Juin
17

Fille d'amourCommençons par deux films, introuvables jusqu’ici et que René Château vient de sortir, hélas en VF. Mais mieux vaut voir en VF ces deux Vittorio Cottafavi que de ne pas les voir du tout. Il s’agit de FILLE D’AMOUR, l’une de ses plus éclatantes réussites.
CORRECTION MAJEURE (4/07/2011)LE DVD OFFRE UNE VERSION EN VO. MALHEUREUSEMENT, le son n’est pas restauré ni nettoyé et mon dvd avait un bruit de fond agaçant et fort durant la première moitié surtout. La copie n’est pas mauvaise et le film est magnifique. Il décolle après la scène du rendez vous loupé au restaurant et surtout après le moment le héros retrouve Rita démolie par la cocaïne. La scène du train, l’arrivée au sanatorium sont des moments bouleversants et Cottafavi filme avec amour Barbara Laage. Les personnages masculins sont plus veules, plus détestables et paradoxalement plus intéressés que l’héroïne.
Je n’ai jamais oublié les courses de Barbara Laage dans les rues de Milan, ce voyage en train, admirable moment de mise en scène pure, qui fait affleurer le tragique racinien que vantait Michel Mourlet, cette fin dépouillée, nue, tous ces moments rythmés par la sublime musique de Giovanni Fusco, laquelle renvoie à une autre oeuvre contemporaine,  la belle CHRONIQUE D’UN AMOUR d’Antonioni.
Je n’ai eu le temps de revoir que l’excellent REPRIS DE JUSTICE. Le premier sketch, avec Richard Basehart, est le plus banal, le plus conforme, en apparences, aux codes du genre. Cottafavi s’en démarque pourtant par cette manière de souligner l’héroïsme, la ténacité féminine, cette capacité de sacrifice qui est un de ses thèmes favoris. Le médecin que joue Basehart paraît moins adulte, moins lucide, moins généreux. Il s’apitoie sur son sort. Le second sketch, avec Eddie Constantine (très bon face à Arnoldo Foa), est le plus brillant. Un passage à tabac sous des arcades est filmé en plans très longs, avec des mouvements, des recadrages d’une rare élégance, l’affrontement final se déroule dans des paysages campagnards loin des stéréotypes du genre. Là encore, le héros paraît buté, autiste, motivé uniquement par l’appât du gain, la soif de vengeance. Il refuse d’écouter sa copine qui paraît mille fois plus sensée, plus intelligente que lui. La fin, variation tragico ironique semble prendre à contrepied les conclusions à la Huston. Le dernier sketch, enfin, est le plus touchant et Walter Chiari et Antonella Lualdi y sont remarquables et Cottafavi en profite pour inverser, à la fin, la ligne de force des deux autres épisodes. On se dit que Chiari va connaître, à force d’entêtement, le même sort que le gangster joué par Constantine, quand brusquement l’amour d’une jeune fille parvient à le bousculer, à l’arrêter. Le dernier plan est très émouvant.

strange_loveDeux films américains peu courants et magnifiques : THE STRANGE LOVE OF MOLLY LOUVAIN de Michael Curtiz et THE LAST FLIGHT de William Dieterle. Le premier est un mélodrame criminel ultra brillant, dirigé avec un sens du rythme époustouflant. Certaines situations sociales brulantes (le décor d’ON ACHEVE BIEN LES CHEVAUX) sont traitées en trois plans. Quelques travellings, quelques plans de plaque de voiture évoquent un destin qui bascule dans la délinquance. Cette rapidité s’accorde avec la dureté, le cynisme du ton : Ann Dvorak passe de l’état de fiancée à celle de mère de famille obligée de placer son enfant. Toute la fin du film est filmée avec une invention stupéfiante et Sirk n’a jamais fait mieux que le moment où l’héroïne découvre le double jeu de Lee Tracy.

