FILMS QUE L’ON PEUT ENFIN REVOIR
Je viens de revoir IN THE FRENCH STYLE sorti en DVD par Columbia et j’ai été ému aux larmes à de nombreuses reprises. Passons rapidement sur quelques conventions déjà repérées à l’époque (le dîner chez le baron fait un peu convenu dans son échantillonnage, malgré l’allusion à l’Algérie). Le reste est d’une intelligence, d’une délicatesse rares dans le cinéma américain de l’époque. Parrish qui évite tous les lieux touristiques, toutes les conventions qui encombrent les œuvres américaines sur la France, filme, regarde ses personnages avec un respect, une compréhension, un amour qui les illumine littéralement de l’intérieur. Par exemple les rapports entre Jean Seberg et son père témoignent d’une ouverture d’esprit, d’une absence de moralisme qui les fait échapper à tous les clichés si présents dans le cinéma américain quand il parle des étrangers. Ce qu’il lui dit est dur, sévère, mais jamais moralisateur ou condescendant. Il ne remet pas en cause l’apprentissage de sa fille mais ce qu’elle en a fait.
Le film commence par des moments tendres et délicats (le pique nique), avec cette merveilleuse séquence dans une chambre d’hôtel glacée durant laquelle Jean Seberg ne pourra pas faire l’amour, scène rythmée par deux plans beckeriens où l’on voit de la fenêtre un couple de vieillards marcher dans la rue. Le ton devient mélancolique dès le second tiers (merveilleuse voix off si bien écrite) puis grave (avec le père) et peu à peu dérive vers le désespoir tranquille cher à Thoreau avec les scènes magnifiques opposant Seberg à un Stanley Baker profond, déchirant qui n’avait pas encore eu ses grands rôles. Son jeu est ici dépouillé, nu (au sens que donne Simenon à ce mot), comme resserré sur l’essentiel. Je le trouve absolument magnifique et la scène finale avec l’arrivée du chirurgien est absolument poignante, tout comme la prière de Seberg sur le bateau, demandant que le vent ne se lève pas.
Irwin Shaw adapte ici scrupuleusement deux magnifiques nouvelles (il faut lire les nouvelles d’Irwin Shaw, beaucoup m’ont ébloui), reprend des pans entiers de dialogue (presque tout ce que dit Stanley Baker). Très jolie mélodie de Joseph Kosma. Le film est photographié – pas mal – par Michel Kelber, sauf les plans de générique qui sont éclairés par Henri Decae. C’est le film où Jean Seberg est la plus émouvante. Il faut dire que le personnage est tellement proche d’elle que le film a des côtés autobiographiques (sauf qu’elle n’est pas repartie et qu’elle est tombée dans la drogue ce qui donne rétrospectivement raison à ce que dit le père), qu’on sent qu’elle a mis beaucoup d’elle et cela décuple l’émotion du film.
Ce même héroïsme quotidien que je louais dans les films de Becker, imprègne chaque plan de l’admirable STORY OF GI JOE (LES FORÇATS DE LA GLOIRE), que l’on peut enfin revoir dans une très belle copie grâce à Wild Side. Ce qui nous change des horribles 16mm contretypées et restitue dans sa splendeur la magnifique photo de
Russell Metty. Cette chronique guerrière où les batailles sont gommées comme souvent chez Wellman (il fait carrément l’impasse sur la prise de Monte Cassino, préférant se concentrer sur l’attente). Il y a juste un combat singulier contre des snipers dans une église en ruine (« drôle de lieu pour se tuer »). Sinon, on lutte contre le froid, la pluie (les scènes de pluie sont formidables chez Wellman), cette mort qui rôde, ce chien qu’on héberge. Mitchum est tout bonnement admirable, se fondant dans la masse de ces soldats, n’émergeant que pour parler du sentiment qu’il a d’être un meurtrier. Burgess Meredith est inoubliable en Ernie Pyle, inoubliable d’humanité, de vulnérabilité. Signalons qu’on peut trouver ses chroniques sur Amazon.fr et j’ai même acheté GI JOE, recueil publié avant la chute de l’Allemagne comme le mentionne la couverture.
Et si le lien entre ces deux immenses cinéastes, Becker et Wellman, consistait dans l’importance, le poids que prend chez eux la « décence commune », cette notion chère à Orwell (reprise par Jean-Claude Michea : la décence commune c’est le « sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune ») qui veut qu’on donne sans vouloir obligatoirement recevoir, qu’on prenne en compte la collectivité, que la notion de responsabilité soit prise au sérieux. Voilà deux cinéastes qui savent s’attarder sur les conséquences d’un acte, d’une action et pas seulement dramatiser cette action.
