Mal Aimant du cinéma français » (2 volumes Harmattan) éclaire certains points (pas tous), entre les coupes exigées par la Censure, celles effectuées pour la sortie en Amérique et la version ressortie après guerre. En fait, on découvre un film nouveau, passionnant pour de nombreuses raisons, parfois un peu naïf, à la progression hasardeuse, mais souvent audacieux. On y découvre une scène étonnante où Raimu prend la défense des étrangers qui viennent chercher refuge en France pour des raisons politiques. Duvivier et ses scénaristes prennent une position peu démagogique, qui les honore. Il suffit de penser, quasiment à la même époque, aux lettres qu’écrivit Jean Renoir sur l’élimination des indésirables. Je trouve l’un des passages où Jouvet employé colonial, attend les secours, vraiment fort et la scène entre Suzy Prim et un Raimu vieilli est bouleversante et empreinte de chaleur et de compassion. Duvivier reconstitue brillamment le siège de Paris, épouse le point de vue de la Garde Nationale qui fut trahie, manipulée par le terrible général Trochu (« participe passé du verbe trop choir », écrivait Hugo) que Henri Guillemin considère comme un traître identique à Bazaine. Ecouter ces conférences qui viennent d’être éditées. Duvivier utilise intelligemment les maquettes, les fausses perspectives, raconte toujours l’Histoire du point de vue de ceux qui la subissent et qui sont souvent bernés ou trahis par les dirigeants. Là, réside le vrai lien entre les histoires. Là, je m’oppose gentiment à Eric Bonnefille quand il dit que les héros du film auraient pu devenir pétainistes, se ralliant à différents régimes qui, il faut le reconnaître, sont toujours républicains au contraire de Vichy. Et pratiquement tous les héros s’engagent, servent la patrie, la défendent. Ils ne démissionnent pas devant l’ennemi. Alors, oui, ils sont malchanceux, ils se font tuer mais d’une certaine manière tiennent bon. Ajoutons que Duvivier préféra s’exiler que de répondre aux offres de Vichy. Rebatet disait qu’en épousant une juive, il était l’esclave d’Israël et son scénariste, Charles Spaak eut une conduite exemplaire pendant l’Occupation et on ne peut pas lui reprocher un seul dérapage. Mais le pessimisme de Duvivier devient parfois une forme de lucidité. Elle l’empêche de souscrire totalement à des élans romantiques mais elle le préserve des nombreuses infamies proférées à l’époque par le PC et les compagnons de route : « Mieux vaut Hitler que Blum », « De Gaulle est l’allié des banquiers de la Cité, des fauteurs de guerre et du juif Mandel » (tract sans doute transporté par Guy Moquet).

Et Gaumont a eu la bonne idée de sortir SANS LENDEMAIN qui n’est pas un Ophuls mineur. On sent déjà la patte de l’auteur de MADAME DE, cette élégance visuelle traversée par de brusques éclairs de dureté, de gravité. Comme je l’avais déjà écrit : SANS LENDEMAIN est un film d’Ophuls qui est moins lyrique, plus dépouillé dans l’énoncé du sujet. Une femme pour ne pas décevoir l’homme qu’elle a aimé, prend une fausse identité avec l’aide d’un gangster qui espère faire chanter l’ancien amoureux. Le traitement est souvent très moderne, épuré, rapide. Il y a des enchaînements de plans haletants qui témoignent d’une grande sensibilité et d’une attention au détail. Certains des acteurs masculins sont excellents, de Daniel Lecourtois, très crédible, à Paul Azaïs en passant par Georges Lannes qui impose une vraie menace. Jane Marken et Mady Berry, dans un registre plus évident et plus typique du cinéma français des années 30, imposent des ruptures de ton souvent adroites. J’ai plus de réserves sur Edwige Feuillère qu’encense Vecchiali dans son ENCINÉCLOPÉDIE. Je trouve son jeu méticuleux mais fabriqué. On voit les intentions. Mais elle ne bloque pas l’émotion des séquences finales. Et en revoyant le film, certains de ces reproches tombent.

DIVERS

J’ai bien aimé revoir GALIA de George Lautner qui, surtout dans la première moitié, témoigne d’une vraie sensibilité (celle d’ARRETEZ LES TAMBOURS, du SEPTIÈME JURÉ). Il y a un ton personnel et on sent que Lautner aime à filmer Mireille Darc. Il la fait déambuler, s’allonger, se déshabiller et elle est gracieuse, chaleureuse, très loin des mantes religieuses, des femmes fatales chères au cinéma français. Bien au contraire, on est touché par sa gentillesse jusque dans la liberté sexuelle. Dans le dernier tiers comme souvent avec Vahé Katcha, l’intrigue prend le dessus et ce n’est pas toujours pour le meilleur.

  

LES GRANDES FAMILLES, super bien restauré par TF1, procure toujours autant de plaisir. C’est pour moi le meilleur film de Denys de la Patellière, grâce au superbe dialogue de Michel Audiard, dont certaines répliques restent prodigieusement actuelles. Quand Jean Desailly, pour défendre les « innovations » drastiques qu’il a imposées au journal dont il vient de prendre la tête, déclare : « Nous allons gagner 100 000 nouveaux lecteurs », ce à quoi Gabin « et en perdre 200 000 dans les habitués », on pense à tous ces journaux repris par des banquiers qui les ont tous systématiquement enterrés à force de vouloir trouver un nouveau public et séduire des jeunes qui ne lisent aucun journal. Gabin donne l’impression qu’il a toujours dirigé un consortium et ses échanges avec un Pierre Brasseur, plus tenu, moins envahissant, restent des grands moments.

On ne peut pas en dire autant d’ARCHIMÈDE LE CLOCHARD, sur un sujet de Gabin (« Et si je jouais un clochard ? ») s’épuise très vite après quelques tirades drolatique : « Eh ben moi, ce qui me les casse, c’est les faux affranchis, les pétroleurs syndiqués, les anars inscrits à la sécurité sociale. Ça refait la Chine, ça prend la Bastille, et ça se prostitue dans des boulots d’esclaves. Ah, ils sont beaux les réformateurs du monde… Le statisticien qui baguenaude un placard d’usurier, le chinetoque qui propage les danses tropicales, et le mange-merde qui prône la gastronomie. Ah, il est mimi le triumvirat ! Un beau sujet de pendule ! Allez, viens ma belle, qu’on foute le camp, qu’on voit plus ces affreux. »
On peut aussi sauver Darry Cowl, sobre, juste et ses affrontements avec Gabin sont ce qu’il y a de mieux mais la paresse reprend le dessus.

  

CETTE VIEILLE CANAILLE est une œuvre intéressante d’Anatole Litvak d’après une pièce de Fernand Nozière qui offre à Harry Baur un de ces personnages secrets, ambigus qu’il affectionnait. On retrouve le gout de Litvak pour les plans très longs, les mouvements d’appareil et sa réalisation est élégante et retenue, gommant les éclats mélodramatiques. Il lui manque l’élan, l’incandescence de CŒUR DE LILAS (René Château) que je recommande encore, et le sens du tragique de L’ÉQUIPAGE (Pathé).

FILMS D’AILLEURS

Disons le, j’ai été déçu par GANGS OF WASSEYPUR – Part 1 d’Anurag Kashyap  qui brasse pourtant dans un mouvement assez original des éléments de Bollywood (chansons, péripéties mélodramatiques), des péripéties souvent violentes (massacres entre deux gangs, pillages, meurtres en série), des détails très crus (la femme d’un des protagonistes, Sardar Khan, le fils de Shahiud Khan et le père de Fizal Khan, décrit son mari comme un obsédé sexuel avec des termes précis qui surprennent dans un film indien : « c’est un obsédé de la fente »). On est médusé devant certains faits qui doivent être historiques – l’absence de sécurité dans les prisons indiennes – devant la violence des échanges entre maris et femmes, parents et enfants où tout le monde se tape dessus. Un sous-ministre local se fait incroyablement insulter par un gangster, puis par son père. On est souvent stupéfait mais je ne suis jamais parvenu à m’intéresser aux personnages, aux buts qu’ils poursuivent. Comme on l’écrit sur Film de Culte : «  Pas lyrique (ce n’est pas un mélo), pas drôle (ce n’est pas une comédie), peu chanté (ce n’est pas le genre abordé ici), pas emphatique (ce n’est pas vraiment une grande fresque historique, mais si ça s’en rapproche un peu)… Le film se situe dans une espèce d’entre-deux, une sorte de téléfilm historique en plusieurs parties, couvrant plusieurs générations d’une même famille à travers le prisme d’une incessante guerre des gangs, réalisé sans honte ni génie. Et si le film est constant, il l’est hélas aussi dans sa manière de ne jamais sortir de ce ton unique, très sérieux et sans lyrisme, avec ces scènes d’actions honnêtes mais sans grand spectacle. Un curieux film du milieu, qui va et vient entre les époques selon les scènes, abandonnant un personnage adulte pour le retrouver enfant la seconde d’après. Cela crée non pas de la confusion (c’est une autre surprise du film : ce n’est pas aussi incompréhensible qu’on pourrait le craindre) mais plutôt un non-attachement permanent aux personnages, réduits à des marionnettes de l’Histoire. Je me venge, tu te venges, mon fils se venge… GANGS OF WASSEYPUR est une ronde qui pourrait donner quelque chose de très stimulant (de l’humour ? du souffle poétique ? de l’ironie amère ?) s’il ne tournait pas en rond dans une trop écrasante froideur. Les personnages sont tellement à des kilomètres de nous que cette répétition de coups bas n’entraîne qu’une stérile et vaine répétition. »

Du même cinéaste, j’ai néanmoins acheté THE MUMBAI MURDERS.

