Juil
10

LIVRES

L’HOMME RÉVOLTÉ
Il faut toujours revenir à Albert Camus. Sa fréquentation est revigorante. Le ton est passionné mais jamais doctoral ou cassant. Il cherche à vous éclairer, à vous convaincre sans vous intimider. J’ai adoré relire ce livre si stimulant.

THE COMPOSER IN HOLLYWOOD par Christopher Palmer
Avec l’arrivée du parlant, les studios vont s’intéresser à la musique de film de manière moins anarchique que durant le muet comme le montre très bien Christopher Palmer dans son excellent et indispensable The Composer in Hollywood. Ils vont engager des compositeurs ou plutôt des chefs d’orchestre, des arrangeurs qui ont surtout dirigé ou travaillé sur de la musique dite légère, opérettes européennes, musicals, conçue par d’autres, Les Strauss, Lehár, Friml, Romberg, Victor Herbert, voire Gershwin. Comme l’écrit Palmer « on choisissait Tin Pan Alley contre Carnegie Hall ». Par peur que de vrais musiciens soient trop intellectuels, trop audacieux. Contrairement au cinéma français qui très tôt a fait appel à de vrais compositeurs reconnus ou prometteurs, souvent choisis par les metteurs en scène, Camille Saint-Saëns, Arthur Honegger, Darius Milhaud, George Auric voire Maurice Jaubert.
Dans la première vague des compositeurs qui vont débuter au fur et à mesure des années 30, pratiquement aucun, à commencer par Max Steiner, n’a écrit ne serait-ce qu’un morceau original. Toujours Palmer : « Roy Webb, Herbert Stothart, Alfred Newman et Adolph Deutsch avaient travaillé à Broadway. Victor Young était un chef d’orchestre populaire à la radio et avait écrit quelques morceaux. Bronislaw Kaper et Frederick Hollander étaient des pianistes auteurs de chanson qui fuyaient le nazisme. Franz Waxman, un autre exilé n’avait que très d’expérience, David Raksin était un musicien de jazz et un arrangeur, Dimitri Tiomkin un pianiste de concert, encore plus éloigné de la composition que Steiner. Néanmoins beaucoup de ces musiciens finirent par transcender leurs origines pour s’adapter et atteindre, grâce à leur talent, un très haut degré de professionnalisme. » Steiner, Tiomkin deviendront des musiciens accomplis oeuvrant dans une sorte de bastion du conservatisme musical, sans aucune connexion avec la musique contemporaine ni d’ailleurs avec le jazz, utilisé de manière sporadique à travers des comédies musicales ou surtout pour décrire des bouges, des lieux de mauvaise vie.
Bastion qui tentait jalousement de préserver ses prérogatives et bloquait toutes les ambitions progressistes ou modernes chez les nouveaux compositeurs. On engagea même pendant des années des musiciens à l’écriture conservatrice, Jérôme Moross, Hugo Friedhofer, pour surveiller, orchestrer, éviter, supprimer toute dérive moderniste. Moross s’occupa ainsi de Waxman, Deutsch, Friedhofer de Steiner et Korngold, les studios, déclare Palmer, ayant aussi peur de Carnegie Hall que du communisme. Les réalisateurs pouvaient aussi être conservateurs, Stevens fit réorchestrer une partie de la musique de Waxman qu’il jugeait trop audacieuse et Wyler eut peur de certaines trouvailles de Copland contrairement à Milestone.
Au milieu et à la fin des années 30 apparaît une nouvelle génération de compositeurs plus éduqués, cultivés, formés musicalement comme Rosza, Korngold et Bernard Herrmann et le talent d’un Franz Waxman put se développer dans REBECCA, SUNSET BOULEVARD, AVENTURES EN BIRMANIE.

L’EMPREINTE d’Alexandria Marzano-Lesnevich est un ouvrage troublant mi-enquête criminelle sur le meurtre, peut être le viol d’un enfant, mi-introspection de l’auteur qui analyse ce qu’elle a subi et le remet en perspective. Sujet grave, passionnant. Je doute que vous lâchiez le livre.

  

ORIGINAL STORY BY… Ces mémoires du dramaturge scénariste Arthur Laurents sont très bien écrites avec une foule de notations incisives, brillantes, éclairantes (notamment sur le monde du « musical » théâtral – Laurents écrivit les livrets de WEST SIDE STORY et GIPSY entre autres) avec des portraits fouillés de Jérôme Robbins, Leonard Bernstein, Stephen Sondheim. Laurents est souvent acerbe, voire méchant et malgré la brillance du style, on est un peu épuisé par ses conquêtes homosexuelles (encore que le récit de sa liaison avec Farley Granger soit touchant) et les descriptions de sa vie mondaine. Les pages consacrées à son travail avec Hitchcock (sur the ROPE où le dialogue durant la party est très amusant), avec Ophüls sont remarquables d’acuité et il parle bien de son amitié avec Litvak dont il trace un portrait chaleureux mais se montre beaucoup plus superficiel lorsqu’il attaque LA FOSSE AUX SERPENTS où il passe à coté des vertus de cette œuvre soulignées par Jacques Lourcelles. Tous les chapitres sur la liste noire, ses attaques contre certains mouchards, justifient la lecture. C’est son agent qui lui apprit qu’il était blacklisté : « quand j’ai appelé le Studio, ils ont dit non avant que je donne un prix ». Il est très sévère vis à vis de Sydney Pollack, ayant écrit le scénario original de THE WAY WE WERE qui fut tripatouillé par onze scénaristes.

SEPTEMBRE, SEPTEMBRE de Shelby Foote (chez la Noire), à qui ont doit SHILOH sur la célèbre bataille de la guerre de Sécession et qu’on voit dans la série de Ken Burns, THE CIVIL WAR, raconte un kidnapping durant les quelques jours où le gouverneur Faubus bloqua l’accès des écoles de Little Rock aux enfants noirs et où  Eisenhower après avoir longtemps hésité, décida d’envoyer l’armée. Sujet fort et original. Ce fameux Faubus inspira à Charlie Mingus une composition inoubliable, Fable of Faubus.

Orson Welles
Dans MACBETH, Welles s’attaque pour la première fois à Shakespeare, utilisant un décor oppressant où l’on passe de salles sans fenêtres via une sorte de galerie de mine, à un espace ouvert, abstrait, avec un immense escalier délibérément théâtral magnifié par la splendide photographie de John L Russell (qui fut aussi inspiré dans LE FILS DU PENDU, PARK ROW, TRAQUÉ DANS CHICAGO et que l’on redécouvrit dans PSYCHOSE comme si c’était un obscur opérateur de télévision). Le résultat est souvent très excitant même si Jeanette Nolan n’est que moyennement convaincante en Lady Macbeth. Welles avait décidé, idée un peu suicidaire, de faire parler les personnages avec l’accent écossais, soi disant pour les rendre plus compréhensibles car cela ralentissait leur débit. Mais le studio, Republic qui ne finançait que des cowboys chantant et des serial, l’obligea à redoubler une partie ce qui repoussa de plusieurs mois la sortie du film. Très belle partition de Jacques Ibert

CLASSIQUES FRANÇAIS

Un petit tour chez Zola
Il faut absolument revoir la version muette de Duvivier de AU BONHEUR DES DAMES (dont Christian-Jaque était le décorateur) pour la comparer avec celle plus classique, moins flamboyante de Cayatte (Gaumont).
Je revois chaque fois POT BOUILLE avec plus de plaisir même si on peu penser que Duvivier, faisant en apparence taire sa noirceur pessimiste, et Jeanson, ont tiré Zola vers Offenbach. On peut se demander quel est le rôle de Léo Joannon que Jeanson ne cessa d’attaquer (il le traitait de « mouche du boche », saillie imparable). Je pense qu’il avait écrit un premier traitement que reprirent Duvivier et Jeanson. Derrière la vivacité, la causticité du ton, on sent une âpreté qui apparaît de manière plus forte à chaque nouvelle version notamment dans ce personnage terrible de mère marieuse que campe Jane Marken avec une verve et un réalisme glaçants. Sans oublier ces notables fourbes, faux jetons, lâches et misogynes. Belle galerie de crapules regardées plus légèrement que d’habitude par Duvivier ce qui trompa son monde. Tous les affrontements entre Gérard Philippe et Danielle Darrieux sont traités avec une ironie, une subtilité qui n’anesthésient nullement le propos.
NANA de Christian-Jaque (René Château). Comme l’écrit Alain Riou : « D’une certaine façon, Nana-film ressemble lui-même aux bijoux que ses héros amoureux offrent à leurs courtisanes préférées : rebondi, voyant, mais dense, et pas en toc. » Christian-Jaque et Jeanson suppriment à juste titre les considérations de Zola sur les effets de la génétique, qui pesaient même sur LA BÊTE HUMAINE (ils ne signalent pas même que Nana est la fille de Gervaise et Coupeau de L’Assommoir, ce qui expliquerait, sinon excuserait sa cupidité insondable) et réussissent à faire entrer dans les 115 minutes de leur adaptation les 500 pages du roman, sans les trahir ni en réduire la force. La narration est concise, vive et le dialogue, acerbe mais pas trop voyant, porte la patte de Jeanson dès la première scène fort savoureuse entre Boyer et Debucourt qui joue une fois encore Napoléon III. Les opinions réactionnaires, cléricales de Boyer sont finement mises en valeur sans ridiculiser le personnage. Encore Riou : « Mais Jeanson, dans un exercice de concision qui peut surprendre de sa part, parvient chaque fois à concentrer en deux, trois ou quatre répliques le cœur des scènes, sans les rendre abstraites, et sans transformer leurs interprètes en récitants, leur donnant au contraire de quoi sublimer leur talent. » C’est sans doute le rôle où Martine Carol est le plus à l’aise et elle se débrouille pas trop mal quand elle est censée faire l’affriolante dans des spectacles volontairement kitsch. Elle interprète une chanson aux paroles amusantes. Marguerite Pierry, Paul Frankeur, Noel Roquevert brossent avec brio des silhouettes amusantes ou sinistres.