Dans la même indispensable collection, je crois avoir oublié de dire tout le bien que je pensais de MENACES DANS LA NUIT (HE RAN ALL THE WAY), le dernier film américain de John Berry. Œuvre à vif, où les sentiments, les passions sont écorchées, à même l’écran, qui nous entraîne derrière la course suicidaire d’un petit malfrat, dépassé par ses rêves, miné par son manque d’éducation, nous broie le cœur. Bouleversant John Garfield qui trouve là un de ses plus beaux rôles avec BREAKING POINT et FORCE OF EVIL. Il faut le voir, violent, immature, perdu devant Wallace Ford qui refuse la dinde rôtie qu’il lui offre et ce refus perturbe tout ce qu’il a dans la tête. Cinéma lyrique et analytique qui transforme ce qui pourrait être un fait divers en un apologue social, moral, sans jamais cesser d’être enraciné dans une époque, dans un milieu, un contexte précis, sans prêchi-prêcha. Regardez comment John Berry filme les décors où évoluent ses personnages, comment il les soude aux émotions de ses personnages (la formidable séquence de la piscine). Très beau travail de Harry Horner, jamais voyant, toujours inspiré tout comme la photo de James Wong Howe et le scénario de Dalton Trumbo. Le talent transpire dans le moindre plan. En voyant ce film (et aussi LES FORBANS DE LA NUIT ou THE SOUND OF FURY d’Enfield), on mesure le massacre causé par la Commission des activités Anti Américaines
On le mesure d’autant mieux quand on voit dans la foulée, complément indispensable à MENACES DANS LA NUIT , LE RÔDEUR/THE PROWLER. Les similitudes entre les deux films ne sont pas seulement dues à la présence de Trumbo qui les écrivit tous les deux sans pouvoir les signer (on entend sa voix dans THE PROWLER : celle de la radio). Il y a la même approche analytique, cette même manière de prendre un fait criminel et de lui donner son vrai sens, un sens global qui nous renvoie aux conventions sociales, au rêve américain, aux rapports de classe. Mais Losey filme le décor de manière moins émotionnelle, plus géométrique. En fait le décor est comme la projection des rêves, du monde intérieur des personnages : cette maison que l’on parcourt dans tous les sens, ces extérieurs dénudés, désolés, arides qui semblent faire écho à leur stérilité intérieure.
Une bonne nouvelle : LE LIVRE NOIR, ce chef d’œuvre d’Anthony Mann, que j’ai couvert de louanges, vient d’être édité en France (par Artus) dans une bonne copie (surtout quand on voit ce qui circulait il y a deux ou trois ans) qui bénéficie d’un très bon portrait de Mann par Jean-Claude Missiaen, grand spécialiste du cinéaste. Tout le monde doit acheter ce DVD. Profitons pour rappelez que les trois polars de Missiaen, RONDE DE NUIT, TIR GROUPÉ et la BASTON sont disponibles en DVD.
Chez Artus Films, on trouve aussi bien le SPECTRE DU PROFESSEUR HICHCOCK, fausse suite à l’EFFROYABLE SECRET DU PROFESSEUR HICHCOCK de Riccardo Freda que des FILLES POUR UN VAMPIRE que j’avais trouvé foutraque et marrant et LE RENNE BLANC, film finlandais qui fut couronné à Cannes par Jean Cocteau.
TOUJOURS LES CLASSIQUES FRANÇAIS
Impossible de faire une chronique sans recenser certains titres diffusés par Gaumont dans la petite collection rouge qui devient de plus en plus culte sans avoir, semble-t-il, suscité de vraies réactions chez les critiques. Parmi les nouveaux venus, citons LES ÉQUILIBRISTES de Nico Papatakis, complément indispensable aux ABYSSES ; MARIE MARTINE, un joli film d’Albert Valentin (surréaliste belge) dont la dernière version du scénario ainsi que les dialogues sont l’œuvre de Jean Anouilh. C’est à lui que l’on doit l’inoubliable : « Tiens ta Bougie droite » qu’un Saturnin Fabre royal lance à un Bernard Blier stupéfait. Ce misanthrope râleur déclare aussi qu’il ne « mettra jamais l’électricité tant qu’il n’aura pas compris comment ça marche », phrase merveilleusement « anouilhienne ». Jules Berry campe un écrivain corrompu et ignoble. On a voulu y voir un portrait de Gide, ce qui me semble grandement exagéré.
