Août
23

LECTURES

TERREUR DANS L’HEXAGONE de Gilles Kepel est un livre salutaire, passionnant qui remet bien des choses à leur place. Formidablement documenté, comme tous ses autres ouvrages, il point les erreurs d’appréciations, les bourdes commises par la police, les médias, la justice par manque de culture et par ignorance. La sous-estimation dans les émeutes de 2005 de ce qui s’était passé dans la mosquée de Clichy.

terreurhexagone  thewhites

DE SABRES ET D’UTOPIES de Mario Vargas Llosa est un formidable recueil de chroniques où l’auteur s’en prend avec la même violence tranchante, lucide, argumentée aux dictateurs (Pinochet, Videla) qu’aux démagogues
THE WHITES est un roman dur, âpre sur la police de Richard Price, par ailleurs magnifique scénariste. Comme l’écrit Christophe Laurent : « Ajoutez à cela une vraie science du dialogue (cette scène avec le fumeur de shit au sixième étage !) et si on excepte quelques bons sentiments superflus, l’image d’un Billy quasi irréprochable, The Whites est tout simplement passionnant, entre Joseph Wambaugh et Pelecanos, de grosses tranches de vie de commissariat, des vues imprenables sur un quotidien criminel,  » Tomika Washington, une grande femme mince à la peau claire, probablement la cinquantaine, était étendue en peignoir de bain sur le sol sans moquette de la salle de séjour de son appartement en enfilade, portant encore autour du cou un lacet en cuir brut, l’arme du crime « . Et puis il y a ces vies de familles, ces vies d’immigrées, ces vies de débrouilles, ce New-York vivant, grouillant… Richard Price est un foutu écrivain et The Whites, tout simplement, a la grande classe. »
A lire comme complément indispensable, le très violent, très âpre CHIENS DE LA NUIT de Kent Anderson.

fivecameback

RUE JEAN-PIERRE TIMBAUD est un complément indispensable au livre de Kepel. Geraldine Smith raconte avec verve, sans peur du politiquement  correct, la manière dont une utopie se défait, un quartier se voit gangrené par les fondamentalistes, les salafistes et comment tout le monde laisse faire.
FIVE CAME BACK est un livre extraordinaire sur cinq cinéastes qui se sont engagés : Ford, Wyler, Huston, Stevens, Capra. C’est passionnant et riche en découvertes incroyables sur l’antisémitisme de certains, sur la brutalité du racisme dans l’armée américaine et sur le fait que certains films « pris sur le vif » ont été entièrement reconstitués
Voir immédiatement après, DE HOLLYWOOD À NUREMBERG magnifique documentaire, exemplaire, passionnant sur Ford (des images que je n’avais jamais vues), Stevens, Fuller.

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CINÉMA

D’abord une grande nouvelle : la ressortie  d’INSIANG de Lino Brocka et la joie de constater que ce chef d’œuvre n’a pas pris une ride. Il nous parle aujourd’hui comme lorsque nous l’avons découvert grâce à Pierre Rissient. En ces moments où l’image verse souvent dans la boue la plus merdique (la manière dont la télévision publique a rendu compte de l’horreur de Nice laisse présager le pire pour la chaine d’info), où l’on manipule les faits et les émotions de manière abjecte, le regard de Lino Brocka remet les choses en place. Il voit l’horreur mais ne s’y complait pas. Dans un même mouvement, il intègre et le chagrin et la pitié.

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Je ne connaissais pas du tout TRAQUÉ DANS LA VILLE de Pietro Germi qui est une belle découverte. Les 45 premières minutes, ce hold up pendant un match, sont dirigées avec une maestria, une science de l’ellipse qui montre que Germi avait absorbé ce que le cinéma américain pouvait avoir de puissant.

traquedanslaville  operaquatresous

A signaler aussi la sortie de L’OPÉRA DE 4 SOUS de Pabst. Gary Giddins a dans un article paru dans WARNING SHADOWS réhabilité ce film et montré que l’adaptation n’édulcorait pas la pièce et que musicalement le film était mieux construit même s’il élimine quelques chansons. En s’ouvrant sur la Complainte de Mackie, il donne plus d’importance à ce que dit cet air.

FILMS AMÉRICAINS – MUET et DÉBUT DU PARLANT

MONTA BELL
Monta Bell est un cinéaste qui n’a jamais du être cité dans ce blog. Il avait pourtant un énorme talent et je ne peux que conseiller les trop rares films qu’on trouve ici et là, en attendant un DVD du superbe UPSTAGE.
torrentTORRENT (qu’on peut trouver en Espagne, because Blasco Ibanez) est plus conventionnel, convenu qu’UPSTAGE ou LADY OF THE NIGHT. Le scénario de Dorothy Farnum, adaptant un roman de Blasco Ibanez, auteur très en vogue à l’époque flirte avec le mélodrame (un genre que Bell sait revitaliser) avec sa cascade de rebondissements, de serments qu’on oublie, d’invraisemblances, et le roman photo. Certains personnages semblent enracinés dans le répertoire : la mère abusive, tyrannique et avare (splendidement incarnée par  Martha Mattox),  le jeune premier velléitaire dont elle brise les élans romantiques, sa douce fiancée soumise, la jeune femme pauvre qui après avoir été trahie par son amoureux, va devenir une prima donna. Mais la réalisation de Monta Bell rapide, dégraissée surmonte ces handicaps. Il donne de la couleur, de la vie à plusieurs personnages secondaires que jouent Lucien Littlefield en barbier pygmalion et Mack Swain en riche éleveur obsédé par  ses cochons (il faut le voir durant un diner exhiber et vanter la tortillon de la queue d’un ses porcs), insuffle énergie et dynamisme à la narration que ce soit dans la description d’un café parisien ou dans des moments dramatiques, quand le torrent (ultra symbolique des passions qui ravagent les cœurs) dévaste la ville : les plans où l’on voit une barque avec deux rameurs tenter d’échapper à la rivière déchaînée rivalisent avec les meilleurs serials et films catastrophe à venir. Mais surtout il y a Garbo qui dès les premiers plans, s’empare du rôle et du film. Elle est vive, rapide, provocante dans les séquences de comédie amoureuse où elle rit, sourit (certains plans annoncent CAMILLE), retenue, nuancée, grave dans les moments de douleur et de larmes. Difficile d’oublier son cri face à une nouvelle trahison de Riccardo Cortez : « Pourquoi ne puis-je pas haïr ? » Son jeu est moins solennel, moins figé que dans certains films ultérieurs.