J’ai trouvé beaucoup plus passionnant, touchant, voire poignant DELHI CRIME, série en 7 épisodes tournée pour Netflix de Richie Mehta   qui raconte l’enquête menée par une femme flic (la Commissaire des district du Sud de Delhi) à la suite d’un viol collectif particulièrement odieux. On ne voit rien mais on ne nous fait pas grâce dans les dialogues, de certains faits particulièrement horrifiques et qu’un des suspects évoque sans la moindre honte (moment terrible). Cette enquête est freinée par l’absence de moyens, la paresse, l’incapacité de certains policiers (l’héroïne passe son temps à les muter par poignées), la dictature des médias, la panique des politiques qui interviennent n’importe comment et sans avoir les faits. On évolue dans des décors surprenants, avec des pratiques culturelles sidérantes, des règles légales qui ont de quoi interloquer : on cogne sur les suspects, on évoque leur pendaison prochaine. Comme il n’y a pas de menottes, les policiers tiennent les prisonniers par le poignet et ces derniers ont l’air traumatisé devant les flics si bien qu’ils ne mouftent pas, ce qui en dit long sur les pratiques policières. Et le fait qu’on aille impliquer leurs familles les bouleverse plus que leur crime. C’est extrêmement bien joué et fait ressortir la frilosité de décideurs européens qui devraient essayer de monter des histoires analogues en Afrique, dans le Maghreb, voire en Asie où il y a des policiers français qui sont impliqués dans des actions importantes. Certes, DELHI CRIME est découpé comme une série américaine : scènes courtes, musique omniprésente mais son acuité descriptive, la justesse des décors, du jeu (contrairement à GANGS OF WASSEYPUR) emportent l’adhésion. Signalons que Richie Mehta a coécrit et tourné trois longs métrages : SIDDARTH, AMAL (que l’on trouve avec des sous-titres anglais en prime vidéo en zone 1) et LA CHANSON DU PASSÉ.

  

Carlotta a eu la superbe idée de jeter un coup de projecteur sur Edward yang, cinéaste de génie mort trop jeune. A BRIGHTER SUMMER DAY et TAIPEI STORY sont deux chocs inoubliables. J’avais adoré YIYI  et retrouve intact l’élan, les palpitations qui font vibrer le moindre plan.

Je n’avais jamais vu QUELQUE PART EN EUROPE, longtemps considéré comme un grand classique. J’avais peur de ce film, écrit par Béla Balsz, poète, dramaturge qui écrit le livret du Château de Barbe Bleue, des textes théoriques et critiques. Il est le premier à proclamer la naissance du septième art dans sa théorie du cinéma, Der sichtbare Mensch (L’Homme visible, 1924). Le succès de ce livre, dont l’originalité réside dans l’approche poétique des images, surtout celles des « premiers plans », lui vaut une invitation à Berlin où il vit de 1926 à 1931. Là, il participe, aux côtés d’Erwin Piscator et de Max Reinhardt, au théâtre d’agit-prop, et écrit de nombreux scénarios dont ce film. René Gainville (LE COMPLOT, L’HOMME DE MYKONOS), réalisateur d’origine hongroise m’avait dit qu’il avait été assistant sur QUELQUE PART EN EUROPE, ce qui n’avait pas calmé mes appréhensions. Le propos est pourtant passionnant : des bandes de gamins orphelins tentent de survivre dans l’Europe de l’Est à la fin de la guerre. Pour manger, ils pillent, volent, attaquent fermiers ou voyageurs et plusieurs séquences frappent par leur férocité sans apprêt, leur violence. Certains gamins, impitoyables, peuvent vouloir tuer, sans raison, pour s’amuser. Malheureusement chaque scène semble être filmée comme un tout refermé sur lui-même, sans souci de progression visuelle ou dramatique. On assiste à une suite de moments filmés ou montés avec une virtuosité qui prend le dessus sur le sujet ou l’émotion. Comme l’écrit Tootpadu sur Mulderville : « QUELQUE PART EN EUROPE jette un regard sans concession sur la cruauté de l’homme en général, et celle des enfants en manque de repères en particulier.
La représentation de l’anarchie à laquelle les garçons se livrent librement pendant la première moitié du film n’est ainsi guère édulcorée. Quand on manque de tout, la vie d’un homme ou d’une bête ne vaut pas plus qu’un casse-croûte. La dignité humaine n’est plus d’actualité, lorsque le droit du plus fort règne dans sa forme la plus crue. Tout ce gâchis, la caméra de Géza Von Radvanyi – un réalisateur qui allait entamer après ce film une odyssée européenne avec pour destination des productions populaires allemandes sans grand intérêt – l’enregistre stoïquement, comme pour mieux souligner qu’un monde sans règles mène forcément au chaos. Or, ce périple insensé d’un regroupement de petits sauvages reste très mesuré dans son indication d’une voie de sortie à tant de misère criante 
». Du moins dans sa première partie. La deuxième est plus moralisatrice et le sauvetage de la bande par la musique paraît quelque peu utopique même s’ils apprennent la Marseillaise

COFFRETS

Le coffret SHERLOCK HOLMES Studio Canal Optimum, trouvable en Angleterre en DVD et en Blu-ray regroupe tous les Sherlock Holmes joués par Basil Rathbone accompagné par Nigel Bruce, délicieux et grommelant Docteur Watson, du CHIEN DES BARKERVILLE à DRESSED TO KILL. J’avoue avoir un grand faible pour cette série, pour les deux acteurs et pour le travail souvent brillant, visuellement inventif du mystérieux Roy William Neill avec des recherches proches du film noir, du conte gothique : photo qui privilégie les clairs obscurs, les éclairages à contre jour, mouvements de grue. J’ai revu avec plaisir THE STEEL CLAW où Neill, co-auteur du scénario, s’inspire davantage d’une nouvelle de Poe que de Conan Doyle ; HOUSE OF FEAR qui malmène une des rares nouvelles où Holmes échouait, Les 5 pépins d’orange et débouche sur un hymne incongru au Canada (« Winston Churchill a dit cela ? », demande Watson) dans un effort pour racoler Holmes dans la lutte anti-nazie (plusieurs épisodes sont historiquement déplacés) ; PEARL OF DEATH, une des réussites. Les films ont été restauré et sont maintenant disponibles en Blue-ray (dans le DVD, les sous-titres anglais annoncés ne marchent pas).

Coffret ALFRED HITCHCOCK PRÉSENTE – Saison 3 (ELEPHANT FILMS) : des épisodes de 25 minutes avec leur lot de présentations farceuses en anglais et en français, qui comprennent deux épisodes dirigés  par Robert Altman. Avec beaucoup de bonne volonté, on peu deviner sa patte dans une manière de désarticuler le récit mais le résultat est souvent trop prévisible malgré Joseph Cotten et Carol Lynley. Dans les trois Hitchcock, L’INSPECTEUR SE MET À TABLE est un conte farceur, écrit par Roald Dahl qui évoque MAIS QUI A TUÉ HARRY. C’est assez marrant, moins brillant que ce que je pensais. Je préfère de beaucoup CRIME PARFAIT co-écrit par Stirling Silliphant où Vincent Price est bien distribué en détective arrogant qui va être mis à mal par James Gregory dont l’humour cinglant et macabre se retrouve dans LE PLONGEON écrit par Roald Dahl avec Fay Wray. Là le cynisme de Dahl trouve en Hitchcock et en Keenan Wynn des complices de choix. Cela dit, beaucoup d’épisodes sont ternes, prévisibles et dirigés de manière anonyme. La MAISON IDÉALE, L’HOMME DES STATISTIQUES sont parmi les pires ; RETURN OF THE HERO n’a rien à faire dans cette série et est un des pires et Arthur Hiller en signe deux qui sont sans intérêt : BARBARA et POST MORTEM. Difficile de créditer les réalisateurs.  On peut pourtant retenir quelques Paul Henreid comme le TÉMOIN SILENCIEUX, ASSEZ DE CORDE POUR DEUX, des Don Taylor, CHANTAGE et LISTEN, LISTEN vraiment efficaces ainsi que le BAIN DE MINUIT où triomphe Mildred Natwyck.

