Nov
14

HOMMAGE À CLAUDE RICH
Claude Rich est mort. Claude Rich que j’adorais. J’ai dirigé deux fois cet immense acteur inspirant, jubilatoire, cocasse, profond, aérien. Qu’on revoie JE T’AIME, JE T’AIME où il était génial mais aussi LE CRABE TAMBOUR, LE DERRIÈRE de Valérie Lemercier, LE PARFUM DE LA DAME EN NOIR de Bruno Podalydès, AIDE TOI ET LE CIEL T’AIDERA (Rouxel, vous connaissez ce film si social ?), LE JARDIN DES PLANTES, ce téléfilm délicat de Philippe de Broca. Il se déplaçait tellement facilement d’un registre à l’autre qu’il a pu jouer deux personnages totalement différents dans le film sans que personne ne s’en aperçoive. Dans PARIS BRÛLE-T-IL ? il incarne à la fois Leclerc et un jeune lieutenant qui occupe un appartement au dernier étage d’où il contrôle.

FILMS RUSSES

Très récemment, Potemkine nous a permis de reconsidérer Grigori Tchoukhrai (on était un peu condescendant avec CIEL PUR, le film du dégel) : LA BALLADE DU SOLDAT et LE QUARANTE ET UNIÈME (ah, le Sovcolor, l’équivalent du Trucolor de la Republic) tiennent remarquablement le coup. Quel plaisir que de revoir LE QUARANTE ET UNIÈME et LA BALLADE DU SOLDAT qu’une partie de la critique regardait avec un certain dédain. Or les deux frappent par leur attention à des détails humains, touchants. On y sent un grand respect pour certaines émotions intimes, secrètes. Tchoukhrai, cinéaste lyrique, se révèle aussi un formidable directeur d’acteur : Vladimir Ivachov et Jana Prokhorenko, bouleversante de fraicheur et de vérité, sont formidables dans LA BALLADE DU SOLDAT. Dans les bonus de ces deux films (il me reste à revoir CIEL PUR) qu’il ne faut pas rater, Tchoukhrai raconte l’enfer qu’il a vécu pour arracher ces œuvres, les vexations bureaucratiques, les jugements de comité, les prédictions catastrophiques, la Censure pointilleuse. Il doit faire face à une mutinerie de son équipe quand il renvoie les deux vedettes pressenties pour LA BALLADE et les remplace par de jeunes acteurs inconnus.

  

L’une des grandes forces, des grandes originalités de Potemkine est d’avoir littéralement ressuscité une grande partie du cinéma russe qui était devenu totalement introuvable, aussi bien en 35 qu’en vidéo. Et on peut ainsi redécouvrir des cinéastes extrêmement importants et sous-estimés en France comme Kalatozov (QUAND PASSENT LES CIGOGNES n’est pas seulement un film d’opérateur et SOY CUBA est d’une virtuosité lyrique confondante) ou méconnus comme le magnifique Gleb Panfilov qui, avec sa femme, l’extraordinaire Inna Tchourikova, a dirigé un petit corpus de films uniques. Ruez-vous sur JE DEMANDE LA PAROLE, PAS DE GUÉ DANS LE FEU, LE DÉBUT : voilà des œuvres, des expériences que vous n’oublierez pas.

Autre mérite : rendre justice à Larissa Chepitko et Elem Klimov, tous deux diplômés de la prestigieuse section de réalisation du VGIK, la grande école de cinéma de Moscou, qui formèrent un couple inséparable à la ville mais menèrent des carrières bien distinctes. Comme on l’écrit dans le coffret, ils réalisèrent chacun une poignée de films formellement magnifiques, se caractérisant par une forte empreinte contestataire, refusant de sacrifier leur art et leurs convictions aux dérives du système communiste qu’ils dénonçaient. En 1979, à seulement 41 ans, Larissa Chepitko trouve la mort dans un accident de voiture sur la préparation d’un nouveau film. Elem Klimov reprendra le projet écrit par son épouse et le mènera jusqu’à son terme 2 ans plus tard, réalisant ainsi leur seule œuvre commune, LES ADIEUX A MATIORA. À DÉCOUVRIR D’URGENCE.
Pendant que vous y êtes, regardez aussi chez Potemkine les coffrets Jacques Rozier (le sublime ADIEU PHILIPPINE mais aussi BLUE JEANS, RENTRÉE DES CLASSES ou MAINE OCÉAN) ou Jean Epstein, cinéaste encore méconnu.

