Chronique n°23

2 janvier 2009 par Bertrand Tavernier dans DVD

Classe tous risquesJ’ai des rapports très particuliers, très personnels avec ce film. J’éprouvai un choc quand je le découvris et c’est sur lui que j’écrivis ma première critique. Un article court, à la demande du rédacteur en chef, sans doute superficiel – j’étais jeune -, mais laudateur qui se terminait par cette phrase : « j’entends dire que Classe tous risques est un film de série B mais un B comme Boetticher vaut mieux qu’un A comme Allégret.
Ce n’est pas par hasard que je faisais référence au réalisateur de 7 men from now. Sautet partageait avec lui le goût de l’ellipse, de l’épure, la même netteté narrative, la même affection pour les sentiments forts et les personnages marginaux.
Ce premier article fut suivi de ma première interview. Sautet y évoquait, dans les influences qui avaient marqué le film, son amour du western, Rio Bravo par exemple et me dit qu’il avait demandé à Belmondo de voir 7 men from now. Ce fut « le début d’une grande amitié » qui ne connut jamais de nuages ou de fléchissement et ne cessa qu’avec sa mort. Une double amitié puisque quelque temps plus tard, je rencontrai José Giovanni qui lui aussi fit partie de ma vie.
Il fut, avec Jean Pierre Melville, mon parrain dans le cinéma, m’aidant, me prenant sous sa protection, allant trouver mes parents pour les convaincre de me laisser choisir ce métier plutôt que les sciences politiques. Je fus avec Pierre Rissient son attaché de presse et, devenu metteur en scène, je lui faisais lire mes scénarios, lui montrait, tout comme Truffaut et tant d’autres, mes premiers montages. Sautet fut le plus grand « script-doctor », réparateur de montage, du cinéma français. Ses réactions étaient toujours stimulantes. Il mettait instantanément le doigt sur ce qui ne marchait pas et trouvait immédiatement une solution. Il améliora, répara, rabibocha un très grand nombre de films français, en sauva plusieurs du désastre.
En fait, je ne m’écarte pas du sujet. Ces qualités de rigueur, cet esprit synthétique qui ne supprime pas les émotions, bien au contraire, sous-tend ce premier opus, lui donne sa force, son originalité.Une force, une originalité que l ‘on sous-estima lors de la sortie. Il faut dire que le film policier n’avait jamais eu une vraie cote avec toute une partie de la critique française. Les journalistes d’obédience communiste, suivant en cela Georges Sadoul, les éreintaient systématiquement (même Night and the city ou Touchez pas au grisbi pourtant dirigés par des cinéastes proches du Parti), déclarant qu’il valait mieux s’intéresser aux ouvriers, aux boulangers qu’aux gangsters. Les Catholiques y voyaient une menace d’immoralité, un danger pour la jeunesse.
Et puis, le film de Sautet avait été éclipsé par A bout de souffle et tout le crédit de la découverte de Jean Paul Belmondo alla à Godard alors que Sautet avait été le premier à lui donner un rôle vedette.. Il y est magnifique de charme et d’autorité, mélange étonnant de virilité et d’innocence enfantine, dans un registre totalement différent de celui du héros d’A Bout de souffle. Ce qui prouve son talent et son extraordinaire versatilité. J’ai été marqué à vie par la manière dont il se tourne vers Sandra Milo, après avoir assommé l’homme qui la battait, en lui disant, avec un sourire désarmant, inoubliable : « ce que j’ai de bien, moi c’est mon gauche ».
4 décennies plus tard, on réalise que Classe tous risques était tout aussi révolutionnaire qu’A bout de souffle. De manière moins voyante, moins évidente, plus secrète, plus insidieuse. Comme Jacques Tourneur, Sautet renouvelait profondément le genre de l’intérieur, démodant du coup des dizaines de réalisations contemporaines. Après la longue séquence d’ouverture, ces magnifiques plans de gare, ce braquage dans les rues de Milan, il devint impossible d’aborder, de filmer ces péripéties, le comportement des personnages, jusqu’à leur manière de marcher dans la rue comme avant. Il avait réussi à imprégner ces scènes d’action d’une authenticité rigoureuse, leur donnant une vie incroyable, ce qui lui gagna, dit-on, l’admiration de Robert Bresson.
Il faut dire que le film de gangsters, après quelques titres de gloire – Touchez pas au Grisbi, riffifi, sans oublier le désinvolte et inclassable Bob le flambeur,– commençait sérieusement à s’essouffler. Les clichés, la routine le gangrenaient. Les personnages de voyous sonnaient faux, les péripéties paraissaient exténuées, coupées de toute réalité, sans vie ni passion, les réalisations paresseuses, les distributions interchangeables. De temps en temps, on pouvait sauver un titre comme le visuellement brillant Razzia sur la schnouff d’Henri Decoin, Gas oil, le désordre et la nuit de Gilles Grangier, cinéaste modeste qui signa plusieurs réussites Mais dans l’ensemble, on répétait des recettes ressassées depuis les années 30 et le ton devenait rance, aigre.
C’est dans ce contexte qu’apparut José Giovanni qui contribua au renouvellement du genre. José avait connu l’univers de la délinquance de la prison, avait été condamné à mort pour avoir participé à des rackets organisés par son frère et son oncle qui avaient dérapé dans le crime, sans que lui-même ait tué .