Je n’ai regardé qu’une partie des ALFRED HITCHCOCK PRÉSENTE – LES INÉDITS – Saison 1 où les épisodes font 44 minutes : on retrouve dans CHEZ LES FOUS (mauvaise traduction de DON’T LOOK BEHIND YOU) de John Brahm quelques figures de style chères au réalisateur de HANGOVER SQUARE : travelling dans des sous-bois, jeune femme poursuivie par un tueur en série (pas mal de péripéties violentes dans cet épisode). Mais en dehors de Vera Miles, excellente, les acteurs sont médiocres ou passables et Jeffrey Hunter paraît mal à l’aise dans le genre ; J’AI TOUT VU (I SAW THE WHOLE THING) est l’un des épisodes les plus célèbres et je me demande pourquoi car je l’ai trouvé plutôt convenu malgré la présence de Evans Evans (fort bonne actrice et l’épouse de John Frankenheimer) et de John Forsythe. La chute est évidemment hitchcockienne dans son ironie sceptique mais elle semble artificielle. FINAL VOW est dirigé par Norman Lloyd, producteur de très nombreux épisodes (il était sur la liste noire et Hitchcock l’engagea). On se souvient du Lloyd comédien qui tombe de la Statue de la Liberté dans CINQUIÈME COLONNE, qui travailla avec Brecht, Tourneur (LA FLÈCHE ET LE FLAMBEAU), Lewis Milestone (dans LE COMMANDO DE LA MORT), de multiples westerns. C’est un des hommes les plus brillants que j’ai rencontrés et son livre d’entretiens est une mine d’histoires toutes plus formidables les unes que les autres, racontées avec un humour acéré, une précision maniaque. Eh bien FINAL FOW est pour moi l’une des grandes réussites de la série. Avec un sujet très original. Carol Lynley y est excellente. Il me reste à voir  un épisode de Pollack et un de Jack Smight.

Coffret HERCULE POIROT – Saison 1. J’avoue également prendre beaucoup de plaisir aux Hercule Poirot de la télévision britannique avec David Suchet : décors soignés, extérieurs efficaces (Énigme à Rhodes, Mystère en mer) interprétation pittoresque et dialogue souvent amusant. Je les préfère aux récents Sherlock Holmes qui manquent singulièrement d’ancrage et de patine.

Sublime INTÉGRALE JEAN VIGO en coffret de 5 DVD, tous patiemment restaurés (L’ATALANTE et ZÉRO DE CONDUITE sont de vraies redécouvertes), édité par Gaumont. Reportez-vous au bel article d’Alain Masson dans Positif 699.

  

Je tiens à signaler COFFRET HENRI DIAMANT BERGER avec ses passionnants et pittoresques souvenirs que j’ai découvert. Je crois avoir signalé ici même l’intérêt que suscitait son MONSIEUR FABRE, biographie d’un entomologiste et écrivain qu’on ne lit plus guère et c’est bien dommage.

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Juil
03

CINÉMA MUET

On parle trop rarement ici du cinéma muet même si récemment plusieurs contributeurs ont évoqué la figure de Lon Chaney. Notons quand même que quand on tape Lon Chaney sur le site de la Fnac, on obtient en premier LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS. Et un peu plus loin FORT INVINCIBLE… C’est dire le soin avec lequel est tenu le site. Chaney, inoubliable dans  dans VICTORY de Maurice Tourneur (une belle édition de ce film chez Lobster en compagnie du DERNIER DES MOHICANS qu’il faut revoir – l’affrontement final sur un éperon rocheux reste inégalé dans sa splendeur visuelle), dans le FANTÔME DE L’OPÉRA, NOTRE DAME DE PARIS et surtout dans l’extraordinaire L’INCONNU de Tod Browning.

L’HOMME QUI RIT de Paul Leni (Combo Blu-ray/DVD chez Elephant Film) : Paul Leni respecte le foisonnement baroque du livre, son aspect onirique (les décors sont une réussite absolue), retranscrit visuellement les affrontement antinomiques (« l’homme qui rit est une cariatide du monde qui pleure »), retrouve le côté initiatique du récit même s’il fait l’impasse sur les digressions, souvent géniales qui composaient une durée romanesque faite d’accélération, de ralentissements et même d’une certaine stagnation et d’une multitude de chemins où il paraît possible de se perdre comme on se perd dans une rêverie sans fond » (Jean Gaudon). Le moment où le jeune Gwymplaine, errant dans une forêt de pendus, en pleine tempête, rencontre Dea, est un triomphe expressionniste. Léni et son scénariste refusent la fin hugolienne (le suicide de Gwymplaine découvrant sa fiancée morte) qui aurait paru trop volontariste au profit d’un happy end.

HENRY KING
J’ai découvert le sublime STELLA DALLAS de Henry King qui constitue le bonus de la version du King Vidor (DVD MGM Zone 1), un bonus intitulé featurette. Or, on a le droit à l’intégralité du film, première adaptation du best-seller d’Olive Higgins Pouty et sans doute la meilleure des trois. Stella, une jeune femme honteusement exploitée par son père (des plans fulgurants le montrent incapable de se lever pour se verser du café), épouse, pour s’en sortir, un homme d’affaires, Stephen Dallas. Le mariage est un échec et après le départ de son mari pour New York, elle doit élever seule sa fille, Laurel. STELLA DALLAS contient un certain nombre de thèmes, de motifs chers à King qu’il conjuguera tout au long de sa carrière : l’amour maternel jusque dans ses égarements, ses excès (King dit s’être souvent inspirée de sa mère, personnage central dans sa vie, dès TOL’ABLE DAVID), le sacrifice qui permet de mesurer l’amour dans un couple – mère/fille, homme/femme (la plus parfaite illustration en étant The Gift of the Magi dans O. HENRY’S FULL HOUSE) -, la dictature de l’étroitesse d’esprit et des préjugés, représentée ici admirablement par la directrice de l’école, Mrs Philiburn qui regarde avec méfiance cette épouse sans mari. Géniale, il n’y a pas d’autres termes, interprétation de Belle Bennet qui surclasse même celle de Stanwyck, traduit dans un même mouvement la bonne volonté, l’amour du personnage, sa myopie intellectuelle, sa vulgarité. Elle nous bouleverse et nous embarrasse. Très beau scénario de Frances Marion.

Je me suis immédiatement rué sur TOL’ABLE DAVID (DVD Zone 1 Flicker Alley). King, roi de l’ “Americana” bien avant que le terme soit inventé, donne un bel exemple du genre avec ce film au titre étrange (c’est la mère du jeune David qui déclare qu’il est “tol’able”, peut-être une contraction de “tolérable”; le titre français, DAVID L’ENDURANT est totalement absurde). Le film écrit par Edmund Goulding et King, d’après une nouvelle dont l’action se passe en Virginie, était la première production de la compagnie “Inspiration Pictures” cofondée par King et l’acteur Richard Barthelmess avec le producteur Charles Duell. King insista pour tourner le film en Virginie, dont il était originaire; après avoir envoyé son assistant en repérages avec ses instructions, il arriva sur place et trouva, dit-il, tous ses extérieurs en une journée et “dans un rayon de dix kilomètres.” (Entretien avec Kevin Brownlow). Encore aujourd’hui un spectateur, même s’il n’a jamais mis les pieds en Virginie, ne peut manquer d’être frappé par l’authenticité de ces extérieurs, et par l’importance dans l’action que leur apporte la mise en scène. King déclara qu’il improvisa beaucoup durant le tournage dans des entretiens avec David Shepard qui restaura ce film magnifique (ainsi que des dizaines d’autres. Je te salue David).