Et ne manquez pas LEVIATHAN d’Andreï Zviaguintsev, comme l’écrit Alexandre Jourdain sur avoir-alire.com : « Outre sa structure narrative, d’une prétention hors du commun – Zviaguintsev brasse des références comme la Bible ou l’analyse du corps social chère à Hobbes –, Leviathan est d’abord une véritable déflagration visuelle. Non content de donner à voir des cadrages sidérants et des plans cosmogoniques renvoyant directement au cinéma d’Andreï Tarkovski – comme l’image d’une violence symbolique immémoriale -, le long-métrage intègre sans doute quelques-uns des plans-séquences les plus ingénieux aperçus ces dernières années. Une richesse que le réalisateur met au service d’un système de déconstruction chirurgical, aussi bien pour dénoncer les tares du système russe que celles de son peuple. »

FILMS ITALIENS
IL BOOM de Vittorio De Sica
Comme quoi il faut tout vérifier, toujours. Quand on lit les critiques, les historiens du cinéma, tous sont d’accord pour écrire que les années 60 ont été une période catastrophique pour De Sica et qu’il faut attendre LE JARDIN DES FINZI CONTINI pour qu’il renoue avec l’inspiration. Ce dernier film m’a toujours paru propret et un tantinet maniéré. Or LE RENARD S’ÉVADE A TROIS HEURES (AFTER THE FOX) contient quelques moments très marrants (une mise en boîte d’un critique qui s’extasie à tout bout de champ sur les incohérences tournées par The Fox) et Victor Mature était sensationnel. Il y a un DVD aux USA chez Kino. MARIAGE A L’ITALIENNE a été heureusement réhabilité et maintenant c’est IL BOOM, une comédie noire et grinçante qui est une des plus grandes réussites de son auteur. Son échec commercial avait empêché sa distribution en France. Dès l’ouverture, on est ébahi par l’interprétation acérée d’Alberto Sordi, la justesse avec laquelle De Sica et son scénariste Zavatini (dont on méconnaissait le sens de l’humour) croquent une époque gangrenée par l’argent, le mythe de la réussite financière, l’endettement. Sordi joue justement un spéculateur qui s’est terriblement endetté et qui cherche de l’argent à tout prix pour permettre à sa femme (Gianna Maria Canale, plus vive qu’à l’ordinaire) de garder son train de vie. Comme l’écrit justement Jacques Lourcelles, Sordi joue un homme qu’on peut manipuler, convaincre, désespérer et réjouir dans la même minute. De Sica a fait en sorte que le spectateur, anxieux et complice, retrouve dans ce personnage une image de sa propre vulnérabilité. » On va lui proposer un marché effrayant et la femme d’un certain âge qui va l’appâter est incarnée, sublime idée de distribution, par une cantatrice d’origine bulgare, Elena Nicolaï, qui en fait un des personnages les plus monstrueux, les plus terrifiants qui soit.
Un cran en dessous mais bénéficiant d’une grandiose interprétation de Sordi, UN HÉROS DE NOTRE TEMPS de Mario Monicelli, trace de manière bouffonne et aigüe le portrait d’un couard arrogant, lèche-cul, retournant sa veste dès qu’un supérieur hausse le ton. Sordi n’avait vraiment pas peur de prendre des risques avec ce genre de personnage que l’on peut facilement détester et il ne cherche pas à atténuer ses défauts, bien au contraire. Il faut le voir et l’entendre comparer le Tibre au Mississippi et essayer des chanter des variations sur Old Man River. A noter que le patron pète-sec, qui espionne ses employés et place partout des micros, est joué par Alberto Lattuada.
LES SURPRISES DE L’AMOUR est un Comencini très mineur qui s’épuise vite malgré une interprétation subtile de Walter Chiari.

FILMS FRANÇAIS

MESSIEURS LUDOVIC, sympathique comédie écrite et réalisée par Jean-Paul Le Chanois s’ouvre sur un commentaire dit par Carette et un monologue amusant joué par Etienne Decroux. Le point de départ ne nous mène pas bien loin et les rebondissements sont très prévisibles. Mais il y a quelques tirades sociales qui ressemblent à leur auteur, Blier, Carette et une apparition de Jules Berry, assez fatigué. Le personnage d’Odette Joyeux flirte avec l’irresponsabilité. A noter que le générique mentionne les équipes ouvrières du studio.

Précipitez-vous sur un film français assez obscur qui vient de sortir dans la collection rouge de Gaumont, très peu chère. Il s’agit d’OUVERT CONTRE X… (un titre qui m’avait intrigué à l’époque) de Richard Pottier (un faiseur mais qui a signé deux ou trois films agréables). C’est une enquête policière d’après un sujet ou scénario de René Floriot (ce qui explique la multiplicité, la méticulosité de certains détails procéduraux ou documentaires), dialogué de manière marrante mais qui devient trop insistante par Marc Gilbert Sauvageon. Certains échanges sont vraiment caustiques et marrants, avec pas mal d’acteurs épatants, souvent justes, une absence de vedette (mais Yves Deniaud et Jean Debucourt sont excellents) et un côté choral comme dans POLICE JUDICIAIRE de Maurice de Canonge. Pottier ne se foule pas. On le sent heureux dès qu’il a trouvé des sièges où faire asseoir ses personnages qu’il cadre souvent en gros plan face caméra. On y entend en 1952, « Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des Canards sauvages ». En tout cas, cela vaut le coup d’œil. Musique assez bonne de Marc Lanjean.