Toujours CHRISTIAN-JAQUE
LES BONNES CAUSES (Coin de Mire). Les deux premiers tiers des BONNES CAUSES sont efficaces, souvent inventifs (la première séquence en caméra subjective ou semi-subjective avec ces panoramiques filés qui permettent de passer d’un lieu à un autre, voire des extérieurs au studio, sans avoir l’air de couper est brillante formellement) avec une interprétation haute en couleur : Brasseur est assez bien maîtrisé, Vlady très convaincante en épouvantable manipulatrice et Bourvil, une fois de plus impeccable. Christian-Jaque croit au sujet et Jeanson signe un dialogue souvent acéré. Il y a certes un surpoids d’intrigue et la critique de la Justice devrait s’appuyer sur des faits plus quotidiens, moins tarabiscotés. Cela marche pourtant bien et compte parmi ses meilleurs films, dans une période morose. Mais tout à coup j’ai buté sur une scène de confrontation qui m’a semblé fabriquée, invraisemblable. Le juge d’instruction et l’avocat de Virna Lisi laissent, sans intervenir, Brasseur détruire le témoin capital de la Défense. Question : est-ce que, dans le roman, cette scène ne se passait pas à l’audience et ne l’aurait-on pas avancée pour donner plus d’importance à Bourvil ? Rien ne marche dans une confrontation que le juge d’instruction peut arrêter quand il veut (et il n’a pas fait signer de déposition, cela le rend idiot). Bref le dernier tiers patine malgré un retournement final amusant mais peu réaliste (parce que là c’est Brasseur qui parait idiot). Il y a là des fautes de scénaristes qui piègent le film jusque-là fort bien mené. Alain Riou m’a donné des explications convaincantes. La scène existe dans le roman de Jean Laborde que Christian-Jaque, Paul Andreota et Jeanson ont intelligemment élagué, dit-il, changeant au passage le personnage du juge d’instruction qui est plus original, mieux écrit que dans le livre. Mais là, ils suppriment tout ce qui fragilisait d’emblée ce témoin : il avait été déjà condamné pour voyeurisme et le juge sentait que sa déposition pourrait se retourner. Cette coupe rend le personnage plus confus et faible. Il est juste peureux. Dommage.
Avec LUCRÈCE BORGIA (LCV), on dégringole de plusieurs échelons et j’avoue avoir eu beaucoup de mal à aller jusqu’au bout tant le film est mal joué (la palme à Christian Marquand et au nain Pieral), mal distribué, pauvrement écrit (on voit que Jacques Sigurd est très loin de Jeanson ou d’Aurenche). Les premiers plans font illusion avec ces transitions visuelles où Christian-Jaque utilise des fonds noirs pour passer d’une maquette à un décor de studio, du studio à des vrais extérieurs pendant une fête populaire bien éclairée par Matras avec de très beaux masques. Martine Carol que je ne trouve pas du tout sexy paraît beaucoup trop âgée pour le rôle. Des foules d’actrices italiennes auraient mieux convenu.

L’enfer des anges, Affiche

L’ENFER DES ANGES qui va bientôt sortir chez Pathé avait fait partie de la sélection française pour le premier festival de Cannes 1939. C’est une œuvre généreuse, souvent convaincante qui décrit un monde de misère et de bidonvilles où des gamins sont exploités, une sorte de réponse française aux ANGES AUX FIGURES SALES. Un chômeur viendra aider un couple de mômes qui tentent de survivre face à des mères alcooliques, des pères démissionnaires, des trafiquants de drogue, des indicateurs de police, voire des pédophiles. Le propos se voulait critique et social mais il le fut au prix de sordides interprétations, récupéré par le régime de Vichy. On va enfin pouvoir le voir tel qu’il avait été écrit et dirigé.
Le propos de SI TOUS LES GARS DU MONDE… que j’avais vu deux fois à sa sortie, est tout aussi généreux et les premières scènes sur le bateau et même dans la brousse, emportent l’adhésion. Puis le scénario trop fabriqué accumule les coïncidences, les accidents de parcours, les rencontres fortuites et l’artifice prend le dessus. Les ficelles sont trop apparentes et l’humanisme trop claironné.
J’ai très envie en revanche de revoir SORTILÈGES adapté par Jacques Prévert du Chevalier de Riouclare de Claude Boncompain qui m’avait laissé un grand souvenir, avec ce cheval galopant dans la neige ou traversant un village médusé, cette femme épiant à travers des volets, en disant : « Vous savez qu’on appelle cela des jalousies ? ». Un gendarme faisait remarquer à son collègue que le mort qu’ils venaient de découvrir avait du tomber sur une pierre : « Oui et c’est ce qu’on appelle, une pierre tombale. »

VOLPONE de Maurice Tourneur (René Château) fut commencé 3 ans avant, m’apprend Christine Leteux, par Jacques de Baroncelli (Il subsiste des scènes, notamment sans doute les extérieurs) et repris par Tourneur. J’ai toujours été surpris par la disproportion des caractères de Ben Jonson, auteur de la pièce originale jouée en 1606, par rapport à ceux de Jules Romains qui n’était qu’adaptateur mais qui était plus connu du public français (il faut dire aussi que Jonson n’avait plus d’agent). D’autant que Romains s’inspire d’une version de Stefan Zweig écrite en 1925 et montée par Charles Dullin en 1928 avec déjà des décors de Barsacq, qui modifie la fin originale en faisant de Mosca celui qui capte l’héritage. Ce qui colle bien avec le cynisme du ton. Louis Jouvet est excellent dans ce personnage qu’il joue avec retenue et légèreté tout comme Dullin, grandiose en usurier compulsif. En revanche, c’est un des très rares films où Harry Baur surjoue et surligne les intentions, les rendant plus pesantes. Jacqueline Delubac n’est pas très à l’aise et semble paralysée par ses costumes contrairement à Jean Temerson et Alexandre Rignault. Le film se laisse voir agréablement sans pouvoir rivaliser avec LA MAIN DU DIABLE, AVEC LE SOURIRE, voire LE VAL D’ENFER.

Deux Gilles Grangier
J’ai enfin pu voir LE CAVALIER NOIR, comédie d’aventures avec bandit masqué et chansonnettes dont l’intrigue ultra-prévisible ne casse pas trois pattes à un canard. Mais Gilles Grangier, peu à l’aise au début dans les plans d’extérieurs, parvient à communiquer à cette enfilade de clichés une relative vivacité, une bonhomie populaire, aidé par Jean Tissier et le toujours savoureux Alerme.
J’ai nettement revu à la hausse 125, RUE MONTMARTRE, visionné dans une copie quelconque il y a dix ans. J’y ai retrouvé de nombreuses qualités typiques de Grangier, cette manière d’installer, de capter un décor populaire – une cantine, un bistrot – d’utiliser de très nombreux extérieurs dans les rues de Paris et des intérieurs insolites (la chambre où habite Ventura avec la série d’échelles pour y accéder) sans la ramener. Je me souviens avoir été gêné par Robert Hirsch et cette impression a totalement disparu alors que Ventura, formidable dans les scènes de repas (même si sa portion paraît petite) et dans les moments de brusqueries intimes (ses rapports avec Dora Doll), semble un peu coincé par une ou deux péripéties qui le font paraître crédule. Il se rattrape à la fin – les séquences dans le cirque – que Grangier filme avec brio, avec une belle photo du talentueux et sous-estimé Jacques Lemare (son travail sur NON COUPABLE est sensationnel). Jean Desailly fignole aux petits oignons un commissaire plus malin qu’il n’y paraît et Andrea Parisy est excellente. Dialogue rapide et incisif de Michel Audiard : « Vous auriez du rester en Italie. En France, on coupe », déclare Desailly.