Il avait tenté de s’évader de la prison, avait passé plusieurs mois dans la cellule des condamnés à mort, attendant qu’on le guillotine. Il avait été gracié par le président de la république et s’était sorti de ce monde de violence par l’écriture. Son premier livre, Le Trou, écrit sur les conseils de son avocat, racontait sa tentative d’évasion et reçut un accueil enthousiaste de Jean Cocteau, Pierre Mac Orlan, Roger Nimier. Jacques Becker en tira un film magnifique dont Giovanni co-écrivit le scénario.
Quelques années plus tard, je montrai à José dont j’étais l’attaché de presse un texte de Gilles Jacob qui, avant d’être le prestigieux président du Festival de Cannes, était un critique influent et perspicace. Il y déclarait que les 3 meilleurs films policiers français étaient Le Trou, Classe tous risques et Le Deuxieme souffle et cherchait le lien entre ces trois œuvres. José lui répondait que c’était peut-être lui le lien, vu qu’il était l’auteur des 3 romans, qu’il avait participé au scénario de deux d’entre eux et que le Deuxième respectait à 98% son dialogue et sa construction.
Giovanni apportait une bouffée d’air dans un cinéma assoupi. On sortait enfin de Pigalle. Les personnages de Classe tous risques essaient de survivre en Italie, puis traversent toute la France, traversée scandée par la magnifique musique de Georges Delerue (Dans cette suite, cette variété de paysages, on sent là aussi l’influence du western). Sa connaissance de la pègre, liée à un sens personnel de la pudeur, lui permet d’éviter bien des clichés et surtout de centrer presque tous ses récits autour de quelques thèmes qu’il traite de manière très émotionnelle : la survie, l’amitié, la hantise de la délation, du compromis. Il fait l’impasse sur le passé des personnages. Seul compte ce qu’ils sont en train de vivre maintenant, dans le présent le plus immédiat. Seul compte aussi leurs rêves : « une école pour les enfants ». Cela prendra plus de vingt ans à Sautet de découvrir que le personnage joué par Lino Ventura est lointainement inspiré par Abel Danos, qui collabora avec la gestapo française, l’infâme bande de Bony et Laffont.
Giovanni a rencontré, par l’intermédiaire de Jacques Becker, Lino Ventura lequel est très intéressé par Classe tous risques. Il propose comme metteur en scène, un assistant très en vue, Claude Sautet, qu’il a rencontré durant le tournage du Fauve est laché dont il était aussi le co-scénariste. Le metteur en scène Maurice Labro détestait Ventura et quitta le film avant la fin. Les scènes manquantes, la poursuite finale, le dernier règlement de comptes, furent tournés par Sautet et rehaussent le niveau. Lino repéra immédiatement son sens du cadre, de l’espace, la manière dont il filmait les acteurs et organise une rencontre avec Giovanni.
« Je lui demandai quelle était la première image qui lui venait à l’esprit, après avoir lu le livre. Il me dit : « Un homme marche dans la rue. Derrière lui, à dix mètres, deux enfants ». Il avait immédiatement mis le doigt sur la colonne vertébrale émotionnelle du film. En une phrase. Je savais qu’il ne pouvait pas le rater ».
L’importance donnée aux sentiments familiaux, aux sentiments tout court éloigne le film des policiers que l’on faisait à l’époque. Sautet tourne le dos aux clichés sans essayer de leur donné une nouvelle vie en s’inspirant du cinéma américain comme Melville dont les décors, les découvertes recopiant les films de Wise ou d’André de Toth. Et il anticipe sur les films qui le rendront justement célèbre, de César et Rosalie à Nelly et Monsieur Arnaud. En fait cette première œuvre, fortement marquée par l’influence d’un remarquable romancier scénariste, est néanmoins un film très personnel, qui annonce ses œuvres ultérieures. Mystère de la mise en scène.
Et Giovanni d’ajouter : « Classe tous risques est le meilleur film adapté d’un de mes livres. Il ne comporte pas de scènes de boîtes de nuit. Il n’est pas folklorique. Et il y a plus de cœur que dans le Deuxièmes Souffle » (in Le poing dans la vitre, éditions actes sud Institut Lumière).
Ce cœur, cette émotion, on la ressent dès la première voix-off, admirable, qui me procure toujours la même émotion 48 ans après, voix-off qui nous donne d’emblée le point de vue d’un personnage, en apparence secondaire qui est en train de sortir de l’histoire. Un personnage de femme, dans ce monde d’hommes, dont le destin va peser sur les héros : « Elle aurait voulu lui conseiller la prudence. Mais à quoi bon. Depuis qu’elle faisait et défaisait les bagages, elle ne parlait plus. Ou presque plus. Les enfants suivaient. Ils ne manquaient de rien. Sauf d’une école »
La voix-off situe ensuite les deux protagonistes et Sautet a l’idée formidable de la placer sur des plans où ils sont filmés de dos, dans la rue tout comme il évite, par la suite, les décors attendus, les lieux conventionnels, liés à la mythologie et aux poncifs du genre. Il préfère les chambres d’hôtel anonymes, les églises, les bureaux de poste. Je pense surtout à cette mansarde sous les toits où se terre Abel, où il rencontre cette petite bonne, personnage si touchant que joue de manière merveilleuse, Betty Schneider. Parenthèse émouvante, dépourvue de sentimentalité, moment de grâce qui, comme de nombreuses autres scènes, échappe à la dictature de l’intrigue, mais qui est indispensable émotionnellement parlant. Et fait encore mieux ressortir l’incroyable rapidité elliptique, épurée de la fin, avec cette voix-off qui vous prend le cœur et annonce Max et les ferrailleurs et un cœur en hiver.
C’est un film qui m’a donné envie d’embrasser l’homme, les hommes qui l’avaient fait et de devenir leur ami.