IDENTITÉ JUDICIAIRE de Hervé Bromberger est un excellent polar très bien écrit par Jacques Remy, dialogué par Henri Jeanson (renvoi d’ascenseur pour le travail de Bromberger sur LADY PANAME). La scène d’ouverture où un inspecteur accroche ses habits un à un, met en ordre son bureau, choisit un crayon, replace son buvard avant d’entendre le premier plaignant est très savoureuse. Tout comme certains dialogues où l’on épingle ces industriels qui ont construit le mur de l’Atlantique et ont reçu la Légion d’Honneur. J’aime beaucoup ces plans où Souplex déambule dans les bureaux en réfléchissant. Je pense que c’est ce film qui a donné l’idée de le distribuer dans les 5 DERNIÈRES MINUTES. Bromberger filme bien un meurtre surprenant, le suicide d’une jeune fille cernée par les gendarmes. La poursuite finale est plus discutable.

  

Je crois n’avoir jamais parlé de MEURTRE A MONTMARTRE (ex REPRODUCTION INTERDITE) de Gilles Grangier qui est pourtant une vraie réussite. Modeste mais indéniable. Pas d’esbroufe mais un ton feutré, aimable, exempt de toute noirceur prédéterminée, une direction d’acteurs impeccable. C’est le grand rôle de Paul Frankeur mais Michel Auclair est remarquable et Annie Girardot donne une profondeur, une ambiguïté à la moindre de ses répliques et arrache son personnage à la convention. Excellent scénario écrit par Grangier et René Wheeler et bien dialogué par Wheeler. On croit au métier des gens, à leurs gestes, aux décors où ils vivent. Ne laissez pas passer ce film.

En revanche une nouvelle vision de LA MÔME VERT DE GRIS m’a confirmé l’énorme supériorité de CET HOMME EST DANGEREUX (qui aurait dû être le premier de la série, ce qui est dans le principe du scénario, mais Jean Sacha ne parvenait pas à monter son film et Borderie est passé devant). Les 10 premières minutes témoignent de velléités de mise en scène mais très vite le découpage plan plan reprendre le dessus sans parler des dialogues assez accablants. Interprétation assez médiocre.

MALÉFICES de Henri Decoin fut une plaisante surprise. Je m’attendais à un nanar ridicule mais j’ai vu un film inégal mais sobre, tenu et que Decoin semble avoir pris très à cœur. Et son échec le démoralisa. Le scénario écrit par le réalisateur et Claude Accursi d’après Boileau Narcejac, flirte avec la magie, le fantastique. Ce n’était pas à la mode et il se fit sévèrement étriller. On se moqua de Juliette Greco et de son guépard…Pourtant le ton est discret, retenu (trop retenu ?), allusif plus proche de Val Lewton que des films de la Hammer, avec de splendides extérieurs bretons en Scope (bien utilisé et bien filmé) et une musique de… Pierre Henry (la seule qu’il ait écrite) ce qui prouve la curiosité de Decoin qui va chercher après Dutilleux et Sauguet un des fleurons de la musique contemporaine. Et cette musique annonce celles de Carpenter. Très bien utilisée, elle donne un coup de jeune au film. La fin sacrifie au gout des rebondissements, à la dictature de l’intrigue, poncifs chers à Boileau Narcejac que Hitch avait cassés en révélant le pot aux roses tôt dans le film, idée de génie. Là, les coups de théâtre (inutiles, frustrants) semblent des boulets qui plombent le propos. Decoin pendant plus des trois quarts du récit s’en passe fort bien. Il aurait dû rester dans le même ton. Mais il y a des plans de nature assez rares dans le cinéma français de cette époque (là on casse un cliché) et la musique de Pierre Henry. Greco est pas mal et on pense qu’elle peut être maléfique.

Je m’imaginais que LA CHARRETTE FANTÔME de Duvivier allait être une purge et j’ai été assez surpris. Ce remake impossible (fausse bonne idée) de Victor Sjöström contient des plans magnifiques (toute l’ouverture) et des moments moins pesants, moins grandiloquents qu’on aurait pu le craindre, une véritable atmosphère même si la symbolique du récit, habilement déclinée, datait déjà terriblement au moment du tournage. De nombreux moments (ce qui se passe chez les pauvres) sont une nouvelle preuve du talent de Duvivier même s’il s’égare parfois.

