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QUAI DE GRENELLE comme l’écrit un contributeur anonyme de Wikipédia dont le texte sur le réalisateur Emile- Edwin Reinert est confondant de recherches, de documentation, « est avec dans les grands rôles Françoise Arnoul, Jean Tissier, Micheline Francey, Margo Lion et un Henri Vidal en chasseur de vipères assassin, un film toujours visionné aujourd’hui. Ce long métrage aborde le problème toujours actuel de la délinquance, à savoir comment certaines personnes devenues comme étrangères à leur histoire difficile, finissent par déraper, victimes d’un déterminisme implacable (prostituées, meurtriers, personnes désœuvrées), qui les pousse en glissade sur une pente savonneuse et les place en reclus au ban de la société. Mais c’est aussi en parallèle une histoire d’interactions entre deux classes sociales, le modeste quai de Grenelle d’alors et sur l’autre rive de la Seine les quartiers plus cossus du 16e arrondissement de Paris. La thématique de la fatalité, qui parcourt l’œuvre d’un bout à l’autre du film, a été mise entre autres en exergue par un critique de cinéma d’un journal suisse :

« Tel un virtuose, Reinert a libéré la mythologie fataliste grecque de sa gangue littéraire en la transposant au niveau de la réalité cinématographique de l’ici et maintenant. Même l’ambiguë question de la culpabilité humaine, qui souvent se manifeste comme une réaction réflexe dans des situations contraignantes, est ici dévoilée dans sa complexité causale. Les retombées de l’accomplissement du destin se révèlent semblables à une mélodie, tel un leitmotiv douloureux qui parcourt le film ; et même si l’origine de cette fatalité finit par se dévoiler, il est indéniable qu’il y a dans ce réalisateur un maître qui nous révèle, d’une façon éminemment artistique et presque entêtée, ce fatum à l’oeuvre dans les situations relationnelles de l’accomplissement de la vie. »

—  H.R., Neue Zürcher Zeitung, 27 mai 1951, édition du dimanche, no 1157. »

quaidegrenelleOn a l’impression de lire un article actuel du Monde et quand on regarde le film, on peut trouver ces éloges un tantinet survoltés et exagérés. Il faut dire que l’interprétation d’Henri Vidal (et l’écriture de son personnage qui ne fait que des conneries) plombe l’entreprise qui ne manque pas d’ambition. Il s’agit d’une adaptation du deuxième roman de Jacques Laurent écrit sous son nom et non plus signé Cecil Saint-Laurent et il participe au scénario. Laurent était un écrivain très talentueux, un Roger Vailland de droite (Lisez LES CORPS TRANQUILLES, son livre de souvenirs et plusieurs de ses romans à commencer par CAROLINE CHÉRIE qui est très bien écrit et divertissant malgré certains points de vue. Et il prit certaines positions, pour l’avortement, qui lui donnait une singularité. Il fut aussi le patron de Truffaut et des critiques de la Nouvelle vague). Reinert signe ici et là des plans insolites, bien photographiés, avec de vraies recherches visuelles mais l’abus des coïncidences, des péripéties mal construites finissent par avoir la peau du film. Et ce malgré une formidable création de Jean Tissier en antiquaire voyeur torve, gluant, louche, qui collectionne des chaussures et entretient des rapports tordus avec Maria Mauban. Dalban est pas mal en flic et Françoise Arnoul assez craquante même si son rôle d’appât est lourdement surligné. Parmi les nombreux autres films de Reinert, signalons RENDEZ-VOUS AVEC LA CHANCE qui bénéficia d’une super critique de Claude Mauriac, FANDANGO avec Luis Mariano et aussi des œuvres qu’il tourna en Angleterre ou en Allemagne comme l’INCONNU DES 5 CITÉS. Les qualités modestes de QUAI DE GRENELLE encouragent une curiosité précautionneuse.

cyranoetdartagnanCYRANO ET D’ARTAGNAN est, quand  on le revoit, un incroyable foutoir, tourné, filmé, monté n’importe comment (on peut penser que la coproduction et le budget sont pour beaucoup dans ces errements) : cadres approximatifs, plans très plats, raccords sidérants. Le doublage plombe la plupart des comédiens (sauf bien sûr Simon, Cassel et Noiret) et notamment Ferrer (quelle drôle d’idée de prendre un Américain dont on n’entendra pas la voix pour jouer Cyrano). Et Gance comme dans LE CAPITAINE FRACASSE ou LUCRÈCE BORGIA ne sait pas filmer l’espace. Tout reste brouillon, confus. Et pourtant le film dégage un vrai charme de par ses audaces : un dialogue souvent en vers, des chassé-croisé libertins plutôt gaillards et osés pour l’époque même si Sylva Koscina avec son inexpressivité abime son personnage (plus que Dahlia Lavi). Il y a des passages savoureux (« il est entré dans une brèche ou je ne l’attendais pas »). Le film et c’est une de ses vertus fait la part belle au Cyrano inventeur et la fin, ma foi, se révèle assez poignante et très personnelle.

LE RETOUR DE DON CAMILLO est un excellente surprise et ce film que je n’ai vu qu’à contre-cœur est un des meilleurs Duvivier. Brillamment réalisé, avec une magistrale utilisation des extérieurs (les séquences d’inondation sont étonnantes). Il y a même un  rêve qui est une séquence magistrale. Fernandel est très tenu et ses affrontements avec Gino Cervi, très savoureux et plein de bon sens. Duvivier aime les deux personnages et là, il met en sourdine son pessimisme qu’on a d’ailleurs un tantinet exagéré (cf. LE PAQUEBOT TENACITY, SOUS LE CIEL DE PARIS, MARIANNE DE MA JEUNESSE, LA FÊTE À HENRIETTE qui furent, hélas, souvent des échecs ou des films incompris). Delmont est étonnant, notamment dans la scène stupéfiante où il achète l’âme d’Alexandre Rignault. A découvrir et une fois de plus, saluons Lourcelles qui sut vanter ces deux films.