LA FIN DU MONDE est un film complètement zozo, dingo, tourné par Abel Gance, selon Nelly Kaplan sous l’emprise de substances que de bons esprits qualifient d’illicites. Ce qui explique sans doute l’incohérence cocasse du scénario et des péripéties, les trous dans la narration. Mais n’excuse pas l’incroyable emphase du jeu de certains comédiens à côté de qui Sarah Bernhardt paraît bressonnienne (l’avènement du son n’explique pas tout : à la même époque, certains films étaient très bien joués ; pensez à Lubitsch, à René Clair). Gance, qui joue un rôle, n’est pas dernier dans le style déclamatoire et pompeux mais il rend des points à Severin Mars et à d’autres. Mon ami Dave Kehr place ce film parmi les œuvres les plus antisémites. Je ne sais si j’irais aussi loin que lui tant j’étais submergé par le ton conservateur halluciné, réactionnaire et délirant de l’œuvre, la vision des Africains, les notations religieuses sulpiciennes. On ne s’ennuie pas, c’est sûr mais je n’aimerais pas évaluer le QI d’une telle œuvre.
Toujours dans la même collection, voyez absolument DEUX SOUS DE VIOLETTES, le seul film réalisé par Jean Anouilh (avec le VOYAGEUR SANS BAGAGES) qui fut un terrible échec, je crois, à sa sortie et qui était devenu très rare. C’est une oeuvre très personnelle (chose étrange c’est Monelle Valentin, épouse d’Anouilh qui perdit l’esprit et dont il ne put divorcer, qui est créditée au scénario ; on sait pourtant qu’Anouilh y participa activement et écrivit aussi les dialogues mais s’effaça au générique). Un film très âpre, noir où l’on retrouve le grand thème cher à l’auteur de COLOMBE de l’innocence corrompue ou que l’on veut corrompre et abîmer. Innocence charnelle bien sûr et Dany Robin est sans cesse attaquée par des séducteurs, des prédateurs horribles et libidineux, écoeurants d’hypocrisie (les séquences avec son patron qui veut voir sa culotte – formidable Georges Baconnet – dans la boutique de fleurs sont d’une violence, d’une mesquinerie unique dans le cinéma français de l’époque). Mais aussi innocence morale : univers bourgeois étriqué, poids de l’argent, horreur de la pauvreté. Anouilh a connu la misère, il en parle souvent bien et il y a dans le film des moments d’humiliation forts même si certaines péripéties sont prévisibles. Le film est aussi un festival d’acteurs et l’on croise un magnifique Georges Chamarat, Michel Bouquet en prolétaire tire au flanc (sa scène dans le lit avec Germaine est anthologique), Jane Marken, Gabrielle Fontan, Jacques Dufilho, Yves Robert, Helena Manson, Henri Cremieux, Madeleine Barbulée. Il y a deux parties, deux mondes assez distincts, la première se passe à Paris avec un portrait de mère abominable et la seconde, plus étouffante, en province. Jolie musique de Van Parys.
SANS LENDEMAIN est un film d’Ophuls qui est moins lyrique, plus dépouillé dans l’énoncé du sujet. Une femme pour ne pas décevoir l’homme qu’elle a aimé, prend une fausse identité avec l’aide d’un gangster qui espère faire chanter l’ancien amoureux. Le traitement est souvent très moderne, épuré, rapide. Il y a des enchaînements de plans haletants qui témoignent d’une grande sensibilité et d’une attention au détail. Certains des acteurs masculins sont excellents, de Daniel Lecourtois, très crédible, à Paul Azaïs en passant par Georges Lannes qui impose une vraie menace. Jane Marken et Mady Berry, dans un registre plus évident et plus typique du cinéma français des années 30, imposent des ruptures de ton souvent adroites. J’ai plus de réserves sur Edwige Feuillère qu’encense Vecchiali dans son ENCINÉCLOPÉDIE. Je trouve son jeu méticuleux mais fabriqué. On voit les intentions. Elle ne bloque pas l’émotion des séquences finales.
Je vais enfin pouvoir voir LE DÉFROQUÉ de Leo Joannon qui partagea la presse dans les années 50, déterminant une ligne de démarcation entre les jeunes critiques (qui allait de Positif aux Cahiers) qui trouvait le film nul et ridicule (Kyrou le jugeait involontairement anti-clérical, je crois) et les traditionnels qui lui décernèrent plusieurs prix. C’est dans ce film que Pierre Trabaud dont je ne rappellerai jamais assez LE VOLEUR DE FEUILLES, son seul film (disponible chez Nicole Trabaud, 53 rue Censier Paris 75005), fit sensation.






