L’ENFER DES ANGES est une de ces œuvres sociales, généreuses, pleines de bonnes intentions qui marquent la filmographie de Christian-Jaque. On y trouve des décors où vit tout un lumpenprolétariat peu évoqué par le cinéma français à cette époque. Jean Tissier est sensationnel en truand faux jeton, impitoyable sous ses dehors bonasses. Malheureusement Louise Carletti, très faible, renforce le coté sentencieux de son personnage.

LES MALHEURS DE SOPHIE de Jacqueline Audry (1945) qui doit bientôt sortir chez Pathé est une adaptation extrêmement intéressante, une relecture très partielle et progressiste de la Comtesse de Ségur, prenant le parti de Sophie quand elle est enfant, malgré ses erreurs contre sa gouvernante stricte et respectueuse de l’ordre (Marguerite Moreno). Mais le film bifurque vite. Sophie devient une jeune fille, Paul s’engage sur les barricades pour défendre la République contre le futur Napoléon III, les Petites Filles modèles sont des pimbêches. André Alerme campe un préfet très réjouissant qui inspire Pierre Laroche ( « la poussière ennoblit l’ouvrier mais salit les Préfets »). On parle de mariage forcé où la jeune femme n’a rien à dire. Le film chez Pathé mérite une redécouverte. Il est féministe et anarchiste.

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Oct
03

LIVRES
Précipitez-vous sur le KONG de Michel Le Bris, évocation passionnante de la vie de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack à qui l’on doit KING KONG et les CHASSES DU COMTE ZAROFF, mais aussi deux extraordinaires documentaires muets qu’on trouve encore en DVD à des prix parfois hélas prohibitifs, GRASS et CHANG. Le premier est tout à fait fascinant. Il s’agit peut-être du plus grand documentaire muet, égal sinon supérieur à NANOOK. On a l’impression, justifiée quand on lit les pages formidables que lui consacre Le Bris, d’assister à la naissance d’un film, qui s’invente au jour le jour. Ce qui a été le cas. Schoedsack et Cooper étaient partis à trois, avec Marguerite Harrison, une espionne américaine, deux fois capturée par les Russes, deux fois sauvée. Ils sont confrontés à l’exode d’une tribu de 50 000 personnes qui franchissent des fleuves, gravissent une montagne de 3300 mètres, pieds nus dans la neige. On n’a jamais filmé avec la même intensité ce qu’était un exode. Et la musique qui accompagne ce film muet est magnifique. On apprend dans le livre que les deux plans où l’on voit les deux auteurs du film ont été rajoutés à la fin du montage, à la demande de Jesse Lasky et filmés en studio.
Et ce n’est qu’une petite partie de leur vie qui commence durant la première guerre mondiale, dans l’aviation (l’appareil de Cooper s’écrase et il a les mains brûlées), se poursuit en Pologne quand Cooper s’engage dans l’aviation polonaise en 1920 pour combattre les Russes tandis que son copain, rencontré sur un quai de gare à Vienne, travaille pour la Croix Rouge, assiste au massacre perpétré par les Turcs à Smyrne. Cooper sera fait prisonnier par les Russes, s’évadera. Après l’odyssée de GRASS, il entreprendront au Siam un film plus écrit, CHANG (la charge des éléphants bluffera les plus blasés).
Puis entre des centaines d’autres aventures, ce sera le combat pour imposer KING KONG qui est davantage le projet de Cooper tandis que ZAROFF est intégralement tourné par Schoedsack, l’un filmant la nuit, l’autre le jour. Cooper sera aussi un des fondateurs de la Pan Am, il dirigera dans des difficultés inouïes pendant un moment la RKO avant de s’associer avec Ford dans Argosy… Bonne lecture.

Autre ouvrage passionnant, PARIS ANECDOTE par Alexandre Privat d’Anglemont sur tous les petits métiers de Paris, de la fabrique de pipes culottées au Professeur d’Oiseaux ou au récupérateur de pains rassis et d’autres plus ou moins ragoutants (il y a de ces récupérations de nourriture qui entraîne des ragouts inouïs). C’est un régal, un enchantement.

  

Si vous n’avez pas encore dévoré tous les Sylvain Tesson, à commencer par DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE, plongez-vous dans SUR LES CHEMINS NOIRS qui est consacré à la France qu’il parcourt après être tombé d’un toit et s’être fracassé le corps. Chemin faisant, en reconstituant son corps brisé, il se lance dans des tirades vengeresses contre la destruction de la Nature et le soi-disant aménagement du territoire qui provoque des logorrhées technocratiques au français abscons. Revigorant.

