Chronique n°6

9 novembre 2005 par - DVD

En zone 2

La sortie de l’excellent film de Stéphane Brizé, Je ne suis pas là pour être aimé, coup de cœur de la SACD, nous conduit à revoir son premier film, très prometteur, le drôle et touchant Le Bleu des Villes (1999). Il confirme le goût de Brizé pour donner à ses héros des métiers ingrats : dans Le Bleu des Villes, Mathilde Seigner était contractuelle, dans Je ne suis pas là pour être aimé, le formidable, magnifique, bouleversant Patrick Chesnais, est huissier. Brizé sait nous rendre avec intelligence le poids que font peser ces métiers sur ceux qui les exercent et en tire des moments de comédie ou d’émotion tout à fait remarquables.
Dans ce même film, on remarque la talentueuse Anne Consigny que j’avais repéré dans L’Equipier (2004), le très bon film de Philippe Lioret.

Bonne occasion de revoir ce film ainsi que Mademoiselle (2001) tout en regrettant l’absence en DVD de Tombés du Ciel (1993), le premier film de Lioret, tout aussi personnel, et réussi. Lioret signe film après film une série d’œuvres discrètes, attachantes, originales, enracinées dans un vrai milieu populaire, qui méritent d’être examinées de plus près.
Le DVD permet parfois de réhabiliter des injustices, de revoir des films qui n’ont pas connu le succès qu’ils méritaient. Je pense à Noble Art (2004), ce beau documentaire de Pascal Deux sur Fabrice Bénichou qui renvoie, dans son émotion, son portrait de perdants, à Nous Avons Gagné ce Soir (1949) de Robert Wise ou plus encore, à Fat City (1972) de John Huston.
Dans la même collection, chez Blaq Out (52, Rue Charlot – 75003 / http://www.blaqout.com/), on peut revoir Une part du Ciel (2002) de Bénédicte LiénardSéverine Caneele est bouleversante et Triple Agent (2004) d’Eric Rohmer que j’aime beaucoup pour sa liberté de ton, son audace, ses partis pris d’austérité. Le DVD offre plusieurs bonus dont une interview de 20 minutes d‘Irène Skobline (que j’avais dirigée dans Coup de Torchon –1981) qui donne des précisions historiques et familiales sur le personnage principal qui fait partie de sa famille.

Autre sortie capitale, la sublime Maison des Bois (1971), peut être le film de Maurice Pialat que je préfère, disponible pour le moment dans un coffret très bien dirigé par Serge Tubiana, qui comprend ses courts-métrages – fascinants – et quelques sommets dont Loulou (1980) et surtout L’Enfance Nue (1968) qui reste toujours aussi bouleversant et novateur. En revanche, Le Garçu (1995)…

En rendant justement hommage à Harold Pinter, Pascal Rogard dans son Blog a oublié l’un de ses scénarios les plus complexes, les plus aboutis : The French Lieutenant’s Woman (1981 – La Maîtresse du Lieutenant Français) superbement dirigé par Karel Reisz dont vient de sortir le passionnant Dog Soldiers (1978 – Les Guerriers de L’Enfer), thriller « hustono-sartrien », d’après le beau livre de Robert Stone, qui traitait de la gangrène morale, de la corruption engendrée par la guerre du Vietnam. Dans ses deux films, Reisz offrait à Meryl Streep, Jeremy Irons, Nick Nolte, Tuesday Weld des rôles inoubliables