lady of the nightLADY OF THE NIGHT vient de sortir chez Warner Archive : un prisonnier menotté fait une dernière visite à sa femme malade avant de passer en jugement. Elle est allongée non loin d’un bébé, il est accompagné par un policier et ses adieux sont brefs et poignants. Cette ouverture est filmée par Monta Bell avec une absence d’effets et de pathos. A la sobriété du jeu répond un découpage rigoureux, tout en retenue. Il sera condamné à 25 ans de bagne. On retrouve 18 ans plus tard sa fille, Molly, qui sort d’une maison de redressement et Florence, la fille du juge qui l’a condamné. Toutes deux sont jouées avec une invention, une sensibilité extraordinaire par Norma Shearer qui rend les deux jeunes filles totalement différentes, d’abord dans leur façon de s’habiller, de se coiffer. Molly arbore un maquillage appuyé, un chapeau orné de flamboyantes aigrettes, un collier avec d’énormes perles. Florence est plus sobre mais dans sa conduite, sa manière de bouger se montre plus extravertie, avec toute l’assurance d’une jeune patricienne tandis que paradoxalement, Molly, a des moments de timidité, de retenue qu’elle dissimule en mâchant du chewing-gum, des tenues noires et strictes. La réalisation est d’une rapidité confondante. Et d’une rare délicatesse. Il y est beaucoup question de rapports de classes.

Downstairs largeTout comme dans l’étonnant DOWNSTAIRS qui fait partie du volume 6 je crois de FORBIDDEN HOLLYWOOD avec MASSACRE (qu’il faut découvrir !). DOWNSTAIRS est une comédie sociale décapante, brutalement honnête et franche. Karl, le chauffeur que joue formidablement John Gilbert (également auteur du sujet original qu’il vendit 1 dollar à la MGM) piétine toutes les règles morales, tous les sentiments. Il séduit les femmes de toutes conditions, mariées ou non, leur ment, les exploite, les vole. Sa situation lui permet de connaître certains secrets (il conduit la baronne à un rendez-vous galant) qu’il saura toujours utiliser à son avantage : notamment pour éviter de se faire renvoyer ou pour pouvoir se retrouver seul avec Anna, la femme du maître d’hôtel. Il fait aussi chanter ses conquêtes, menaçant de tout révéler soit à leur mari, soit à la communauté des domestiques. Dans une des séquences les plus marquantes, les plus audacieuses il séduit la cuisinière viennoise, lui prend ses économies puis l’insulte, la rabaisse avec une rare violence. Dans cette version noire, cynique de DOWNTON ABBEY et GOSFORD PARK, les maîtres sont peints par Monta Bell et ses scénaristes (en plus de John Gilbert, il faut citer Lenore Coffee et Melville Baker), comme des individus égoïstes, aveugles (les hommes sont particulièrement obtus et stupides et leurs femmes les bernent aisément). Le film détruit la légende selon laquelle Gilbert parlait avec une voix de fausset. Il est épatant dans un rôle digne de George Sanders.

WYLER, DEMILLE

The_Letter_poster_1929Citons aussi THE LETTER, première adaptation de la pièce de Somerset Maugham qui s’était jouée deux ans avant au Morocco Theatre et l’un des deux seuls films parlants (l’autre, JEALOUSY, a disparu) de la légendaire Jeanne Eagels, morte d’une overdose peu de temps après ces tournages. Tous deux sont réalisés par Jean de Limur dans les studios Astoria que dirigeait Monta Bell qui les aurait aussi « supervisés » et aurait participé au dialogue de THE LETTER. L’adaptation de Garrett Fort et de Jean de Limur, minimaliste, hyper théâtrale, se contente pourtant , semble-t-il, de respecter le texte de la pièce (ajoutant quelques plans de rue et le décor du bordel) que la caméra  enregistre imperturbablement : longs échanges filmés en plan fixe, avec un minimum de changements d’axe, raccords raides et maladroits, interprétation souvent boursouflée sauf Herbert Marshall qui a vraiment du charme en Geoffrey Hammond, l’amant assassiné (et qui jouera le mari trompé dans le remake, tenu, ici, de manière plus raide, par Reginald Owen), bref tout cela fait très archaïque. Reste l’interprétation de Jeanne Eagels : parfois outrée, emphatique, elle ne manque ni de force ni de charme. Ni, malgré les roulements d’yeux, les mouvement de tête, d’une réelle modernité. Elle fait passer, malgré le côté manipulateur, parfois odieusement irresponsable  du personnage (accentué ici par des répliques racistes, mais justes, vu son éducation et ses préjugés, qui disparaitront du remake plus édulcoré : elle traite sa rivale asiatique de « vile chose chinoise »), une fragilité assez émouvante qui évoque celle d’Helen Chandler. Et le ton est plus audacieux. Notamment la fin (celle qu’on imposa à Wyler le rendait fou).

