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LECTURES

Je ne saurai trop recommander les ouvrages de Sinclair Lewis, écrivain qu’on ne lit plus guère et dans lequel j’ai voulu me plonger. Bien m’en a pris. J’ai découvert avec délectation ELMER GANTRY, satire forte de l’hypocrisie religieuse dans cette Amérique du Middle West qui m’a fait encore plus apprécier la formidable transposition de Richard Brooks avec Burt Lancaster et Jean Simmons, adaptation incroyablement intelligente (on ne parle presque jamais des qualités de Brooks scénariste) et surtout BABBITT (Folio), chronique d’une causticité flaubertienne qui épingle un grand nombre de travers (la soi-disant tolérance de Babbitt, sa révérence devant un libéralisme effréné, ses craintes face à tout ce qui pourrait le freiner) qui restent hélas éperdument actuels.

Babbitt est un agent immobilier qui rase les espaces verts pour construire des maisons, des immeubles qu’il vend trop cher, en ayant escroqué l’Etat, corrompu les pouvoirs publics. Grippe sou, clérical, inculte (il déclare que Shakespeare ne sert à rien dans le commerce et se vante de parler trois langues : l’américain, le base ball et le poker). Pour lui les artistes, le plus souvent des étrangers boivent de l’alcool dans des mansardes en mangeant des spaghettis. Lewis nous livre avec délectation les discours, aphorismes, préceptes de son héros (certains ont un côté néo-macronien) avec une jubilation digne de Flaubert comme le pointe Paul Morand dans une préface intelligente où il se croit obligé de rabaisser Zola. Et on trouve quelques bonheurs, la mère de Babbitt qui avait « une magnifique capacité d’incompréhension » ou ces invités « qui exposaient leurs vues avec la profondeur bruyante du mâle bien portant qui répète une banalité usée jusqu’à la corde sur une question dont il ne connait pas le premier mot ». « Il haïssait les miséreux parce qu’ils étaient pauvres, parce qu’ils donnaient une impression d’insécurité : « sacrés feignants, gémit-il, ils ne seraient pas de simples ouvriers s’ils avaient du nerf ». On trouve dans ce roman une préfiguration de l’idéologie de Trump notamment dans la description du programme de la Ligue des Bons Citoyens.

Rappelons que parmi les films adaptés de Sinclair Lewis, figurent le magistral DODSWORTH de Wyler (zone 1) dont l’action débute à Zénith, la ville de Babbitt, ANN VICKERS de John Cromwell (zone 1) mélodrame féministe qui contient une suite de séquences très fortes se passant en prison, systématiquement filmées en plongée, ARROWSMITH de John Ford (zone 1). Je ne connais pas le BABBITT de William Keighley.

LE DÉSASTRE DE PAVIE (Foliot) de Jean Giono est un extraordinaire régal. De par son style déjà, la richesse d’une langue luxuriante et inventive qui sait aussi se ramasser de manière percutante. Giono trace un portrait inoubliable de Charles Quint en qui il voit un précurseur de ces sociétés anonymes uniquement préoccupées d’économie qui vont dominer le monde, ajoutant qu’il était certes brave « mais comme on est maintenant automobiliste », formule géniale. Il faut la force visionnaire d’un romancier épris de concret, qui va arpenter le terrain, analysant la nature fangeuse du sol (« il ne peut y avoir de bruyères », ce qui contredit des historiens livresques), évoquant le brouillard, pour faire revivre de l’intérieur le déroulement des batailles. J’ai découvert que François Ier était passé très près de la défaite à Marignan et de la victoire à Pavie. Le hasard a joué un grand rôle (ainsi que les décisions chaque fois désastreuses du terrible Bonnivet, ami d’enfance de François que ce dernier suit aveuglément contre l’avis de ses capitaines). Le hasard et les revirements des Suisses qui comme tous les mercenaires changent de camp s’ils ne sont pas payés, parfois durant la bataille (à Marignan les Suisses espagnols changent deux fois de camp durant le combat), réclamant au milieu de celle-ci, une augmentation. Les souverains dans les deux camps sont toujours à la recherche de fonds comme l’Etat français à l’heure actuelle pour payer les troupes, les alliés, les généraux. A Pavie, on ne sut jamais exploiter les occasions et, problème récurrent dans le commandement français, François ordonna une charge des chevaliers en lourde armure sur un terrain boueux où après un premier succès, ils s’enlisèrent comme à Azincourt, Crécy et au Chemin de Dames avec Nivelle. L’aveuglement militaire, l’ignorance du terrain traverse les siècles.

Omnibus vient de regrouper en plusieurs volumes toutes les enquêtes de MAIGRET et j’en ai relu et découvert plusieurs avec le même plaisir. Le volume 6 notamment regroupe plusieurs chefs d’œuvre : MAIGRET A PEUR, MAIGRET ET LA JEUNE MORTE, MAIGRET À L’ÉCOLE, MAIGRET ET LE MINISTRE, MAIGRET TEND UN PIÈGE, très bien adapté par Michel Audiard, RM Arlaud et Jean Delannoy, bien filmé par Delannoy (TF1 vidéo). Gabin compose l’un des meilleurs Maigret avec Harry Baur (LA TÊTE D’UN HOMME, TF1) et Pierre Renoir (LA NUIT DU CARREFOUR, nébuleuse mais passionnant adaptation de Jean Renoir) et l’on ne peut oublier ses formidables colères contre Lucienne Bogaert et la manière dont il fait avouer un Jean Desailly bouleversant. Il est intéressant de noter que le roman se déroule dans le XVIIIème et que les auteurs l’ont transposé dans le IIIème, autour de la place des Vosges, quartier recréé avec brio en studio. Toute l’histoire de la clé, du passage, les rapports avec le boucher ont été inventés par Delannoy et ses scénaristes de même que le premier meurtre ponctué par une excellente chanson de Paul Misraki qu’on entend à la radio, qui est chantonnée par certains personnages et qui nous fait découvrir différents décors avec fluidité et élégance. Il est fascinant de voir dans tous ces romans remarquables comment Maigret finit par faire corps avec un suspect (Aline Calas dans MAIGRET ET LE CORPS SANS TÊTE), un enfant (MAIGRET À L’ÉCOLE), une victime, la jeune morte par exemple. Il parvient à reconstituer sa personnalité, à comprendre ses sentiments et c’est ainsi qu’il résout les affaires, « en romancier plutôt qu’en policier », me disait Jean Aurenche. Il se définit lui-même comme un raccommodeur de destinées.

  

A noter que la plupart des titres que j’ai énumérés ont été filmés par la télévision anglaise et parfois japonaise (l’éditeur a eu la bonne idée de citer toutes les adaptations avant chaque roman), en France avec Jean Richard et bien sûr Bruno Crémer dans des mises en scène de Christian de Challonge, Claude Goretta, Serge Leroy (MAIGRET ET LE CORPS SANS TÊTE), Jacques Fansten (UN ÉCHEC DE MAIGRET).

     

Les nombreux amateurs qui ont dégusté les deux volumes de LONESOME DOVE (Gallmeister), ces époustouflants récits picaresques, violents, cocasses, émouvants de Larry Mc Murtry, très grand écrivain que j’ai découvert tardivement (et parfois vu la bonne série TV avec Tommy Lee Jones et Robert Duvall), se plongeront dans LA MARCHE DU MORT – LONESOME DOVE : LES ORIGINES, sur les premières aventures de ses Texas Rangers. McMurtry pointe impitoyablement les sottises de chefs incompétents ou despotiques, la non préparation, l’inculture arrogante des Rangers qui se font décimer par une bande de Comanches connaissant le pays comme leur poche. Dès la première phrase qui décrit le surgissement inoubliable des eaux boueuses du Rio Grande d’une énorme putain, Matilda, traînant une tortue serpentine par la queue, on est happé et on ne peut lâcher le livre.