Sony vient de restaurer et de ressortir aux USA Major Dundee (1965) de Sam Peckinpah. Ils ont retrouvé et incorporé 12 minutes, à savoir ce qui avait été coupé après la seconde projection. Les coupes, plus abondantes, qui avaient été effectuées après la première projection test ont pratiquement disparu : ne subsistent que quelques rushes muets que l’on peut voir dans les bonus, notamment le premier plan de la légendaire séquence d’ouverture montrant le massacre de 135 soldats américains par les Indiens, durant la nuit d’Halloween. Ce qui a été restauré améliore le film, diminue certains défauts, éclaire des manquements. On sait enfin ce qui arrive au Scout Indien dont Charlton Heston questionne la loyauté pendant tout le film et souligne la remarquable ambition de ce western qui voulait faire exploser le genre. Durant cette expédition suicide, les frontières entre Bien et Mal s’estompent. Tout le monde est en guerre contre tout le monde : les soldats contre les Indiens (et chez les Indiens ceux qui sont soumis contre les rebelles), les sudistes contre les nordistes, les prisonniers contre le reste du régiment, les Noirs contre les Blancs, les Mexicains contre les Français (et les juaristes (1) contre les autres mexicains), les soldats et les américains contre les Français qui se battent aussi contre les Indiens. Et Charlton Heston contre le reste du monde !!!
Mais les faiblesses persistent : progression chaotique (normal, disent ses défenseurs, c’est un film sur le chaos !), personnages mal développés ou abandonnés : la situation des noirs, par exemple, ne donne lieu qu’à une seule scène et une réplique. Faiblesses dues certainement au re-montage mais aussi à l’indifférence de Peckinpah pour certains éléments narratifs. Et aussi aux bouleversements qu’il fit subir au script durant le tournage (Senta Berger déclare que son rôle, absent du scénario original, fut écrit sur le plateau avec Peckinpah). Le scénario original était, paraît-il, tout aussi mal construit durant le dernier tiers. Quand démarra la réalisation, il n’était pas terminé et les auteurs, pour aller vite, empruntèrent certaines séquences à Lawrence D’Arabie.
Le point positif de cette nouvelle version est la musique. Celle de Daniele Amphiteatroff avait été imposée à Peckinpah par le producteur Jerry Bresler qui voulait édulcorer le film : des flopées de violons inondaient les scènes, des airs martiaux étaient plaqués sur des séquences sombres, pessimistes. La nouvelle partition inspirée par les déclarations de Peckinpah améliore le film. Les deux musiques sont disponibles, sans que l’on puisse passer de l’une à l’autre. Mais Je me demande finalement si ce n’est pas Aldrich qui a réussi, sur ce même genre de sujet, l’œuvre rêvée par Peckinpah avec le splendide Fureur Apache (1972 – Ulzana’s Raid), meilleur western des années 70. Un film qui est tenu de bout en bout.

Justement de Robert Aldrich est édité Hustle (1975 – La Cité des Dangers). Touchant et curieusement retenu, ce film a un ton, un rythme plutôt tranquille, presque méditatif. De très nombreuses scènes se déroulent dans des intérieurs, soit luxueux (l’appartement de Burt Reynolds), soit assez glauques (le bureau de Reynolds, la maison du couple Hollinger) auxquels Aldrich confère systématiquement un côté étouffant, claustrophobique. Ceci donne l’impression que le personnage de Reynolds se mure, se replie sur lui-même comme le Charlie Castle de The Big Knife (1955) se réfugie dans ses souvenirs (« Je suis l’étudiant des années 30 »).
Par des moyens diamétralement opposés à ceux de Kiss Me Deadly (1955), Aldrich fait voler en éclat les conventions du genre, les subvertit de manière moins explosive, plus insidieuse. On retrouve bien sûr toute la haine et le mépris qu’il éprouve pour les hommes de pouvoir même si le ton est moins exacerbé, plus retenu : Ernest Borgnine campe un responsable policier veule, lâche. Mais ce n’est rien à côté d’Eddie Albert , son acteur fétiche, qui est là incroyable de fourberie cauteleuse (2), de fausse bonhomie suintante, s’appuyant sur un fort sentiment d’impunité. Hustle est l’une de ses meilleures interprétations.
Ben Johnson, géniale idée de distribution, est absolument formidable tout comme Catherine Deneuve, radieuse, très vivante et extrêmement touchante. C’est l’une des call girl les moins déshabillées de l’histoire du cinéma.
Le scénario de Steve Shagan (qu’a-t-il écrit à part Save The Tiger ? ) très introspectif, contient des idées fortes, des répliques audacieuses ou cinglantes (« Ce pays, c’est le Guatemala avec la télévision en couleur » en phase avec la hargne aldrichienne) mais aussi une nostalgie passéiste qui ne colle pas toujours avec la rage d’Aldrich, lequel se définissait comme un homme légèrement à gauche du parti démocrate). Ce dernier dit s’être heurté plusieurs fois à Shagan qui ne voulait rien changer à son dialogue. Aldrich a réussi à imposer la nationalité européenne de la prostituée, la fin pessimiste et forte et la scène où Deneuve dit qu’elle est prête à tout arrêter si Reynolds lâche lui aussi son métier ou plus exactement la manière dont il l’exerce, ce qu’il ne fait pas. Il y a d’ailleurs des maladresses de construction, sans doute à cause de cette mésentente.
Détail amusant, Deneuve écoute Aznavour, entraîne Reynolds voir Un Homme et une Femme, Reynolds regarde Moby Dick (allusion un peu appuyée).