chicagoCHICAGO  (chez Lobster, avec une bonne présentation de Serge Bromberg) : le film est signé Frank Urson parce que DeMille ne voulait pas qu’une autre de ses réalisations vienne concourir avec KING OF KINGS pour les premiers Oscars, d’autant qu’il s’agissait d’une histoire de meurtre, de vol, d’infidélité conjugale, inspirée par deux faits divers criminels que fit mousser une journaliste (ici transformée en homme dans le bon scénario, riches en détails âpres et noirs, écrit, par Lenore J Coffee) qui en tira une pièce à succès. Roxie Hart est une épouse volage, séductrice et intéressée jusqu’à en devenir hystérique. La séduisante Phyllis Haver avec ses mimiques enjôleuses, son énergie épuisante, rend superbement l’irresponsabilité férocement égoïste, l’ignorance et les emballements de midinette du personnage. Et aussi sa soif de séduire : elle s’offre en quelques minutes au district attorney et à un journaliste. Dès qu’on lui résiste, elle pète les plombs, tue son amant qu’elle appelle Daddy (Eugene Pallette, impeccable) qui vient de la larguer en refusant de payer ses achats. Le ton du film, brillamment photographié par Peverell Marley, est d’ailleurs nerveux, sec, sans couplets moralisateurs (personne n’éprouve de compassion pour les victimes), et on peut le trouver plus percutant, moins daté que KING OF KINGS. Notamment quand il montre sans aucun jugement toutes les sortes de délinquantes, de meurtrières que côtoie Roxie dans la prison où elle attend son procès. La conclusion est toute aussi désenchantée  et sans couplet moralisateur. Musique du Mont Alto Motion Picture Orchestra

Je ne veux pas passer sous silence le sublime, l’indispensable CHAPLIN INCONNU (Bromberg, Doriane) de Kevin Brownlow. Sa découverte remit en cause bien des idées reçues, des jugements expéditifs fondés sur des copies qui étaient des contretypes de contretypes. On découvrait enfin  la réalité de ces films. Et Brownlow analysait avec une intelligence aigüe l’élaboration de certains chefs d’œuvre comme CITY LIGHTS dont on suivait la gestation presque au jour le jour grâce au matériau inouï amassé par Chaplin qui filmait toutes les répétitions. C’est une réussite bouleversante où l’on voit bien le phénoménal degré de liberté qu’avait arraché Chaplin, qui était la rock star de son époque. Voir et revoir ces trois épisodes constitue une expérience inoubliable.

chaplin inconnu

Signalons aussi les  Feyder muets qu’on trouve chez Doriane et Bromberg parmi lesquels VISAGES D’ENFANTS et CRAINQUEBILLE.

ENCORE LE PRE-CODE

massacrePour votre grand plaisir, je conseille vivement le FORBIDDEN HOLLYWOOD volume 6 (pas de sous-titres). Trois des quatre titres sont formidables à commencer par DOWNSTAIRS donc mais aussi MASSACRE d’Alan Crossland, l’histoire d’un Indien qui a quitté enfant la réserve (cela parvient à faire passer le choix de Richard Barthelmess, acteur blanc, qui, par ailleurs est souvent excellent et c’est un de ses trois films les plus revendicatifs avec HEROES FOR SALE, THE LAST FLIGHT) et est devenu une star de foire. Il revient veiller son père malade et découvre la manière dont on exploite, vole, martyrise son peuple. L’action se passe dans les années 30. Le film qui reste méconnu s’en prend à la manière dont on pille les Indiens, attaque le la religion, la corruption incroyable des mœurs des politiques, des fonctionnaires locaux. On évoque ouvertement le viol d’une Indienne par un notable. Un témoin est enlevé et fouetté. Barthelmess à la fin lance que le massacre commencé en 1850 continue 85 ans plus tard. C’est sans doute un des réquisitoires les plus engagés. La mise en scène est correcte, rapide mais sans invention ni style. Il y a de très beaux extérieurs et bien sûr le lot habituel de transparence. Ann Dvorak est une fois de plus remarquable et on arrive à l’accepter en Indienne (les figurants et petits rôles sont de vrais Indiens). Il y aussi un Noir (le très bon Clarence Muse) et  en dehors de trois quatre répliques vives, on flirte avec le stéréotypes raciaux (un moment laisse entrevoir une alliance entre les Noirs et les Indiens, deux peuples esclavagisés). Beaucoup de séquences fortes avec une formidable collection de fripouilles menées par Dudley Diggs, le fat man de DANGEROUS FEMALE. Le jugement de Barthelmess avec une cour présidé par un juge Indien qui entérine tout ce que dit le procureur est un grand moment. La bande annonce du film est inouïe : une interview de Claire Dodd qui dit des choses terribles.

mandalayAutre film, MANDALAY. La première partie nous vaut une description brillante par Michael Curtiz d’un univers colonial, Rangoon reconstitué sur les plateaux de la Warner. La mise en scène est visuellement percutante (contre-plongées, amorces, travellings incessants, montage elliptique). Curtiz parvient à rendre excitant un plan de réaction de Francis et Cortez, une entrée dans un bureau en faisant alterner une contre plongée et une plongée avec ventilateur en amorce. D’autant qu’on a affaire à tous les archétypes du genre : l’exilée à la recherche de l’amour (Kay Francis superbement habillée par Orry Kelly) qui, larguée par le fourbe Riccardo Cortez (excellent), va devenir « hôtesse », prostituée, chanteuse sous la férule de Warner Oland, le médecin alcoolique sur la voix de la rédemption.. A ne pas manquer.