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VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS est le chef d’œuvre de Duvivier dans les années 50 et il n’a pas pris une ride. Magistrale évocation des Halles (recrées en studio), de la vie d’un restaurant (toutes les scènes de travail collectif peuvent rivaliser avec les meilleurs moments de GARÇON). Gabin et Delorme sont admirables. Ce film noir, avec des séquences d’une dureté inégalée (tout ce qui se passe à l’hôtel entre Delorme et sa mère) donne des airs de bluette à pas mal de films américains tant les auteurs se refusent à toute explication psychologique facile.

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RETOUR À L’AUBE est aussi dans son genre un chef d’œuvre. Et pourtant le point de départ, ce mariage hongrois entre un chef de gare (Pierre Dux) et une très jeune femme (Darrieux au sommet de sa beauté) avec danse folklorique, fait prévoir le pire. C’est compter sans le talent de Decoin qui passe de manière furtive, invisible d’un registre à l’autre, change constamment de ton, de la comédie matrimoniale désenchantée à la rêverie lyrique. Lors du voyage à Budapest, le ton se fait plus aigu, plus âpre. Darrieux est confronté à des groupes qui veulent peser sur ses choix et la harcèlent : vendeuses qui tentent de lui faire acheter des masses d’habits et de colifichets, aristocrates esseulés qui tentent de la séduire. La séquence de la boîte de nuit où elle est soumise à toute une série de tentatives de séduction de la part de tous les soi-disant amis du comte qui la leur a présentée, étonne par son ton féministe. Et puis après un bel interlude romantique (qui n’est qu’un piège), Decoin fait basculer RETOUR À L’AUBE dans le film noir : l’arrestation de Jacques Dumesnil vu à travers une porte entrouverte est un plan anthologique et l’interrogatoire dans le commissariat (troisième groupe de personnages qui harcèle Darrieux) débouche sur trois ou quatre crises de nerfs, moment de virtuosité qui vous transperce tout comme les dernières minutes d’une dureté confondante.

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Saluons la ressortie qui va se traduire par de nouveaux masters du SOLEIL BRILLE POUR TOUT LE MONDE que j’ai revu avec un bonheur extrême. Voilà encore un film libre, sur la décence ordinaire qui doit plaire à Jean-Claude Michéa.

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Et aussi du magnifique LE JOUR SE LÈVE. Revoyez-le, relisez l’article de Sautet dans le Positif 410 et écoutez la sublime partition de Maurice Jaubert construite sur le battement d’un cœur, sa moins mélodique, sa plus puissante.

Et puisqu’on parle musique je voudrais recommander le CD du Stéphane Kerecki Quartet, NOUVELLE VAGUE qui reprend de manière jazzistique les partitions de Delerue, Duhamel, Legrand, Misraki, de PIERROT LE FOU à ALPHAVILLE. Un régal.

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les femmes du busLES FEMMES DU BUS 678 écrit et réalisé par Mohammed Diab s’attaque à un grand tabou, le machisme dictatorial, omniprésent dans la société égyptienne et le fait sans biaiser, sans tricher. Le propos est parfois didactique (comment éviter cela avec un tel sujet si on veut être compris) et on peut regretter avec Philippe Rouyer que la mise en scène soit loin d’être au niveau des ambitions de l’entreprise. Mais l’énergie des comédiennes et du réalisateur-scénariste qui a pris comme modèle les films d’Iñárritu pour entrelacer les destins de ses héroïnes, ne nous laisse pas indifférent ». J’ajouterai  que Maged El Kedwany est formidable en inspecteur chargé de l’épineux dossier, qu’on y voit de la stand up comédie en Egypte et que la conviction des auteurs emporte l’adhésion.

lamiretrouveNous avons pu enfin revoir L’AMI RETROUVÉ (REUNION) de Jerry Schatzberg qui a été restauré par TF1. Le film tient incroyablement bien le coup et on est frappé par la discrétion, la subtilité, l’élégance avec lesquelles Schatzberg et Pinter décrivent l’évolution de la situation historique, la montée progressive du danger, de la menace. Toutes les premières apparitions des SA, leurs premiers actes de violence sont le plus souvent filmés en fond de plan : une altercation dans une brasserie en plein air est cadrée de loin, en plan large. Le scénario dense mais jamais dictatorial de Pinter permet à Schatzberg de jouer avec la durée (des plans, des actions), avec l’espace : les promenades des deux jeunes gens le long des rues, les arrêts devant la grille du « château » du comte de Lohenburg (les séparations devant cette grille donnent lieu à toute une série de variations émouvantes ou tendres) sans oublier ces interminables escaliers, une des motifs dramatiques du film. Quand on revisite tous ces décors des années après, l’effet est souvent poignant. Ainsi la demeure où habite l’ex-petite fille qui tenait des propos pro-nazis et qui maintenant, à demi-abandonné, laisse entrevoir dans les pièces des meubles recouverts de housses (belle idée d’Alexandre Trauner). C’est là que la vieille dame à qui il demande des renseignements laissera échapper que c’était le bon temps que ces années 32/33. C’est un triomphe d’élégance, de dignité, une œuvre fière, dépourvue de tout apitoiement sentimental, de toute manipulation dramatique. Magnifique musique de Philippe Sarde lointainement inspirée par Ry Cooder.

laroutedesindesJe n’avais jamais revu LA ROUTE DES INDES depuis la sortie et le film m’a paru plus aigu, plus élégant et subtil que dans mon souvenir. J’attendais peut-être une œuvre épique et ce n’est pas ce qu’a voulu faire Lean qui cherche avant tout à regarder les frustrations, les préjugés, les œillères qui minent les rapports sociaux et personnels. La frustration sexuelle, le puritanisme de Judy Davis très sensible dans l’extraordinaire scène de la visite au Temple où elle est troublée par les statues puis attaquée par les singes, entraîne une épouvantable erreur judiciaire qu’utilisent les extrémistes des deux camps. On est plus proche de MADELEINE que du DOCTEUR JIVAGO. C’est aussi un film hanté par l’ombre de la mort, une mort qui va paradoxalement réconcilier certains personnages. Penser aux derniers mots de Lean sur son lit de mort, à John Boorman : « On a été heureux, on a fait des films » – «  Mais ils ont essayé de nous en empêcher » – «  Oui, mais on les a eus ». Je pensais à ce moment durant tout le film.