Dans un registre très différent, signalons la sortie du très roboratif (3) Mondovino (2004) de Jonathan Nossiter, magnifique illustration de la diversité culturelle, au sens propre.
Et aussi de deux films que je vais revoir : Quand Passent les Cigognes (1957) de Kalatozov sorti chez MK2 dont j’ai un souvenir ému, et le remarquable Main Basse sur la Ville (1963) de Francesco Rosi aux Editions Montparnasse dont je vous parlerai plus tard.

En Italie j’ai trouvé de très bonnes versions avec sous-titres anglais ou français, du Christ s’est arrêté à Eboli (1979) l’un des grands Rosi et de deux des chefs-d’œuvre de Germi Divorce à l’Italienne (1962) et de Séduite et Abandonnée (1964). Mais je ne connais pas de site permettant de les commander.
Et évidemment les deux coffrets des films de Simone Signoret que vient de sortir Studio Canal (le premier contient : Manèges – Casque d’Or – Thérèse Raquin – L’Armée des Ombres et le second : Le Chat – La Veuve Couderc – Police Python 357 – L’Etoile du Nord).

Dans la rubrique curiosité, sortie de deux des premiers films de Georges Lautner (le premier étant la Môme aux Boutons datant de 1958 avec Lucette Raillat et Serge Davri), Marche ou Crève (1960) et Arrêtez les Tambours (1960), tous deux produits par la Compagnie Lyonnaise du Cinéma à qui l’on doit les inoubliables On Déménage le Colonel (1955) et Le Colonel est de la Revue (1957) de Maurice Labro avec Noël Roquevert.
Le premier, Marche ou Crève, une coproduction belgo-lyonnaise, est un policier où Lautner fait feu de tout bois pour dynamiser le récit et lutter contre un budget étriqué (zooms, cadrages recherchés, plans chocs). Découvrant le film avec bonheur, le critique du Nouvel Obs dans ses louanges va jusqu’à créditer Lautner des dialogues, oubliant un peu vite Pierre Laroche dont l’esprit très anar imprègne le film. On lui doit le réjouissant « N’oublie pas que nous nous aimons », hurlé par Bernard Blier à Juliette Mayniel. Je me souviens avoir voulu interviewer Lautner après avoir vu ce film.
Nous avions d’ailleurs présenté au Nickel Odéon, l’opus suivant, plus ouvertement ambitieux, Arrêtez les TamboursLautner et Laroche évoquent, à travers le personnage d’honnête homme que joue Blier, la collaboration, les résistants de la 11ème heure.

Encore plus rares, voilà que sortent deux films de Henri Calef (cinéaste que je ne connais pratiquement pas en dehors du célèbre Jericho – 1946), qui ont une assez bonne réputation : La Maison sous la Mer (d’après Paul Vialar, « mais nous avons beaucoup changé le roman et introduit une description sociale », dit Calef) et Les Eaux Troubles (1949).
Ces deux oeuvres très rares (et donc chères) sont parues dans une collection insensée aux dire de Jean Ollé-Laprune, dite « les documents cinématographiques » : « dans laquelle tu trouves – à des prix assez élevés effectivement – des films pour le moins improbables.

Exemple : SOS Noronha (1957) de Georges Rouquier avec Jean Marais, film d’aventures qui se déroule dans les années 30 dans une île au large du Brésil. Marais dirige une base de l’aéropostale et affronte une révolte de bagnards pendant que Mermoz qui passe au dessus de lui, a besoin de ses services. Tourné en Corse avec Jacques Demy comme assistant.
J’ai aussi trouvé un curieux film de Paul Mesnier, Le Septième Jour de Saint-Malo, une histoire de résistance avec Roland Lesaffre et Jean-Pierre Kérien, avec des otages coincés dans le fort de Saint-Malo en Août 1944. Et dans le rôle du prêtre… Jean-Pierre Kalfon, authentique ! (Le film date de 1960 tout de même !)
Dans la même collection, tu trouves aussi Après Mein Kampf mes Crimes (1940) d’Alexandre Ryder, des films de Jean-Paul Paulin comme Le Chemin de l’Honneur (1939). Je n’ai pas vu Les Eaux Troubles dont on me dit du bien (je ne te ferai pas l’article sur Roger Vercel !) et je conserve un bon souvenir de La Maison sous la Mer que nous avions passé sur Ciné Classics dans une mauvaise copie. Il y avait un problème d’interprétation, à cause de Clément Duhour, mais Viviane Romance était formidable dans l’un de ses derniers bons rôles ! ».