Parmi des dizaines d’autres titres qui m’ont ravi, je m’arrêterai sur le passionnant, jubilatoire, LONESOME DOVE de Larry McMurtry (Gallmeister) où l’on passe du fou rire (il y a des échanges gondolants) à l’émotion, qui grandit dans le deuxième tome, ou encore à la stupéfaction : cette rencontre en plein désert avec un vieil homme qui transporte des ossements de bison dans une brouette et est incapable de formuler deux phrases cohérentes. C’est une des peintures les plus fortes de l’Ouest, du Texas. Et je vais déguster la série TV avec Tommy Lee Jones et Robert Duvall, formidable distribution.

  

Merveilleux moment passé avec Boulgakov et le ROMAN DE MONSIEUR DE MOLIÈRE, chronique émouvante, passionnante, riche en détails qu’on a envie de croire authentiques. Il nous fait vraiment sentir le génie de Molière. Il faut absolument lire aussi LA JEUNE GARDE et bien sur LE MAÎTRE ET MARGUERITE.

    

METS LE FEU ET TIRE-TOI (Gallmeister) de James McBride est autant un pamphlet politique revigorant qu’une biographie de James Brown. Vous croyez connaître son histoire ? Eh bien vous aurez de sacrées surprises. Et vous découvrirez aussi l’Amérique.

Le dernier Russell Banks, VOYAGER est absolument magnifique. C’est une méditation tendre, passionnée sur les voyages, ses différents mariages, les pays qu’il découvre en même temps que l’histoire du monde.

J’ai une ou deux fois parlé de Larry Fondation, auteur noir essentiel. Cet éducateur de rue écrit le plus souvent des textes courts, décapants. Lisez SUR LES NERFS et tous les autres parus avant. Comme l’écrit encoredunoir.com à propos de EFFETS INDÉSIRABLES : « Commençons par nous réjouir que quelqu’un ait eu la riche idée de continuer à éditer en France les écrits de Larry Fondation après que Fayard a cessé de le faire. Sans surprise, ce sont les audacieuses éditions Tusitala qui ont choisi de le faire et on ne peut que les en remercier.
Ceux qui connaissent déjà Larry Fondation ne seront pas dépaysés ; quant aux autres ils prendront le délicieux risque de se faire secouer par un auteur singulier. Comme à son habitude, Fondation balance des fragments de vies – et de mort – à la face du lecteur dans de courtes nouvelles qui vont de quelques lignes à quatre ou cinq pages.
Dans les quartiers de Los Angeles que sillonne Larry Fondation se croisent SDF, femmes et hommes célibataires à la recherche de compagnie ou de sexe, drogués, travailleurs pauvres, petits bourgeois libéraux, déséquilibrés, voleurs à la petite semaine ou retraités. Ils sont blancs, latinos ou noirs et sont en quelque sorte l’âme de la ville même si on ne les voit pas.
Tour à tour violentes, désespérées, durement ironiques et bien souvent très émouvantes, ces trajectoires heurtées ou interrompues forment des flashs qui s’impriment autant dans le cerveau que sur les rétines tant l’écriture de Larry Fondation, malgré une apparence trompeuse d’économie de moyens est évocatrice.
Témoin et poète, Fondation donne une voix à ceux que l’on n’entend généralement pas et prend irrémédiablement aux tripes. Autant dire qu’il ne faut pas passer à côté de ses écrits.»

Finalement, je me suis plongé dans LE RÉVEIL DE LA SORCIÈRE ROUGE de Garland Roark (Phébus), sans doute publié grâce à Michel Le Bris, puisque j’aimais tellement ce film qu’on doit pouvoir trouver en zone 1. Le livre est touffu, rempli de chausse-trapes. Il est raconté – comme le film – par le second, Sam Rosen. Cette histoire de vengeance et de naufrage avec des huîtres tueuses a inspiré le scénariste Harry Brown (DU HAUT DES CIEUX LES ÉTOILES) mais aussi les scripts de KISS TOMORROW GOODBYE et THE SNIPER (ce dernier dans un des coffrets des films noirs Columbia).

  

Et pour terminer rien ne vaut un petit retour à Balzac et au sublime ILLUSIONS PERDUES. Les chapitres sur Angoulême, sur la presse (Balzac était un ennemi de la liberté de la presse qu’il jugeait corrompue et sans morale ; « Le journal tient pour vrai tout ce qui est probable. Nous partons de là », fait-il dire à l’un des plumitifs de son livre, Etienne Lousteau), les intrigues de salon décrites avec un œil d’aigle, le rangent dans les trois ou quatre plus grands romans français.