WILD BILL est une nouvelle variation révisionniste sur la fin de Wild Bill Hicock avec son lot de fulgurances, de dialogues brillants, une interprétation souvent magistrale, une vision noire qui ne manque pas d’audace. Mais le film piétine et se répète dans le dernier tiers et on a du mal à s’identifier aux héros dont les hésitations, la manière dont ils refusent soutien et aide, bref l’attitude suicidaire,  semble théoriques.

wildbill  lamortauxtrousses

Se plonger encore une fois dans LA MORT AUX TROUSSES est une cure de jouvence. On marche à tous les rebondissements. Quel dialogue notamment dans les scènes entre Eva Marie Saint et Cary Grant.

FILMS ANGLAIS

8heuresdesursis8 HEURES DE SURSIS de Carol Reed reste un des plus films les plus audacieux, les plus personnels, les plus intrépides du cinéma anglais. On reste stupéfait devant l’âpreté du récit, la dureté du ton, la force des partis pris dramatiques : James Mason est blessé très rapidement et va se déglinguer pendant tout le film alors qu’il erre d’un refuge à l’autre. Rien de consensuel, de facile dans les choix de Reed et l’on comprend l’admiration de Roman Polanski pour cette œuvre qui ose tout, s’écartant du réalisme, flirtant avec l’onirisme, insérant ici et là des plans sortis de nulle part dont certains peuvent paraître clinquants (ces visages qui apparaissent dans la mousse de bière). La plupart du temps, visuellement, le résultat est souvent époustouflant tant dans l’appréhension des décors – magnifiques – que dans les éclairages. Reed joue avec la pluie, la neige, la brume, réunit une galerie de personnages qui deviennent de plus en plus déments (sauf Kathleen Ryan belle actrice, sobre et digne) comme s’ils émanaient de l’esprit du héros blessé. Une petite réserve sur Robert Newton, toujours cabotin et qui m’a paru assez en dessous de son personnage alors que beaucoup d’autres sont formidables : Denis O’Dea, Cyril Cusack. A redécouvrir d’urgence. Très beau Blu-ray et présentation enthousiaste de Jean-Pierre Dionnet.

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A l’opposé de ces ambitions esthétiques, on découvre un Carol Reed alerte, enjoué mais lucide dans WEEK END (BANK HOLIDAY) qui m’avait marqué quand Frédéric Mitterrand, allant à l’encontre des idées reçues (par qui dirait Prévert) l’avait présenté dans son hommage au cinéma anglais à l’Olympic. Cette chronique unanimiste très inventive change plusieurs fois de ton, de registre, démarre dans le drame, se teinte vers la fin de mélancolie. Un grand nombre de seconds rôles épatants comme Garry Marsh, le patron qui part avec la caisse, Wilfrid Lawson, le policier qui l’interroge, Renée Ray. La drôlerie, la légèreté du ton n’empêche pas une certaine dureté. Reed sait saisir en deux plans un décor, un intérieur : le lobby du Grand Hôtel, le bar.

heroiqueparadeAutre réussite encore plus spectaculaire, L’HÉROÏQUE PARADE (THE WAY AHEAD) fait exploser les codes et les clichés d’un genre peu alléchant : le film d’entraînement. Certes le ton reste patriotique (il s’agit de souder la Nation) et le récit suit un parcours balisé mais que les scénaristes (le talentueux Eric Ambler et… Peter Ustinov qui compose en outre une inoubliable silhouette de franco-algérien s’exprimant dans un français sidérant mais moins ubuesque que celui qu’utilise son interlocuteur). On ne verra à la fin qu’une scène de guerre, très bien filmée, avec des destructions de maison impressionnante. THE WAY AHEAD joue plutôt sur l’attente, l’obligation de s’entraîner sans cesse et le seul moment d’action sera le torpillage du  bateau qui transporte le bataillon, séquence magistrale, dirigée avec une force, une invention incroyable. Le film grouille de personnages, tous admirablement joués, de moments de déception (le soldat qui se fait voler son monologue), d’espoirs frustrés. Toutes les séquences familiales regorgent de détails cocasses, chaleureux, le tout traité rapidement, de manière souvent elliptique. Stephen Frears considère cette œuvre comme le meilleur film anglais.

L’ESPION NOIR, première rencontre entre Powell et Pressburger est une réussite épatante. Faire de l’officier allemand le personnage principal du film témoigne d’une vraie liberté de ton (qu’on retrouvera dans 49e PARALLÈLE) d’autant que les auteurs ne lui font pas de cadeau, mettent en valeur son charme, sa prestance, son intelligence, son esprit critique mais aussi sa dureté (le premier meurtre en dit long mais ne révélons pas les coups de théâtre). Conrad Veidt est superbe mais ce qui m’a surtout impressionné, c’est l’invention visuelle, la manière dont Powell mélange les extérieurs écossais dont il était friand aux décors de studio.

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L’HOMME QUI EN SAVAIT TROP d’Hitchcock (1934) : par préjugé assez stupide, je n’avais  jamais vu cette première version qui se révèle une fort bonne surprise. La narration est beaucoup plus rapide, resserrée que dans le remake même si cela solde un peu le suspense final (plus de Que Sera, Sera). Pierre Fresnay remplace avantageusement Daniel Gelin et on sent les affinités d’Hitchcock avec la Suisse (encore que Stewart ne parvenant pas à allonger ses jambes dans le remake était un bon moment). Mais ce qui frappe ici, c’est la manière dont la comédie de couple (avec des stridences, des inquiétudes) prend brusquement un ton plus noir donné d’emblée par l’interprétation doucereuse, sarcastique, faussement sentimentale de Peter Lorre, redoutable calculateur, renforcé par certaines recherches visuelles. La violence est plus dure et les espions tuent un certain nombre de policiers désarmés (on voit un camion leur apporter des armes). La chapelle avec ses fidèles inquiétants, ses grilles deviendra je crois une boutique de taxidermie dans le remake en Vista vision qui est beaucoup plus long tout en supprimant des scènes essentielles. Edna Best, excellente, joue un rôle plus fort que Doris Day et la manière dont elle identifie le canon du fusil grâce à ses larmes est une idée géniale.