THE WINNING OF BARABARA WORTH toujours de King est visuellement tout aussi impressionnant et certaines séquences, tout le début, une tempête de sable, un exode devant une rivière en crue, sont inoubliables. Mais la trame dramatique, pourtant de Frances Marion, est plus traditionnelle et les personnages disparaissent derrière la Nature, comme noyés dans les paysages, ce qui est très rare chez King.

DÉCOUVERTES 
Outre LE COFFRET des films muets de RAYMOND BERNARD avec plusieurs titres mémorables chez Gaumont, je voudrais faire partager une grandiose découverte, celle du COMTE DE MONTE CRISTO, scénario et mise en scène d’Henri Fescourt (Diaphana Video à l’origine), peut-être la meilleure adaptation du génial roman d’Alexandre Dumas et Auguste Maquet que l’on devrait relire tous les cinq ou six ans. Dans cette version, on est ébloui par la beauté des plans d’extérieurs, fort nombreux, transporté par l’invention et la rigueur de la mise en scène avec de nombreux et magnifiques travellings, une utilisation quasi expressionniste de certains décors (l’auberge de Caderousse) sans parler de l’utilisations de flash-backs rapides et percutants surtout durant la deuxième époque (l’évocation du massacre de Jenina). Fescourt garde certains épisodes souvent coupés dans les autres versions : l’engagement de Fernando de Mondego auprès des Grecs qui luttent pour leur indépendance (une cause chère à Dumas et Hugo), puis sa trahison quand il vend une ville aux Turcs. Jean Angelo, en Monte Cristo, a de faux airs de Guitry jeune, Jean Toulut campe un Villefort gravé dans le marbre tout comme le Caderousse d’Henri Debain qui fut aussi assistant réalisateur. Le film est d’ailleurs très bien joué à quelques mini-excès près dans la deuxième partie avec déjà une création mémorable de Germaine Kerjean, de Robert Merin étonnant Benedetto, avec une gestuelle si moderne. Resnais avait été fasciné par la beauté visuelle du film et on le comprend. Ce film n’est hélas plus disponible sur le site de Diaphana contrairement à INTOLÉRANCE de Griffith et je le déplore. On le trouve à un prix prohibitif sur Amazon France. La FNAC ne le recense même pas.

Sur le site de DIAPHANA, j’ai également découvert plusieurs titres qui méritent d’être signalés, rappelés, vantés : à commencer par le très puissant WE NEED TO TALK ABOUT KEVIN de Lynn Ramsay, l’émouvant THE DEEP BLUE SEA de Terence Davies (n’est ce pas ballantrae ?), le superbe POETRY de Lee Shong Dang, RAPT de Lucas Belvaux qui m’avait beaucoup plu, NEBRASKA, une œuvre si personnelle et à contre courant d’Alexander Payne, somptueux noir et blanc, morceau d’Americana vu avec les yeux d’aujourd’hui et le décontracté et fort agréable MARIAGE À MENDOZA d’Edouard Deluc.

    

LIVRES

J’ai redécouvert Andreï Konchalovsky en décorant ses conversations avec Michel Ciment : ANDREÏ KONCHALOVSKY  – NI DISSIDENT, NI PARTISAN, NI COURTISAN. Trois termes soigneusement choisis qui expliquent pourquoi ci cinéaste reste si peu étudié malgré plusieurs films admirables. On se souvient de l’éblouissement procuré par LE PREMIER MAÎTRE (se reporter à la magnifique critique de Michel Cournot), du choc que procurait MARIA’S LOVERS et de nombreuses séquences de SIBÉRIADE. Konchalovsky raconte brillamment comment il passa de l’URSS à l’Amérique, évoque les obstacles, les censures qu’il dut affronter dans les deux pays. Malheureusement, l’un de ses derniers films américains qui fut massacré par le producteur, TANGO ET CASH, est l’un des seuls qui soit facilement disponible en DVD, les autres étant pour la plupart indisponibles en France. On ne trouve MARIA’S LOVER que dans un import italien dont trois ou quatre clients ont dit qu’il s’arrêtait en cours de route. SIBÉRIADE est proposé à des prix prohibitifs. LE CERCLE DES INTIMES n’est vraiment trouvable qu’en zone 1 et je l’ai commandé. Reste heureusement LES NUITS BLANCHES DU FACTEUR que je n’ai jamais vu mais dont on me dit grand bien et CASSE-NOISETTE.

J’ai adoré GÉRARD, Cinq année dans les pattes de Depardieu, une très savoureuse et roborative BD de Mathieu Sapin qui, au passage, croque admirablement l’originalité, la folie, les contradictions, le gigantesque appétit, la boulimie de tout (à commencer par la nourriture – on ne dévore pas dans ce livre, on engloutit, aussi bien de l’Art que des cotes de porc -) qui fait de Depardieu un personnage unique, épique, exaspérant et sublime, un pétomane métaphysique, un poète dadaïste, un funambule (il peut être parfois si léger) du dérisoire et, accessoirement et quand il le veut, un acteur sublime. Il faut l’avoir vu dans VALLEY OF LOVE ou dans les dernières scènes des CONFINS DU MONDE.

J‘ai dégusté avec délice la série de croquis incisifs signés par Jean Cau dans CROQUIS DE MÉMOIRE où Mitterrand (très bien saisi) croise Queneau, Welles, Ezra Pound, Giscard d’Estaing (désopilant et juste), Pompidou, Mademoiselle Chanel. Beau portrait de Sartre et poignante évocation de Carson McCullers. Il nous montre aussi un Lacan première époque qui, affolé, vient consulter Sartre parce qu’il a surpris sa fille de 8 ans qui marchait dans ses chaussures. Il y voit un acte de haine contre le père et Sartre explique qu’il ne pouvait pas lui dire qu’elle s’amusait normalement, il aurait refusé d’entendre, alors il lui a conseillé de l’écrire : « Le meilleur moyen de se débarrasser des gêneurs ; dites leur d’écrire, vous gagnez trois mois de tranquillité. »

  

Je voudrais aussi saluer VIVA CINECITTÀ! de Philippe d’Hugues (Editions De Fallois), une série de textes critiques qui réévaluent Soldati, De Sica, Pasolini, Antonioni, Cottafavi, Comencini, Rosi Olmi, Fellini, Visconti et, plus rares, Blasetti. Sur ce dernier cinéastes, Philippe D’Hugues est trop sévère sur le très savoureux DOMMAGE QUE TU SOIS UNE CANAILLE que j’ai défendu ici même et qu’il n’a pas dû revoir tout comme IL BOOM, grande réussite très noire de De Sica. Peccadille car le livre donne envie de revoir nombre de films à commencer par I VINTI d’Antonioni dont j’avais oublié que les dialogues étaient de Roger Nimier.

Pour les amateurs de théâtre, QUATRE ANNÉES SANS RELÂCHE (De Fallois) de Pierre Barillet (oui le Barillet de Barillet et Gredy) est un livre délectable qui évoque avec naturel et passion l’adolescence de l’auteur durant cette période noire. Il poursuit ses études. Sa passion, c’est le théâtre et il rend compte de tous les spectacles qu’il voit, ce qui l’amène à prendre certains risques. Il essaie de se glisser en coulisse, de rencontrer les auteurs, les artistes qu’il admire, Cocteau, Charles Trenet, (qui l’entraine dans des soirées interminables avec Piaf, Johnny Hess) Bérard, Guitry. Il analyse les créations d’Anouilh, note la découverte d’un jeune auteur, Louis Ducreux avec la Part du Feu. Il recopie les critiques dont celles d’Alain Laubreaux qui a ses têtes de turc comme Edouard Bourdet, Cocteau, Marais qu’il assassine sauvagement (Barillet ne partage pas les opinions politiques de son journal). Bref, c’est une partie de la vie intellectuelle qu’il nous fait revivre sans hypocrisie, sans cacher les petitesses de plusieurs de ses idoles mais aussi leur courage.

    

Emmanuel Burdeau vient d’écrire GRAVITÉ sur Billy Wilder et le début analyse deux scènes iconiques, Joe Gillis flottant dans la piscine (SUNSET BOULEVARD) et Marilyn sur la bouche de métro de 7 ANS DE RÉFLEXION (qui ne figure pas dans mes Wilder favoris). A partir de là, Burdeau analyse le poids, l’importance de l’air, de l’eau dans les films du cinéaste, démarrage accrocheur et intriguant qui permet de cerner certaines obsessions qui traversent l’œuvre du cinéaste. Burdeau remarque que « deux caractères dominent, l’ingénu et l’arriviste, Jack Lemmon d’un côté, Walter Matthau ou William Holden de l’autre ; trois professions l’emportent également : le journalisme, les assurances et le barreau ».