Le quatrième, THE WET PARADE, est un Victor Fleming qui s’en prend à l’alcoolisme d’après un bouquin que l’on dit nul de Upton Sinclair. Ce projet chéri par Thalberg a l’air zozo, l’histoire de deux familles qui dans le Nord et le Sud sont détruites par l’alcoolisme. Walter Huston Myrna Loy éclairent ce pensum où l’on peut voir Dorothy Jordan en ingénue, elle qui jouait l’amour secret de Wayne dans THE SEARCHERS.

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Juil
26

SIODMAK

mollenardMOLLENARD est un des plus grands films des années 30 qui égale les plus grands films noirs américains de Siodmak (LES TUEURS, POUR TOI J’AI TUÉ) dont il partage le ton âpre et violent. Fatigué d’essayer de sauver des commandes boiteuses, ce dernier découvre un roman de l’auteur belge OP Gilbert, mélange de Jack London et de Strindberg nous dit Hervé Dumont dans son bouquin sur le réalisateur. Siodmak  s’endette pour acheter lui-même les droits tout en changeant la fin du livre ce qui enthousiasme le romancier. Il travaille de près au scénario avec Gilbert et Charles Spaak, choisit Darius Milhaud pour la musique et tourne le plus souvent en extérieurs. Il nous plonge d’emblée au cœur d’un univers rance, confit dans l’avarice, la dévotion, le respect de l’ordre. Il y a deux  sujets qui s’opposent, se répondent, se juxtaposent dans MOLLENARD : d’abord une spectaculaire histoire d’aventures exotiques, visuellement splendide (magnifique photo de Eugen Shuftan) sur fond de trahison, de trafic d’armes d’abord organisé par la Compagnie Maritime et ses puissants actionnaires et que Mollenard reprend à son compte. Trauner reconstitue les rues de Chapeï, dévastées par les bombardements japonais.
L’autre sujet se déroulant en France nous précipite, comme l’écrit Olivier Père dans «  un drame atroce de la conjugalité qui met en scène un couple monstrueux séparé par les mers mais uni par la haine ». Gabrielle Dorziat est inoubliable tout comme Harry Baur, héros volcanique « totalement cynique et amoral et en même temps profondément humain, et finalement admirable ». Siodmak s’en prend aux mœurs impitoyables de la Compagnie, à la Religion qui en est complice, à tout un ordre social hypocrite, miné par le lucre. On peut voir dans MOLLENARD une œuvre en prise avec le Front populaire, qui  toujours selon Olivier Père « frappe par les sentiments toujours plus grands que nature – jusque et surtout dans la bassesse – qui animent les personnages »

piègesPIÈGES est plus léger mais non moins talentueux. La trame policière quelque peu désinvolte permet d’aligner toute une galerie de suspects, de sketches qui imposent, là aussi (on peut y voir une constante et non une contrainte comme le prouvent ses films UFA) de brusques variations dans le ton. On passe du drame grinçant à des scènes de comédie, de moments réalistes, quasi-documentaires, à des séquences étranges, voire angoissantes. J’ai été surtout marqué par le foisonnement des décors (souvent sombres, nocturnes), des costumes, inventifs et brillants, des silhouettes marquantes, des personnages secondaires : Grec mielleux, majordome coincé et fétichiste (sa scène avec Marie Déa doit être citée), couturier exalté auquel Stroheim donne une force viscérale. Dans le très bon livre d’Hervé Dumont sur Siodmak   on apprend que c’est le cinéaste qui trouva et imposa Marie Déa, choix judicieux. Elle est vive, moderne et amène une couleur mutine, ironique qui casse ce que le personnage peut avoir de conventionnel. Maurice Chevalier dans son premier rôle dramatique est tout à fait convaincant et au passage (au mépris de tout réalisme) interprète très bien deux chansons célèbres : « Elle pleurait comme une Madeleine » et « Mon amour ». La mise en scène est souvent brillante et dans les 5 dernières minutes, comme le note Dumont, nous prouve l’invention, le savoir-faire de l’auteur des TUEURS et POUR TOI J’AI TUÉ.

NOTRE-DAME DE LA MOUISE

La reconstitution de la zone est épatante, avec une pléiade d’acteurs inspirés et justes dans des personnages très populaires où l’on reconnaît le formidable Delmont. Le film devient un peu niaiseux dans le dernier quart et prévisible et l’acteur qui joue le curé est un miracle de niaiserie auto-satisfaite. Heureusement Odette Joyeux, déjà au poil, rachète cela et la musique qui est horrible. En effet on voit un vendeur de journaux afficher l’Humanité qui avait reparu sur ordre de Jacques Duclos, on l’oublie souvent, ce qui date le film avec précision.