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Enfin je ne saurai trop recommander le coffret ALAN BENNETT AT THE BBC, une suite de petites merveilles comprenant les premiers téléfilms de Stephen Frears (dont une chaleureuse évocation d’une odyssée cycliste dans l’Angleterre de 1911 où Bennett glisse des aperçus surprenants, touchants ou cocasses. On peut voir un film sur Kafka, sur Proust, une mélancolique évocation de sa famille lors de la visite d’un hôtel (ce documentaire m’a ravi), certains de ses portraits acérés et bouleversants… Ne pas manquer.

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APOLLO 13
Je vais relancer la polémique sur Ron Howard en louant APOLLO 13 qui est dans son genre une réussite. Le scénario est intelligent et Howard tire le meilleur parti du très petit nombre de décors (deux prédominent : la navette spatiale et la grande salle d’opérations) en donnant une grande vivacité aux séquences collectives et une énergie plus intime, plus directe à tout ce qui concerne le sort des astronautes. Il faut dire que Tom Hanks dont on sent l’implication, dope littéralement le film, entraine ses partenaires. Ses exigences forcent l’équipe à être à sa hauteur et l’on sent une vraie communion entre lui et Howard.

CHEFS D’ŒUVRE FRANÇAIS

MADAME DE… en Blu-ray : chef d’œuvre absolu, total, mozartien. On est happé dès la première scène durant laquelle Darrieux (ou plutôt ses mains) recensent ses bijoux pour savoir lequel vendre tout en fredonnant le magnifique thème écrit par van Parys. De temps en temps, ce dernier intercale quelques accords d’orchestre, irréalistes. Idée sublime qui transcende encore cette ouverture géniale. Et le reste est à la hauteur. Darrieux est ici la plus grande actrice française et Boyer et de Sica sont tout aussi éblouissants. Quelle partition, quels solistes. Sans parler des personnages secondaires comme Jean Galland génial en diplomate, effaré par les (« fausses ») raisons du duel qu’il prend au sérieux.

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La vision de LETTRE D’UNE INCONNUE vous procure, et cela aussi dès les premières images, la même émotion. On est comme happé par cet engrenage tragique qui se dissimule derrière des péripéties légères, du moins en apparence. Derrière les jeux, la frivolité, les apparences de convenances et des règles sociales, Ophüls nous fait entendre la  valse des espoirs déçus, la lancinante ritournelle des trahisons petites et énormes. Les ravages que provoquent l’égoïsme, l’inconscience, les sincérités successives. Les personnages passent à coté du bonheur. Louis Jourdan étonnant de prestance nous fait sentir ses penchants velléitaires qui vont le ronger et le détruire. Admirable est la manière dont Ophüls comme dans MADAME DE… et le PLAISIR conduit le récit. J’ai vu le film dix fois et chaque fois, je suis cueilli par certaines péripéties, la manière dont on solde l’épidémie en une fin de scène qui vous cloue.

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juil
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L’IMAGE MANQUANTE est un choc. Me frappe une fois encore la dignité, la retenue du regard de Rithy Panh. Et cette idée miraculeuse d’évoquer par des figurines ces images qui manquent, cette mémoire qu’on a voulu occulter, bafouer avec la complicité de quelques beaux esprits et journalistes européens. A voir absolument. Complément indispensable à S21.

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Je profite de la sortie du dernier film d’Hiner Saleem, MY SWEET PEPPER LAND, qui m’a un peu déçu, avec quelques passages réjouissants, malgré (ou à cause) de ses références westerniennes qui m’ont semblé scolaires, pour rappeler  ses précédentes œuvres dont le ton est assez unique, VODKA LEMON et SI TU MEURS JE TE TUE.

vodkalemon  situmeursjetetue

De même la sortie des TROIS SŒURS DU YUNNAN de Wang Bing m’a fait réaliser que je n’avais jamais mentionné À L’OUEST DES RAILS, un des films les plus étonnants, les plus passionnants de ces dernières années.

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epousesetconcubinesOn a beaucoup dit qu’ÉPOUSES ET CONCUBINES (très beau Blu-ray) de Zhang Yimou  était un film académique. Il est vrai que tous les plans sont tirés au cordeau, centrés, composés avec un soin infini, parfois pesant. Mais la réalité est plus complexe. On peut aussi y voir le désir du metteur en scène de restituer visuellement un ordre hyper ritualisé, où tout semble prévu, ordonné, dirigé d’une main de fer.  Le tout dans un décor épuré, géométrique, qui ne laisse aucune place à l’improvisation et au désordre. Les personnages doivent s’asseoir là ou c’est prévu et les cadrages entendent capter le poids de tout ce système. Et à l’intérieur de cet ordre, Zhang Yimou se permet des audaces qui le perturbent : des personnages sont  exclus du cadre (la belle mère qui scelle le sort de l’héroïne), le maitre des lieux est le plus souvent filmé de loin ou de dos. On ne nous montre pas vraiment son visage, audace discrète et payante. Ce sont les victimes qui ont droit au gros plan. La mise en scène se contente de l’intégrer au décor sans lui donner de substance charnelle. Il n’est en fait que l’exécutant quasiment anonyme d’un système oppressif. Et je suis toujours touché par la découverte progressive des différentes maisons, des terrasses. Il y a là quelques plans larges de toute beauté, quand la troisième épouse chante sur les toits.

J’ai été plutôt déçu par THE MURDERER de Hong-jin Na qui m’a paru en retrait sur THE CHASER, après un bon début. L’action s’embourbe dans des poursuites interminables où l’on brise des centaines de vitres, qui deviennent de plus en plus invraisemblables. L’accumulation des morceaux de bravoure étouffe la tension.

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Et comme le rappelait Ballantrae, on peut trouver chez Bach films en complément de HAMLET de Kozintsev (l’une des plus belles adaptations de la pièce avec celle de Laurence Olivier), LA CHUTE DE SAINT PETERSBOURG (sans la partition d’origine de Chostakovitch je crois) co-dirigé comme LE TRAIN MONGOL avec Trauberg, DON QUICHOTTE qu’il réalise seul comme LE ROI LEAR.