FILMS FRANÇAIS

Je tiens tout de suite à signaler la sortie chez Doriane du merveilleux film de Marc Allégret AVEC ANDRÉ GIDE, document indispensable sur un immense écrivain. La première partie, la plus traditionnelle souffre de certains manques propres aux documentaires de l’époque : un ton un peu raide et emprunté mais tout cela disparaît par la suite lors de l’étonnante leçon de piano que Gide donne à une petite fille où il se montre chaleureux, précis, témoignant de grandes connaissances musicales. La manière dont il reprend le jeu de son élève, le corrige est un moment de pur délice.

Je regrette, faute de matériel, de n’avoir pas évoqué dans mes VOYAGES À TRAVERS LE CINÉMA FRANÇAIS, LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC de Robert Bresson dont la minutie perçante, épurée m’a bouleversé, les élans lyriques et noirs du sublime GUEULE D’AMOUR de Jean Grémillon et NON COUPABLE, autre chef d’œuvre de Henri Decoin (un des premiers films où l’on parle d’homéopathie qui est ridiculisée par le médecin officiel), ce double inversé de PANIQUE : dans le Duvivier, tout le monde pense que Michel Simon est coupable alors qu’il est innocent. Dans NON COUPABLE (Coin de Mire), quand Simon s’accuse des crimes qu’il a commis personne ne le croit. Excellent dialogue de Marc Gilbert Sauvageon, auteur méprisé par les cinéphiles. De Decoin, on peut aussi revoir LA CHATTE (René Château), chronique sobre et sèche, très bien photographiée. Le cinéaste demande à Joseph Kosma une partition non mélodique : des sons, des accords d’onde Martenot, des percussions, idée révolutionnaire.

  

A Cannes, la projection de MONSIEUR KLEIN fut un extraordinaire moment qui répare l’accueil incroyablement condescendant de l’époque. Le film reste une recréation géniale de l’époque dont il capture la paranoïa. On a l’impression que la peur, que l’oppression suinte des murs, de ces coins de rue mal éclairés (les décors d’Alexandre Trauner sont extraordinaires d’intelligence). Et Loué soit Alain Delon d’avoir permis qu’un tel film existe, où il est, d’ailleurs, génial.

Merci à Dumonteil pour m’avoir signalé les sorties de L’HOMME DE LONDRES de Henri Decoin et de HORIZONS SANS FIN de Jean Dréville (tous deux chez Gaumont, collection rouge). Le premier, je crois l’avoir entrevu il y a plus de soixante ans dans une copie médiocre en 16 mm. C’est la seule excuse que je me trouve pour avoir loupé un tel film, une des adaptations majeures de Simenon qui retraduit son univers oppressant où peu à peu les sentiments vont se mettre à nu. Decoin utilise admirablement le studio, utilisant des recoins, des différences de niveau, toute une géographie de l ‘étouffement physique (on a du mal à respirer) et moral. l.edoux extraordinaire d’amertume rentrée, campe un être honnête, enfermé en lui même, atteint d’un vague délire de persécution qui vire facilement à la paranoïa. Il faut voir comment il traite sa femme et la peinture est aussi forte même si les traits et les couleurs sont différents que dans LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE et le propos tout aussi critique. Il est comme encrassé dans des préjugés qui anesthésient son intelligence. Berry est sensationnel de sobriété capitularde. On le sent au bout du rouleau et il vous cueille tout à coup avec un ricanement horrible, pour prouver qu’il est clown (cet aveu est incroyable) On ne parle jamais de cette création digne du JOUR SE LÈVE et du CRIME DE MONSIEUR LANGE dans un registre plus intérieur. Suzy Prim et Jean Brochard, très tenus, s’intègrent dans cette œuvre sans éclat de voix, toute en retenue et une fois encore, la musique de George Van Parys est utilisée de manière mémorable. Qu’elle éclate brusquement à la fin d’une scène entre Camelia et Berry ou qu’elle donne lieu à une belle goualante énonçant la morale de l’histoire qui ouvre le film comme une complainte off (vraie audace narrative, on se croirai chez Brecht et Weil) jusqu’à ce que la caméra recadre Nila Cara qui la chante dans la rue (mais avec un orchestre invisible). Des versets religieux sont scandés en voix off ce qui évoque REMORQUES de Grémillon, Dialogues excellents et retenus de Charles Exbrayat où l’on retrouve la sobriété chère à Decoin. Une réussite.
HORIZONS SANS FIN rend hommage à Maryse Bastié, une des premières aviatrices françaises. On retrouve tout ce qui le fait le prix de certains films de Jean Dévrille : la sobriété du ton, la mise en valeur de l’entraide collective, de l’amitié qui donnait une vraie force à NORMANDIE NIEMEN (Gaumont), à certaines séquences de l’excellent mais plus sombre FERME DU PENDU. Dréville qui dirige comme joue Vanel, son acteur fétiche, sans effets de manche, sans ostentations, évite les effusions, les grands éclats, privilégiant des détails humains. Il traite de loin certains rebondissements mais donne une importance à un miroir qui permet à Hélène de se maquiller avant de monter dans un avion, petite touche délicate. Il dirige une masse d’acteurs talentueux, de Pierre Trabaud dont les cabrioles sont irrésistibles à Maurice Ronet, déjà si intense, Paul Frankeur, toujours exact, René Blancard, Lisette Lebon et même Jean Chevier qui est ma foi fort juste. Gisèle Pascal ne mérite que des éloges : elle parvient à se fondre dans le groupe et gomme tout ce qui pourrait paraître démonstratif, explicatif, préservant ainsi un ton, un propos féministe que je tiens vraiment à signaler.
Puisqu’on en est à Jean Dréville, signalons la sortie aux éditions Montparnasse de LA BATAILLE DE L’EAU LOURDE que je n’ai jamais vue.

Saluons aussi un joli coffret consacré à Philippe de Broca où l’on peut revoir en Blu-ray ses premiers films délicieux, LES JEUX DE L’AMOUR, LE FARCEUR et découvrir (je parle pour moi), L’AMANT DE 5 JOURS, œuvre plus noire que d’ordinaire où les personnages mentent, se trompent, usurpent de fausses identités, de fausses vies. Tout cela est traité avec pudeur mais plus de dureté que d’habitude. J’ai aussi découvert avec plaisir LE CAVALEUR où finalement de Broca et Audiard ne font pas de cadeau au personnage principal, cet éternel amoureux velléitaire et insatisfait auquel Jean Rochefort donne une vérité étonnante. C’est sans doute la comédie la plus autobiographique de de Broca comme le disent plusieurs intervenants dans les excellents bonus On est loin de la farce et du vaudeville, plus près de la comédie de mœurs à l’italienne ou à la Pascal Thomas. D’autant que le cinéaste et Audiard contrairement à tant de comédies donnent une grande place au métier du héros (pianiste), à ses obsessions, sa recherche de l’interprétation juste. Et utilisent le personnage de Nicole Garcia et celui d’Annie Girardot pour ajouter un regard critique sur le héros dont ils soulignent la solitude. Pour moi une des grandes réussites de De Broca.

Nous sommes revenus plusieurs fois (avec le soutien encore de Dumonteil) sur LA VIE DE PLAISIR d’Albert Valentin brillamment écrit par Charles Spaak (comme L’ENTRAINEUSE autre réussite majeure de Valentin) qui connut le douteux privilège d’avoir affaire aux foudres de la Censure durant l’Occupation (anti-cléricalisme, magouillages bancaires, turpitudes diverses) et à la Libération, le héros dirigeant une boite de nuit. Je n’ai pas encore vu le DVD rouge de Gaumont.