LE GRAIN DE SABLE
Dans les nanars, LE GRAIN DE SABLE de Pierre Kast doit se déguster à plusieurs pour savourer l’écriture et l’interprétation de certains personnages : le commissaire, Alan (joué de manière transparente par Paul Hubschmidt, un acteur du TIGRE DU BENGALE), le criminel avec pied bot adaptable qu’on charge bien sur des filatures… Appréciez les décors et appartements de ces soi-disant grands prêtres de la finance mondiale qui conduisent des camionnettes Volkswagen, habitent dans des F3 avec électrophone Teppaz. Sans parler des figurants qui gesticulent après qu’un type ait tiré au bazooka sur une prison sans tirer la police de sa torpeur. Dans quel monde vivaient Kast, Claude de Givray son co-scénariste, qui ne paraissent pas savoir qu’un inculpé peut demander un avocat et qui inventent des péripéties inutilement tortueuses ? J’aimais bien Pierre Kast , homme intelligent, cultivé mais qui ne semblait pas avoir le sens de la mise en scène dès qu’il sortait des délicates broderies sentimentales comme LA MORTE SAISON DES AMOURS, son chef d’œuvre. Aucun sens de l’espace, découpage consternant. Il avait déjà copieusement loupé un film historique napoléonien, toujours tourné au Portugal. Musique jazzy d’Antoine Duhamel qui n’a rien à voir avec la dramaturgie du film. Elle s’ébat dans un univers parallèle sans paraître concernée par ce qui se passe.

FILMS NOIRS

Sidonis vient enfin de sortir des films noirs que l’on ne trouvait que dans un énorme coffret avec un ouvrage indispensable de Patrick Brion.
Certains bénéficient de masters Haute définition comme l’excellent MIDI GARE CENTRALE de Rudolph Maté. Le très bon scénario de Sydney Boehm (impossible de trouver le moindre interview de ce scénariste souvent habile et talentueux) améliore, dynamise la longue nouvelle de Thomas Walsh, remplaçant le petite garçon kidnappé par une gamine, ce qui est nettement plus fort. Les personnages de policiers sont bien écrits avec parfois une vraie dureté, un Barry Fitzgerald débarrassé de tout folklore irlandais et Lyle Bettger campe un terrifiant kidnappeur dont les échanges avec Jan Sterling sont mémorables. Maté et son chef opérateur sont inspirés par le décor de la gare de Los Angeles. Remarquable séquence de filature, tournée en partie à Chicago (il n’y a pas d’abattoirs à Los Angeles). Holden et Nancy Olson forment un couple charismatique.

Je trouve LE DESTIN EST AU TOURNANT de Richard Quine presque supérieur à DU PLOMB POUR L’INSPECTEUR (adaptant lui aussi un ouvrage de Thomas Walsh). Mickey Rooney est formidable d’énergie, de vulnérabilité, de tendresse et Dianne Foster, bien dirigée par Richard Quine, évite pas mal des clichés qui auraient pu plomber son personnage. Comme l’écrit JamesDomb dans Homepopcorn.fr Rooney « est merveilleux dans Drive a Crooked Road, jouant habilement avec son image puisque son personnage est sans cesse rabaissé et sa petite taille moquée par ses collègues. Visiblement très mal dans sa peau, timide, complexé, le visage barré d’une cicatrice, renfermé sur lui-même et vivant chichement dans une chambre de bonne qui se résume à un lit de fortune, une salle de bain minuscule et quelques coupes gagnées lors de compétitions automobiles, sa seule et grande passion, Eddie est un homme très malheureux. Sa rencontre avec Barbara (superbe Dianne Foster, vue dans Le Souffle de la violence – The Violent Men de Rudolph Maté) bouleverse alors son quotidien, surtout que la jeune femme semble être inexplicablement attirée par lui. Aurait-elle quelque chose à cacher ? » Un grand film resté longtemps inédit.

WESTERNS

J’ai enfin vu INDIAN UPRISING (LES DERNIERS JOURS DE LA NATION APACHE chez Warner Archive) de Ray Nazzaro dont la bande annonce et l’affiche m’avaient fait rêver en 1953 ou 54. Les 20 premières minutes témoignent de certaines recherches visuelles rares chez ce cinéaste, de mise en scène, d’un sens du rythme : extérieurs bien choisis et filmés, cadrages dynamiques (caméra au ras du sol, entrées de champ brutales). Ces qualités persistent mais de manière plus lâche par la suite qui décalque souvent de manière éhontée John Ford, reproduisant avec moins de moyens et de style l’embuscade de FORT APACHE, reprenant le personnage du sergent irlandais (ici Joe Sawyer) et copiant la dramaturgie (le colonel borné qui, seule originalité, reste con jusqu’au bout). La bataille est filmée de manière erratique et on semble traverser les lignes indiennes avec une facilité stupéfiante. Certains rebondissements paraissent approximatifs, comme hérités du serial (la flèche que Montgomery aurait du repérer tout de suite). L’interprétation est faible mais venant de quelqu’un que j’avais rayé comme Nazzaro et même si cela ne va pas loin, ces qualités constituent une mini- surprise. Oublions le SuperCinecolor et certaines transparences qui vont de pair avec les faiblesses dramaturgiques.

Sidonis a sorti en Blu-ray deux Hathaway essentiels : LE JARDIN DU DIABLE (superbe musique de Bernard Herrmann) dont la dernière réplique est anthologique et L’ATTAQUE DE LA MALLE POSTE où le père Hathaway me paraît plus inventif, plus concis, plus perçant dans son traitement d’un décor quasi-unique (un relais de poste dans les deux cas comme aussi dans l’excellent RELAIS DE L’OR MAUDIT) que Tarantino dans la deuxième partie des HUIT SALOPARDS.

  

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Mai
13

UN PETIT TOUR VERS L’ITALIE
ANNI DIFFICILI. C’est sous ce titre qu’il faut acheter le film de Luigi Zampa que je viens de découvrir dans une copie restaurée par la Cinémathèque de Milan en VO sous-titrée. Sous le titre français on a le droit à une version de LCV qui mélange des bouts en VO et en Version doublée. C’est une oeuvre passionnante qui traite de la montée, de la prise du pouvoir du fascisme sous un angle original, à travers des sous-fifres souvent suivistes fascinés, un héros hésitant que l’on force à s’engager. Bon nombre de notations sont âpres et percutantes et n’épargnent pas les puissants toujours du côté du manche. Zampa et Brancati montrent bien que la ferveur fasciste se nourrit souvent de principes irresponsables (la mère ou la fille du héros en sont des exemples parfaits) et aussi les profiteurs sournois qui retournent leur veste. J’ai adoré le Baron cauteleux et répugnant qui devient podestat puis retourne sa veste. Il y a des moments percutants : les deux plans du cheval blanc de Mussolini qui n’arrivera jamais à Alexandrie. Décrire cette horreur sur un ton qui parait léger est passionnant mais, comme le dit Tullio Kesich, en fait c’est un film profondément tragique. Là encore, plein de bonus passionnants dont une longue analyse des affrontements que provoqua le film, avec la commission de Censure et avec le parti communiste (Italo Calvino ne put jamais publier sa défense dans l’Unita où il disait que c’était le film anti-suivisme, moralement exemplaire). La bataille avec la Censure fut réglée par Andreotti qui défendit le film et avec le PC par Togliatti qui le jugea juste, ce qui fit changer d’avis les critiques du Parti. Un historien déclare que Zampa dont l’oeuvre est considérable a été brusquement oublié, rayé des mémoires : « C’était le héros des fins de films. Il avait un sens de la synthèse dramatique qui lui permettait de tout recentrer dans les dernières images. »

IL VIGILE (Tamasa), toujours de Luigi Zampa, démarre sur les chapeaux de Roue. Alberto Sordi, toujours avec la complicité de Rodolfo Sonego (que l’on retrouvait dans QUI A TUÉ LE CHAT), brosse de manière foudroyante un épouvantable fainéant, profiteur qui passe son temps à sermonner les autres, à leur expliquer comment travailler et se comporter, provoquant moult problèmes au passage. Dans la deuxième partie, les choses se tassent un peu, le propos semble plus contraint mais certaines séquences restent jubilatoires.

LE CHÂTEAU DES AMANTS MAUDITS (Gaumont collection rouge) sort hélas dans une copie non restaurée qui ne rend que faiblement l’éclat des couleurs, les audaces de certaines juxtapositions de teintes (le bleu et le doré), notamment dans la si belle (dans mon souvenir, la photo était de Gabor Pogany) séquence d’ouverture : cette poursuite par une nuit d’orage d’une jeune fille par deux groupes de cavaliers dans une forêt. Du coup, on fait plus attention aux raccords, à une direction d’acteurs primitive. Le scénario, je l’avais oublié, est co-écrit par Jacques Remy, le père d’Olivier Assayas.