FILMS FRANÇAIS
poildecarotteJ’ai revu avec un réal plaisir le POIL DE CAROTTE, version parlante de Julien Duvivier. On est saisi par la beauté de certaines idées de mise en scène, certains raccourcis fulgurants. Une manière aussi d’intégrer la nature au propos, dans les quelques rares moments de paix (il y a de fulgurants travellings précédants ou suivants la carriole). Duvivier va souvent droit à l’essentiel, supprime les plans d’introduction, de description (l’ouverture est très forte) qu’affectionnent 90% des réalisateurs de l’époque. L’interprétation tenue, mesurée de Harry Baur, sa manière de parler bas,  sans détacher les phrases, sans les projeter, de ne pas paraître écouter est d’une modernité absolue. En revanche comme souvent l’actrice qui joue Mme Lepic (Catherine Fonteney), effrayant personnage, souligne trop sa dureté, l’explique au lieu de la solder. Les gros plans renforcent ce défaut alors que dans certains plans larges, elle dramatise moins. Christine Dor est, elle, très juste, en Annette.

Il est regrettable que le CAFÉ DU CADRAN de Jean Gehret, en fait Henri Decoin, et LA FILLE DU DIABLE toujours de Decoin ne soient disponibles qu’en VHS. Le premier est une excellente chronique unanimiste, populaire, écrite par Pierre Bénard, le directeur du Canard enchainé, le second est un film étrange, noir, poétique qui commence par une étonnante scène de fusillade, une sorte de Fort Chabrol, sans pratiquement aucun dialogue. Puis le ton change et oblique vers une rêverie mélancolique sublimée par la présence d’Andrée Clément, actrice rare et émouvante. Magnifique musique, excusez du peu, de Henri Dutilleux (qui écrit aussi un petit air de jazz pour le CAFÉ DU CADRAN). Cela devrait suffire pour donner envie de voir ce film sur lequel Paul Vecchiali a écrit un beau et chaleureux texte enthousiaste.

caféducadran  fille_du_diable

J’ai revu avec un bonheur infini CASQUE D’OR, chef d’œuvre absolu. La concision dense de la mise en scène, son appréhension de l’espace (le décor du duel), la peinture très aiguë, sans clichés, sans commentaire du milieu des « apaches », des marlous et des prostituées (regardez comment Becker épingle le machisme des truands et regarde les femmes), le dialogue incroyablement épuré, net, précis, la rapidité de la narration (influence si bien assimilée du cinéma américain tout en gardant un regard français), tout cela en font un de mes films favoris. Très belle musique de Georges Van Parys. Dans un autre registre, RENDEZ-VOUS DE JUILLET possède des qualités identiques dans un registre en apparence plus léger.

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Il est réjouissant de voir comment Guitry tord le cou à tant de clichés qui paralysent les biopics dans LA MALIBRAN. L’ouverture du film notamment est un triomphe d’invention, de légèreté, d’ironie souriante. Guitry atomise les points de vue, brise la narration avec une invention étonnante. Le plan ou Jeanne Fusier-Gir explique dans l’escalier qu’ils « percent le masque » est une merveille tout comme l’entrée de Guitry dans le film. Ce dernier interprète, fait assez rare, un personnage assez noir voire méprisable, maquereau, maitre chanteur. La scène où il est démoli par La Fayette est des plus réjouissantes.

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maigrettendunpiegeJe crois n’avoir jamais dit tout le bien que je pensais de MAIGRET TEND UN PIÈGE de Jean Delannoy. A commencer par le scénario du au critique R.M. Arlaud, à Delannoy et à Audiard qui signe là d’excellents dialogues (la crise de colère de Maigret mais aussi des moments plus mesurés où affleurent le doute et l’émotion). Gabin campe un magnifique Maigret et cela dès le premier plan. Il nous fait comprendre par sa démarche, ses gestes, une façon d’entrer dans une cuisine, la fatigue du personnage, la manière dont ces meurtres l’atteignent. Delannoy utilise adroitement le décor, ces rues qui longent la place des Vosges. Très efficace reconstitution du Marais en studio avec une belle et originale utilisation de la musique de Paul Misraki : la chanson qu’on entend à la TSF et qui ponctue les errances d’un inspecteur et celles de l’assassin. Magnifiques interprétations de Jean Desailly, acteur simenonien par excellence et d’Annie Girardot.
Je vais aussi revoir MAIGRET ET L’AFFAIRE SAINT-FIACRE, histoire plus intime, voire quasi autobiographique de Maigret qui revient sur sa jeunesse et qui m’avait tout aussi plu en attendant un DVD du GARÇON SAUVAGE dont j’ai une bon souvenir.

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A propos de Resnais, j’ai aussi revu STAVISKY que j’ai toujours trouvé sous-estimé même si le scénario de Semprun reste superficiel (le rôle d’Arlette n’est pas le mieux écrit). Il y a dans tout le film une élégance, une intelligence narrative. Une manière de sans cesse briser la chronologie. Belmondo est bien meilleur qu’on a voulu le dire mais la palme revient à Charles Boyer, formidable baron Raoul. Très belle musique de Stephen Sondheim et cela dès le générique avec ses pulsations. Très belle valse grinçante, une danse au dessus d’un volcan. Ce qu’est le film.

CINÉMA ANGLAIS
J’ai adoré CHAUSSURE À SON PIED de David Lean. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai jamais voulu voir ce film. Ce qui était stupide. Il s’agit d’une des meilleures comédies de l’époque avec un Charles Laughton délectable, dans ses colères, son entêtement, ses injustices, son refus de voir la réalité. La vision des rapports hommes/femmes met à mal certains clichés qui encombrent le cinéma anglais. Ici les hommes sont montrés comme étant beaucoup moins intelligents, créatifs que les femmes même quand ils excellent dans leur métier. C’est en se mariant que John Mills évolue et prend de l’assurance. A noter que David Lean est sans doute le metteur en scène qui aura le mieux utilisé Mills à deux reprises, ici et dans LA FILLE DE RYAN.

