Chronique n°5

28 septembre 2005 par - DVD

Enfin il est sorti, je parle du DVD de La Règle Du Jeu (1939), comme annoncé dans le blog précédent. Depuis des années, il fallait se reporter à la belle édition américaine établie par Criterion. Les éditions Montparnasse ont mis fin à ce scandale et leur version s’accompagne de très nombreux bonus, commentaires et études sous la direction d’Olivier Curchod.
Ce DVD sort au même moment que divers coffrets Renoir qui permettent de revoir certains films muets avec des musiques de Marc Perrone (Tire-au-Flanc – 1928) ou parlants : Le Fleuve (1951), Le Carrosse d’Or (1953) et le sublime Une Partie de Campagne (1936).

Renoir a plus de chance que Varda. Si on veut voir Cléo de 5 A 7 (1961) ou Sans Toit Ni Loi (1985), il faut se reporter à l’édition Criterion (Cleo from 5 to 7 et Vagabond). En attendant une sortie que l’on espère prochaine de Cléo, il faut relire le sublime article que lui consacra Roger Tailleur que l’on peut trouver dans le volume Vi(v)re le Cinéma publié par Actes Sud et l’Institut Lumière. Ce texte et celui sur Le Trou (1960) de Jacques Becker sont peut être les plus belles critiques consacrées à des films français.

Autre belle sortie, celle de L’Acrobate (1976) de Jean-Daniel Pollet chez Opening. Ce film touché par la grâce nous permet de revoir le génial Claude Melki, hélas disparu, d’entendre la très belle musique d’Antoine Duhamel. Signalons que le co-scénariste est Jacques Lourcelles, auteur de l’indispensable guide des films parus chez Bouquins et qui fut aussi le co-scenariste, entre autres de Confidences pour Confidences (1979), Le Chaud Lapin (1974) et La Dilettante (1999) de Pascal Thomas.


J’ai revu avec énormément de plaisir, voire de jubilation, Le Trio Infernal (1974), décapant, cynique, réjouissant, de notre Président Francis GirodMichel Piccoli et Romy Schneider sont géniaux. Quel plaisir aussi de voir des acteurs comme Pierre Dac, Jean Rigaux….

Aux éditions Montparnasse, sortie de plusieurs films qui comptent parmi les chefs d’œuvre du cinéma américain : La Fille de la Cinquième Avenue (1939) formidable comédie de Gregory La Cava, l’un des maîtres de la comédie américaine qui fut longtemps sous estimé en France. Ses méthodes de tournage révolutionnaires lui valurent de nombreux affrontements avec les studios. Obsédé par la spontanéité, il réécrivait le scénario au jour le jour, donnait le dialogue la veille ou en arrivant sur le plateau (ce qu’adoraient Katharine Hepburn, Ginger Rogers ou Joel McCrea), ce qui perturbait le Front Office. D’autant qu’il imposait des principes de jeu très en avances sur son époque. Dans Stage Door (1937 – Pension d’Artistes), la simultanéité, le chevauchement des dialogues anticipe sur les recherches d’un Robert Altman. Dans La Fille de la Cinquième Avenue (co-écrit par son complice habituel Allan Scott), il donne un ton extrêmement original à cette comédie sociale sur la lutte des classes, demandant à Ginger Rogers de dire toutes ses répliques sans les jouer ni les dramatiser, sans ajouter d’expressions, de sourires. Ce qui nous vaut sans doute le personnage le plus renfrogné, le plus ronchon de l’histoire de la comédie américaine. Et le résultat, hilarant, renouvelle nombre de situations classiques. Dans ses meilleures réussites (Stage Door, Primrose Path – 1940, La Fille de la Cinquième Avenue, My Man Godfrey – 1936), La Cava retourne les situations archétypales, les principes, tels qu’ils ont été définis par Capra ou McCarey et leur donne un sens nouveau.

Autre classique, La Septième Victime (1943) de Mark Robson est l’un des chefs d’œuvres produits par Val Lewton (Cat People, La féline – 1942, I Walked with a Zombie, Vaudou – 1943 de Tourneur, The Curse of the Cat People, La Malédiction des Hommes-Chats – 1944 du regretté Robert Wise). Ce film fantastique moderne annonce étrangement Rosemary’s Baby (1968) de Polanski et, comme l’écrit Jacques Lourcelles, compte « parmi les œuvres les plus hantées de l’histoire du cinéma. Le film impressionne d’abord par son incroyable richesse en personnages, séquences, détails étonnants. Richesse nullement handicapée par la très grande modicité du budget et un métrage assez bref de 71 minutes…Ce sens aigu, pour ne pas dire obsessionnel qu’avait Lewton de la litote, se manifeste constamment dans le film et culmine avec le bruit final de la chaise renversée qui atteint, dans l’expression de la morbidité, une limite extrême et quasi indépassable ». Lewton est co-auteur du scénario avec De Witt Bodeen, sous un pseudonyme.
Dans la même collection, tout amateur se doit de posséder Le Garçon aux Cheveux Verts (1948) de Losey, La Maison dans L’ombre (1952) de Nicholas Ray, Berlin Express (1948) de Tourneur, Blood on the Moon (1948 – Ciel Rouge) de Robert Wise.

La sortie de l’excellent Bombon El Perro de Carlos Sorin nous permet de rappeler à ceux qui ne l’ont pas vu Historias Minimas (2002), une réussite originale et émouvante.

Deux films muets à signaler : le génial Dr Mabuse (1933) chez MK2 l’un des plus grands films de Lang de cette époque avec les Trois Lumières (1921).
Et beaucoup moins connu mais passionnant Piccadilly de Ewald-André Dupont.