FILMS ITALIENS

LES COUPABLES a été une de mes grandes découvertes de ces derniers mois. Je n’avais jamais entendu parler de ce film de Luigi Zampa que Gaumont sort en version française (bien dirigée par Richard Heinz). Cette enquête criminelle que tente de mener à Naples un juge (Amedeo Nazzari, très bon) qui anticipe sur des magistrats comme Falcone va mettre à jour tout un réseau de corruption, d’ententes criminelles liées à la Camorra. Il s’agit en fait d’un des premiers sinon le premier film sur la Camorra et il annonce les œuvres comme GOMORRA. Magistrale mise en scène de Zampa qui utilise une foule de décors spectaculaires (rien que cela suffit pour acheter ce DVD peu onéreux) : cours d’immeuble, escaliers monumentaux ou tortueux, ruelles aux immeubles imposants ou aux taudis décrépits, restaurant immense au bord de la mer. L’action est haletante et on voit déjà ce qui a pu influencer Francesco Rosi qui était assistant. Ce film courageux et remarquable eut, selon Gian Luca Farinelli, beaucoup d’ennuis avec la Censure mais Zampa résista. Gian Luca pense d’ailleurs qu’il est le plus méconnu des grands réalisateurs italiens et il organisa un hommage à Bologne. J’avoue connaître un ou deux titres célèbres (VIVRE EN PAIX pas revu depuis des années) et avoir assez aimé à sa sortie un film moins connu, QUESTION D’HONNEUR.

TERREUR SUR ROME (Gaumont) est un petit policier d’Anton Giulio Majano (auteur du MONSTRE AU MASQUE) qui démarque platement PANIQUE DANS LA RUE et THE KILLER THAT STALKED NEW YORK avec des fautes de raccord dans l’éclairage, des plans qui sautent aux yeux.

  

QUI A TUÉ LE CHAT ? (Tamasa) de Luigi Comencini (produit par Sergio Leone) est une merveille d’humour noir, écrite de main de maître par le grand Rodolfo Sonego (UNE VIE DIFFICILE, L’ARGENT DE LA VIEILLE), le plus méconnu des grands scénaristes italiens. Un frère et une sœur qui se détestent tentent de faire décamper par tous les moyens (chantage, espionnage, lettres anonymes) les occupants de leurs immeubles pour toucher une somme plus que rondelette. Moyen pour Sonego de révéler à travers les agissements de deux crapules – Ugo Tognazzi idéalement distribué bat tous les records de muflerie et Maria Angela Melato est toute aussi irrésistible notamment quand elle veut séduire un prêtre – bien des hypocrisies, des mensonges. Michel Galabru, à peine desservi par le doublage, joue un commissaire de police enseveli sous les plaintes et les affaires mais moins bête qu’il le paraît.

Tamasa a aussi sorti UN VRAI CRIME D’AMOUR, toujours de Comencini que j’avais aimé à sa sortie.

  

J’ai été transporté par la vision récente de L’ARBRE AUX SABOTS de Ermanno Olmi, chronique paysanne qui épouse le rythme des saisons, en saisit les couleurs, la lumière. On a froid avec les personnages, on a faim avec eux (leurs repas sont d’une incroyable frugalité). Olmi pose un regard fraternel sur ces ouvriers agricoles, ces métayers finalement aussi exploités par des patrons froidement implacables que les livreurs de Ken Loach dans le poignant SORRY WE MISSED YOU. Un des protagonistes, Battisti, est traité avec la même sauvagerie capitaliste, la même absence d’humanité que le héros de Loach. Voilà un cinéma qui s’intéresse aux exploités, vibre avec eux mais point aussi leurs rancœurs, leur égoïsme (Finard dans L’ARBRE AUX SABOTS provoque des drames à force de bêtise avaricieuse et le fossé qui sépare le père de son fils dans SORRY aura des conséquences bouleversantes). Ces deux œuvres font la part belle aux personnages de femme que la religion, pourtant, contraint au silence chez Olmi.

 

A signaler la sortie de LA PROIE DU DÉSIR de Pagliero et Rossellini que me recommande Jean Ollé Laprune et du picaresque, truculent BRANCALEONE S’EN VA-T-AUX CROISADES de Mario Monicelli, une des meilleures recréations du Moyen Age qui culmine dans ce duel avec la MORT.

UN DÉTOUR PAR L’ASIE ET L’INDE

THE MUMBAI MURDERS d’Anurag Kashyap regroupe plusieurs des grands thèmes policiers qui ont déjà inspiré après Chesterton, Jean-Pierre Melville ou Michael Mann et des centaines d’exégètes : le fait qu’un criminel et un flic ne soient que les deux faces d’une même pièce. En l’occurrence, un serial killer sociopathe qui avoue sans cesse ses meurtres et un policier drogué (qui nous renvoie à BAD LIEUTENANT) qui vont devenir des sortes de jumeaux, l’un devant continuer le travail de l’autre. Quand l’auteur commence à expliquer ces thèmes, le film devient plus pesant et démonstratif mais auparavant Anurag Kashyap dirige un grand nombre de séquences d’une tension presque insupportable. La longue scène entre le criminel, sa sœur et son mari égale sur ce plan l’ouverture d’INGLOURIOUS BASTERDS. Et enracine son histoire dans des décors, des coutumes qui brouillent les pistes. Le film noir une fois de plus est un excellent révélateur social. On reste sidéré devant les mœurs de la police indienne (comme dans THE DELHI CRIMES, ils n’ont pas de menottes ce qui nous vaut un rebondissement spectaculaire) mais surtout devant le machisme froid, calculé, culturel du commissaire.

THE THIRD MURDER de Kore-eda est une œuvre captivante : une sorte de quasi-huis clos carcéral opposant un homme accusé du meurtre de son patron, dont il aurait fait brûler le cadavre après l’avoir dépouillé et le jeune avocat qui reprend l’affaire et sent que quelque chose cloche dans les aveux du coupable. L’avocat va refaire l’enquête, découvrant de nouveaux faits troublants. Kore-eda quitte les conflits familiaux dont il était devenu un grand spécialiste et qui lui avaient inspiré des chefs d’œuvre comme NOBODY KNOWS et I WISH. Le résultat est ici tout aussi puissant et il parvient à créer avec des moyens épurés, une brillante utilisation du Cinémascope, une tension qui ne faiblit jamais. Jusqu’aux déchirantes scènes finales. On pense parfois à Victor Hugo.

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Déc
04

Voici le discours prononcé le 18 octobre 2019 à l’Institut Lumière à Lyon, lors de la remise du Prix Lumière 2019 à Francis Ford Coppola.

Quand on demandait à Alphonse Allais, le Mark Twain français, s’il connaissait Francisque Sarcey, célèbre critique dramatique, Allais répondait : « Je l’ai vu deux ou trois fois, rue de Douai, sur le balcon du 4ème étage de son appartement. Il battait ses tapis. Honnêtement, je n’appelle pas cela connaître. »

Eh bien moi, toutes proportions gardées, cher Francis Coppola, je pourrais dire la même chose vous concernant. A deux exceptions près :

1) il est impossible de vous comparer à Francisque Sarcey, anti-dreyfusard notoire et auteur du retentissant : « les paysans bretons sont si ignorants qu’ils croient à l’influence de la lune sur les marées », montrant qu’un critique pouvait ignorer Aristote, Galilée et Newton.

2) je ne vous jamais vu battre de tapis.