SÉRIES

Avec beaucoup de retard, je me suis attaqué à la première saison du BUREAU DES LÉGENDES et cela vaut le coup. On est très vite captivé par les aventures de Malotru qui chemin faisant touchent à de nombreux sujets très sensibles, ignorés par le cinéma (La Syrie, l’Iran). Le scénario entremêle plusieurs intrigues avec brio, fait parler chacun dans sa langue ou en anglais (savoureux moment que celui où un Syrien et un Russe se lamentent de devoir se parler en anglais, cette langue qui les fait chier) et la distribution est époustouflante et d’une extraordinaire justesse. On ne sait qui louer en premier de Mathieu Kassovitz à Jean-Pierre Daroussin en passant par Florence Loiret-Caille ou Léa Drucker. Sara Giraudeau m’a subjugué. Mais tous les rôles secondaires sont superbement distribués et crédibles.

Tout aussi remarquable 3 X MANON de Jean-Xavier de Lestrade à qui l’on devait les sensationnels STAIRCASE (SOUPÇONS), UN COUPABLE IDÉAL (les avez-vous vus ?) et PARCOURS MEURTRIERS sur l’affaire Courjault où Alix Poisson était inoubliable. Je n’ai pas vu LA DISPARITION. Comme l’écrit Télérama : « Vraie fiction gorgée de réel, 3 X MANON relate les trois étapes d’une reconstruction-métamorphose, dont les principaux acteurs seront un éducateur pragmatique, une prof de français solaire et une intendante maternelle. C’est le choix des scénaristes de n’avoir réservé à la psy du centre qu’un rôle accessoire, même si c’est elle qui, en une réplique, donnera à Manon les clés de la prison mentale où elle et sa mère se sont enfermées. Dans 3 × MANON, la reconquête de soi passe d’abord par celle du langage, et les deux plus belles scènes de la fiction sont des batailles de mots. Si l’on y croit jusqu’au bout, c’est en grande partie grâce aux comédiens, formidables, Alix Poisson et Yannick Choirat en tête chez les adultes, et, du côté des ados, la stupéfiante Alba Gaïa Bellugi. »
En effet Alba Gaïa Bellugi est absolument splendide de justesse, d’acuité dès ses premières empoignades avec Marina Foïs et de Lestrade s’en prend à un thème fort : l’amour maternel qui broie, étouffe et qui finalement est le contraire de l’amour. Cher Rouxel, vous qui critiquez l’absence des sujets sociaux dans les films télévisés, voyez cette série et aussi MANON 20 ANS qui est tout aussi exceptionnel.

BIG LITTLE LIES est également une spectaculaire réussite qu’on doit au flair, à l’intelligence, de Nicole Kidman qui repérant un livre de Liane Moriarty, achète les droits, s’associe avec Reese Whiterspoon et les deux actrices au lieu d’aller voir un studio, prennent en main la production, financent un scénario écrit par David Kelley. Reese Whiterspoon contacte Jean-Marc Vallée (DALLAS BUYERS CLUB) avec qui elle a tourné WILD et son chef opérateur. La série sera distribuée par HBO et le résultat est formidable avec une interprétation phénoménale de Kidman dans un personnage complexe, tourmenté. Une femme forte, intelligente qui subit périodiquement des violences terribles, une jalousie effroyable de la part de son mari qui pourtant l’aime. On a rarement évoqué si subtilement le problème des violences domestiques. Reese Whiterspoon joue, elle, une mère de famille épuisante à force d’énergie, de volubilité qui se mêle de la vie de toute la communauté et s’oppose violemment à Laura Dern – épatante elle aussi, l’avez-vous vue dans l’excellent RECOUNT de Jay Roach ? -, autre femme de tête. Tous ces portraits féminins sont écrits de manière subtile, y compris la Camilla jouée par Shailene Woodley (qu’on avait vue dans THE DESCENDANTS).

DOCUMENTAIRE
Je ne sais pas si une chaîne publique française osera un jour montrer ENQUÊTE AU PARADIS (Prix Panorama du Jury Œcuménique à Berlin, Fipa d’Or du documentaire de création, Prix Télérama du meilleur documentaire) de Merzak Allouache, l’auteur du REPENTI et d’OMAR GATLATO. Ce documentaire passionnant (un poil long dans le dernier quart) fait parfois froid dans le dos. Le cinéaste confronte des citoyens ordinaires, des jeunes dans un café internet, des femmes, des intellectuels dont Kamel Daoud si aigu, si perçant, si ignoblement maltraité par un petit groupe d’universitaires dont une lectrice du Monde démontait le manque de connaissances, de titres et l’affiliations à des groupes suspects, à un prêche prononcé par un imam radical sur une des 1700 chaines religieuses existant en Algérie. Le résultat passionnant, contradictoire, révèle un racisme endémique, une ignorance radicale chez nombre de témoins. Pas tous.