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On ne trouve, hélas, que des VHS de THE SPIDER AND THE FLY de Robert Hamer, œuvre perçante, aiguisée, ironique avec un élan romantique qui se cache derrière une narration rapide, un regard apparemment sceptique. Le début avec toute une série d’ellipses et de magnifiques plans de nuit (une des constantes de ce film) est foudroyant. Et la vision de Paris avec cette suite d’immeubles haussmanniens ou 18ème, fort réussie. Le scénario s’inspire je crois d’un fait divers qui s’acheva durant la guerre de 14. Un perceur de coffre fut engagé par le gouvernement pour dérober des papiers importants. Eric Portman est épatant dans le rôle de l’inspecteur qui cherche désespérément à coincer le cambrioleur (Guy Rolfe, le plus immense des acteurs britanniques dont le charme est sidérant). Nadia Grey fait de jolis débuts et le traitement de son personnage est exempt de toute misogynie comme toujours chez Hamer. A découvrir absolument.

spiderandthefly

folieduroigeorgePlusieurs des critiques français parlant de LA FOLIE DU ROI GEORGE (Koba) ne citent même pas le nom d’Alan Bennett le scénariste du film tiré de sa pièce. C’est pourtant lui qui impose ce regard acéré, décapant, ironique, cultivé sur cet épisode rocambolesque de l’Histoire de la monarchie anglaise. Quels que soient les mérites de la mise en scène très honorable de Nicholas Hytner, le ton du film est celui de Bennett, génial dramaturge dont j’ai vanté ici les magnifiques, drolatiques, poignants monologues de femmes (à ma connaissance il n’y a qu’un seul homme dans tous ces portraits) filmés par la BBC dans TALKING HEADS 1 et 2 (ils ont été traduits par Jean-Marie Besset sous le titre MOULINS À PAROLE et montés souvent au théâtre), le scénario de PRICK UP YOUR EARS de Stephen Frears. J’adore aussi son roman, LA REINE DES LECTRICES, désopilante apologie de la lecture avec une inoubliable ouverture durant laquelle la Reine Elizabeth demande à Nicolas Sarkozy ce qu’il pense de Jean Genet.
La FOLIE DU ROI GEORGE est un film merveilleusement écrit et dialogué (« il fait froid comme dans le museau d’un chien de chasse »), avec une intelligence, un sens du raccourci qui font mouche et donnent aux différents acteurs une partition  éblouissante sur laquelle ils peuvent broder les variations les plus délectables : Nigel Hawthorne est bien sûr splendide mais on ne saurait oublier Ian Holm, Rupert Everett (Prince de Galles  incroyablement maléfique), Helen Mirren (les rapports entre le roi George, le seul à n’avoir jamais eu de maîtresse, et la reine Charlotte sont particulièrement touchants). Aucune pesanteur idéologique dans cette description ironique, sceptique de la Monarchie, de l’étroit fossé qui oppose William Pitt à Fox, candidat réformateur qui veut abolir l’esclavage (ce qui ne soulève pas le moindre enthousiasme chez le prince de Galles). Tout d’ailleurs dans ce film paraît contemporain. Et le moment magique où Bennett fait se rencontrer l’Histoire au présent avec Shakespeare donne lieu à une séquence mémorable. Nicholas Hytner réussit son premier film même s’il veut trop parfois nous faire oublier les origines théâtrales dans une débauche de travellings et de très gros plans parfois insistants.

CINÉMA AMÉRICAIN
laiglenoirTHE EAGLE de Clarence Brown  (Bach films). Sans doute la meilleure adaptation du roman de Pouchkine (1841), supérieure même à la version de Freda (mais pas à LA VENGEANCE DE L’AIGLE NOIR). Le début, elliptique, rapide, avec de brillants travellings qui voit Dubrovsky sauver une jeune fille dont le carrosse s’est emballé, est éblouissant. Le film mélange avec brio durant la première moitié l’aventure, la romance et surtout l’humour (les scènes de séduction de la tsarine où les deux tourtereaux font semblant de boire l’alcool.). Il y a de nombreux détails charmants ou drolatiques (la réaction d’un témoin en fond de plan qui commente l’action). Et de jolies idées visuelles comme ce court travelling avant dépassant les personnages et avançant légèrement vers une fenêtre ou va poindre le jour. Sans oublier les moments d’action où l’on retrouve le Clarence Brown qui dirigeait de magnifiques de seconde équipe chez Maurice Tourneur : ainsi cette vision d’un carrosse sur une plage, se terminant dans les vagues, meilleure scène du guindé LORNA DOONE (DVD zone 1). Dans la deuxième moitié, le héros pris dans des quiproquos calqués sur ceux de Zorro paraît hélas un peu godiche et le film en souffre malgré une fin amusante.

Pour les amateurs d’histoires sentimentales, je recommande EVANGELINE (1929, Les films du Paradoxe), illustration soignée du poème de Longfellow (le chêne d’Évangeline est l’endroit où Bootsie et Dave Robicheaux scellent leur amour) et l’une des rares œuvres qui évoquent la déportations des Acadiens : l’intrusion des Anglais, les plans de la déportation même s’il édulcorent la réalité, ne manquent pas de puissance. Un film d’ Edwin Carewe qui signe là, la troisième version après celle de Walsh en 1919.

evangeline  lincolngriffith

ABRAHAM LINCOLN (Bach Films). Ce film de DW Griffith, meilleur, moins statique qu’on a bien voulu le dire, contient même de fort beaux plans (le travelling d’ouverture, des plongées traduisant la solitude de Lincoln dans la Maison Blanche), des séquences de montage assez nerveuses très inspirées des photos de Matthew Brady et aussi une bataille maladroitement filmée. Le scénario n’évite pas les pièges du « biopic », certains acteurs surjouent et déclament (Una Merkel en Ann Rutledge dont la mort hélas n’est pas ellipsée). Mais Kay Hammond est crédible en épouse de Lincoln, E. Alyn Warren fort bon en Général Grant (étrangement on lui fait jouer aussi Stephen Douglas) et surtout Walter Huston est magnifique en Lincoln. Il donne une vérité profonde au film. On a retrouvé une séquence d’ouverture de quelques minutes décrivant la traite des esclaves avec une grande âpreté comme si DWG voulait revenir sur l’idéologie de Birth of a Nation.