Je vous ai bien croisé à deux ou trois reprises, tout d’abord en 63, à Los Angeles, lors d’une party organisée par Roger Corman pour remercier Robert Benayoun, son premier défenseur que j’accompagnais. Corman nous présenta des acteurs, des collaborateurs, Jack Nicholson, Monte Hellman, Dick Miller parmi lesquels, un jeune homme de 24 ans, vous, son ingénieur du son, son assistant et réalisateur de seconde équipe pour THE YOUNG RACERS.

Vous veniez de tourner DEMENTIA 13 et il ne tarissait pas d’éloges sur vous.

La seconde fois, ce fut un dimanche soir, à Paris, au restaurant L’ami Louis où je retrouvais le producteur Irwin Winkler. Vous étiez attablé avec des amis, des membres de votre famille, autour de ces énormes platées de foie gras, spécialité de l’endroit, d’un poulet rôti ou d’un gigot.

Et je me suis retrouvé à vos côtés avec Martin Scorsese mais seulement sur une feuille de papier pour servir de garant à Michael Powell auprès des assurances pour un film tiré d’un opéra de chambre de Philip Glass, THE JUNIPER TREE.

Honnêtement, je n’appelle pas cela connaitre.

Et pourtant, j’ai l’impression d’en savoir pas mal sur vous, de vous avoir souvent côtoyé. C’était à travers vos films qui faisaient naitre en moi des émotions très fortes, très intimes. Je sentais vibrer la personne qui les avait réalisés et vibrais avec elle. J’épousais ses passions, vos passions, je partageais vos doutes, admirais vos audaces narratives ou visuelles, m’identifiais à vos personnages rebelles ou désillusionnés, bravaches, colériques, meurtris par la vie. A travers eux, vous parliez de l’Amérique mais aussi de vous. Tout cela me rendait admiratif. J’étais impressionné. Je le suis encore plus ce soir. Il est difficile de partager une admiration en public. On a peur d’être grandiloquent ou trop sentimental. On a peur d’admirer mal.

Je viens de passer ces dernières semaines à me promener à travers votre œuvre et ce furent des moments exaltants que de revoir un bon nombre de ces films même certains que l’on considère comme des commandes. Ainsi L’IDÉALISTE (THE RAINMAKER) m’a paru tenir formidablement le coup. Cette charge contre la dictature des compagnies d’assurance avec cette fin hustonienne prend encore plus de force, d’urgence après la crise des subprimes.

Rassurez vous je ne vais pas les évoquer tous. Simplement en choisir quelques-uns qui me touchent ou que je trouve méconnus comme ce JARDINS DE PIERRE, un des rares films américains sur le Vietnam à n’évoquer que les conséquences plutôt que la guerre sur le terrain, à travers ces soldats chargés d’enterrer les morts au cimetière d’Arlington. Les opérations militaires étaient juste entrevues à la télévision, des images d’actualité en fond de plan. Cette suite de rituels, enterrements, défilés, hommages, commémorations où prime le poids du deuil et des souvenirs accompagnés par le beau lamento de Carmine Coppola en fait votre film le plus Fordien. John Ford qui même dans ses documentaires de propagande s’attardait sur les morts, les blessés, le prix à payer. « Faites que l’ambulance arrive à temps », s’écriait Jane Darwell dans LA BATAILLE DE MIDWAY. Supplique bouleversante qui me renvoie aux larmes toutes aussi bouleversantes de Marie Stuart Masterson, la jeune héroïne de JARDIN DE PIERRE. Comment oublier cette histoire d’amour si adulte, si mélancolique, si exempte d’effets de maniérismes entre Anjelica Huston et James Caan, celle qui croit que le Vietnam est un génocide et celui qui croit que c’est une atroce erreur mais qu’on n’a pas le droit de la critiquer.

James Caan qui était déjà présent, avec Robert Duvall dans LES GENS DE LA PLUIE. Et cher Francis Coppola, je crois que je vous ai aimé dès ce film, dès ce road movie géographique et moral, cette quête entreprise par une femme que jouait Shirley Knight, à la fois égoïste et généreuse, arrogante et peu sure d’elle, instable et décidée, sincère et affectée (elle aime parler d’elle même à la troisième personne), naturelle et artificielle. Qui plaque tout et tombe en chemin amoureuse d’un homme de prime abord aussi simple qu’elle est complexe. Comme certains « innocents » de Faulkner, il est fragile, perdu mais d’une grande intégrité morale. Ce film, nous l’avions passionnément défendu, Jean Pierre Coursodon et moi-même dès sa sortie et voilà ce que nous écrivions : « Coppola a toujours voulu que ses films ressemblent à ce dont ils parlent (c’est sa propre expression) et la méthode de production adoptée pour THE RAIN PEOPLE reflète déjà ce principe. Le tournage lui-même fut un itinéraire, une quête au cours duquel le cinéaste tenta d’élucider son personnage au jour le jour, au fil du voyage… Cette ouverture, cette disponibilité donnait au film une liberté d’allure très rare dans le cinéma américain de l’époque… ».

Pourtant la mise en scène, en dehors de moments documentaires (qu’on retrouvera dans de nombreuses œuvres, les scènes de fête des PARRAINS) n’est pas toujours celle qu’on pourrait attendre d’un film en partie improvisé. Un bon nombre de séquences sont rigoureusement structurées et ce mélange de liberté narrative et de recherches formelles annonce aussi bien CONVERSATION SECRÈTE, APOCALYPSE NOW, RUSTY JAMES, que COUP DE COEUR, OUTSIDERS et bien sûr les PARRAIN 1 et 2 avec ces va-et-vient dans le temps et les lieux, ces montages parallèles, ces époustouflantes ellipses temporelles si bien analysées par un Steven Spielberg qui déclare avoir voulu abandonner le cinéma tellement il était impressionné par ces films. Il cite ce moment où l’on passe avec un CUT de la Sicile à Diane Keaton, laquelle tombe brusquement sur Al Pacino, apprenant qu’il est rentré depuis un an. Rien n’est expliqué mais par cette ellipse, cet interstice entre deux plans, le visage de Pacino, on comprend qu’il est devenu le Parrain.

Nous avions donc vu dans LES GENS DE LA PLUIE un film matrice, fondateur qui impose d’emblée toute une série de principes, de paris qui peuvent rivaliser, question audace, avec ceux de Michael Powell et d’Emeric Pressburger. Des paris, non seulement sur le courage des financiers mais aussi sur la curiosité, l’ouverture d’esprit du public.

Audace qu’on retrouvera dans le choix et la diversité des sujets mais aussi dans leur traitement avec ces brusques bifurcations narrative, ces fins en suspension, ce désir constant de transcender, de dépasser le réalisme.

La dramaturgie se veut ouverte, la structure éclatée, truffée de parenthèses, longues scènes de fêtes, d’anniversaire, de cérémonies religieuses refusant la dictature de l’intrigue pour mieux avoir l’air de s’inventer au fur et à mesure du récit. Une liberté paradoxalement confortée par des parti pris visuels flamboyants.

Ainsi, CONVERSATION SECRÈTE s’ouvre sur un plan anthologique, ce long travelling avant au dessus d’une foule qui repère puis isole Gene Hackman, lequel fait le même boulot que la caméra : il suit et espionne un couple dont il enregistre les conversations et le scénario tourne entièrement autour de l’interprétation d’une phrase captée clandestinement dans une foule – « he’d kill us if he got a chance » – et de la manière dont elle est prononcée, qui doit déterminer si on a affaire à la victime ou au meurtrier. Dans cette histoire de paranoïa et de culpabilité, Walter Murch, votre sound designer et vous, révolutionnez tout un type de rapports au son avec des années d’avance sur la technologie de l’époque. J’ai toujours eu un faible pour les moments où Hackman (que Jean-Pierre Marielle tenait alors pour le plus grand acteur du monde), joue du saxophone dans son appartement rajoutant ses solos à des disques notamment sur To Each his own. Moment de solitude et de répit. Dès ce film, vous bousculez bien des archétypes, des mythes américains comme le héros chamboule à la fin son appartement, dénonçant, avec des années d’avance, l’intrusion illicite de la vie privée par une technologie non contrôlée. Ce qui a pris une nouvelle urgence avec les révélations de Snowden sur les pratiques de la NSA, des Gafa.