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Juil
28

Il faut voir et revoir voir de toute urgence BAS LES MASQUES sur la mort d’un journal et les batailles qu’il mène contre la corruption. Qu’est-ce que ce beau film démocratique de Richard Brooks tient bien le coup et sonne actuel dans ces temps de disparition de journaux ! Le journalisme que prône le cher Bogey me fait toujours passer des frissons. Cet hymne à un métier, à ses codes, à sa décence reste très émouvant. Ce type de journalisme a été mis à mal il n’y a pas si longtemps mais il peut et devrait renaître. C’est même le seul espoir qui devrait le faire vivre (vérifiez dix fois toutes les infos, dit Ed Hutchinson « un journal libre vous fait prendre des risques, une vie libre aussi »). Kim Hunter qui était déjà sur la liste noire, est magnifique et son dernier plan inoubliable (quel est l’imbécile qui a écrit sur le net que Brooks sacrifiait les femmes ? Ethel Barrymore, très émouvante balaie déjà cette absurdité). Et le scénario de Brooks brasse avec virtuosité trois intrigues. Le portrait des héritières qui se moquent du journal est cinglant et réconfortant à la fois.

On peut trouver en Italie chez Jubal Classics un western Republic en couleur (le célèbre Trucolor) de William Witney, THE OUTCAST (LES PROSCRITS DU COLORADO) qui est un film extrêmement sympathique, bien découpé et filmé, avec une utilisation astucieuse des extérieurs, truffés de mélèzes jaunes. Le sujet est à la fois traditionnel (le héros, John Derek, veut récupérer son ranch qui a été volé par Jim Davis) mais avec des touches modernistes : il utilise une bande de malfrats sans scrupules menés par Robert Steele,  et lui-même est obsédé par sa vengeance. Mais Derek qui est plus animé que d’habitude est en-dessous du rôle contrairement à Jim Davis, James Millican. Les couleurs du DVD sont un peu passées mais correctes et Witney utilise mieux le Trucolor que les autres réalisateurs Republic. Joan Evans est très agréable à regarder mais une courte scène de flagellation qui commence sur des ombres est coupée dans ce DVD pour des raisons familiales. Des scènes d’action intéressantes dont une bagarre teigneuse dans un hôtel (les décors d’intérieurs sont sommaires) et un affrontement au milieu du bétail.

FILMS RARES UNIVERSAL
UNIVERSAL vient de sortir, sans sous titre hélas, plusieurs films qui étaient très rares. D’abord des films sociaux ou policiers comme ABANDONNED de Joe Newman qui bénéficie de dialogues brillants, incisifs de William Bowers (Dennis O’Keefe à Raymond Burr qui joue un privé corrompu : « Toi honnête ? Autant me dire qu’un vautour est devenu végétarien. » et qui parle d’un sujet rarement évoqué, le trafic de bébés. La musique du générique est celle de THE KILLERS et Raymond Burr est magnifique surtout dans ses scènes avec Marjorie Rambeau (prédatrice terrifiante qui renouvelle le concept de femme fatale) et Mike Mazurki : « Ah je regrette le bon vieux temps du chantage et de l’escroquerie. »

  

Il faut voir le petit corpus de films dirigés par Michael Gordon, à commence par AN ACT OF MURDER. ANOTHER PART OF THE FOREST est superbement joué comme le précédent film par Fredric March, ainsi qu’Edmond O’Brien, Ann Blyth dans un de ses rares contre emploi et surtout Betsy Blair très fragile et très touchante. Il s’agit d’une adaptation de Lilian Hellman d’une pièce qui se passe avant LES PETITS RENARDS et le scénario de Vladimir Pozner est très habile. Gordon dé-théâtralise ce dernier, avec d’incessants et brillants mouvements d’appareil et recadrages, qui transcrivent la frénésie émotionnelle des personnages.
Il faut voir aussi WOMAN IN HIDING avec Ida Lupino, film noir très tendu surtout dans la seconde partie, avec une belle séquence de tentative de meurtre dans des escaliers, interrompue par des fêtards (Magnifique photo de William Daniels) et The Web que l’on trouve dans une bonne copie sur LOVING THE CLASSICS. C’est un excellent film noir une fois encore superbement dialogué par William Bowers.

THE SLEEPING CITY de George Sherman est un petit film noir modeste, au ton retenu mais qui présente de vraies originalités. Il se déroule entièrement dans un hôpital (le Bellevue) avec un nombre inhabituel d’extérieurs. L’Hôpital Bellevue exigea que Richard Conte dans un prologue affirme que tous les trafics et les meurtres qu’on voit dans le film sont purement fictifs. Le procédé est tellement gros qu’il accrédite les « inventions » du scénariste. Regardez la manière dont sont écrits et distribués les personnages de policiers qui paraissent criants de vérité notamment quand, se trompant, ils interrogent Richard Conte.