Il faut absolument acheter et lire le numéro 21 de TEMPS NOIR qui contient une série d’analyses précieuses sur le roman policier sous l’Occupation (je conseille spécialement le chapitre « les auteurs dans la tourmente »), plus la première étude, à ma connaissance, sur Louis Chavance où j’ai découvert son compagnonnage avec Prévert, Brunius, le Groupe Octobre, certains surréalistes, ses activités critiques, ses débuts de scénariste avec LA NUIT FANTASTIQUE (co-écrit avec, entre autres, Henri Jeanson qui a été interdit d’écriture par les Allemands et travaille en douce). Suivront LE BARON FANTÔME et surtout le CORBEAU. Puis l’inépuisable UN REVENANT, un de mes films de chevet (René Château), trois Cayatte dont j’ai déjà parlé LE DERNIER SOU, LE CHANTEUR INCONNU, LE DESSOUS DES CARTES (les deux derniers chez René Château).

LIVRES EN ANGLAIS
Patrick McGilligan vient de signer avec FUNNY MAN, une remarquable biographie de Mel Brooks, nous faisant découvrir un personnage ambigu, tourmenté, un bourreau de travail qui a besoin de multiples collaborateurs. Ses premiers films naquirent dans la souffrance et les pressions financières (sujet moteur des PRODUCTEURS) et c’est à la suite de multiples péripéties et désistements que Gene Wilder hérite du rôle principal de YOUNG FRANKENSTEIN (pour moi le chef d’œuvre de Brooks avec l’hilarant BLAZING SADDLES), ce qui se révèle une bénédiction pour le film. Dans la vie privée, Brooks a des côtés noirs (la manière dont il parvient à gruger sa première femme vous fait dresser les cheveux sur la tête) mais il est capable aussi de s’enthousiasmer pour ELEPHANT MAN et de produire le film de David Lynch.

Tout aussi remarquable ce premier ouvrage important consacré à Clarence Brown, CLARENCE BROWN, HOLLYWOOD FORGOTTEN MASTER (Kentucky Press) par Gwenda Young de l’université de Cork. C’est un livre très documenté qui regroupe de nombreux témoignages sur la personnalité de Brown, cinéaste en apparence éclectique. Il est vrai que sous contrat pendant des décennies à la MGM (il n’en sortit que quand il fut prêté à la Fox et Zanuck pour THE RAINS CAME), il dut filmer des produits maisons opulents et creux (l’anodin l’AVENTURE COMMENCE À BOMBAY, qui débuta sans un scénario terminé, THE GEORGOUS HUSSY) des œuvres lessivées par la Censure avant le tournage (le sinistre IDIOT’S DELIGHT qu’il détestait) mais réussit à imposer des films exigeants : L’INTRUS une des meilleures adaptation de Faulkner, THE YEARLING / Jody et le Faon (zone 1) magnifique chronique familiale, souvent âpre et violente. En dehors d’être le réalisateur préféré de Garbo (on ne peut oublier LA CHAIR ET LE DIABLE) qu’il sut apprivoiser en lui parlant en dehors du plateau, il avait une prédilection pour les histoires truffées de détails autobiographiques se déroulants dans des bourgades de la province américaine, ces morceaux d’Americana chers aussi à Henry King, pour les personnages sacrificiels, consacrant plusieurs films à des héroïnes âgées ou vieillissantes, sujets clivant comme on dirait maintenant (SMOULDERING FIRES, GOOSE WOMAN, EMMA, ce dernier disponible en zone 1 sans sous titre). Il savait diriger les actrices et aussi les enfants ou les adolescents qui peuplent son œuvre. Il découvrit des stars (Gable, Myrna Loy). Ce conservateur signa des films audacieux à l’époque du Pré-Code :

  • l’excellent ÂMES LIBRES qui contient des allusions sexuelles incroyables, à voir dans la collection FORBIDDEN HOLLYWOOD ;
  • le très remarquable FASCINATION où l’alchimie entre Gable et Crawford crée des étincelles (il en résultat une histoire d’amour torride que Louis B Mayer s’ingénia à briser) et où les séquences d’ouvertures sont inoubliables), ce réactionnaire réalisa un des films les plus dignes sur la question raciale, INTRUDER IN THE DUST (L’INTRUS, hélas disponible uniquement en zone 1) avec une interprétation inoubliable de Juano Hernande

Signalons aussi de Charles Barr (l’un des meilleurs historiens anglais, on n’a pas oublié son livre sur Ealing) et Bruce Babington THE CALL OF THE HEART – John M. Stahl and the Hollywood melodrama. Bonne occasion de rappeler ce cinéaste sous-estimé qui a su bâtir un univers personnel et cohérent aussi bien dans BACK STREET (1932) qui fut éditée dans une collection Universal, dans tous ces mélodrames refaits par Sirk du SECRET MAGNIFIQUE à MIRAGE DE LA VIE et ces remakes, maintenant adulés, ont contribué à effacer les premières versions de Stahl qu’on trouve parfois dans les bonus des Sirk et dans de trop rares éditions françaises comme IMAGES DE LA VIE. Pourtant le très étonnant et remarquable PÉCHÉ MORTEL (Fox Europa Pathé), un des premiers films noirs en couleur a été amplement commenté mais il faudrait revoir des chefs d’œuvres comme ONLY YESTERDAY, toujours absent des catalogues sans oublier HOLY MATRIMONY (comédie caustique) et THE FOXES OF HARROW qu’on trouve dans des DVD espagnols ou italiens (LA SUPERBA CREOLE). Barr signale aussi qu’une des raisons de la semi obscurité qui entoure Stahl tient au fait qu’il n’a réalisé aucun film muet iconique contrairement à ses contemporains Lubitsch, Sternberg.

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Juin
05

COFFRETS
Pour les inconditionnels de Rosselini, ce coffret sur les films qu’il a tournés durant le fascisme et qui sont produits, voire écrits et tournés avec l’appui du régime et du fils Mussolini : sa Trilogie de la Guerre comprenant LE NAVIRE BLANC, L’HOMME À LA CROIX, UN PILOTE REVIENT. Ce sont des œuvres de propagande quoique essayent de dire certains inconditionnels, où l’on fait plusieurs fois le salut fasciste. LE NAVIRE BLANC fait néanmoins preuve d’une sobriété qui évoque Guerassimov et l’HOMME À LA CROIX débouche sur une religiosité exacerbée qui ne manque pas de panache. On trouve ici et là des petites touches personnelles mais ceux qui s’extasient sur les moments de fête, de repos, de paresse en y décelant un air de subversion devraient se reporter au TRENO POPOLARE de Matarazzo, aux comédies de Camerini. On trouve Antonioni au scénario d’un de ces films. Chez Blaq Out, un coffret indispensable groupe les films de guerre qui suivirent où Rossellini opère un spectaculaire revirement idéologique.

Toujours chez Blaq Out, le magnifique coffret consacré à Fernando Solanas, cinéaste engagé qui fut contraint de s’exiler (j’ai pu l’aider à cette époque à tourner deux films en France qui sont très forts et émouvants). Devenu député, puis sénateur, il continue à se battre et à tourner des documentaires ultra-critiques dont le dernier LE GRAIN ET L’IVRAIE dénonce le saccage alimentaire exécuté par le pouvoir en Argentine. Solanas montre en quoi la soumission à la mono-culture (le soja) provoque le chômage, affecte l’éducation, la culture et place tout un pays sous le contrôle des multinationales comme Monsanto. Dans son immense fresque, L’HEURE DES BRASIERS, le côté très péroniste doit surprendre et paraître discutable mais la passion que dégage le film, la force du montage, restent intactes même si le message doit être discuté.

Les Archives Nationales du Film Hongroises ont sorti deux magnifiques coffrets consacrés à Zoltan Fabri. Les films à commencer par UN PETIT CARROUSEL DE FETE (KÖRHINTA) et PROFESSEUR HANNIBAL (HANNIBAL TANAR UR) sont tous restaurés, avec des sous-titres. On trouve en France deux coffrets consacrés aux classiques du cinéma hongrois avec des œuvres de Fabri, Károlyi Mak, Maria Mestzaros chez Malavida où l’on trouve aussi les classiques du cinéma géorgien, les classiques du cinéma tchèque. Avis à toutes les médiathèques. Yves Rouxel, avec Solanas que vous devez voir et ces coffrets, vous pourrez hiberner paisiblement.