Et vous allez continuer. Parfois de manière oblique, ironique : la première phrase du magistral monologue qui ouvre LE PARRAIN « Je crois en l’Amérique. L’Amérique a fait ma fortune » est prononcée par quelqu’un qui demande à Don Corleone de liquider les deux salopards qui ont tabassé et violé sa fille et que le tribunal a libéré dans un jugement inique.

CONVERSATION SECRÈTE traite aussi d’un thème que l’on retrouvera souvent chez vous jusque dans OUTSIDERS, RUSTY JAMES : le conflit entre une vie privée jalousement protégée (familiale dans les PARRAIN, solitaire dans THE CONVERSATION) et une activité violente ou criminelle, celle-ci finissant par parasiter celle-là. La famille joue un rôle capital dans votre œuvre, la famille de cinéma si soudée (Walter Murch, Dean Tavoularis, Gordon Willis, John Milius, Nicolas Cage, Tom Waits, Carmine et Roman et Sofia Coppola, la liste est longue) et la famille de fiction déchirée parfois par des jalousies, des fissures, des rancoeurs mais où ou abondent des détails sans doute autobiographiques comme la recette des boulettes et saucisses italiennes à la tomate du PARRAIN, certaines réactions qui sonnent si justes, (James Caan qui se mord la main pour réprimer une crise de violence), ces scènes de danse ou de repas, tous les moments avec les enfants.
C’est particulièrement vrai du PARRAIN 2, chronique familiale shakespearienne sur la manière dont le crime organisé détruisait une famille.

  

Le monde de la Mafia y était décrit comme un univers laborieux, petit bourgeois, gangrené par la suspicion, la paranoïa, la trahison. Les femmes n’y avaient aucune place. C’est votre regard, cher Francis Coppola et lui seul qui nous bouleversait en arrachant à ce monde de violence, des émotions, des sentiments, un moment d’espoir – le sourire d’une jeune sicilienne, un enfant qui joue avec un vieillard dans un jardin – ou d’échec (cette porte que Pacino claque sur Diane Keaton vous cloue le cœur), en s’arrêtant quelques secondes sur un paysage de Sicile sublimé par la géniale partition de Nino Rota.

Tout cela nous paraît maintenant aller de soi. Et pourtant, vous avez dû vous battre pour imposer ces idées et ce soir, je voudrais saluer cette exigence tenace. Face à des dirigeants de studio qui ne voulaient ni de Brando, ni de Pacino, ni de la Sicile. Qui exigeaient de couper dans COTTON CLUB et dans d’autres films qui ressortent maintenant dans des versions plus longues (vous battez même Ridley Scott sur ce terrain). J’admire votre énergie qui vous fit produire des films de Caroll Ballard, Barbet Schroeder, Sofia Coppola comme l’ETALON NOIR, MISHIMA, BARFLY, SOMEWHERE, soutenir Kurosawa et Abel Gance, faire exister envers et contre tout LE PARRAIN III, dont j’adore le dernier tiers somptueusement rythmé par l’opéra de Mascagni et la description au vitriol d’un Vatican assimilé à la Mafia et peut-être à Hollywood. Admirer stimule, vous ouvre l’esprit. Oui cher Francis Coppola, j’ai aimé admirer vos films. Victor Hugo écrivait « Il y a dans l’admiration je ne sais quoi de fortifiant qui dignifie l’intelligence », ajoutant : « Il faut dire, Monsieur, que j’ai pour principe d’admirer l’admirable et de m’en tenir là. »

Et puis il y a eu cette fin de matinée sur les Champs-Élysées. On sortait du Gaumont Ambassade où avait eu lieu la projection presse d’APOCALYPSE NOW. On était sonné. Moi en tout cas et une bonne partie de mes amis. Je savais que ce film allait faire partie pour toujours de ma vie, de ces œuvres qui vous collent à la peau, s’incrustent dans vos souvenirs. Dont l’ambition folle, la vision si ample transforme à chaque pas le réel en mythe. On avance sur un sol qui paraît se dérober sous nos pas, sous ceux des personnages, où la violence surgit comme par mégarde. A chaque instant, on a l’impression de côtoyer l’éternité, de longer de vertigineux abîmes, d’assister à des atrocités plus réelles que la réalité. Bref de s’enfoncer physiquement, moralement au cœur des ténèbres pour paraphraser le roman dont vous vous êtes inspiré. Et la plupart des personnages, Willard, Kurtz (cette version noire de Lord Jim), Kilgore, Hicks pourraient reprendre à leur compte ce qu’écrivait Robert Penn Warren dans L’ESCLAVE LIBRE (BAND OF ANGELS) : « Nous ne vivons pas notre vie, c’est notre vie qui nous vit. Nous ne sommes au bout du compte que ce que l’Histoire nous fait. »

A côté de ces films qu’on pourrait qualifier d’épiques qui brassent le monde, à travers la guerre, le crime organisé, il y a ces chroniques sentimentales intimistes, fragiles, qui dansent sur un fil comme Nastassja Kinsky dans COUP DE CŒUR. Que vous situez, ultime provocation, dans un cadre totalement artificiel, Las Vegas. Un lieu qui ressemble déjà à une parodie toc de décor hollywoodien que Dean Tavoularis recrée génialement en studio en le magnifiant, synthétisant par l’artifice cette ville improbable que Vittorio Storaro illumine comme de l’intérieur. C’est par la lumière que l’on passe d’un lieu dans un autre, que l’on navigue dans le temps. Les personnages évoluent dans une suite de décors gigognes qui s’ouvrent les uns sur les autres au hasard des souvenirs : intérieur de Teri Garr que l’on retrouve dans ses vitrines, appartement enchâssé dans un autre appartement comme ces boites de Joseph Cornell. COUP DE CŒUR qu’on dirait aux antipodes d’APOCALYPSE NOW, partage les mêmes ambitions intransigeantes. L’un et l’autre imposent une même construction musicale, une même méfiance de la psychologie et du réalisme. Les cadrages, les mouvements d’appareil, les jeux avec la lumière, la musique transcendent le canevas, jusqu’à faire partie intégralement du sujet comme d’ailleurs dans TUCKER. Et font surgir comme par magie, dans ce cadre baroque, ostentatoire, des moments de pure intimité tout à fait uniques.

Plus modeste, OUTSIDERS me touche encore plus. Tout parait murmuré dans cette chronique mélancolique où l’on est brusquement ému par une discussion sous un arbre, la lumière d’une fenêtre sous un porche. Des notations subtiles nous font sentir le décalage, les interrogations des personnages, un lien familial fragile, ténu mais auquel peuvent se raccrocher ces ados trop pauvres pour s’intégrer dans une Amérique du succès, trop rêveurs pour surmonter les handicaps de leur classe. A la suite d’une bagarre, deux d’entre eux après une longue cavale se réfugient dans une église abandonnée et cette errance panthéiste constitue l’un des sommets de cette œuvre.