Deux films français plus récents qui méritent une redécouverte, le très émouvant Haut les Cœurs de Solveig AnspachKarin Viard était magnifique et le très fort Violence des Echanges en Milieu Tempéré (2003) de Jean-Marc Moutout sur le dégraissage et la restructuration des entreprises, donc l’actualité est hélas de plus en plus évidente. Laurent Lucas est excellent dans les deux films.

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Commentaires (8)

 

  1. Denis Fargeat dit :

    En lien avec rien ici ( évoqué peut-être il y a longtemps, je n’ai pas trouvé), le beau coffret Wild Side consacré aux 2 derniers films américains de Fritz Lang ( La 5ème victime, L’invraisemblable vérité.) Le texte conséquent et très bien illustré de Bernard Eisenschitz, pris dans ce superbe sandwich, explore la gémellité des deux films ; même tête d’affiche ( Dana Andrews), même vision pertinente de la société américaine, même musicien, et même SuperScope. En bonus des deux films, en 2.00, la version 1.33, ce qui permet de comparer les choix de cadre. Lang disait de l’écran large qu’il était bon à montrer des enterrements et des serpents, Truffaut disait du SuperScope qu’il cumulait tous les inconvénients du cinemascope sans en avoir aucun des avantages… je me suis amusé, de mon côté, à faire un montage des deux, côte à côte, et c’est ma foi bien instructif. L’assassin qui rôde dans l’escalier est bien plus menaçant en 1:33, fameuses verticales… les poursuites et certains intérieurs sont impressionnants en 2:00. J’avoue un faible pour ce curieux SuperScope, qui marche bien pour « Vera Cruz » et les « Body snatchers ».

  2. taffey lewis dit :

    sans oublier « on achève bien les chevaux » édité dans une version catastrophique, à croire que, même les distributeurs, ressortent des films en dvd sans y croire : uniquement en vf, sans doute un transfert d’une vhs, pour un film monumental…
    « une époque à vômir, l’histoire dira ce qu’il faut retenir… »

  3. Je revisite vos anciennes chroniques et ne cesse de prendre des notes, de faire des listes de DVD à acheter ou de titres à guetter sur canal sat (on ne peut tout acheter: le budget n’est pas extensible!).
    Votre attention au jeune cinéma français est très positive !Le film Violence des échanges… que j’avais vu par hasard à la TV (le titre est plus qu’intriguant!) est une belle réussite: scénario implacable, belle tenue des plans et par le cadre et par la colorimétrie, interprétation remarquable (L Lucas est terrifiant). J’en ai parlé à des amis qui bossent dans le privé et ils ont confirmé que cette fiction était en deça de la réalité même avant la crise (le »work hard, play hard » n’est pas une pure fantaisie scénaristique). Avec Ressources humaines de L Cantet, c’est le film que je montrerai aux gamins et exploiterai si j’étais prof d’éco (en ajoutant Le cauchemar de Darwin, We feed the world, Le monde selon monsanto: liste non close)… mais je crois que je serais un piètre prof d’éco !

    • Bertrand Tavernier dit :

      A Ballantrae
      Entièrement d’accord. J’ajouterai d’autres titres

      • Bien sûr!
        A commencer par Les raisins de la colère ou l’admirable film de W Karel intitulé je crois 1929.
        Saviez-vous, petit aparté pour vous dire la direction vers laquelle « on » nous fait aller dans l’education nationale,que la crise de 1929 ne sera plus traitée en tant que telle en histoire ou en économie?
        Ma formation et mon métier de littéraire me font penser que les romans, les films peuvent permettre aux gamins de penser par eux- mêmes, en dehors du piètre moule qui nous a amenés où nous en sommes.
        Un cinéaste féru d’Histoire tel que vous a plus qu’apporté sa pierre à l’édifice d' »une pensée de traverse » tout en concevant de vrais films avec des personnages forts, des choix esthétiques, des scénarios complexes. Donc merci de tout coeur et continuez!!!!

      • Il y aurait (rêvons!) dans ce programme idéal:
        -Riff raff, It’s a free world et The navigators de Ken Loach, trois études implacables sur la redéfinition du travail à l’heure du néolibéralisme
        -le formidable Mondovino de J Nossiter (il faut comparer version ciné et version longue, les deux sont formidables… tout amateur de vin qui se respecte se doit de voir ce film et en plus il comprend mieux la mondialisation par ce biais)
        -Le sel de la terre de H Biberman que j’ai vu il y a très longtemps mais qui m’avait marqué par son urgence
        -la trilogie paysanne de Depardon (non seulement de beaux films mais des films justes…et je parle en connaissance de cause!)
        Liste toujours non exhaustive!!!

      • ballantrae dit :

        Nous avons reçu sur Ribérac Jean Marc Moutout autour de la projection de sa minisérie Victor Hugo ennemi d’état et de deux de ses films Violence … et De bon matin qui m’apparait comme une oeuvre tout aussi implacable que lors de sa sortie sur la question de la souffrance au travail. Le film a l’intelligence absolue de lier le fait divers à la question plus large de la crise bancaire amenant le héros à expérimenter ce que l’on nomme maintenant la souffrance éthique à savoir l’obligation d’agir contre ce qui fonde le sens éthique de son métier. Interprétation extraordinaire de Darroussin, construction absolument intelligente et dialectique ( flux de conscience du personnage qui revisite ce qui l’a conduit aux extrémités exposées au début du film) et mise en scène au cordeau.Un grand film pas assez vu.

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