 

  

Sidonis Callysta a sorti une énorme Coffret Encyclopédique du film Noir avec TUEUR À GAGES, L’ANGE NOIR, L’HEURE DU CRIME, TRAQUÉE, IMPITOYABLE, LE MAÎTRE DU GANG, TOKYO JOE, UN PACTE AVEC LE DIABLE, MIDI GARE CENTRALE, LE FAUVE EN LIBERTÉ, LA MAIN QUI VENGE, LE VIOLENT, « M », L’INEXORABLE ÊNQUETE, DU PLOMB POUR L’INSPECTEUR, LE DESTIN EST AU TOURNANT, NEW YORK CONFIDENTIAL, A 23 PAS DU MYSTÈRE, PLUS DURE SERA LA CHUTE, LES SEPT VOLEURS.
Il y a plusieurs inédits de choix et je recommande UN PACTE AVEC LE DIABLE, un des grands films de John Farrow, MIDI GARE CENTRALE, LE FAUVE EN LIBERTÉ et L’ANGE NOIR même si la conclusion est prévisible. L’actrice qui joue la femme assassinée fut la dernière maîtresse de Pavese et il se suicida à cause d’elle.

Serge Bromberg chez Lobster vient de sortir plusieurs coffrets magnifiques notamment celui consacré aux réalisatrices du muet : « Les Pionnières du cinéma : Loïs Weber, Alice Guy, Mrs Mabel Normand, Dorothy Arzner ». Je recommande les films de Loïs Weber. Citons aussi le coffret Maurice Tourneur avec des titres phares comme L’OISEAU BLEU – somptueuse adaptation de Maeterlinck, extraordinairement photographiée (malgré la détérioration de certaines séquences) par John van den Broek, fidèle collaborateur de Maurice Tourneur, qui surmonte et transcende tous les pièges inhérents au sujet : fausse poésie, sentimentalisme, afféteries diverses. Il faut dire que la mise en scène insuffle au récit une vitalité, une urgence qui donne une vraie force à ce conte de fées ; LE DERNIER DES MOHICANS, chef d’œuvre coréalisé par Clarence Brown qui tourna les scènes d’extérieur et admirait intensément Tourneur ; VICTORY (dans une copie meilleure que celle de Bach Films) d’après Conrad. Les scènes d’intérieurs sont très soignées et témoignent de recherches cinématographiques souvent passionnantes. Tourneur incorpore la profondeur de champ, les diagonales (quand Jack Holt et Seena Owen s’avancent dans un couloir pendant que les branches d’arbres vues à travers les fenêtres bougent avec le vent), le hors champ.

  

Signalons aussi toujours chez Lobster l’indispensable Coffret Buster Keaton et celui consacré aux « Kings of Comedy » Mack Sennett, Harry Langdon, Larry Semon, Harold Lloyd et Snub Pollard. Régalez-vous. Et cela nous donne une transition toute trouvée pour le prochain sujet.

  

ET SI ON RIAIT UN PEU ?
Oui, si on riait un peu ? Et si on parlait de comédie, non pour oublier ce que l’on est en train de vivre, mais pour mieux le supporter.
Chaque fois que je l’ai pu, j’ai voté aux César et aux Oscars pour LA MORT DE STALINE, réalisé et coécrit par Armando Iannucci d’après la bande dessinée homonyme de Thierry Robin et Fabien Nury. Hélas sans succès. J’ai trouvé ce film désopilant, tout en restant juste historiquement (comme la bande dessinée). Tous les protagonistes de cette histoire véridique sont dépeints avec une acuité cocasse, des traits acérés, mordants : quand la femme de ménage découvre Staline en train d’agoniser, elle suggère d’appeler un médecin mais personne ne veut être responsable de cette initiative. D’ailleurs comme le dit quelqu’un : « Tous les bons médecins sont au goulag. » J’adore l’évocation de Beria qui essaie de se refaire une virginité en libérant hâtivement des détenus qu’il a fait condamner mais n’a pas eu le temps d’exécuter. Tout comme Khrouchtchev qui se forge une image de libéral. Et Malenkov, pleutre, se ralliant toujours au dernier avis : « Quand j’ai dit non, vous aviez bien compris que c’était un oui. » Interprétation juteuse et dialogue sensationnel. Déjà, du même cinéaste, IN THE LOOP jetait un regard au vitriol sur les bévues de la diplomatie anglo-américaine juste avant la guerre d’Irak. Cette comédie ultra-tonique, au mouvement et au rythme échevelés (la vitesse du récit avait même quelque chose d’éreintant), montrait comment une sottise proférée dans une émission par un incapable qui n’était pas en charge du dossier pouvait faire déraper un pays dans la guerre sous les commentaires orduriers du chargé de presse, Malcolm Tucker, personnage inoubliable. A voir et à revoir.

Remontons le temps et passons en France pour saluer L’HABIT VERT (Gaumont, collection rouge) d’après la comédie de Flers et Caillavet, adaptée par Louis Verneuil et mis en boite correctement par Roger Richebé qui pratiqua quelques coupes évoquées déjà dans ce blog dont le discours de Latour Latour sur l’activité ARTISTIQUE de son confrère : « Jusqu’à l’âge de cinquante ans, messieurs, la vocation de Jarlet-Brézin est incertaine. Il avait échoué comme chroniqueur, il avait échoué comme romancier, il avait échoué comme auteur dramatique. Il avait échoué partout. En lui, s’était accumulée une force peu commune d’amertume et de sévérité. Il songea alors que de telles qualités ne pouvaient rester sans emploi, et il entra dans la critique. Ah, la critique !, messieurs. Jamais nous ne ferons assez son éloge ! Combien d’écrivains qui ne trouveraient rien à écrire s’ils n’avaient pu se donner à la critique ? Combien d’excellents esprits qui auraient dû, si cette carrière ne s’était ouverte à eux, borner leur mérite aux soins d’un petit commerce, ou aux plus minces emplois de l’administration ? Jarlet-Brézin fut l’honneur de ce genre éminent. Pendant vingt ans il jugea les œuvres littéraires et dramatiques. Il jugea passionnément, évitant de comprendre pour être mieux compris, fidèle à sa mission qui était d’abattre des talents et d’en encourager d’autres. C’était au demeurant le meilleur et le plus doux des hommes ! »
Je regrette cette omission mais il reste suffisamment de moments délectables, à commencer par l’opéra que veut écrire Elvire Popesco où Bonaparte meurt en Egypte : « C’est un fait qui n’est pas très connu. » Et j’aime bien ce président de la République qui ne peut pas changer le cuisinier de l’Elysée, ce dernier étant plus élevé que les ministres dans la hiérarchie des francs-maçons. Oui l’interprétation de Victor Boucher est sidérante de dépouillement et de sobriété. Comme son personnage qui n’a rien écrit, l’acteur fait mine de ne pas jouer, raffinement suprême mais qui le distingue immédiatement de ses partenaires qui font, eux, une démonstration inverse. Jusqu’où aller trop loin et dans ce registre, Lefaur, Popesco et Berry sont irrésistibles.

CIRCONSTANCES ATTÉNUANTES (Gaumont) est une comédie gentillette, sympathique qui présente certaines ressemblances avec FRIC FRAC, avec un postulat plus intéressant même si tout aussi daté. Le film mérite de passer à la postérité pour la merveilleuse chanson, « Comme de Bien Entendu », qui fut rajoutée de manière impromptue durant le tournage par Jean Boyer qui écrivit les lyrics en 30 minutes et Georges van Parys qui composa ce merveilleux thème. Boyer filme très bien cet intermède musical, d’abord en long plan où la caméra va recadrer à chaque couplet un nouveau couple. Le dernier refrain par Arletty et Simon est irrésistible.