  

En dehors du policier, ruez vous malgré l’absence de sous-titres sur FRENCHMAN’S CREEK de Mitchell Leisen, qui trouvait le scénario horrible. Ce qui n’est pas juste, car cette romance entre une aristocrate frustrée, délaissée par son mari et un pirate qui lit Ronsard, ressemble à une transposition rêvée de BRÈVE RENCONTRE au XVIIème siècle. Leisen qui conçut les costumes et notamment les extraordinaires robes de Joan Fontaine, crée une somptueuse féerie visuelle, jouant sur les ombres et la lumière, le bleu et le doré, avec un raffinement Minellien. Mais il soigne certaines séquences d’action comme cette attaque nocturne d’un galion. Arturo de Cordova, la star mexicaine de tant de films de Roberto Gavaldon (MAINS CRIMINELLES) est censé jouer un Français. Tout le monde glisse d’ailleurs quelques mots en français ou les chante avec une variété d’accents assez cocasses. Basil Rathbone dans un personnage odieux (il veut tout le temps violer Joan Fontaine), connaît une fin terrible et croise Nigel Bruce, le Watson des Sherlock Holmes.

William Dieterle
Il est bon de revenir sur ce cinéaste passionnant et sur cette fin de carrière américaine que l’on a condamnée un peu trop superficiellement comme le prouvent de nouvelles visions de DARK CITY, premier grand rôle de Charlton Heston, Dieterle est vraiment en forme et avec la complicité de l’opérateur Victor Milner, réussit quelques séquences dignes de figurer dans une anthologie du genre : parties de poker truquées, descentes de police, interrogatoires. Il y a un formidable début de castagne dans une chambre de motel entre Jack Webb, excellent, et Heston qui joue un personnage totalement amoral. Dieterle joue habilement avec les sources de lumière, lampes, fenêtres avec stores, enseignes lumineuses. Puis comme dans beaucoup de productions Hal Wallis, le film bifurque vers l’intrigue sentimentale que les scénaristes peinent à raccrocher au sujet principal. Ce que l’on perd en violence, en atmosphère, on le gagne parfois en compassion même si le personnage de Lizbeth Scott avec ses chansons (elle est doublée) freine l’action.

THE TURNING POINT (sur www.lovingtheclassics.com) est encore plus satisfaisant, mieux tenu, mieux écrit par Warren Duff d’après une histoire d’Horace McCoy (même si le dénouement paraît quelque peu précipité). Le propos est classique : un nouveau procureur (Edmond O’Brien, remarquable) veut assainir une ville gangrenée par la corruption (qui était plus étendue, plus précise chez McCoy) sous l’œil d’un journaliste désabusé et sceptique (William Holden, parfait). Il y a là des similitudes avec certains romans de Hammett. Là encore, Dieterle utilise magistralement les nombreux extérieurs, leur donne une résonnance dramaturgique, une maison près d’un escalier en plein air où des truands peuvent impunément terroriser un témoin, une rue en pente où il orchestres un meurtre spectaculaire filmé avec une fluidité cinglante.

THE ACCUSED est une découverte : le sujet peut paraître relativement banal, un homme tente de violer une femme ; celle-ci en se débattant donne des coups sur la tête de l’agresseur qui tombe mort sans qu’elle l’ait voulu. Chose plus excitante, la femme en question, Wilma Tuttle (Loretta Young) se trouve être une psychologue professeur à l’université de Los Angeles, et l’homme qui a tenté le viol, Bill Perry, est un de ses étudiants. Quand le film commence tout a été joué. L’écran est pratiquement noir et dans cette obscurité, apparaît près d’une voiture soudain la silhouette d’une femme dont on découvre le visage inquiet, terrifié se détachante sur le ciel, en premier plan (excellente photo de Milton Krasner). Dieterle filme sa course vers la ville en une succession de plans où elle est brusquement éclairée par des panneaux publicitaires, des phares de voiture. Cette spectaculaire ouverture du film se termine sur une affiche lumineuse publicisant le film MURDER avec Gail Russel.

  

LOVE LETTERS est un mélodrame assez extravagant, lointainement inspiré de Cyrano de Bergerac, que semblait affectionner le producteur Hal Wallis mais la mise en scène de Dieterle gomme une grande partie ce que le scénario pouvait avoir de lacrymal et de convenu. Rigueur des cadres, utilisation de la lumière, des possibilités du studio (ah cette campagne anglais reconstituée sur un plateau), invention dans les mouvements d’appareil. Jennifer Jones ne mollit pas sur les effets mais le résultat plane très au dessus de ce que l’on pouvait attendre.

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