Albert Camus, quand il reçut le prix Nobel écrivit et ces mots, cher Francis Coppola me semblent si bien s’appliquer à tout ces films que j’ai cités. Il suffit de remplacer romancier par cinéaste : « Le romancier doit être vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté… Qui après cela pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. »

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Oct
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LECTURES

POUR UNE ÉCOLE PUBLIQUE ÉMANCIPATRICE de Véronique Decker (Libertalia), auteure de TROP CLASSE, L’ECOLE DU PEUPLE, est un texte clair, concis, percutant sur le rôle que devraient jouer l’école et l’éducation si on s’inspirait davantage des méthodes Freinet. Veronique Decker a été directrice d’établissements à Bobigny et à Montreuil. Elle connaît les quartiers en difficulté, a été confrontée à la violence de certains élèves, à la misogynie de caïds, à l’ignorance satisfaite mais aussi à la bonne volonté, au désir d’apprendre et énumère des petits faits, des constatations. Elle se heurte aux décisions changeantes, jamais expliquées, souvent incompréhensibles d’une administration nébuleuse. Un jour, on lui envoie une stagiaire qui doit travailler dans deux écoles. Mais on ne lui donnera jamais le nom de la deuxième. Et deux après, ce poste est supprimé toujours sans explications. Elle nous parle des portables et des parents qui sont ravis que leur enfant de 8 ans soit une « youtoubeuse ». « Beaucoup de gens pensent que c’est le rôle de l’école de faire ce travail d’apprentissage des mondes virtuels. Mais personne ne se soucie de vérifier que nous disposons de la formation, du matériel et du temps d’enseignement indispensable pour le faire. » Les passages sur les rapports avec les Roms sont poignants : elle héberge pendant quelques semaines deux crevettes avec l’aide d’un avocat, découvre très vite pourquoi elles étaient souvent insupportables en classe : eczéma, dents cariées, elles sont carencées en sommeil à dormir à 4 dans une chambre d’hôtel, l’une est blessée au bras et l’autre a besoin de semelles orthopédiques. Et la conduite, les résultats seront nettement meilleurs. Obligation d’une vraie politique de santé scolaire : « A 13 ans, l’aînée aura vécu dans trois pays différents et aura du apprendre deux langues étrangères pour s’y adapter. Une enfance Erasmus. »

J’ai été passionné par EXTRÉMISME RELIGIEUX ET DICTATURE (Actes Sud) d’Alaa El Aswany, l’auteur de L’IMMEUBLE YACOUBIAN (Actes Sud) qui fut défendu par Gilles Kepel dans Le Monde et dont on tira un film tout à fait estimable et de J’AURAIS AIMÉ ÊTRE ÉGYPTIEN (Actes Sud). Il s’agit de petites chroniques écrites pour divers journaux (Al-Shorouk, El Masri El-Yom), en prise avec les problèmes de la vie quotidienne, qui abordent des sujets polémiques tous d’actualité : la persécution d’une doctoresse bahaïe, la persécution des coptes. Certains titres parlent d’eux mêmes : « Pourquoi sommes nous en retard sur le reste du monde ? », « Comment vaincre la séduction des femmes ? », « Pourquoi les religieux extrémistes sont-ils si préoccupés par le corps de la femme ? », « l’Egypte face au fascisme ». Ces articles sont écrits avec une ironie décapante qui évoque Albert Cossery mais aussi une douleur face à la dégradation de la tolérance, de la civilisation en Egypte. Il donne des chiffres accablants sur les perversions sexuelles, les viols, les agressions sur enfants dans les milieux extrémistes religieux : en 2008, 850 jeunes filles saoudiennes ont fui leur domicile à cause d’agressions la plupart d’ordre sexuel, de leurs parents proches.

Dans QUESTIONS DE CINÉMA (Carlotta), Nicolas Saada interroge des cinéastes, Jarmusch, Ethan et Joel Coen (ce chapitre est excellent), Paul Schrader (idem), fait dialoguer John Carpenter et Dario Argento. Peu de Français comme le veut la mode (Chabrol mais sur DOCTEUR M.) mais John Woo et Wong Kar-wai… J’ai beaucoup apprécié son interview d’Elmer Bernstein où l’on découvre que dans de très nombreux cas, Bernstein ne rencontra, du moins durant ses premières années, que les dirigeants des secteurs musique des studios qu’il jugeait intelligents et talentueux. C’est le scénariste producteur Sidney Buchman qui lui confie la musique de l’excellent SATURDAY’S HERO de David Miller. Il ne rencontra jamais John Ford pour SEVEN WOMEN ni même Anthony Mann pour COTE 465, partition percussive particulièrement mémorable. Quelques exceptions : Preminger avec qui il s’entendit très bien pour L’HOMME AU BRAS D’OR et Cecil B. DeMille qui savait ce qu’il voulait et l’expliquait bien (il y a aussi un très bon entretien de Michel Ciment avec Bernstein dans un numéro de Positif). Passionnante interview de Schiffrin. Lui et Bernstein sont très respectueux du travail de Frank Waxman (AVENTURES EN BIRMANIE, LE BOULEVARD DU CRÉPUSCULE) lequel composa après FENÊTRE SUR COUR une suite qui incorporait des morceaux NON utilisés par Hitchcock : du Bernstein avant Bernstein déclare Schiffrin. On croise beaucoup d’autres créateurs dans ce livre, de Thelma Schoonmaker à Angelo Badalamenti et à l’omniprésent Francis Ford Coppola, sans oublier David Lynch et Dianne Johnson. Bref, je me suis régalé.

SAMUEL FULLER – JUSQU’À L’ÉPUISEMENT (Rouge Profond) de Frank Lafond offre une approche assez originale de Fuller en privilégiant certains angles, en se concentrant sur certains films et surtout en allant piocher des faits, des explications dans les archives des studios. On découvre ainsi le processus de production de certaines œuvres, les remarques de la Censure, les modifications que cela entraîne dans le scénario avant le tournage. Lafond a regardé parfois plusieurs versions du scénario ce qui l’amène à faire des remarques souvent passionnantes : les scènes sentimentales, les rapports amoureux entre Robert Stack et une jeune Japonaise constituent un vrai apport de Fuller qui enrichit le scénario original de Harry Kleiner pour LA DERNIÈRE RAFALE de William Keighley (un bon film noir où Widmark jouait le gangster que reprend Robert Ryan). Lafond étudie longuement la tragique histoire du tournage de CHIEN BLANC qui fut assassiné avant sa sortie par des militants noirs qui n’avaient pas vu le film qu’ils jugeaient aussi raciste que NAISSANCE D’UNE NATION. Deux de ces militants noirs avaient été enrôlés par le studio pour donner un feu vert. Ils ne firent aucune observation durant le tournage mais se déchaînèrent dès qu’ils furent retirés des listes de paie. Leurs critiques témoignent d’une méconnaissance sidérante du film, des intentions du cinéastes, du roman de Romain Gary écrivain qu’ils ignorent totalement, le traitant d’auteur minable de troisième zone qui ne s’est jamais intéressé aux Noirs. Ils oublient simplement la dénonciation du colonialisme qu’on trouve dans LES RACINES DU CIEL. Cela dit, le roman CHIEN BLANC les ferait hurler, pour sa dénonciation au vitriol de la manière dont certains membres de Panthères Noires abusèrent de Jean Seberg, la rançonnant avec une misogynie crasse. Toute cette partie de ce livre extraordinaire avait été écarté par Fuller et par tous les scénaristes qui voulurent adapter le roman. J’ai appris aussi beaucoup de choses sur l’exploitation de J’AI VÉCU L’ENFER DE CORÉE, rebaptisé SERGENT ZACK.