last_flightTHE LAST FLIGHT est le film qui évoque le mieux Scott Fitzgerald. Lisez le beau roman de John Monk Saunders d’où il est tiré. Dans cette chronique désenchantée où des pilotes américains, tous amoureux de la même femme, passent d’une fête à l’autre et meurent l’un après l’autre, on trouve des moments bouleversants, comme cette scène au Père Lachaise où l’on évoque Héloïse et Abélard. C’est dans THE LAST FLIGHT qu’on trouve cette phrase célèbre : « it seemed like a good idea at the time. »

 

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Avr
21

REPENTIRS

The woman in questionJ’ai finalement vu THE WOMAN IN QUESTION d’Anthony Asquith, film criminel qui retrace le portrait d’une jeune diseuse de bonne aventure, assassinée dans un hôtel minable, à travers cinq  témoignages contradictoires qui la peignent tantôt comme une femme rangée, tantôt comme une prostituée, tantôt comme une arriviste ou quelqu’un qui est exploitée. Et bien sûr tous les autres personnages changent avec elles. Le film est sorti en 1950 tout comme RASHOMON, un an après LA FERME DES 7 PÉCHÉS de Jean Devaivre, sans oublier CITIZEN KANE.
Plus que la résolution de l’intrigue criminelle, on sent que c’est l’expérimentation narrative qui inspire Asquith : va et vient dans le temps, changements dans les costumes, le décor selon le point de vue, le narrateur, flashes back introduits et interrompus – parfois au milieu d’une scène – par des effets sonores, un montage cut  audacieux pour l’époque. Autre qualité réelle, l’utilisation du cadre – une petite ville balnéaire à demi déserte, traversée par un train. L’hôtel où se déroulent la plupart des interrogatoires, doit être situé tout près des voies ce qui nous vaut de brusques irruptions de fumée, effets saisissants qu’Asquith utilise très habilement, derrière la fenêtre des chambres, accentués par le vacarme du train. Le style de jeu des acteurs change aussi selon les points de vue ; Jean Kent paraît un peu caricaturale dans le premier épisode puis se transforme peu à peu. Elle est excellente dans l’épisode qui épouse le point de vue de sa sœur. Dirk Bogarde est très beau, mais on le sent parfois gêné par le fait de jouer un Américain.

Autre film britannique que j’aurais dû signaler : MORGAN, A SUITABLE CASE FOR TREATMENT, magnifique film de Karel Reisz que je ne me lasse pas de redécouvrir. Les séquences sur la tombe de Karl Marx sont anthologiques. Brillant dialogue de David Mercer.

THE WORLD TEN TIMES OVER, écrit et réalisé avec quelques éclairs de style par Wolf Rilla (le réalisateur du VILLAGE DES DAMNÉS que je trouve surestimé qui devint hôtelier et restaurateur dans le sud est de la France) évoque la destinée de deux prostituées que le film rebaptise pudiquement « hôtesses ».Le film fut pourtant interdit aux mineurs, ramené à moins de 12 ans maintenant. Il est pourtant fort chaste et les deux actrices ne sont pas du tout déshabillées. June Ritchie s’en sort le moins bien avec un personnage assez exaspérant et écrit de manière monocorde. La gracieuse Sylvia Syms est meilleure et les scènes où elle affronte son père qui refuse de voir, de comprendre son activité sont parmi les plus réussies. A commencer par cette déambulation nocturne dans Soho de William Hartnell au milieu des enseignes, des néons publicisant de multiples offres sexuelles. La séquence a peu d’équivalents dans le cinéma britannique de l’époque (1963). La variété et l’importance des extérieurs fait d’ailleurs le principal intérêt de cette œuvre.

Avant de passer aux documentaires, je tiens à signaler le livre passionnant de Daniel Mendelsohn (le splendide les DISPARUS), SI BEAU, SI FRAGILE, recueil d’essais passionnants, décapants sur la manière de monter Tennessee Williams, Virginia Woolf mais aussi sur Almodovar, Tarantino. Les analyses de TROIE, de 300 sont particulièrement jubilatoires et radiographient l’inculture et le manque de goût des auteurs.