THE OX-BOW INCIDENT (L’ÉTRANGE INCIDENT)

ox-bowWilliam Wellman avait eu un coup de cœur pour le superbe livre de Walter Van Tilburg Clark (à paraître prochainement dans ma collection) dès sa parution. Mais Harold Hurley qui avait acheté les droits, voulait imposer Mae West dans la distribution, idée aussi saugrenue que stupide qui rendait Wellman enragé. Finalement, il racheta lui-même les droits et ne voyant pas quel studio accepterait de financer un tel sujet, décida de contacter Darryl Zanuck avec qui il était pourtant vraiment brouillé depuis des années. Ce dernier lut le roman, le trouva magnifique et salua l’audace du sujet tout en déclarant que cela ne ferait pas un rond. Il accepta de le produire en laissant le cinéaste libre à deux conditions près. Il devait s’engager à réaliser ensuite deux films de commande pour le studio, BUFFALO BILL et THUNDERBIRD qui se révélèrent tous les deux fort conventionnels, voire anodins (à l’exception de la bataille dans la rivière pour le premier) et aussi à utiliser le studio pour la plupart des scènes, y compris les extérieurs de la fin, pour réduire le coût du tournage, décision que l’on peut juger discutable. Dans le dernier tiers, cela empêche Wellman de jouer avec la neige, le froid, le vent, éléments essentiels du livre. Le studio aseptise certains plans même si la photo d’Arthur Miller est constamment inspirée.
Certains de ces manques se retrouveront dans l’autre film que Wellman tirera de Van Tilburg Clark, le curieux et original TRACK OF THE CAT, film en couleur sans couleurs, autre preuve de l’admiration que le cinéaste portait au romancier.
Admiration qui est ici est évidente dès les premières séquences, magistrales. Après tant d’années, leur force, leur originalité, leur beauté visuelle restent intactes. Le scénario respecte fidèlement les partis pris dramatiques, le dialogue de Clark, jusque dans les pauses, les silences, notamment dans la séquence extrêmement savoureuse où Gil et Art assoiffés, regardent longuement un tableau représentant une femme allongée, un peu dénudée avec dans l’arrière-plan, un homme qui a l’air de s’avancer vers elle. Henry Fonda, dont c’est un des meilleurs rôles, et Harry Morgan sont éblouissants dans la retenue. La contrainte du studio l’oblige à faire l’impasse sur l’ouverture si lyrique du roman, ce qui resserre la tension, donne encore plus d’importance au dépouillement sobre de la mise en scène. (un extrait de ma post-face)

LOUONS ALDRICH

hustleTouchant et curieusement retenu mais avec une abondance inhabituelle de détails noirs et crus, HUSTLE (LA CITÉ DES DANGERS) a un ton, un rythme plutôt tranquille, presque méditatif. De très nombreuses scènes se déroulent dans des intérieurs, soit luxueux (la maison que partagent Deneuve et Reynolds), soit assez glauques (le bureau des flics, la morgue, la maison du couple Hollinger) auxquels Aldrich confère systématiquement un côté étouffant, claustrophobique, donnant l’impression que le personnage de Reynolds se mure, se replie sur lui-même comme le Charlie Castle de THE BIG KNIFE (1955), se réfugie dans ses souvenirs (« Je suis l’étudiant des années 30 ») comme pour éviter d’affronter les sentiments qu’il éprouve pour Catherine Deneuve, call girl de luxe qui vit avec lui « parce qu’il était le seul à faire l’amour avec compassion ».
Par des moyens diamétralement opposés à ceux de KISS ME DEADLY (1955), Aldrich fait voler en éclat les conventions du genre, les subvertit de manière moins explosive, plus insidieuse. Les scènes d’interrogatoire, les procédures policières sonnent justes et dégagent une vraie amertume, piétinant les conventions du genre. On retrouve bien sûr toute la haine et le mépris qu’il éprouve pour les hommes de pouvoir même si la rage est plus intériorisée, comme s’il n’y avait plus d’espoir : Ernest Borgnine campe un responsable policier veule, lâche, obsédé par la situation sociale et on croise un avocat « à la veste qui coûtait 400 dollars » qui a réussi à faire libérer un criminel (Burt Reynolds lui renverse son assiette sur les jambes). Mais ce n’est rien à côté d’Eddie Albert, son acteur fétiche, qui est là incroyable de fourberie cauteleuse, de fausse bonhomie suintante (on le voit assister au téléphone à une exécution qu’il a organisé), sûr de son d’impunité. HUSTLE est l’une de ses meilleures interprétations et l’on pense très souvent à Nixon.
Ben Johnson, géniale idée de distribution, est formidable en père écrasé de chagrin, découvrant que sa fille avait plongé dans le monde du vice et de la drogue tout comme Catherine Deneuve, radieuse, vivante,  et extrêmement touchante. Le scénario de Steve Shagan (SAVE THE TIGER, PRIMAL FEAR et hélas THE SICILIAN) très introspectif, contient des idées fortes, des répliques audacieuses ou cinglantes (« les USA , c’est le Guatemala avec la télévision en couleur » en phase avec la hargne aldrichienne.

Dans la collection Sidonis sort enfin LE SABRE ET LA FLÈCHE d’André de Toth. Ce remake de SAHARA de Zoltan Korda (auquel de Toth collabora) est un formidable exemple de la lutte que devait mener un cinéaste de talent contre de nombreuses contraintes, à commencer par un scénario conventionnel, platement écrit du très routinier Kenneth Gamet. De Toth l’épice en rajoutant ici et là des répliques sèches, concises, percutantes. A Barbara Hale qui déclare vouloir continuer le voyage, Broderick Crawford lance : « Avec ou sans votre scalp ? ». Mais surtout, il transcende l’action par des cadrages inspirés, jouant sur les avant plans, la profondeur de champ. Il filme ses personnages à contre jour et dans une des plus belles séquences sur fond de soleil couchant, moment tout a fait exceptionnel. Aucune intrigue sentimentale mais un ton sec, dégraissé, elliptique.