Pour les amateurs de ce comédien qu’adorait Alain Resnais qui possédait tous ses films, je signale le coffret « Bob Hope, Classic Comedy Collection », 10 Films (Universal) avec au moins des sous-titres anglais. On peut y voir les trois meilleurs : THE CAT AND THE CANARY, remake de la version muette de 1927 avec un rôle réécrit pour Hope dont l’arrivée dans le film est fort drôle. C’est une histoire de maison hantée et de malédiction dans les bayous de Louisiane, tournée en comédie mais avec un personnage de fou évadé, de vrais meurtres et des mains qui rentrent dans le champ. Son succès fut phénoménal si bien que Hope et Goddard enchaînèrent sur THE GHOST BREAKERS (tournée deux fois durant le muet) autre histoire de maison hantée qui se passe près de Cuba et où Hope, animateur radio qui est compromis dans une histoire de gangster, atterrit un peu malgré lui. Son personnage est moins froussard que d’habitude. Dans la distribution, on retrouve HB Warner qui joua dans la version de 1914 dirigée par DeMille (et aussi le Christ dans LE ROI DES ROIS). Paulette Goddard est adorables dans les deux films et à l’aise dans la comédie, ce qui est moins le cas de Madeleine Carroll dans MY FAVORITE BLONDE où elle interprète une espionne poursuivie par une bande de redoutables nazis qui refile un gimmick compromettant à Hope. Certains apartés sont extrêmement cocasses : « J’ai si peur que même ma chair de poule a la chair de poule » – « Vous voulez dire, que les morts reviennent ? Comme les républicains ? » – « Si tu vois deux types cavaler, laisse passer le premier : ce sera sans doute moi. » Mais cette forme d’humour peut lasser à la longue. Il faut porter au crédit des deux premiers titres, la photo de Charles Lang. Je n’ai pas encore revu THE PALEFACE, parodie qui m’avait laissé de glace. Dans la VF, quand Jane Russell embrassait Bob Hope, il regardait la caméra et disait : « Cela vaut mieux qu’un café crème. » Je vais chercher la réplique en VO. Quelqu’un connaît-il SORROWFUL JONES ou NEVER SAY DIE ?

CLASSIQUES
J’ai revu pour la première fois depuis sa découverte au Monte Carlo, MAIS QUI A TUÉ HARRY ? dans le magnifique coffret Blu-ray Universal, « Alfred Hitchcock, The Masterpiece Collection » qui comprend 14 films (la plupart de ces films offrent des bonus passionnants, des témoignages de collaborateurs, de scénaristes, des analyses éclairantes). Hitch voulait tourner le film dans le Vermont, en automne pour opposer l’humour noir du récit et la Nature luxuriante mais un ouragan et un temps glacial détruisirent le paysage et le tournage dut se poursuivre en studio, ce qui étouffe, paralyse un peu la mise en scène. Hitchcock voulait respecter le roman qu’il aimait beaucoup et les ajouts furent minimes. Essentiellement le personnage de policier un peu balourd que joue Royal Dano (JOHNNY GUITAR, MOBY DICK, LIBRE COMME LE VENT). John Michael Hayes concocta quelques répliques, généralement proférées par Edmund Gwenn à double sens qui, mystérieusement, échappèrent à la Censure, notamment sur la femme dont il est amoureux qu’il trouve bien conservée. « Mais un jour, il faut ouvrir les boites de conserve ». J’avais été marqué par le personnage du petit garçon qui mélange passé, présent et futur, par ce cadavre aux chaussettes si voyantes. Shirley MacLaine est vraiment craquante dans un personnage de jeune femme très libre mais je continue de trouver le film un peu statique malgré des moments délicieux. Il marque surtout la première rencontre entre Hitchcock et Bernard Hermann et Hitchcock trouva enfin un compositeur à sa mesure (le meilleur avait été Frank Waxman mais il n’avait pas su tirer parti de la chanson qui s’écrivait dans FENÊTRE SUR COUR). Hermann écrivit une partition enjouée, marquée par Prokofiev, Ravel, dont il tira d’ailleurs une magnifique suite. Elle trouve immédiatement le ton du film.

Saluons la ressortie d’une des comédies les plus sous-estimées de Billy Wilder, EMBRASSE-MOI IDIOT, sottement accusée de vulgarité. Son propos, comme toutes les grandes comédies, est finalement très sérieux. Mais comme nous l’écrivions dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN, il s’agit « d’une comédie très fine, très pudique… où, à la fin, chaque personnage a appris quelque chose de positif sur la vie, sur les autres et sur lui-même ; l’aventure les a transformés de fantoches en êtres humains. »

  

L’HOMME DU JOUR est loin d’être un film parfait mais il témoigne d’une énergie, d’une volonté de vouloir explorer de nouveaux chemins. Duvivier et Spaak examinent à travers l’ascension et la chute d’un jeune électricien devenu célèbre parce qu’il a sauvé une actrice, les ravages que peuvent provoquer un succès fulgurant mais éphémère. Ils pointent les dérives du show business non sans une certaine âpreté On y entend Maurice Chevalier dans son rôle chanter « Y a de la joie » de Trenet puis se livrer avec son double à une extraordinaire interprétation d’un de ses grands succès. La mise en place, le brio de ce numéro, avec de très légers décalages entre le créateur et son imitateur tous deux incarnés par Chevalier et souvent dans le même plan vous laisse pantois.

Je me suis promis de revoir un de ces jours, ALEXANDRE LE BIENHEUREUX et je revois cette foule de touristes asiatiques visitant Vaux-le-Vicomte et tombant sur Noiret et Rochefort, entre deux prises de QUE LA FÊTE COMMENCE, s’écriant tous : « Oh, Alexandre ! »

  

J’ai gardé pour la bonne bouche, si j’ose dire, TAMPOPO (Criterion) écrit et dirigé par Jüzo Itami, le premier western ramen (pour lutter contre les westerns spaghetti) qui raconte comment un petit groupe de personnes a pu imposer un restaurant de ramen, ces soupes de nouilles avec du porc, des poireaux et tous les ingrédients possibles. Le propos, le récit sont incroyablement originaux, truffés de parenthèses, d’évocations burlesques (un groupes de Japonais s’initiant aux spaghettis bolognaises). Il y a aussi des passages fort peu ragoutants, des bagarres et deux ou trois moments désopilants : l’entrainement quasi olympique d’une cuisinière qui doit composer en une minute plusieurs bols, retenir toutes les commandes et servir très vite.

ANDRÉ CAYATTE
Il faut commencer par lire le numéro 86 de « 1895 », revue d’Histoire du cinéma, où l’on trouve un article passionnant et prodigieusement documenté , « Cayatte avant Cayatte », sur les liens entre le futur cinéaste et les surréalistes, en particulier René Char et sur son engagement politique durant la guerre d’Espagne dans le camp républicain bien sûr. Il soutient le combat, écrit des textes très critiques des atermoiements du gouvernement Blum, publie avec Philippe Lamour SAUVONS LA FRANCE EN ESPAGNE et se serait engagé dans les Brigades Internationales. Comme Decoin avec la guerre de 14, il ne mentionnera jamais cela dans ses (rares) interviews. Pudeur ? Dans le même numéro, un article sur la musique chez Pagnol qui rend justice au travail ample et lyrique de Honegger pour REGAIN.