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Mar
23

LIVRES

hitchcokCommençons par parler de quelques livres et comme on n’est jamais mieux servi que par soi même, j’en profite pour dire tout le bien que je pense du HITCHCOCK, une vie d’ombre et de lumière de Patrick McGilligan, étude passionnante, fouillée, remarquable qui éclaire les rapports, le travail d’Hitchcock avec ses scénaristes, à commencer par sa femme Alma Reville, dont le rôle est capital  (c’est elle qui eut l’idée du fort beau plan en hélicoptère de LA MAIN AU COLLET).  McGilligan montre à quel point le cinéaste s’investit dans l’écriture des scénarios, comment il fait ré écrire par d’autres ce qui ne lui convient pas. J’ai appris beaucoup de choses notamment sur l’engagement politique du cinéaste avant et pendant la guerre qui contredit la légende d’un Hitchcock coupé du monde. Il lutte pour la démocratie, se bat contre une censure américaine qui prône jusqu’en 1942, l’isolationnisme. Il finance des enregistrements par des vedettes de commentaires de documentaires britanniques, réécrits pour le public américain, rompt son contrat avec Selznick pour tourner pour un salaire dérisoire AVENTURES MALGACHE qu’ont sorti les Editions Montparnasse. Le chapitre sur LIFEBOAT est tout à fait formidable. Revoir ce film magnifique d’intelligence, bourré d’allusions très audacieuses sur le syndicalisme, les camps de concentration, de scènes dont on n’a pas d’équivalent à l’époque (la mort du bébé, de la jeune mère, le lynchage du nazi, le rôle du noir) fut un des grands moments du week-end à l’Institut Lumière consacré à Hitchcock. Que ceux qui ne l’ont pas vu se ruent sur le très bon dvd français. Et revoient aussi le sublime NOTORIOUS, L’INCONNU DU NORD EXPRESS. L’une des grande force de l’auteur de FENETRE SUR COUR résidait dans son sens incroyablement aigu de la distribution des rôles comme le prouvent ses commentaires lors des essais de REBECCA. Talent qui fut parfois mis à mal par le conservatisme des studios (cf. LA LOI DU SILENCE. On découvre dans ce livre à quel point il a du lutter pour conquérir son autonomie). Il n’y a qu’Hitchcock pour se souvenir d’une actrice de théâtre anglaise et lui donner 15 ans après le rôle de la mère évanescente, timbrée de Robert Walker dans STRANGERS ON A TRAIN où elle se révèle stupéfiante de justesse, de vérité et, en même temps, vous glace le sang. Tout comme l’extraordinaire Madame Konstantin des ENCHAINÉS. Voilà qui contredit le cliché qui veut qu’Hitchcock considérait les acteurs comme du bétail. Le livre de McGilligan fourmille d’anecdotes qui prouvent le contraire.

Autre livre très excitant, celui de Michel Mourlet, l’un des fondateurs avec Pierre Rissient du macmahonnisme : L’ÉCRAN ÉBLOUISSANT (PUF). Mourlet y aborde des sujets très variés, dialogue avec un disciple de Lacan et s’ouvre à d’autres cinéastes dont Sautet, Tati. A lire le passage désopilant où il montre que la citation, placée en exergue au MÉPRIS et attribuée à Godard par Bazin, est en fait… de lui. Et citée de manière incompréhensible de surcroit.

Je dois aussi citer l’étonnante, l’incroyable ENCINÉCLOPÉDIE, volume 1 et 2, de Paul Vecchiali qui parle de TOUS les cinéastes français des années 30, en ayant vu et revu TOUS les films. Travail extraordinaire. Vecchiali refuse les rumeurs, démolit des légendes à coup de pioche. On peut évidemment contester des anathèmes trop péremptoires, des démolitions à la dynamite de certains Renoir et autres Pagnol. Une opinion n’est pas un fait. Ce qui compte ici, c’est l’amour du cinéma et du cinéma populaire qui irrigue le livre, la somme des faits et des connaissances. Et revoyez FEMMES, FEMMES.

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