Enfin tous ceux qui ont été subjugués par le charme et l’engagement de Moon So-Ri pour la diversité culturelle, la retrouverons avec plaisir dans ces films magnifiques que sont Une Femme Coréenne (2003) de Img Song-Soo et dans les deux chefs-d’œuvre de Lee Chang-Dong, Peppermint Candy (2000 – dont une nouvelle vision renforce la poignante acuité) et Oasis (2002) que tous les membres de la Commission SACD doivent avoir vus. Il faut lire aussi le roman de Lee Chang-Dong, Nokcheon, paru au Seuil.

Parmi les imports anglais assez rares, signalons Zulu Dawn (1979) dont l’action se situe avant Zulu (1964), écrit mais pas dirigé par Cy Enfield pour cause de maladie. Il fut remplacé par Douglas Hickox. Il s’agit de la terrible défaite subie par les troupes britanniques, victimes de la stupidité arrogante et raciste de leurs chefs (Peter O’Toole est délectable). Une bonne moitié du film est occupée par la bataille, assez impressionnante.
Signalons aussi Christmas Holiday (1944) de Robert Siodmak avec Deanna Durbin et Gene Kelly, histoire criminelle d’après Somerset Maugham. Vous pouvez trouver ce DVD sur http://www.amazon.co.uk/.

Petit Lexique :

  1. Juaristes : Benito Juarez, homme politique mexicain. Président de la République (1861), il lutta en 1863 contre l’intrusion française au Mexique et fit fusiller l’empereur Maximilien d’Autriche (1867).
  2. Cauteleuse : Qui manifeste à la fois de la méfiance et de la ruse.
  3. Roboratif : Fortifiant

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Commentaires (8)

 

  1. Désolé,je suis un crétin fini et n’avait même pas vu que vous parliez de Zulu dawn au dessus!!!!
    Allez, je vous laisse tranquille!

  2. Catherine dit :

    Je n’ai pas aimé ‘Zulu’ de Cy Enfield, trop apologique à mon goût de l’armée coloniale britannique (on meurt, mais on meurt avec courage et dignité, tout en abattant le plus possible d’ennemis !!). La comparaison est pour moi obligatoire, j’ai vu ‘L’Homme qui Voulut Etre Roi’ au moins 97 fois, et ‘Zoulou’ 1 seule.

    • Bertrand Tavernier dit :

      A Catherine
      Que puis je vous répondre sinon que vous avez tort. Moi j’adore ZULU que je trouve un film beaucoup plus complexe qu’il ne parait, extrêmement bien écrit et réalisé (il y a une manière de nous faire sentir ce qu’est une carnage). C’est de plus une belle étude sur les rapports de classe et l’interprétation de Baker et Caine est sensationnelle. Je trouve que Cy Enfield est un cinéaste important et j’ai chroniqué plusieurs de ses films dont TRAIN D’ENFER et le magnifique SOUND OF FURY. ET J’ADORE L’HOMME QUI VOULAIT ÊTRE ROI

      • Catherine dit :

        Je crois que c’est Stanley Baker qui est à l’origine du projet ‘Zulu’…par ailleurs j’ai beaucoup aimé ‘Hell Drivers’.

      • D’accord avec vous ,Bertrand, pour Zulu de Cy Endfield que j’ai redécouvert il ya peu: ce n’est pas une apologie du colonialisme mais une démonstration jusqu’à l’absurde (sans nier la dignité dans l’absurde que peuvent arborer les « tuniques rouges ») de sa faillite. il est proche en cela de La charge de la brigade légère de T Richardson.
        A noter l’existence de Zulu dawn de D Hickocx (diffusé sur ciné classic l’an passé…je ne sais s’il existe un DVD) je crois qui reprend cette page de l’impérialisme britannique avec un autre événement de la geste de cet étonnant roi zulu: là aussi, c’est sauvage, révoltant à force de bêtise militaire et superbement photographié, découpé, structuré

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