On trouve enfin quelques films d’Antonio Pietrangeli dans un indispensable coffret (éditions seven7) consacré à ce cinéaste mort si jeune à 49 ans en 1968, aussi discret que raffiné. Ses œuvres tournent toujours autour d’héroïnes, de personnages de femmes maltraitées, exploitées, abusées par une société masculine. Pietrangeli ne cesse de dénoncer l’arriération mentale, morale de ses compatriotes, à travers des personnages provinciaux, souvent humbles. Il prend l’histoire de biais, sans aucun a priori idéologique, saisit au vol au moyen de transitions audacieuses avec une caméra qui scrute le paysage, le décor. Il faut absolument commencer par JE LA CONNAISSAIS BIEN où la sublime Stefania Sandrelli incarne une jeune fille de la Toscane qui va s’écorcher le cœur en poursuivant de vagues et illusoires rêves de grandeur à Rome. Elle veut, sans sembler trop y croire, devenir une star et se fait mener en bateau par des margoulins, humilier par des mufles. Elle est naïve, candide, d’un naturel optimiste et bienveillant. Pas farouche avec des hommes pourtant minables, elle refuse de coucher pour de l’argent. Cette chronique douce amère, traversée par des éclairs fulgurants, des juxtapositions de scènes et de plans qui vous prennent à la gorge, devient de plus en plus grave jusqu’à une conclusion d’une rapidité déchirante.

CONFESSION D’UN COMMISSAIRE DE POLICE AU PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE (M6 Vidéo) est, avec EL CHUNCHO, l’une des grandes réussites de Damiano Damiani malgré l’emploi systématique du zoom. Ces deux films partagent, à travers les péripéties héritées du film de genre, la même approche analytique, dialectique ou chaque geste, chaque prise de position d’un des deux héros est systématiquement remis en perspective et par rapport à l’autre et par rapport au contexte social. Damiani s’intéresse aux facteurs endogènes du changement, c’est à dire ceux qui naissent du fonctionnement même de la société. Comme l’écrit Mailox dans Psychovision : « CONFESSION D’UN COMMISSAIRE DE POLICE AU PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE reste à mon avis son meilleur. Il convient de préciser qu’on semble tenir là le premier film sans espoir aucun sur l’ascension mafieuse. Impasse et désespoir que l’on retrouvera d’ailleurs dans les deux autres films cités, dotés d’une fin laissant peu de place à l’éradication d’un système bien trop puissant pour être démantelé.
CONFESSION… est- il, à proprement parler, un film anti-mafia ? Eh bien pas vraiment, ou en tout cas pas seulement. Le réduire à cette simple charge ne serait vraiment pas lui rendre hommage […] tandis que Damiani livre ici un film bien plus riche en questionnements et thématiques, tout en surfant brillamment sur divers genres.
Soit, tout cela est très bavard, mais doté d’une tension qui ne se dément jamais. Ce ne sera pas forcément toujours le cas pour ses films suivants.
Difficile, voire impossible de faire appliquer la loi. Tout va dans ce sens au sein de cette excellence, en plus de retranscrire parfaitement la paranoïa d’une époque où l’Italie ne croyait plus en rien.
Les personnages du juge campé par Nero et celui du flic campé par Balsam servent finalement le même propos. Et ce à quoi on assiste, c’est un duel sans fin entre un juge ultra-légaliste, qui croit encore que la justice, telle qu’elle est faite, peut éradiquer la vermine ; tandis que de l’autre, Bonavia a perdu toute illusion depuis bien longtemps. Poursuivant néanmoins un but commun, jamais ils ne parviendront à s’entendre. Ils sont emblématiques de deux visions opposées de la justice. Sauf que l’un est encore dans la théorie, l’autre est depuis longtemps dans la pratique.»

  

J’avais redécouvert Alessandro Blasetti avec le très réjouissant DOMMAGE QUE TU SOIS UNE CANAILLE. AMOUR ET COMMÉRAGES (dans la même collection chez SND) renforce encore cette impression. Cette comédie incisive trace un portrait décapant du chef de l’opposition dans une mairie conservatrice qui, une fois au pouvoir, va pactiser avec l’industriel qu’il dénonçait à grands coups d’envolées lyriques. Vittorio De Sica est délectable dans ce personnage qui tente de se rassurer avec ses tirades, de dissimuler ses lâchetés sociales et familiales (la manière dont il traite son fils) et Gino Cervi, comédien remarquable, inspiré lui offre un partenaire de choix. Carla Gravina est délicieuse en fille de balayeur qui fait resurgir tous les préjugés de classe de De Sica et met à mal son engagement progressiste. En France ce personnage serait un des chefs de file du PS. Je vais voir dans la foulée LA CHANCE D’ÊTRE FEMME. On trouve dans la même collection MARITI IN CITTA de Comencini et une Germi dont j’ignorais l’existence, MADAME LA PRÉSIDENTE d’après un vaudeville de Hennequin et Weber, auteurs peu alléchants.

QUELQUES FILMS AMÉRICAINS TRÈS RARES

SORTIES 3D

  

Kino Lorber continue à sortir des DVD en 3D qui avaient totalement disparu du commerce. Chaque galette contient aussi une version 2D et les restaurations sont splendides. Hélas pas de sous-titres. Je ne sais plus si j’avais signalé le très agréable JIVARO d’Edward Ludwig, film d’aventures joliment colorié (les chemises et cheveux de Rhonda Fleming sont un délice) où le relief était très bien utilisé pour augmenter la profondeur de champ, donner du poids au décor (une chambre, un bar) et renforcer un coup de théâtre (la première apparition d’un crane réduit). SANGAREE, toujours de Ludwig était beaucoup plus conventionnel et languissante et THOSE READHEADS FROM SEATTLE, une comédie musicale assez débile se déroulant dans un Klondyke en toiles peintes.

  

THE MAZE de William Cameron Menzies, immense décorateur (LE VOLEUR DE BAGDAD de Walsh, AUTANT EN EMPORTE LE VENT, LE LIVRE NOIR d’Anthony Mann) bénéficie de critiques louangeuses sur le net. Cela m’a paru pourtant terriblement cornichon, affreusement éclairé, avec un monstre vaguement batracien vraiment ridicule. J’ai enfin pu voir cet ovni qu’est CEASE FIRE (CESSEZ LE FEU) de Owen Crump (pas d’autre long métrage au compteur), sorti au Napoléon, produit par Hal Wallis. Cela raconte une dernière patrouille lors du dernier jour de la guerre de Corée, tourné sur les lieux de l’action (en fait à quelques kilomètres de la ligne de feu apprend-on dans les commentaires) avec de vrais soldats et non des acteurs. Pour des raisons totalement énigmatiques, ce sujet peu spectaculaire, sans vedette avec juste une scène de combat à la fin fut tourné en 3D. On amena donc plusieurs cameras en Corée pour un résultat assez plat, sans jeu de mots. Plusieurs plans très simples dégagent une véritable authenticité et les extérieurs sonnent justes. Ils ressemblent d’ailleurs à ceux de COTE 465 et on se demande si Yordan producteur ne s’est pas inspiré de ce film. Le propos est alourdi par une introduction hyper patriotarde d’un général (on a droit à deux versions) et une musique et une chanson horribles de Dimitri Tiomkin.

FILMS CLASSIQUES
Toujours chez Kino Lober, il faut éviter le désastreux A BULLET FOR JOEY du calamiteux Lewis Allen où on a l’impression que Edward G. Robinson est vraiment heureux quand il sort d’une pièce et termine une scène. Il donne l’impression d’avoir voulu se débarrasser d’un dialogue pourtant signé par Bezzerides et Daniel Mainwaring. J’ai de loin préféré FOXFIRE de Joseph Pevney, un mélodrame racial où la riche et gâtée Jane Russell, une mondaine new-yorkaise, doit apprendre à pactiser avec la culture apache de son mari à demi-indien (Jeff Chandler bien sur). Le Technicolor resplendissant de Charles Lang et un nombre important d’extérieurs enracinent ce mélodrame aux accents sirkiens (durant le générique un plan évoque irrésistiblement l’auteur d’ECRIT SUR LE VENT) et au générique ponctué d’une chanson de Henry Mancini (lyrics de Jeff Chandler qui la chante sans être crédité). On peut aussi trouver chez Kino, FEMALE ON THE BEACH, toujours de Pevney avec toujours Jeff Chandler. Jacques Audiberti, ce me semble, en parla en bien dans les Cahiers du Cinéma.