RAMIN BARHANI

99homesAprès avoir découvert  le passionnant et terrible 99 HOMES  qui évoque de manière inoubliables les conséquences de la cris des subprimes (c’est le complément indispensable de THE BIG SHORT et du LOUP DE WALL STREET), les expulsions, les arnaques, la dictature des banques (le film n’est distribué en France qu’en VOD), je me suis plongé dans les autres films de Ramin Barhani. Tous décrivent une Amérique rarement filmée, peuplée d’émigrés, de travailleurs étrangers qui survivent à coups de petits boulots. Monde surprenant qui nous vaut des scènes, des personnages surprenants, exempts de pittoresque et qu’on ne croise pas dans les films américains. On croise ainsi un Pakistanais, ex-vedette de rock dans son pays qui vend des bagels et du café dans un chariot qu’il va chercher à trois heures du matin pour le pousser à l’endroit qu’il loue (MAN PUSH CART), un chauffeur de taxi sénégalais qui se trouve embringué dans une étrange et poignante aventure (GOODBYE SOLO), un gamin sud-américain qui veut acquérir pour sa soeur un camion cuisine (CHOP SHOP). Barhani est une sorte de réincarnation de Zavatini : même goût pour les personnages populaires, humbles, défavorisés, rejetés par une société égoïste. Même attirance pour les intrigues minimalistes, pour les fins en suspens. Barhani refuse le principe de résolution qui règne sur 90% du cinéma américain. Ses conclusions sont ouvertes et souvent magnifiques (le frère et la sœur qui regardent les oiseaux dans CHOP SHOP), ce qui exaspère certains internautes. Barhani s’est défendu en affirmant qu’il filmait la vie, la réalité et qu’il ne voulait pas la manipuler. On peut juste ici et là se demander si certains de ses héros ne commettent pas des erreurs qui auraient pu être évitées. Cela n’enlève rien à l’humanité incroyable qui se dégage de ses œuvres. A découvrir (disponible en zone 1 et en Angleterre avec parfois des sous-titres français).

manpushcart  goodbye solo

 

ET AUSSI

lejuifquinegociaLE JUIF QUI NÉGOCIA AVEC LES NAZIS (Doriane Films) est un documentaire passionnant qui retrace l’histoire tourmentée d’Israel Katzner qui sauva 1600 juifs de la déportation en donnant de l’argent à Eichman, en lui promettant des camions qu’il ne livra jamais (en fait il en sauva 18 000 autres par la suite en les faisant envoyer dans un camp qui n’était pas de concentration). Il fut accusé de trahison pour avoir négocié avec Eichman, manœuvre lancée par l’extrême-droite pour casser le gouvernement Ben Gourion. Un terroriste de droite, manipulé, l’abattit. Histoire stupéfiante. Il fallait abattre Katner car ce qu’il avait fait mettait en lumière l’inaction de nombre de dirigeants juifs, notamment en Hongrie. Le pays préférait sanctifier des héros morts les armes à la main même pour un résultat nul, plutôt que ceux qui avaient réussi par la ruse ou l’intelligence. Un jugement de la cour supreme blanchit Katzner de toutes les accusations ignominieuses qu’on avait répandus et qui par contagion, touchaient les rescapés qu’il avait sauvé. Certains (surtout les plus riches) refusèrent de témoigner pour lui, notamment un rabbin quittance : Non il ne m’a pas sauvé. C’est Dieu qui m’a sauvé. A comparer avec le film de Amos Gitai sur l’assassinat de Rabin.

LE TUEUR DE BOSTON  (THE STRANGLER de Burt Topper, chez Artus) mérite d’être vu pour  l’interprétation mémorable de Victor Buono en étrangleur schizophrène, obèse, égotiste avec son sourire terrifiant vampirisé par sa mère (Ellen Corby, saisissante). Cette première version de L’Etrangleur de Boston sortit quelques semaines avant les aveux de l’assassin. Son budget modeste, les décors minimalistes lui confèrent un réalisme brut de décoffrage.

letueurdeboston

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Juin
22

Dans les DVD, je voudrais commencer par signaler la sortie de LA COUPE À DIX FRANCS, l’admirable et méconnu film de Philippe Condroyer qui est enfin ressorti en salle. C’est un film étonnant de par son sujet, sa facture, inspiré par un fait divers. Le patron d’une petite entreprise veut que ses employés se fassent couper les cheveux. A partir de là, Condroyer trace le portrait d’une France coincée, prisonnière de préjugés, frileuse, avec ces patrons tyranniques qui jamais ne cherchent à inspirer leur personnel, à regarder comment ils travaillent et comment ils pourraient les stimuler. C’est un des seuls films des années 60 qui parle de la classe ouvrière, de personnages populaires oubliés par la Nouvelle vague. Des jeunes qui ne trouvent pas les mots pour traduire ce qu’ils ressentent. Et cette fin qui prend une force stupéfiante en regard de ce qui vient de se passer. C’est un film sur ceux que la gauche a laissé tomber. Que les syndicats ont laissé tomber. On comprend en creux comment le Front National va occuper le terrain laissé en jachère par la gauche et les partis politiques. Très belle musique improvisée par Antoine Duhamel, Anthony Braxton. Cela devrait inspirer les participants du blog.

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Et à comparer avec les deux très beaux films d’Alix Delaporte, ANGÈLE ET TONY et LE DERNIER COUP DE MARTEAU, œuvres aux élans incandescents, irradiée par la présence de Clotilde Hesme. Ce sont, comme l’a dit Jean-Luc Douin, des histoires de reconstruction affective (dans ANGÈLE sur fond de crise de la pêche, d’affrontements avec les CRS). Admirable Grégory Gadebois.

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Autre DVD essentiel, RAN de Kurosawa vient de ressortir en Blu-ray.