J’avais aimé à l’époque ROGER LA HONTE et LA REVANCHE DE ROGER LA HONTE qui tranchait sur ce que l’on disait de Cayatte contre lequel j’étais prévenu. Depuis j’ai revu certains films pour VOYAGE A TRAVERS LE CINEMA FRANÇAIS, notamment son extraordinaire sketch de RETOUR A LA VIE dont je cite un passage : ce dialogue très noir, digne de Mirbeau entre Blier et une femme, déportée à Dachau, qui est allongée sur le sol, ne supportant plus d’être étendue sur un lit… J’ai parlé dans ce blog du MIROIR À DEUX FACES et j’ai loué la première partie du DOSSIER NOIR, passionnante. La description que fait Cayatte d’une petite ville de province en pleine reconstruction, dominée par un magnat du BTP qui fait la loi, quelques années après la Libération fourmille de détails originaux qu’on aurait tort de sous-estimer : l’arrivée du juge d’instruction (Jean-Marc Bory) dans un Palais de Justice à l’abandon où l’on bute sur un bébé dans son parc surveillé par son frère, en pleine salle des pas perdus, lequel petit frère fait tourner la boutique en l’absence de personnel ; le seul téléphone se trouve au café d’en face ; la chambre qu’on alloue au juge et où Sylvie tente d’habiller le chien de Mademoiselle Boussard ; le personnage du procureur (excellent Henri Crémieux) atteint d’un cancer du foie, autant de notations extrêmement originales qui confirment, au-delà des défauts du cinéaste (lourdeurs, didactisme, manque de subtilité) le très grand intérêt de certains films souligné par Lourcelles qui qualifie leur existence de révolutionnaire (AVANT LE DELUGE). Le dialogue de Charles Spaak est acéré et cinglant. Malheureusement le scénario dérape dans des bifurcations incompréhensibles tant elles sont maladroites, défauts pointés justement par Philippe Paul dans DVDClassik : des sous-intrigues entre Danièle Delorme et Daniel Cauchy ; Boussard disparaît totalement ; on nous égare sur des fausses pistes au lieu de suivre l’enquête du petit juge qui disparaît pendant de très longs moments. Selon Noel Herpe, la Censure aurait coupé des scènes qui déséquilibrent le film dans cette partie et aurait donc mutilé le film. Heureusement, les scènes d’interrogatoire avec Noël Roquevert, formidable en flic qui sort tout droit de l’Occupation et en a gardé les méthodes, même si elles auraient gagnées à être plus elliptiques, relancent l’intérêt tout comme Bernard Blier, magistral en flic parisien qui vient humer la province, mais la fin, astucieuse, voire même provocante dans son refus de privilégier le sensationnel paraît soldée.
Depuis, sur ce blog, Cayatte avait trouvé un défenseur très argumenté avec Dumonteil et je renvoie à tout ce qu’il a dit notamment d’AVANT LE DELUGE, œuvre majeure, l’une des rares à affronter l’antisémitisme, à évoquer l’homosexualité. Cayatte sera l’un des cinéastes qui reviendra le plus sur les drames causés par l’Occupation, avec une grande lucidité. Le personnage de Balpétré qui voit un complot juif partout dans AVANT LE DELUGE est inoubliable et paraît hélas très contemporain.
J’ai voulu revoir certains films dont justement ROGER LA HONTE et LA REVANCHE DE ROGER LA HONTE (René Château). Et ces nouvelles visions ont été bénéfiques. Déjà Cayatte s’attaque, fut-ce à travers un mélodrame qui a déjà inspiré plusieurs versions, à une erreur judiciaire. Certes les péripéties héritées du roman de Jules Mary (fortement influencé par Hugo et surtout le Dumas du COMTE DE MONTE CRISTO), pèsent parfois sur le film, surtout durant le premier épisode où certaines coïncidences ou astuces de narration paraissent énormes et donnent du fil à retordre aux acteurs ; notamment la confusion sur la houppelande, cadeau de son épouse à Roger qui incrimine ce dernier. Si ce vêtement est très à la mode, il n’est pas le seul à le porter et cet argument aurait pu être évoqué par l’avocat. On est vraiment dans la dramaturgie des « lèvres closes » comme disaient les auteurs de mélodrames italiens. Quelqu’un pose une question et une réponse honnête pourrait résoudre la situation : l’homme avec qui tu m’as surpris était mon frère mais je n’ai pas osé te le dire… Tout le quiproquo lors du retour de Roger après le crime où chaque mot se retourne contre lui parce qu’on ne pose jamais la seule question qui compte en est un bon exemple. Ce qui est très marrant, c’est que la séquence dans la serre entre Roger et sa maitresse avec qui il veut rompre, moment lourd, pesant, raide, explicatif où Casarès est coincée, est toute aussi mauvaise, statique voire pire, et encore plus mal jouée, dans la version Freda qui l’avait bâclée en une prise tournée à trois caméras, s’aliénant totalement son actrice principale, Irène Papas. Dans les deux versions les séquences familiales ne sont pas ce qu’il y a de plus excitant. Tout ce qui relève en revanche de la machination, de l’engrenage judiciaire, est beaucoup plus excitant : toutes les discussions financières (un héritage de Dumas et du COMTE DE MONTE CRISTO), les séquences de tribunal (fort bien jouées) sont rondement menées et la circulation des billets qui vont accabler Roger crée une vraie tension dramatique. Les personnages de méchants volent bien sûr la mise : Tissier est délectable en banquier joueur, corrompu et maitre chanteur qui sait s’aplatir devant tous les puissants et courtise avec délectation les jeunes danseuses, Paul Bernard sinistrement glacial en assassin égoïste (« on doit toujours d’abord penser à soi »). Cayatte a très souvent su bien distribuer ses films et tirer le meilleur parti de comédiens de répertoire comme Louis Salou en policier entêté et désabusé qui noie sa désillusion dans l’absinthe, Jean Debucourt impeccable en avocat ami fidèle qui parvient à faire passer un coup de théâtre croquignolet durant le procès, Paulette Dubost et même Gabriello. Lucien Coeldel, acteur méconnu et trop oublié dont la fin fut tragique, donne une grande vérité à ces péripéties et son jeu reste très moderne. Il enracine le film dans son époque, dans son milieu social. C’était un immense acteur qui amenait une vérité à la Vanel, à la Gabin. A l’actif du film, une narration rapide et certaines belles idées de mise en scène comme ces splendides mouvements de grue lors de la déposition de la fille de Roger (meilleure durant le procès que dans les scènes qui précèdent) ou ce foudroyant champ-contrechamp qui joue sur un miroir qui ponctue dans la REVANCHE DE ROGER LA HONTE la nouvelle rencontre entre Roger, son ancienne maitresse et Casarès. J’ai été frappé aussi par le ton inventif, savoureux mais retenu de dialogues signés, ce qui est très curieux, par deux auteurs différents : Hélène Mercier, coscénariste du DESSOUS DES CARTES, pour le premier épisode et Charles Spaak pour LA REVANCHE avec des notations sociales perçantes, aigües mais sous-jouées et filmées sans ostentation. Casarès déclare à sa camériste qu’elle est heureuse de recevoir ses amis. Cette dernière lui répond qu’elle n’a jamais eu d’amis. Casarès continue sans l’avoir écoutée, qu’elle se sent très heureuse. Elle lui répond qu’elle n’a jamais connu le bonheur et se voit envoyée à l’Automobile Club. Ce petit échange est filmé en douce, à l’arrière-plan et pointe l’égoïsme autiste des classes possédantes. On retrouvera des notations aussi fortes dans AVANT LE DELUGE, LE PASSAGE DU RHIN, OEIL POUR OEIL, JUSTICE EST FAITE. Et aussi dans LE DESSOUS DES CARTES, variation assez passionnante sur les conséquences de l’Affaire Stavisky où Madeleine Sologne est crédible en femme fatale toute aussi égocentrique que Casarès (elle refuse de se réfugier en Espagne ou en Italie, « ces pays où on grossit »). Et dans ce film, Cayatte montre qu’il sait fort bien filmer la nature, les paysages de montagne. Certains plans anticipent sur OEIL POUR OEIL. Et le personnage de Paul Meurisse, flic corrompu qui fabrique de fausses preuves pour faire condamner un innocent et cacher ce qu’il a commis, évoque nettement l’inspecteur Bonny, qui deviendra l’un des chefs de la sinistre carlingue.

LE DERNIER SOU, hélas introuvable, est un petit film noir original, vu dans une horrible copie. Cayatte y utilise très adroitement Noël Roquevert, le sort de ses emplois habituels en lui donnant un personnage de détective privé. Le même Roquevert, il faut s’en souvenir, est absolument génial dans JUSTICE EST FAITE.

Toujours grâce à Noel Herpe qui en était l’avocat, je me suis résigné à voir LE CHANTEUR INCONNU (René Château) avec Tino Rossi. Eh bien, ce mélodrame aux péripéties souvent ultra-rocambolesques, a été une très bonne surprise. Avec d’abord ce personnage, joué par Bussières, de projectionniste itinérant qui se reconvertit dans le music-hall mais surtout, durant la seconde partie, à cause de ses recherches formelles souvent audacieuses. On assiste à un véritable festival de caméra subjective, avec des plans audacieux, raffinés, cocasses (une cigarette qu’on allume devant l’objectif). Le scénario (parmi les adaptateurs oubliés de tous les livres et autre IMDB, figurent Cayatte, bien sûr, et… Jean Devaivre qui ne m’en avait jamais parlé) témoigne d’un romantisme, d’une fièvre que l’on sent dans ROGER LA HONTE, dans AVANT LE DELUGE, dans LE PASSAGE DU RHIN. Le côté secret de Cayatte. Voilà qui mérite un coup d’œil et un coup de chapeau.

On ne peut quitter Cayatte sans évoquer le très original ŒIL POUR ŒIL sobrement dialogué par Pierre Bost qui bénéficie d’une fort belle photo en couleurs de Christian Matras avec de belles scènes nocturnes. Dans ce qui va devenir un face à face impitoyable, Cayatte dresse un constat décapant du monde colonial et une fois de plus, Jurgens montre qu’il vaut mieux que sa réputation.

  

LE PASSAGE DU RHIN est un des Cayatte les plus réussis : fouillé, complexe, exempt de parti pris, ce film tourne le dos à bien des clichés, héroïques ou nationalistes et la peinture de la vie d’Aznavour en Allemagne paraît extraordinairement juste, non revancharde mais exempte aussi de toute complaisance envers les collabos. Magnifique création d’Aznavour.

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