Irwin Winkler dans A LIFE IN MOVIES (Abrams Press) évoque sa carrière de producteur riche en œuvres marquantes sous forme d’un journal. Du moins après les premières années. Avant, il entre tout de suite dans le vif du sujet. Rien sur son enfance, ses parents. En deux phrases, il relate comment dans l’Armée, il déclara qu’il pouvait taper à la machine, ce qui n’étais pas tout à fait exact mais réussit à se rendre indispensable en mettant la main sur des dossiers égarés concernant des troupes d’infanterie en Corée (« Une guerre inutile dans laquelle 52 000 Américains périrent »). Il trouve un travail à la William Morris, grimpe les échelons, devient un petit agent, s’associe avec un jeune diplômé, Robert Chartoff. Ils parviennent à gérer certains contrats de Julie Christie et la mettent en rapport avec Ponti et Lean qui préparaient LE DOCTEUR JIVAGO. Christie est choisie de préférence à Jane Fonda et Winkler et Chartoff doivent emprunter de l’argent pour se rendre à Londres assister à la première de DARLING. A la MGM, ils trouvent un sujet pour Julie Christie. Bob O’Brien, le président, le lit et leur dit qu’il est d’accord pour le produire à condition qu’on adapte le personnage de Christie pour Elvis Presley. Et Winkler s’entend répondre : « C’est un très bonne idée, Bob. » Cela donnera DOUBLE TROUBLE de Norman Taurog qu’on peut conseiller aux apprentis scénaristes pour voir comment a fonctionné le changement d’interprète. Taurog qui était pratiquement aveugle comme le découvre Winkler. Des histoires comme cela, on en trouve des centaines. Il y a celles sur la naissance de ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX. Les pages décrivant comment Winkler et Chartoff vont réussir à se débarrasser de James Poe que Fonda avait choisi comme réalisateur « parce qu’il portait les mêmes bottes que John Ford » et imposer en douce Sydney Pollack sont très savoureuses. Il y a encore les passages sur RAGING BULL, L’ÉTOFFE DES HÉROS, NEW YORK, NEW YORK, deux films avec Costa Gavras dont l’excellent MUSIC BOX, AUTOUR DE MINUIT (Costa et moi, nous nous en sortons bien). Winkler évoque sans prendre de gants aussi la politique souvent erratique, incompréhensible des Studios, qui stoppent un projet quelques jours avant le tournage après l’avoir couvert d’éloge pendant huit mois, les luttes imbéciles pour le pouvoir. Il déclare détester Ken Russell et son VALENTINO, ne mâche pas ses mots contre la conduite arrogante de Peter Bogdanovich qui saccage dans NICKELODEON un fort bon scénario, contre le Verhoeven de BASIC INSTINCT, s’en prend violemment à David Biggelman qui dirigea un temps la Columbia et fut condamné pour escroquerie. Il prend des positions progressistes sur de nombreux sujets et montre comment le montage financier de ROCKY (ils hypothéquèrent leurs maisons pour financer le film refusé par tous) reproduit le thème du film, la revanche d’un prolétaire.

    

FESTIVAL LUMIÈRE

Le festival projette sous un titre un peu trompeur (certains ont été produits par la MGM mais rachetés et restaurés par Warner les Tresors Warner), une dizaine films Pre-Code que j’ai plusieurs fois défendus dans cette chronique pour leur audace, leur vitalité, leur énergie narrative, leurs dialogues souvent percutants. On pourra voir :

ÂMES LIBRES de Clarence Brown où Norma Shearer campe un personnage qui a des rapport sulfureux avec Clark Gable.

L’ANGE BLANC de Wellman avec Barbara Stanwyck et encore Gable qui fait une entrée fracassante en lui filant un bourre pif : « Je suis Max le chauffeur ».

BLONDE CRAZY, un des très bons Roy del Ruth avec Cagney et la merveilleuse Jan Blondell sa partenaire préférée qui lui tient tête.

JEWEL ROBBERY, une délectable comédie où William Powell et Kay Francis forment un couple éblouissant.

RED DUST (LA BELLE DE SAIGON), la première version de MOGAMBO, là encore dialogue truffé de sous-entendus. Gable et Harlow donnent une sensualité, une force érotique à toutes leurs scènes et Myrna Loy est excellente.

LA FEMME AUX CHEVEUX ROUGES s’ouvre sur une question de Harlow : « vous ne trouvez pas que cette robe est un peu transparente » – « oui Madame » – « Bien je la prends ». Le ton est donné.

EMPLOYEE’S ENTRANCE est peut être le meilleur Roy Del Ruth que j’ai vu : rapide, caustique, audacieux. Warren Williams est aux acteurs Pre-Code ce que Barbara Stanwyck est aux actrices. Il imposera une série de personnages de canailles cyniques, impitoyables mais charmeuses et désinvoltes. TOUTES les situations et les répliques paraissent en prise avec les crises économiques actuelles et le rapport avec les banques.

THE MIND READER, toujours du même cinéaste, très inspiré à cette époque, avec encore Warren Williams.

BABY FACE a été reconnu ces dernières années comme un des films les plus féministes. Dans les 15 premières minutes, Stanwyck piétine un bon nombre de tabous dont il se ra interdit de parler après 33 : un père qui prostitue sa fille, la corruption politique, parricide, rapports sexuels dès la première rencontre etc. On peut brièvement voir John Wayne.

FEMALE est attribué à Curtiz qui pourtant ne tourna qu’une semaine à la fin nous apprend Aman K. Rode dans son indispensable biographie. Le film fut commencé par Dieterlé, repris par Wellman qui en tourna la majorité, Curtiz assurant surtout des retakes qui amoindrissent le ton caustique de l’oeuvre.

Parmi d’autres films de la même période, ANN VICKERS de John Cromwell (zone 1) adapte Sinclair Lewis et édulcore le roman sans en déformer le sens. Ann n’épouse pas l’homme qui prétend l’aimer et qui l’oublie dès qu’il revient de la guerre mais la violence masculine est toute aussi forte. Et elle file un parfait amour avec Walter Huston qui est marié. Cromwell tourne pratiquement toutes les scènes de prison souvent violentes et dures (matraquages, repas, courses dans les couloirs) en d’impressionnantes plongées comme si la caméra épousait le point de vue de l’héroïne qui ne peut que regarder de loin, d’une passerelle. Personne ne note ni à l’époque, ni dans les commentaires actuels, cette recherche esthétique pourtant forte.

PICTURE SNATCHER (Warner) récit dynamique qui fonce à cent à l’heure est un petit joyau avec des détails vraiment noirs : le héros trompe honteusement un pompier à moitié fou, on assiste à l’exécution d’une femme durant laquelle Cagney vole une photo de la condamnée sur la chaise électrique. Ce moment s’inspire de l’exécution de Ruth Snyder que quelqu’un parvint à photographier. Le film est truffé de remarques cyniques sur les journaux qu’un étudiant définit naïvement comme « cette somme de travail, de sueur, de photos qui va sortir demain. Des centaines de milliers d’hommes et de femmes vont nourrir leurs âmes médiocres et affamées des indiscrétions et des aventures d’autrui. Et après qu’est-ce qu’il deviendra ? » – « Vous ne savez pas », dit Cagney, « on s’en servira pour emballer les harengs ».

  

BLONDIE JOHNSON (Warner) est un de ces épatants films Pre-Code dont la Warner avait le secret dont on doit attribuer les vertus (narration concise, réalisation rapide, dégraissée) autant au studio, au chef opérateur Tony Gaudio qu’au réalisateur. Les séquences d’ouvertures foudroyantes tracent en quelques plans un portrait fort peu flatteur de diverses institutions dont aucune ne veut aider l’héroïne, Blondie (l’irréprochable Joan Blondell, l’une des reines du Pre-Code) : l’aide sociale, les avocats (« pas d’argent, pas de procès »), l’Eglise représentée par un prêtre aussi onctueux qu’antipathique. Elle décidera de se venger en s’élevant dans l’échelle sociale mais en se servant de son astuce, de son intelligence plutôt que de son pouvoir sexuel, ce qui rend le personnage assez original : « Pour moi, le travail prime toujours sur le plaisir », dit-elle.