Chez Warner Archive, il faut se ruer vers THEY WON’T FORGET de Mervyn Le Roy, une des plus cinglantes dénonciations d’une justice biaisée et du lynchage qui s’ensuivit dans une ville du Sud minée par le racisme. Robert Rossen s’inspira pour son brillant scénario d’une histoire vraie. La Censure lui interdit de retenir tout l’arrière plan antisémite et il dut jouer sur le ressentiment anti-nordiste. Malgré ces manques, son scénario analyse de manière cinglante comment se crée une erreur judiciaire. Mervyn Le Roy découvrit durant le tournage Lana Turner dont l’apparition et les scènes sont sensationnelles. Elle a 16 ans, mâche du chewing-gum et rien qu’en marchant allume toute une rue. Mais il sait aussi filmer un lynchage surprenant en quelques plans. Il ne faut pas manquer ce film trop oublié.

MISTER 880 (Fox Archive,  sans sous-titres) est une comédie dramatique écrite par Robert Riskin assez placide et aseptisée malgré une bonne interprétation notamment de Dorothy McGuire et surtout de Edmund Gwenn, délicieux en faussaire qui ne fabrique que des faux billets de 1 dollar, ultra grossier, juste pour subvenir à des besoins urgents. Durant la scène de procès, on retrouve le ton de Riskin, mélange de comédie sociale (c’était un démocrate convaincu), de conte de fée et de mélodrame. Le propos devient sérieux, sombre et assez original. Il faut absolument revoir les grands scénarios de Riskin mis en scène de manière si étincelante par Capra : NEW YORK MIAMI, AMERICAN MADNESS, LADY FOR A DAY, L’EXTRAVAGANT MR DEEDS, PLATINUM BLONDE et lire le beau livre de Victoria Raskin sur son père et sa belle histoire d’amour avec Fay Wray (Panthéon Books New York).

  

Chez Rimini, CAGLIOSTRO de Ratoff est une adaptation assez extravagante et pas trop fidèle de Dumas (Dumas fils est joué par Raymond Burr !!) avec des passages divertissants mais Welles a-t-il pris en main la mise en scène comme le disent certains (qui citent à tort JOURNEY INTO FEAR), il est permis d’en douter. Alexandre Vialatte écrivit une critique très amusante, s’attardant sur le duel final hautement improbable, frôlant la parodie, sur un toit, avec un des combattants qui se cache les yeux pour ne pas se faire envoûter. Le travail de Ratoff est imperturbable et dénué de tout style.

La version des MISÉRABLES (Rimini) de Lewis Milestone contient de fort beaux plans notamment durant les scènes de tribunal avec l’ombre de la balance de la justice se détachant sur le mur ou un immense Christ surplombant le juge durant les interrogatoires de Champmathieu, l’attaque des barricades en montant cut une série de travellings ou quand Valjean se fait expulser de tous les villages. Milestone fignole de des gros plans très dramatiques, de beaux mouvements d’appareil durant les séquences de galère car le scénariste Richard Murphy prend le mot galérien au pied de la lettre et fait ramer les convicts alors que les galères ont été supprimées depuis près de 52 ans et remplace Toulon par Marseille. Scénaristiquement, cette adaptation est d’ailleurs très faible, inférieure à L’EVADÉ DU BAGNE de Freda et surtout à celle de Raymond Bernard. Les Thénardier passent à la trappe tout comme les 3 évasions de Valjean, Gavroche, Fantine n’est plus prostituée et ne vend plus ses cheveux et ses dents. Elle enfreint juste le couvre feu et se dispute avec un bourgeois. L’’émeute éclate on ne sait pourquoi (plus d’enterrement du général Lamarck ni de mouvement révolutionnaire), les rapports entre Javert et Valjean sont très édulcorés et simplifiés au profit de la romance mollassonne entre Marius et Cosette (Cameron Mitchell et Debra Paget, fort ternes tous les deux). De Milestone mieux vaut revoir LE COMMANDO DE LA MORT (il existe enfin une version restaurée de WALK IN THE SUN), DES SOURIS ET DES HOMMES, voire même OKINAWA dont les qualités plus discrètes rendent le film plus attachant que dans mon souvenir. Milestone fut une des victimes rarement évoquées de la Chasse aux Sorcières.

OLIVER STONE
Il ne faut pas manquer la passionnante série qu’Oliver Stone à consacré à l’Histoire politique de son pays,&sorti dans un coffret avec sous-titres et dans une version papier, uniquement en anglais, passionnante jusque dans ses excès polémiques, des parti pris souvent un peu trop binaires et rapides. Stone n’est pas Marcel Ophüls. Il préfère foncer dans le tas. Le mot « inconnu » (« untold ») n’est pas mis là pour promettre des révélations incroyables mais pour dénoncer la manière dont on enseigne l’Histoire aux USA, de l’école à la télévision commerciale, dont on oublie des pans entiers. Cette mini-série met justement en lumière les souffrances effroyables subies par la Russie durant la Seconde Guerre Mondiale, l’héroïsme de l’Armée Rouge, sujets très sous-estimés, voire occultés en Amérique, tout en pointant les erreurs catastrophiques de Staline, son élimination des principaux généraux, et en dénonçant les crimes commis en Ukraine. Peut être accepte-t-il trop facilement ses explications pour justifier le pacte germano-soviétique. Stone oublie aussi la manière dont le parti communiste a éliminé les anarchistes en Espagne et favorisé l’accession au pouvoir d’Hitler. De Gaulle est quasi absent et le passé meurtrier de Khrouchtchev en Ukraine occulté. On est parfois submergé par l’avalanche de faits souvent passionnants, par le morcellement du montage et la voix un peu monocorde de Stone qui tient à dire que c’est sa vision. S’il loue FDR (tout en notant son refus d’accueillir des juifs), notamment pour sa détermination à imposer Henry Wallace aux caciques du Parti Démocrate, il n’a pas de mots trop durs contre Truman, ignorant, raciste (il écrit à sa fiancée que les nègres sont fait de boue et les Chinois avec ce qui reste), n’écoutant que ses conseillers militaristes, qui décida cyniquement (cela ne servait militairement à rien selon Stone) de larguer les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, pour damer le pion aux Soviétiques qui envahissaient la Mandchourie, donna le feu vert au maccarthysme. Tout cela est juste mais on oublie que Truman fut le premier président à faire du lynchage un crime fédéral (FDR n’avait pas réussi, bloqué par un sénateur sudiste qui devient l’inspirateur de Truman,) et à lancer une action pour les droits civiques. Et contrairement à Staline ou à Mao, il ne créa pas de goulag. Stone, lui, prend parti pour Henry Wallace, le dernier vice-président de Roosevelt, qui selon lui aurait infléchi le cours de l’Histoire mais qui fut d’abord vaincu puis éliminé par Truman. Stone est impitoyable sur la politique extérieure de Nixon, tout en pointant quelques mesures intérieures positives mais se montre encore plus sévère sur Eisenhower, Reagan, Clinton et Obama. Il sauve la dernière partie du mandat de Kennedy et son courage durant la crise des missiles quand il tint tête à tous les chefs militaires, grâce aussi à Khrouchtchev. Pour vous Rouxel, cela vaut mieux que certains nanars chers à votre coeur.

REDFORD
Ces derniers temps, je me suis penché sur l’œuvre de Redford réalisateur. J’ai revu plusieurs de ses films qui tiennent le coup, même si la mise en scène parait parfois (trop?) classique. Elle ne gomme jamais les aspérités du sujet, l’originalité réelle des thèmes, souvent très personnels, et des angles. Le découpage traditionnel n’étouffe jamais le propos et ne l’aseptise pas. Il faut dire que Redford témoigne d’une attention envers ses personnages (et les acteurs qui les incarnent) qui préserve leur mouvement intérieur. Il les regarde avec une impartialité analytique et comme détachée qui surprend et détonne dans le cinéma américain actuel. QUIZZ SHOW, l’une de ses meilleures réussites (hélas uniquement trouvable en zone 1) délivre une morale des plus amères qui bat en brèche, sans ostentation, tous les archétypes dramaturgiques et idéologiques à la Frank Capra et n’offre aucune porte de sortie facile. Relisez la critique de Todd McCarthy et du Guardian.

  

LA CONSPIRATION dont j’ai déjà parlé ici malgré quelques scènes engoncées aborde un sujet rebattu de manière très originale. Cette enquête sur l’assassinat de Lincoln déboucha sur un procès inique qui renvoie directement à la manière dont le gouvernement Bush piétina les lois et la Constitution soi disant pour combattre le terrorisme. Ce procès d’une femme (Mary Surrat remarquablement incarnée par Robin Wright) fut un scandaleux déni de justice comme le soulignent ses deux avocats, le Sénateur Johnson du Maryland (brillante interprétation de Tom Wilkinson) et Frédéric Aiken, jeune avocat nordiste dont la conduite fut héroïque durant la guerre. Il est d’abord très réticent à défendre une éventuelle complice de l’assassinat de Lincoln mais sera peu à peu touché par sa cliente.