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A l’occasion du festival du film russe qui a permis de revoir des classiques connus (mais peu montrés) et méconnus, il est bon de revenir sur un chef d’œuvre : QUELQUES JOURS DE LA VIE D’OBLOMOV, adaptation miraculeuse qui oscille entre la satire sociale, la chronique douce-amère, l’évocation nostalgique, avec cet extraordinaire portrait d’un paresseux hédoniste qui assiste à l’écroulement de son domaine. Les moments où il réagit, fait un régime, puis replonge, ses rapports avec son domestique, avec les femmes, sont admirablement saisis par Nikita Mikhalkov aussi inspiré ici que dans PARTITION INACHEVÉE POUR PIANO MÉCANIQUE ou CINQ SOIRÉES.

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J’ai découvert un film vietnamien fort attachant, BI, N’AIE PAS PEUR !, premier long métrage du vietnamien Phan Dang Di qui avait obtenu le Prix SACD à Cannes en 2010 et le Grand Prix du Jury à Angers en 2011. C’est une chronique polyphonique autour d’un petit garçon de 8 ans. Film d’atmosphère sur les pavés de glace qu’on casse et transporte, les corps en sueur (on frôle parfois le déjà vu) mais aussi sur les tensions familiales autour du grand père qui est en train de mourir : égoïsme effrayant du fils aîné qui se saoule avec des prostituées, histoires d’amour avortées, tout un quotidien de frustration et de regrets.

religieuseJe n’ai jamais beaucoup parlé de Guillaume Nicloux, ma société Little Bear ayant produit trois de ses films, UNE AFFAIRE PRIVÉE, CETTE FEMME-LÀ que j’aime énormément et LA CLEF que je veux revoir.
Mais récemment Nicloux s’est illustré dans des genres tellement différents, faisant preuve d’imagination, de curiosité, expérimentant avec une énergie, un talent qui me laissent admiratifs. Son adaptation de LA RELIGIEUSE est perçante, dégraissée. Admirablement jouée par Pauline Etienne, Louise Bourgoin et Isabelle Huppert, sans jamais déraper dans la provocation inutile. J’avais vécu l’aventure du film de Rivette que j’avais défendu et sa scandaleuse interdiction. L’Église, hier comme aujourd’hui, a l’air de sortir de SPOTLIGHT.
VALLEY OF LOVE m’a touché. Il relève brillamment un certain nombre de défis à commencer par le tournage dans la Vallée de la Mort, admirablement photographiée par Christophe Offenstein. Les deux monstres sacrés sont sidérants mais tout autour, on trouve plein de silhouettes joliment dessinés, souvent jouées par des amateurs et le résultat est émouvant. Belle utilisation de la musique.

valleyoflove  houellebecq

Mais la grande découverte demeure L’ENLÈVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ. C’est un film bidonnant, d’une liberté absolue, avec des dialogues ébouriffants entre Houellebecq et une bande de baltringues dont l’un essaie de l’initier au free fight, l’autre veut savoir pourquoi il a fait un sort à un truc sur Lovecraft (on ne sait pas très bien ce dont il s’agit), nom qu’il n’arrive jamais à prononcer et quand l’écrivain lui dit qu’il n’a jamais écrit ce qu’on lui reproche, son interlocuteur devient teigneux, violent et intenable si bien que le romancier capitule. Moment inoubliable sur les rapports mystérieux avec la création. Il y a des échanges cocasses et tendres avec les parents et le moment où Houellebecq, qui est prisonnier depuis plusieurs jours, réclame une pute (les scènes avec elles sont inouïes). Et je ne parle pas du poème qu’il écrit pour la mère, des discussions sur le style, de l’entrainement sportif qu’on veut lui imposer. Un régal qu’on trouve en VOD et en DVD. Un bijou.

chambre bleue  netchaiev

LA CHAMBRE BLEUE est, je crois, le meilleur film de Mathieu Amalric et une adaptation de Simenon qui retrouve génialement l’opacité poisseuse du romancier, avec ces personnages qui sont comme englués dans leurs désirs, leurs contradictions. On a du mal à démêler le vrai du faux, la réalité de la rumeur et cette réalité est ce qu’on (on ce sont les personnages autant que l’auteur) peut la cerner. Il y a eu pas mal de grands films à partir de Simenon mais parfois, ils se détournaient avec bonheur, du roman. Là, Amalric l’affronte et en restitue toutes les ambiguïtés.

NETCHAIEV EST DE RETOUR de Jacques Deray m’a agréablement surpris. J’avais un mauvais a priori. Beaucoup de mes amis s’étaient moqués du film et je n’avais pas envie d’être déçu par Jacques que j’aimais beaucoup. D’abord le film est vraiment bien joué par Vincent Lindon, Miou Miou (remarquable), Patrick Chesnais, Mireille Perrier, Maxime Leroux. La musique de Claude Bolling est pas mal et l’intrigue qui nous parle de la tentation du terrorisme ne manque pas d’intérêt. Le point faible pour moi, c’est Montand qui impose un sérieux solennel et plombant, qui surligne les intentions et freine le rythme en détaillant tout. On a l’impression qu’il dit deux fois toutes ses phrases de dialogue.