blondeplatine

Aux USA, j’ai pu revoir une magnifique copie 35 de PLATINUM BLONDE, un de mes Capra favoris, une des meilleures comédies de journaliste, écrite par le talentueux Jo Swerling avec la collaboration de Robert Riskin. On sent la patte de Capra dans le rythme, la manière de mettre en scène le dialogue, de lui donner une rapidité, une évidence, de faire en sorte qu’il propulse l’action. Une longue scène entre Robert Williams et Jean Harlow semble totalement improvisée. Il faut dire que Robert Williams qui, hélas, mourut quelques semaines après la sortie du film, était un acteur génial qui surclasse même Lee Tracy pourtant inoubliable dans ce genre de personnages. Loretta Young et Jean Harlow sont succulentes. Bref un régal.

doorwaytohellPhilippe Garnier m’avait donné envie de voir THE DOORWAY TO HELL (Trésor Warner, sous-titres) bien que le metteur en scène soit Archie Mayo, incarnation de la routine la plus plombante. Il faut dire que le film était tiré d’une nouvelle de Rowland Brown (en fait d’une pièce), ce fulgurant auteur réalisateur à qui on doit QUICK MILLIONS, HELL’S HIGHWAY et BLOOD MONEY, tous très durs à trouver en DVD : comme me l’écrit Garnier, « c’est vraiment le compagnon de QUICK MILLIONS, le même ton, le même humour laconique, le même rythme. Le flic joué par Kenneth Thompson (formidable) est un personnage de Rowland Brown. Pour une fois Mayo ne dirige pas comme s’il avait deux pieds gauches. Il y a de l’humour visuel aussi. C’est dur de dire ce qui est du à Zanuck ou à Brown qui travaillèrent main dans la main sur ce film, Zanuck revendiquant la majorité du scénario (l’écrivain crédité et un prête nom) mais on est dans le monde de Brown. On a pu dire que le film avait été coulé par le casting de Lew Ayres et c’est vrai qu’il n’est pas crédible en bootlegger atteint du complexe de Napoléon. Mais dans les moments tranquilles et à la fin, il est fort bon. » Que dire de plus, sinon qu’il y a quand même des scènes assez plates avec le petit frère du héros. L’ouverture avec ses ellipses est typique de Brown et toutes les séquences finales, le dialogue avec le jeune livreur de journaux, avec le flic (le personnage le plus original), ce dîner qu’on vient livrer en ajoutant qu’il est payé et que ce sera le dernier, méritent le détour. La toute fin qui se termine par un plan de la dernière page du livre qu’écrivait le héros, est étonnante.

THE LADY AND THE MONSTER est la première des adaptations du CERVEAU DU NABAB de Curt Siodmak. La copie de Loving the Classics est horrible et ne rend pas justice à la photo de John Alton que l’on devine spectaculaire. Il se permet même des audaces assez naïves comme de changer l’éclairage, la lumière chaque fois que le personnage de Richard Arlen est possédé par le cerveau de Donovan qu’Erich Von Stroheim a ranimé après la mort de ce dernier. La mise en scène de Sherman, plaisante, joue avec les ombres et l’espace, créant une tension surtout dans la première partie. Et cela malgré un scénario écrit à la serpe et surtout l’interprétation décalée, relativement absurde dans sa manière de dire les répliques, de Vera Rhuba Ralston.

lafemmemonstre

Pour les amateurs de sérial, Roland Lacourbe présente la réédition de THE MIRACLE RIDER, le dernier film où joue Tom Mix. Le premier épisode très pro indien convoque Daniel Boone, Buffalo Bill, Davy Crocket qui, tous, tentent de protéger les Indiens. En vain. C’est un western moderne avec des touches de SF. Tom Mix ne manque pas de charme et d’une certaine vérité ce qui paraît surprenant vu les péripéties qu’on lui fait affronter.

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Il ne faut pas manquer non plus en zone 1, TUMBLEWEEDS, le dernier vrai western de William S. Hart qui co-réalisa certaines séquences dont l’époustouflante « ruée vers l’Ouest », cette course au lopin de terre qui surclasse les séquences similaires des deux CIMARRON. C’est le grand moment de ce film qui contient des séquences très soignées, avec un souci de vérité cher à William S. Hart. Mais aussi deux ou trois séquences sentimentales ou explicatives très plates avec une fort mauvaise actrice. Pour une réédition en 1939, Hart fit ajouter un prologue très touchant où il parle de son amour pour l’Ouest et les cow-boys. Même l’emphase déclamatoire du ton est émouvante. Ce moment suffit à justifier la vision d’un film dont 40 minutes au moins sont remarquables.

THE MAN I LOVE de Raoul Walsh est un vrai chef d’œuvre  dont l’intensité grandit. C’est aussi un film où tous les personnages d’hommes sont faibles, mesquins, velléitaires. Certains sont malades ou blessés. Démunis en tout cas face aux femmes beaucoup plus actives (dans le bien comme le mal). Qu’il s’agisse d’un musicien (étrange choix de le faire jouer par Bruce Bennett, assez payant), d’un truand misérable (Alan Alda). Voir la manière dont Ida Lupino désarme le mari qui veut abattre un gangster et le gifle plusieurs fois, Ida Lupino, magnifique, déchirante qui chante « The Man I love » d’une façon inimitable.