ORDINARY PEOPLE m’a paru meilleur, plus complexe que lors de la première vision et beaucoup moins explicatif. On assiste plutôt à une suite de dénis, de refus d’appréhender la réalité.

  

Dans AU MILIEU COULE UNE RIVIÈRE, pari hyper audacieux que d’adapter ce très court et génial roman qui mêle la voie du Christ et la pèche à la mouche, Redford semble avoir choisi Brad Pitt pour le rôle de Paul (un choix d’ailleurs excellent) parce qu’ils ont des points communs — sans parler de la ressemblance étonnante de l’acteur avec le cinéaste jeune. Et avec lui, il capture l’essence du livre et en restitue la grâce secrète et l’émotion. Redford, avec la complicité de Philippe Rousselot, réussit à capter toute une gamme de réactions complexes – gestes d’affection réprimés, rivalités, brusques élans retenus, petites déceptions poignantes, sentiments indicibles – qui respectent et traduisent la mystérieuse force émotionnelle du roman. Ce film prolonge ces chroniques provinciales chères à Henry King ou Clarence Brown, leur donne une nouvelle jeunesse, une nouvelle vie.

CINÉMA RUSSE
REQUIEM POUR UN MASSACRE est une œuvre terrible, un coup dans l’estomac. On est broyé devant cette découverte progressive, à travers les yeux d’un enfant, des horreurs commises par les Nazis, la manière dont ils rasent ces villages, anéantissent la population, que Klimov restitue dans des plans très longs, souvent en mouvement, magistraux.

J’ai été un peu moins convaincu par son RASPOUTINE (L’AGONIE) même si l’interprétation d’Alexei Petrenko est inoubliable. Il faut le voir rentrer à quatre pattes dans un ministère, se rouler sur le sol, sauter sur toutes les femmes, prédateur sexuel en folie. On a un peu de mal à comprendre l’ascendant qu’il exerçait sur le tsar, via sans doute son épouse.

L’ASCENSION (Coffret Klimov chez Potemkine, copies restaurées) réalisé par sa femme Larissa Chepitko est tout aussi violent, aussi âpre et rigoureux que REQUIEM dont il constitue une sorte de double inversé et en noir et blanc. L’histoire étant racontée du point de vue de partisans qui se font massacrer et dont certains vont trahir. Pour respirer, mieux vaut se plonger dans AILES belle et sensible réussite de Chepitko, hélas disparue prématurément nous privant d’un regard passionnant.

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Avr
06

Je partage pour commencer ce texte de texte de Philippe Meyer sur Didier Bezace, mon ami, mon frère avec qui j’ai partagé, entre autres, l’aventure de L 627 : « On entrait de plain-pied dans son ambition. Il ne l’expliquait pas, il la donnait à voir et à entendre. Il l’illustrait par ses choix si ouverts, d’auteurs, de textes, d’interprètes, de mises en scène, par son besoin de partager ces choix avec le public le plus large, de concevoir sa programmation pour ce public et non pour flatter le conformisme de la critique. Il chantait volontiers, il avait même d’abord pensé que c’était sa vocation, aidé autant que trompé par sa voix au timbre de clarinette basse et se sentant chez lui dans l’univers de Brassens ou de Montero, de Pia Colombo ou de Patachou, de Lluis Llach ou de Pete Seeger.
On entrait de plain-pied dans sa camaraderie. Aller voir les spectacles qu’il programmait au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, en parler avec lui, le suivre dans cette cafétéria où il était disponible à tout le monde, c’était revigorer les enthousiasmes, les rêves et les idéaux que nous avaient insufflés, dont nous avaient persuadés, qu’avaient incarné pour nous Jean Vilar et la troupe du TNP. Ceux qui lui doivent d’avoir fait vivre cette idée du théâtre malgré la pétrification des milieux culturels et le carriérisme qui y règne sont dans un profond chagrin. »

UN PEU DE MUSIQUE

Stéphane Lerouge frappe encore un grand coup avec son anthologie Ennio Morricone qui comprend 18 CD qui rendent hommage à l’imagination inouïe de ce créateur qui change de langage, recherche de nouvelles sonorités avec des audaces esthétiques aussi exigeantes qu’accomplies avec des titres très rares (l’excellent Il Gatto tiré du film de Comencini). 5 CD sont consacrés à Sergio Leone dont un, absolument magnifique, à la musique inoubliable de IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE. Lerouge a regroupé les partitions par metteur en scène (Verneuil, Tarantino, Roland Joffé), par thème : le cinéma engagé (Elio Petri, Sacco et Vanzetti), l’histoire de l’Italie (avec notamment l’intégralité du 1900 de Bertolucci,) le cinéma de genre (Dario Argento, Sergio Sollima, ce qui va faire plaisir à Ballantrae et nous donner envie de revoir LA CITÉ DE LA VIOLENCE, Lucio Fulci), les thrillers mafieux et un dernier disque avec des thèmes célèbres interprétés par des chanteurs, des groupes, des musiciens qui vont de Raymond Lefevre à Kyle Eastwood, Pat Metheny et Charlie Haden, Georges Moustaki., Alexandre Desplat et le Traffic Quintet (Peur sur la ville morceau magnifique qui m’a donné envie de revoir le Verneuil) C’est mieux qu’un plaisir, une addiction. Cela fait déjà quatre heures que je l’écoute.

LECTURES
J’ai été bouleversé par LE DERNIER HIVER DU CID de Jérôme Garcin, cette manière pudique, tendre, quasi amoureuse de rendre compte des derniers moments de Gérard Philipe, de cette mort. Je découvre encore mieux que dans l’ouvrage fort d’Anne Philipe, la tendresse dont on l’a entouré et la dureté de ces derniers instants pour Anne et quelques amis. J’ai redécouvert l’homme et me suis souvenu qu’il avait été le seul à réagir en découvrant dans le Figaro Littéraire que Edmond T. Gréville risquait d’être jeté à la fosse commune, faute d’argent et qu’il nous avait envoyé une lettre et un chèque. Je dois dire que les derniers chapitres m’ont fait pleurer, cette mort si soudaine, ce répit, ces annotations des tragiques grecs où émerge une sensibilité secrète, à vif, mêlée à une drôlerie gamine, farceuse : ce goût pour les jeux de mots vaseux (Que se passe-t-il Valda ?) et j’ai redécouvert la violence et la condescendance avec lesquelles Truffaut l’a parfois traité (Soyons juste, TILL L’ESPIÈGLE le méritait mais pas FANFAN LA TULIPE ni surtout LES GRANDES MANŒUVRES qu’il faut absolument revoir dans le DVD de TF1 avec les deux fins). Ce livre m’a redonné la nostalgie du TNP où j’avais découvert LE CID où il était si jeune, si joyeux (lui et Vilar dépoussiérait les classiques), LE PRINCE DE HAMBOURG et le Musset, ON NE BADINE PAS AVEC L’AMOUR, seule mise en scène théâtrale de René Clair, qui m’avait plu. Et je me suis souvenu qu’avant les pièces, plusieurs fois j’avais vu Gérard Philipe déambulant pendant qu’on dînait et parlant avec certains spectateurs.

LE PIÈGE AMÉRICAIN de Frédéric Pierucci et Matthieu Aron (JC Lattes) : si vous voulez ressentir une vraie rage contre le patron d’un grand groupe, si vous avez besoin encore de sentir à quel point l’impérialisme américain peut être impitoyable, avec une justice totalement inféodée à la défense de ses entreprises et déterminée à détruire tous les concurrents étrangers, ce livre passionnant, tendu vous comblera. On y découvre des faits qui laissent pantois : la conduite des dirigeants d’Alstom envers le héros de l’histoire, le cynisme de Patrick Kron et aussi sa nullité en affaires (il pense être plus malin que la justice américaine et fera semblant de lui répondre pendant trois ans ; du coup il devra tout céder à cause de ce calcul imbécile et arrogant), la médiocrité de la classe politique française totalement atlantiste (Hollande qui préfère capituler devant les USA plutôt que poursuivre une politique d’alliance avec une firme allemande) ou piétinant tous les principes républicains (David Azema le conseiller chargé de défendre les intérêts français qui va se faire embaucher par une firme américaine pour « gagner plus d’argent »), le double jeu de Macron qui se couchera devant les Américains après avoir dénoncé Kron, vendant à la découpe un des fleurons de l’Industrie française. Tous ces personnages et notamment Kron qui avait déjà été condamné à des masses d’amendes pour corruption coûtent beaucoup plus cher à l’Etat que toutes les mesures d’économies, d’austérité imposées par Macron. Pour être juste, il faut ajouter qu’Arnaud Montebourg sauve l’honneur de la classe politique ainsi que quelques parlementaires de droite qui essaieront de s’opposer aux mensonges éhontés de Kron (lequel partira avec une énorme retraite et un bonus record), les socialistes brillant par leur mutisme assourdissant. Cher Rouxel, ce livre est pour vous ainsi que le suivant.