CLASSIQUES

Le coffret Louis Delluc est une bonne occasion pour beaucoup de découvrir FIÈVRE, LA FEMME DE NULLE PART, L’INONDATION avec une multitude de bonus (Les Documents Cinématographiques).

coffret louis delluc

Je ne crois pas avoir jamais parlé de Victor Tourjanski et c’est dommage. Car certains de ses films parlants des années 30 ont été de vraies découvertes. Je ne connais pas ses œuvres muettes et notamment son MICHEL STROGOFF, ses adaptations de Maupassant. Il fut aussi l’assistant de Gance pour NAPOLÉON, ne réussit pas à s’imposer à Hollywood, car il fit une remarque désobligeante sur le strabisme de Norma Shearer et on l’envoya réaliser un western dans le désert THE ADVENTURER qu’il transforma en comédie se moquant du genre. Van Dyke retourna une grande partie du film et Tourjanski, écœuré, quitta Hollywood. J’avais vu certains de ses péplums, la plupart écrits par Damiano Damiani, LE ROI CRUEL, APHRODITE DÉESSE DE L’AMOUR avec Belinda Lee (celui-là m’avait semblé ringard), LA PRINCESSE DU NIL (j’ai gardé un bon souvenir), LES BATELIERS DE LA VOLGA, LES COSAQUES.

vertigedunsoir  ninapetrovna

Serge Bromberg a eu la très bonne idée de ressortir dans sa collection bleue toute une série de Tourjanski dont certains sont remarquables, à commencer par VERTIGE D’UN SOIR, cette  adaptation d’une nouvelle de Stefan Sweig, LA PEUR, qui avait sombré injustement dans l’oubli au profit de la version de Rosselini avec Ingrid Bergman. Pendant des décennies, on ignorait cette première version. Personne n’en parlait. Vecchiali la trouve moins mondaine que le Rosselini… Une jeune femme en vacances va vivre une aventure qui va perturber sa vie et son ménage. Elle bascule dans le monde du soupçon et de la peur. Votre adhésion aux premières séquences sera proportionnelle au goût, à l’admiration que vous éprouvez pour Gaby Morlay et sa diction si personnelle. Je la trouve incroyablement juste et au cœur des émotions. Tourjanski et Joseph Kessel transforment ce qui pourrait être un simple mélodrame en une œuvre intense, fiévreuse, faisant alterner des mouvements amples – ce travelling durant une chanson résumant le sujet du film, qui va recadrer Charles Vanel ,mari soupçonneux – avec des plans incisifs, ainsi ce moment ou Vanel surprend à travers une porte sa femme et son amant. Il oppose une Gaby Morlay frémissante, déchirée, un Vanel tout en retenue inquiétante et une terrible Suzy Prim. On ne peut pas oublier les trois « Je te déteste » dans la dernière scène qui évoquent Ophüls.

LE MENSONGE DE NINA PETROVNA, remake de l’admirable version muette de Hans Schwarz (deuxième musique de Maurice Jaubert après NANA), n’égale pas sa beauté fulgurante mais reste une passionnante réussite, souvent très bien filmée, avec ces longs travellings qui ont un côté ophülsien, ces recherches visuelles : un duel filmé en un plan en suivant des ombres sur le sol. Le dialogue de Henri Jeanson est brillant, inventif mais jamais trop envahissant. Il est intéressant de voir comment Tourjanski déplace le début du film : dans le Schwarz, c’est durant un défilé militaire qu’Anna repère l’homme dont elle va tomber amoureux, ici c’est durant une soirée mondaine brillamment décrite. Magnifique photographie de Curt Courant.

volgaenflammes  lordonnance

VOLGA EN FLAMMES est plus superficiel. Ce récit adapté de Pouchkine (une nouvelle dit le générique) comporte des péripéties assez mélodramatiques ou conventionnelles. Raymond Rouleau fait un traître de mélodrame qui a l’air de sortir du boulevard du crime. La fin est précipitée mais on aura eu droit à de beaux plans de bataille ou de marche dans la boue. Préjean est assez improbable en officier russe et Danielle Darrieux n’est pas encore sortie de l’adolescence et sa coiffure n’est pas toujours heureuse. Tout cela est rattrapé par la présence inquiétante du génial Valery Inkijinoff. Plusieurs séquences sont bien filmées et cadrées et un ou deux plans (Darrieux qui sort sur une terrasse pendant une réception) m’ont fait penser à Ford. Il faut dire que la photo est de Fritz Arno Wagner (M LE MAUDIT, L’OPÉRA DE QUATRE SOUS). Les décors d’Andrejev sont somptueux : on a droit à un festival de coupoles, de dômes, de voûtes avec un résultat plutôt plaisant malgré les trous du scénario.

L’ORDONNANCE d’après Maupassant dont il avait tourné une version muette, paraît encore influencé par le cinéma muet dans certaines séquences (plans de paysage, effets de montage). Le scénario adopte une construction en flashback et cela en 1933 (dans la version muette aussi ?), ce qui n’est noté dans aucune histoire du cinéma. Marcelle Chantal est juste et belle et Fernandel déjà réjouissant dans un personnage plus en demi-teinte. La cour qu’il fait à la délicieuse Paulette Dubost (très bonne aussi dans NINA PETROVNA) nous vaut des moments succulents. Tourjanski invente de jolis mouvements : celui qui suit de dos un couple d’amoureux avant d’aller recadrer Fernandel et Dubost dans les charmilles. La séquence où Marcelle Chantal repère son amoureux dans un défilé militaire qui passe sous sa fenêtre est le pendant exact de l’ouverture du NINA PETROVNA de Hans Schwarz ce qui explique pourquoi Tourjanski a changé le lieu dans le remake. Il avait déjà tourné cette scène.
Et je voudrais voir NOSTALGIE et LES YEUX NOIRS dont Paul Vecchiali chante les qualités avec un lyrisme communicatif.
A la fin des années 30, Tourjanski dirigea plusieurs œuvres de propagande pour l’Allemagne nazie et eut des contacts avec Hitler. Ce qui explique pourquoi sa réputation était pratiquement nulle dans les années 60-70.

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