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Le charme de THE MASK OF DIMITRIOS opère toujours à chaque nouvelle vision. Bien que le scénario de Frank Gruber ne tire pas le maximum du roman d’Eric Ambler. Il préserve néanmoins certains dialogues délectables : toutes les scènes savoureusement cyniques avec un excellent Victor Francen qui joue ironiquement avec tous les clichés que trimballe son personnage. Et surtout les séquences qui opposent un Peter Lorre, remarquable en écrivain enquêteur qui préfigure le Joseph Cotten de THE THIRD MAN, à Sidney Greenstreet, l’inquiétant monsieur Petersen, lequel énumère constamment des maximes qui exaspèrent Lorre. L’une d’entre elles, qu’il cite plusieurs fois, ponctue sa sortie du film : « I told you sir, there is not enough kindness in the world. » (on la retrouve, via Wayne Shorter, grand cinéphile dans AUTOUR DE MINUIT). La mise en scène de Jean Negulesco brillante, inventive visuellement, avec de multiples plongées ou contre-plongées entraîne le récit à l’écart du film noir typiquement américain, lui donne une saveur plus européenne, un côté Mitteleuropa qui préfigure Carol Reed et le Welles d’Arkadin. L’écrivain enquêteur, restitué avec une grande finesse par un Peter Lorre très attachant, est l’antithèse des héros habituels et ses séquences avec le formidable Sidney Greenstreet ont une saveur tout à fait unique, à part dans la filmographie de ce duo stupéfiant. On sent que Dimitrios est en fait un personnage malléable, sans existence réelle, qui semble chaque fois recréé par ceux qui l’emploient et qu’il imite, idée passionnante. Séquence très marrante de filature dans le métro parisien (Ballard est écrit avec deux l) où le portillon automatique est remplacée par une grille.

THE THREAT de Felix Feist est un film noir tendu, hyper violent qui donne un de ses meilleurs rôles à Charles McGraw en gangster assoiffé de vengeance qui kidnappe le flic et le magistrat qui l’ont envoyé en taule. A ne pas manquer.

thedevilthumbsRappeler que Feist avait réalisé, vu aussi à la Cinémathèque, THE DEVIL THUMBS A RIDE que l’on ne trouve qu’en VHS, hélas, qui  nous offre comme dans les deux autres meilleurs Feist (THE THREAT et TOMORROW IS ANOTHER DAY) un personnage de méchant mémorable joué par Lawrence Tierney. La tension du film vient moins de ce qu’il fait (un meurtre au début) que de ce qu’on pense qu’il peut faire. On se dit tout le long que l’explosion va être imminente et terrible. La violence, on la sent quand il saoule le veilleur de nuit et là encore, on sait que cela pourrait être pire. La description des policiers n’est pas trop mal venue, exempte de tout prêchi-prêcha et le personnage du jeune pompiste qui se révèle un formidable joueur de poker est plutôt réjouissant. Le dernier quart est moins tenu et la distribution donne de vrais signes de faiblesse. A noter que le criminel n’est pas abattu par le flic qui le pourchasse. Feist signe le scénario et la photo est de Roy Hunt.
Ce film a fait l’objet d’une étude de la part du romancier Barry Gifford, THE DEVIL THUMBS A RIDE AND OTHER UNFORGETTABLE FILMS. Dans ce livre, il qualifie BLUE VELVET de « pornographie académique », ce qui est marrant vu que Lynch adaptera un de ses livres qui deviendra le magistral SAILOR ET LULA. Tous deux collaboreront sur THE LOST HIGHWAY.

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4 TUEURS ET UNE FILLE est un agréable western dont j’avais surtout apprécié la première partie et le charme gracile de Colleen Miller. Mais il y a quelques touches bienvenues quand les personnages entrent dans la petite ville (décor Universal ultra classique), un ou deux mouvements de grue assez habiles.

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LE FIER REBELLE fut aussi une jolie découverte bien que le DVD sorti par Artus ne rende pas justice à la photo de Ted McCord qu’on devine beaucoup plus belle. On retrouve l’art du découpage qu’avait Curtiz, la façon de jouer avec l’espace, de privilégier des plans larges avec des amorces décadrées, l’utilisation des courtes focales et de la caméra basse. Olivia de Havilland donne une grande vérité, une dignité à un personnage qui aurait pu rester conventionnel et on sent une véritable alchimie entre Alan et David Ladd ce qui décuple la force de cette histoire sentimentale et touchante. Harry Dean Stanton (crédité Dean Stanton) est excellent tout comme Dean Jagger en méchant.

lesangdelaterreLE SANG DE LA TERRE de Marshall est catalogué comme un « AUTANT EN EMPORTE LE VENT du pauvre » avec une distribution moins éclatante. Il vaut mieux que cela : bien photographié par Lionel Lindon et Winton Hoch, il frappe par ses notations idéologiques plus subtiles. Contrairement à son modèle et à la majorité des films, il n’est pas pro-sudiste. Certains confédérés sont même odieux et se comportent mal (le fiancée de Susan Hayward). Le personnage de Van Heflin, moins flamboyant que Gable, est plus nuancé et il n’incarne pas les valeurs du Sud (il dénonce les propriétaires d’esclaves parmi lesquels son père). Susan Hayward s’ingénie à calquer Vivien Leigh ce qui n’est pas toujours heureux. Mais il y a des péripéties curieuses : ce désir qu’incarne Ward Bond (remarquable) de créer une zone neutre qui ne se soumette ni à l’Union ni aux Confédérés, ce qui les amène à se battre contre ces derniers. Mise en scène classique, parfois routinière, parfois plus exigeante (plans plus longs que d’habitude) de Marshall, certaines des qualités devant être portées au crédit du producteur Walter Wanger.

Je n’ai jamais compris pourquoi THE BLOB (DANGER PLANÉTAIRE) était un film culte au point que Criterion l’avait sorti. Oui, il y a Steve McQueen, qui cabotine et dans certains plans ne sait pas quoi faire mais qui s’en sort grâce au charme, pas totalement étouffé par une photo hideuse et un maquillage trop épais. Le film est bariolé en couleurs flashy (ce qui a du plaire), tourné avec un amateurisme consternant, aussi mal écrit que joué. Je préfère de loin les deux autres réalisations d’Irvin Yeaworth, LES MONSTRES DE L’ÎLE EN FEU et THE 4D MAN   dont j’avais dit du bien. Il avait tourné des films religieux avec message social avant de se lancer dans la SF pour revenir ensuite à ses premières amours. Il tourna THE BLOB pratiquement dans sa cour en Pennsylvanie et n’était pas du tout fier du résultat. Il avait raison.

theblob

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