LA GUERRE SOCIALE EN FRANCE de Romaric Godin, journaliste à Médiapart, est une analyse acérée, soigneusement étayée des dérives néo-libérales imposées par Macron avec une volonté sans cesse renouvelée de s’en prendre au Travail tout en préservant, en faisant le jeu du Capital. Il faut absolument détruire toutes les règles et les lois issues de la libération afin de ne jamais brider les entreprises. Romaric Godin montre sur quoi s’appuie cette offensive d’une violence sans précédent (Macron va beaucoup plus loin que les pires débordements néo-libéraux défendus par Chirac, Jospin, Hollande, Sarkozy, débordements systématiquement rejetés par les électeurs et cela dès qu’il fut nommé ministre par Hollande) : les lois sur le travail, le plafonnement des indemnités versées par les prud’hommes. Il y a là de la part de Macron et d’Edouard Philippe volonté de casser tout ce qui peut brider les excès des entreprises, tout ce qui peut les réguler. On supprime des Inspecteurs du Travail, des contrôles alimentaires, les barrières de la Loi Littoral qui tentaient d’endiguer un urbanisme meurtrier. On impose des mesures ni étudiées, ni financées. Un livre qui fait du bien. Et j’ai pensé à Blier dans un IDIOT À PARIS lançant : « Vous oubliez que vous êtes des salariés, c’est à dire les êtres les plus vulnérables du monde capitaliste, des chômeurs en puissance. Le chômage, le chômage et son cortège de misère… Finis la petite auto, les vacances au Crotoy, le tiercé. Y avez-vous pensé ? C’est pour ça, si vous avez des revendications de salaire à me formuler, vous m’adressez une note écrite, je la fous au panier. On est bien d’accord ? ». Prescience de Michel Audiard.

    

Ce qui me permet d’évoquer quelques-uns des films qui décrivent ces blessés du système, ces opprimés, tous ceux à qui Macron conseille de traverser la rue pour trouver du travail. Lui qui paraît il a été bouleversé par la description de la banlieue dans LES MISÉRABLES, on ne peut que lui conseiller de voir LES NEIGES DU KILIMANDJARO, GLORIA MUNDI et autres films de Guédiguian ou de Philippe Lioret, WELCOME, TOUTES NOS ENVIES (une œuvre qui contient des moments très forts notamment sur les procédures d’endettement et trop survolés), Stéphane Brizé, EN GUERRE, LA LOI DU MARCHÉ, pour sentir ce qu’est la précarité et son traitement par les institutions comme dans LE JOURNAL D’UN MAÎTRE D’ÉCOLE de Vittorio de Seta, plusieurs fois évoqué ici. Et dans des films très émouvants et très réussis comme LES INVISIBLES de Louis-Julien Petit sur les SDF, les gens de la rue où l’on croise des personnages inoubliables et parfois très cocasses. Louis Julien Petit avait déjà réalisé le très attachant DISCOUNT. Oui voilà un programme parfait pour le Président de la République en ajoutant bien sûr les films de Ken Loach comme MOI, DANIEL BLAKE et le tout dernier que j’ai trouvé bouleversant, SORRY WE MISSED YOU.

Je me réjouis du triomphe de PETIT PAYSAN lors de son passage sur la deuxième chaîne et en profite pour rappeler C’EST QUOI LA VIE de François Dupeyron et pendant que j’y suis LES RAISINS DE LA COLÈRE qu’il est sain de revoir au moins une fois par an et en Blu-ray. En le revoyant, j’ai été bouleversé une fois encore et frappé par la force si actuelle de certaines séquences : l’entrée et la descriptions des terribles camps de migrants dirigés par des patrons impitoyables soutenus par des policiers déterminés à s’en prendre aux grévistes, la détresse de ces paysans dont détruit les terres et les maisons. Le plan du Caterpillar anéantissant la maison de John Qualen renvoie à des images de la crise des subprimes. Le film inverse l’ordre des camps (on termine par le plus hospitalier, un de ces camps fédéraux initiés par Roosevelt et que les milices veulent détruire). Dans la version de Ford, le plan final était celui où Fonda gravit la colline mais Zanuck fit ajouter un dernier dialogue plus ouvert (« on ne peut pas nous balayer, nous sommes le peuple ») et Ford demanda à Zanuck de le tourner lui même.

  

 

Loïc Gautelier a consacré un vrai livre de fan à Mireille Balin, actrice d’une extraordinaire beauté (elle avait la plus belle descente de dos du cinéma français », disait Jean Delannoy qui lui mitonna une robe au décolleté dans le dos très audacieux dans MACAO L’ENFER DU JEU). Sa beauté, l’éclat de ses yeux éclipsa un vrai talent de comédienne, un jeu juste, retenu qu’on ne jugeait pas à sa vraie valeur comme pour Annabella. On leur préférait des actrices plus voyantes qui marquaient les effets dramatiques et du coup paraissent datées : revoyez Mireille Balin dans le sublime GUEULE D’AMOUR, dans MENACES ou PÉPÉ LE MOKO, DERNIER ATOUT. Elle y est formidable. Loïc Gautelier a admirablement documenté toute sa tragique fin de vie, après qu’elle été tabassée et violée par des FFI (qui auraient été condamnés des années après). Elle fut par la suite disculpée de toute collaboration avec l’ennemi (on peut regretter sa participation aux CADETS DE L’ALCAZAR à la gloire du franquisme) mais elle ne s’en remit jamais et termina en faisant des ménages. Les derniers chapitres, sa vie avec l’association la Roue Tourne de Paul Azaïs, les quelques interventions de Tino Rossi, sont extrêmement émouvantes (Editions Les Passagers du Rêve).

Pour les anglophones, je conseille un très bon livre de Sam Wasson sur CHINATOWN, THE BIG GOODBYE où on apprend plein de choses notamment sur la manière dont Polanski a sauvé, restructuré, élagué le scénario de Robert Towne, sur Edward Thomas qui collabora anonymement à tous les scénarios de Towne, écrivant des scènes, reconstruisant la narration sans que Towne daigne prononcer un éloge quand il mourut. Car CHINATOWN se termina mal pour au moins trois des quatre personnes qui le firent naître : Polanski commit un crime, Robert Evans et Towne devinrent accroc à la cocaïne, Evans qui avait permis au PARRAIN de se faire (dans la douleur) plus quelques autres grands films ambitieux fut viré et remplacé par des ilotes cyniques (la déclaration de Michael Eisner refusant qu’une oeuvre ait un contenu, des ambitions artistiques fait ressembler Harry Cohn à Spinoza). Wasson avait deja écrit un livre sur DIAMANTS SUR CANAPÉ.

Les deux livres de Glenn Frankel sur THE SEARCHERS (j’ai appris que Ford avait improvisé en une après-midi toute la dernière séquence qui ne figurait pas dans le scénario de Frank Nugent) et HIGH NOON (LE TRAIN SIFFLERA TROIS FOIS) sont remarquables et on découvre que le scénario du film est un miroir exact de ce qui se passait à Hollywood, la chasse aux communistes, le mouchardage (le scénariste/producteur Carl Foreman découvre qu’il est dénoncé par Lloyd Bridges, un des acteurs qu’il a engagé), la dictature d’une presse réactionnaire (remplacé de nos jours par les réseaux sociaux). Conduite très digne et courageuse de Fred Zinneman et Gary Cooper (« l’acteur le plus coopératif, le plus dévoué avec qui j’ai travaillé », me disait Zinneman) qui soutient totalement Foreman et crée même une société de production avec lui. Deux livres passionnant qui traitent des rapports raciaux et de la chasse aux sorcières.

  

SE BATTRE POUR LES DVD

  

Il existe des films en DVD où le plaisir qu’on prend à une œuvre passionnante, riche, exigeante est décuplé par le soin de la restauration et aussi par la qualité de certains bonus. C’est ce qui, pour moi, donne tant de prix à certaines éditions de films de patrimoine et que vous ne pouvez pas retrouver si vous téléchargez le même film ou le regardez en streaming. D’autant que des sites comme Netflix et autres Amazon ne favorisent guère (c’est même un euphémisme), ce cinéma de patrimoine, qu’ils diffusent à peine, répertorient mal sans cet appareil historique qu’on découvre parfois et qui peut se révéler passionnant. En plus, on fabrique des objets qui sont vraiment magnifiques, avec des livrets très documentés : les coffrets Ozu ou NaruseANATOMY OF A MURDER/AUTOPSIE D’UN MEUTRE chez Carlotta, ELMER GANTRY ( chef d’œuvre exaltant) chez Wild Side, NETWORK. GUN CRAZY, LA NUIT DU CHASSEUR qui sont devenus des « collectors ».