FIVE STAR FINAL (zone 2) de Mervyn LeRoy est une charge incroyablement violente contre la presse à scandale où l’on attaque aussi les lecteurs. Edward G. Robinson s’en prend constamment à eux, les considérant comme une bande d’illettrés stupides, bigots et ignorants. Les victimes sont décrites de manière un peu trop mélodramatique et leurs scènes paraissent plus statiques. Mais tout ce qui se déroule à l’intérieur du journal est rapide, dépouillé, brutal. Boris Karloff campe remarquablement un reporter salace, ivrogne, obsédé sexuel, particulièrement répugnant, qui se déguise en prêtre pour extorquer une photo. « Vous êtes un blasphème vivant », lui dit Robinson.

THE HOUSE ON 56 STREET (zone 1) est un mélodrame tarabiscoté où Florey parvient à atténuer le coté incongru, invraisemblable et un peu zinzin de certaines péripéties : l’héroïne sort de prison et se voit offrir un travail dans une maison de jeu qui se trouve être l’appartement où elle tomba amoureuse.

ANDRÉ CAYATTE

Revoir les films de Cayatte (sortis en Blu-ray par Gaumont) fut un exercice salutaire, une manière saine de remettre en cause une vision archaïque, réactionnaire (en fait beaucoup d’attaques venaient de la droite) et simpliste de son œuvre qui comprend moins de films à thèse qu’on le dit. Et parmi ceux-là, il est vrai que JUSTICE EST FAITE pour mettre en lumière la difficulté de juger équitablement, s’appuie sur un cas extrême : l’euthanasie qui déclenche encore aujourd’hui des polémiques infinies. Pensez à l’affaire Lambert qui redonne une actualité à ce film. Par ailleurs, à chaque vision, je suis subjugué par le nombre, la variété des personnages, des milieux sociaux, la rapidité elliptique avec lesquels ils sont décrits. On côtoie aussi bien des bourgeois que des policiers, des magistrats, des ouvriers, des anciens militaires (Noel Roquevert est particulièrement spectaculaire), des paysans. Cayatte remet en question leur regard et le nôtre. Le propos est beaucoup plus ouvert qu’on le laisse entendre et il questionne aussi le spectateur. Il faut dire qu’il trouve en Charles Spaak un complice indispensable.

NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS est le premier film qui aborde la peine de mort de manière frontale et non en fin de récit comme dans J’AI LE DROIT DE VIVRE de Lang et autres œuvres généreuses. Est-ce que questionner le bien fondé de la peine de mort est une thèse ou un constat ? Il est vrai que Spaak prend ouvertement position à travers des personnages de médecins (parfois idéalistes mais est ce un crime ?), de prêtres, certaines femmes ou ce que disent les condamnés. Qui contrairement à ce que l’on affirme ne sont pas innocents. Il y a même des tueurs répugnants parmi eux qui ont assassiné des enfants, tué et violé une petite fille. Même Mouloudji qui commence à apprendre à lire et se transforme ne peut pas imputer tous ses crimes à la société. Il est certes alcoolique, vit dans un milieu effroyable, avec une mère atroce de brutalité mais il est comme possédé par une rage, une violence qui explose à l’improviste et le fait tirer plusieurs fois surs son chef de réseau. Est-ce une thèse que de montrer l’horreur froide, méthodique qui préside à une exécution capitale avec tout ce personnel qui arrive en chaussettes au petit matin, ce rituel épouvantable, la froideur des formules officielles qui fait ressortir la compassion de certains gardiens (Frankeur épatant) ? On retrouve dans ce film puissant, dirigé une fois encore avec une rapidité dans le récit, un gout pour l’ellipse, une extraordinaire variété de décors – chopés avec justesse en deux ou trois plans -, de milieux, dans ce film extrêmement bien joué de Mouloudji à Balpétré en passant par Pellegrin, Renaud Mary et des dizaines d’autres tout ce qui fut analysé et développé par Robert Badinter.

J’ai dit le bien qu’il fallait penser de la première partie du DOSSIER NOIR qui gagne à être revu et dans la deuxième partie la force des deux personnages de policiers incarnés par Blier et Roquevert.

  

PIERRE ET JEAN n’est pas un film à thèse mais une belle histoire d’amour tirée de Maupassant qui donne à Renée Saint Cyr, remarquable, le rôle de sa vie. Cayatte impose un ton retenu, dépouillé, une vision plutôt sombre avec des rapports minés par la jalousie, l’envie (entre les deux frères), l’égoïsme masculin, le contentement de soi (pour le couple Saint Cyr/ Roquevert, encore lui). La dernière réplique, sidérante de pessimisme inconscient (« tu te rends compte ma pauvre vieille, on va rester ensemble jusqu’à notre mort » – je cite de mémoire),  est absolument anthologique. Terminer un film de cette façon est remarquable.

Je suis très heureux de découvrir LE DERNIER SOU dans une copie restaurée qui m’avait bien plu même dans une horrible version. Cette histoire d’escroquerie est rondement menée surtout dans les deux premiers tiers et Cayatte s’appuyant sur un scénario co-écrit avec Louis Chavance lui donne une noirceur, une âpreté rare dans ce genre d’histoire. Une fois de plus, Noel Roquevert est royal dans un personnages aux nombreuses facettes, charmeur, caustique, fourbe et en fin de compte impitoyable. Ginette Leclerc dégage un charme fou, une chaleur dans un personnage plus sympathique qu’à l’ordinaire. Certains extérieurs de rues, reconstitués en studio, paraissent aussi oppressants, aussi désolés que les couloirs de la prison. A découvrir.

   

ŒIL POUR ŒIL reste un film profondément original surtout dans ses deux premiers tiers, avec une description retenue et lucide de la colonisation, de belles scènes nocturnes et de magnifiques et très nombreux extérieurs alors qu’on décrivait le cinéma de Cayatte comme confiné en studio. Ce qui est faux dès LE DESSOUS DES CARTES et va être battu en brèche par LE PASSAGE DU RHIN, peut être son chef d’œuvre avec AVANT LE DÉLUGE. Deux œuvres complexes, surprenantes qui réfutent bien des idées reçues et témoignent d’une grande ouverture d’esprit. Peu de film ont évoqué l’antisémitisme comme AVANT LE DELUGE ou le personnage de Balpétré qui voit partout un complot juif est inoubliable comme est inoubliable Aznavour dans LE PASSAGE. Deux films à redécouvrir absolument. Dans le premier, la construction en flashback est parfois appuyée, soulignée (défaut compensé par l’écriture acérée de certaines séquences, la justesse du personnage de Blier ce militant socialiste épris de l’humanité mais aveugle face à son fils et surtout à sa fille), défaut auquel échappe LE PASSAGE DU RHIN dont la liberté de ton est encore plus frappante aujourd’hui.

COPPOLA

Dans les films de Francis Coppola dont beaucoup ont été admirablement restaurés par Pathé, ceux qui m’ont spécialement touché en dehors des PARRAIN qui tiennent incroyablement le coup et d’APOCALYPSE, c’est OUTSIDERS, chronique mélancolique, bouleversante qui me touche plus des années après que RUSTY JAMES pourtant impressionnant visuellement. J’ai aussi adoré revoir CONVERSATION SECRÈTE et son extraordinaire premier plan, JARDINS DE PIERRE, œuvre méconnue, secrète, émouvante et TUCKER qu’on oublie trop souvent mais qui n’est disponible qu’en zone 1.

  

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