REMARQUABLES BONUS
J’ai revu ainsi avec plaisir LES PATRIOTES de Rochant (où la juxtaposition des deux histoires continue à me paraître un peu aléatoire), ébloui comme la première fois par Sandrine Kiberlain, belle, sensuelle, provocante, brillante, Bernard Lecoq dont le changement de ton vous cueille toujours, Jean-François Stévenin, bouleversant et Yvan Attal. Dans le bonus, Rochant et son producteur Alain Rocca évoquent de manière très vivante l’ambition folle de ce projet , les formidables exigences du réalisateur et, hélas, la manière dont le film qui bénéficiait d’une réputation formidable, explosa en vol à la suite de la projection pour la presse à Cannes. Il fut exécuté le soir même avec une violence inouïe et totalement injuste. Ce qui détruisit les carrières des deux hommes.

Dans UNE FEMME MARIÉE qui reste aussi neuf, aussi tranchant et splendide à voir que dans mon souvenir, Macha Méril parle de Jean-Luc Godard avec une grande liberté de ton. Elle fait preuve d’une franchises admirative mais lucide, sans langue de bois, parlant de son abandon (elle se laissait sculpter et le film est un hymne à son corps) louant son génie visuel, ses intuitions fulgurantes mais pointant sa radinerie, sa part de misogynie. Je n’ai pas encore eu le temps de revoir WEEK END que j’avais adoré.

  

Dans EAUX PROFONDES, cette histoire d’amour vénéneuse et secrète concoctée par Michel Deville où Isabelle Huppert paraît si enfantine bénéficie d’une passionnante interview de Deville et de Jean Louis Trintignant par Philippe Piazzo.

BUFFET FROID se revoit avec délice et tant la vision du quartier de la Défense que certaines tirade se sont encore bonifiées avec le temps :

L’assassin paranoïaque : « Beaucoup de meurtres en ce moment ? »
L’inspecteur Morvandiau : « Ça marche pas mal. »
L’assassin paranoïaque : « Et vous arrêtez les coupables ? »
L’inspecteur Morvandiau : « Le moins possible ! … Un coupable est beaucoup moins dangereux en liberté qu’en prison. »
Alphonse : « Pourquoi ? »
L’inspecteur Morvandiau : « Parce qu’en prison, il contamine les innocents. »

Là encore le bonus avec un délectable entretien avec Bertrand Blier est des plus savoureux.

 

  

Son intervention après HITLER CONNAIS PAS, œuvre rare, sortie par Jean-Baptiste Thoret est absolument passionnante. Vous ne trouvez rien d’équivalent sur Amazon ou Netflix.

Pour LE VOYAGEUR DE LA TOUSSAINT (Gaumont) de Louis Daquin, cette fort bonne adaptation de Simenon, écrite par Marcel Aymé, où triomphent Gabrielle Dorziat, Jules Berry, Guillaume de Sax (pour moi une révélation) et Jean Desailly (un habitué de Simenon) qui prend de plus en plus de consistance au fur et à mesure du récit, les suppléments sont plus classiques mais fort utiles. Ils permettent de re situer les origines italiennes des capitaux, ce qui explique la présence imposée de l’actrice Assia Norris. (L’un des points faibles du film), cernent les combats que dut mener Daquin et nous révèlent la présence furtive de Simone Signoret.

LA BATAILLE DE L’EAU LOURDE témoigne d’une vraie sobriété qui faisait tout le prix d’HORIZONS SANS FINS et de LA FERME DU PENDU. Pas de grandiloquence ni d’élans lyrique mais une relation précise et minutieuse avec beaucoup d’extérieurs (filmé par Titus Muller ?). Jean Dréville invente un sous-genre, le docu drame mais je suis resté un peu distant face à ces dizaines de plans à skis tout en portant au crédit du film l’absence d’emphase et de sur-dramatisation qui anéantissait la médiocre version d’Anthony Mann. Dréville n’avait pas la tête épique, cela se sent tout au long du catastrophique LA FAYETTE. Frédéric Joliot-Curie joue son propre rôle sans vraiment convaincre.

Il faut aussi citer le travail accompli par TF1 et Coin de Mire notamment pour la qualité de leurs restaurations. J’ai pu découvrir LES BONNES CAUSES, un des meilleurs Christian-Jaque de la dernière période, bien écrit par Henri Jeanson. Brasseur et Marina Vlady sont mieux que convaincants et Bourvil est impeccable en juge d’instruction plus finaud, plus moral qu’il en a l’air (selon mon ami Alain Riou, le personnages est plus intéressant que celui du roman de Jean Laborde). Mais brusquement on tombe sur une scène qui met à mal l’édifice, une scène qui paraît artificielle, peu vraisemblable durant laquelle le magistrat présente un témoin surprise à la partie adverse qui va le terroriser, ce qui rend les défenseurs de Virna Lisi ineptes. Dans la même collection, L’AFFAIRE DOMINICI de Claude Bernard Aubert (pourra-t-on revoir PATROUILLE DE CHOC ?), un des grands rôles de Gabin, opaque, mutique, impressionnant. LA GROSSE CAISSE d’Alex Joffé que je n’ai jamais vu pas plus que LE BARON DE L’ÉCLUSE. Et bien sur ces deux chefs d’œuvre que sont NON COUPABLE, passé inaperçu, et GUEULE D’AMOUR. Je serai plus réservé sur les bonus qui privilégient les actualités.

  

Je veux ajouter la sortie de OLIVIA de Jacqueline Audry, autre film sous-estimé (zappé par les critiques de la Nouvelle Vague qui n’étaient ps du tout féministes) alors qu’il s’agit d’une des oeuvres les plus audacieuses sur l’homosexualité féminine traitée sans voyeurisme. On y entend Edwidge Feuillère, directrice d’un pensionnat, lire le lac de Lamartine et on peut y admirer Yvonne de Bray, actrice fétiche de Cocteau. Audry et Laroche adaptent un faux roman écrit par l’auteure anglaise qui traduisit Proust.

  

Il ne faut surtout pas oublier QUAND PASSENT LES CIGOGNES (en Blu-ray chez Potemkine) qui m’a encore bouleversé. Quand je pense qu’il fut de bon ton de faire la fine bouche devant cette histoire d’amour fiévreuse, passionnée, lyrique, qui vous emporte. Bonus remarquables, passionnants avec Françoise Navailh et Eugénie Zyvokine qui analysent aussi bien les procédés de la mise en scène (la manière dont le mouvements de grue soulignent les ratages, les manques, contrairement à ce qui est leur fonction première) que le contexte politique, historique.

COFFRET PABST
Merci à Tamasa d’avoir sorti un monumental coffret dédié à Pabst avec des belles copies restaurées où d’immenses et incontournables classiques comme LOULOU, L’AMOUR DE JEANNE NEY côtoient des œuvres plus rares : LA TRAGÉDIE DE LA MINE et surtout C’EST ARRIVÉ LE 20 JUILLET introuvable depuis des dizaines d’années. J’ai pu ainsi revoir QUATRE DE L’INFANTERIE le pendant allemand d’A L’OUEST RIEN DE NOUVEAU. Toutes les médiathèques doivent l’acheter.

FILMS PARLANT D’ÉPIDÉMIE
J’ai omis des dizaines de nanars.

CONTAGION de Steven Soderbergh, l’un des rares film américains totalement centré sur la notion de travail (repérer le virus, le combattre, lutter contre les fake news, la panique), sans intrigues sentimentales ou secondaires.

Le 7ème SCEAU de Bergman avec le grand Max Von Sydow

  

NOSFERATU version de Murnau et de Werner Herzog

LE MASQUE DE LA MORT ROUGE de Roger Corman (Sidonis) sur les vains efforts du Prince Prospero pour se confiner

PARS VITE ET REVIENS TARD de Régis Warnier. Fred Vargas est d’ailleurs une experte incollable sur les épidémies et la manière dont on identifié comment la peste se propageait.

LE MYSTÈRE ANDROMÈDE

LA NUIT DES MORTS VIVANTS

  

L’ÎLE DES MORTS de Mark Robson

L’ARMÉE DES DOUZE SINGES et peut être LA JETÉE de Chris Marker

LE HUSSARD SUR LE TOIT de Jean Paul Rappeneau d’après le formidable roman de Jean Giono

  

JE N’AI PAS TUÉ LINCOLN de John Ford

ARROWSMITH de John Ford

STARS IN MY CROWN de Jacques Tourneur qui contient une belle scène d’épidémie de même que I’D CLIMB THE HIGHEST MOUNTAIN de Henry King

JE SUIS UNE LÉGENDE

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