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Commentaires (14)

 

  1. natglick dit :

    Comme son autre film avec Tommy Lee Jones, Rules of engagement, The Hunted n’est pas le Friedkin que je préfère même si comme vous le soulignez, il est brillamment réalisé…son scénario n’est malheureusement qu’un ersatz de Rambo. Je trouve que son remake du Salaire de la peur, Sorcerer est injustement méconnu ( vous en dites d’ailleurs du bien ) et j’admire énormément To Live and Die in L.A. film très en avance sur son temps et très supérieur à The French Connection et que vous n’avez pas l’air d’apprécier beaucoup. Je vous dois récemment d’avoir découvert The friends of Eddie Coyle, que j’ai acheté dans la belle collection Criterion et qui m’a beaucoup impressionné de la part du réalisateur de Bullitt, un film que par contre je n’aime pas beaucoup ( son scénario est absolument incohérent ). Pour finir sur The Exorcist, vous dites avoir du mal avec les 30 dernières minutes du film, qu’en est-il des trentes dernières de The Heretic, qui sont pour moi incompréhensibles ( en tout cas dans la version DVD zone 1 que j’ai vue ). J’ai beaucoup goûté votre hommage ( voulu ? involontaire ? ) à The Shining à la fin de In the electric mist, où vous retrouvez un ton proche de Ambrose Bierce.

  2. A natglick :
    Il y a des Friedkin que j’aime beaucoup, certains qui sont sous
    estimés mais j’ai du mal avec le dernier tiers de THE EXORCIST. J’ai vu récemment HUNTED, brillamment réalisé sur un sujet qui est épuisé après 30 minutes. Jean Pierre Coursodon aime bien son remake de 12 ANGRY MEN

  3. natglick dit :

    Cher Bertrand Tavernier
    Pour moi, vous êtes avant tout l’un des plus grands critiques cinématographiques que j’aie jamais lus. 50 ans de cinéma américain et Amis américains sont des livres que je relis sans cesse et je ne compte plus les films que j’ai découverts et aimés grâce à votre enthousiasme si communicatif.
    Après on peut toujours discuter, j’ai toujours trouvé que vous étiez trop sévère avec un cinéaste comme William Friedkin dont j’ai découvert l’oeuvre récemment et que je trouve assez passionnant. Contrairement à vous, je ne trouve pas que « The French Connection » et  » The Exorcist » aient à pâlir devant leurs suites signées Frankenheimer et Boorman ( même si j’aime assez ce monument de mauvais goût qu’est « The Heretic », qui comporte dans ses scènes éthiopiennes, d’assez beaux hommages au Powell de « Black Narcissus ».

  4. Martin dit :

    Je viens de découvrir ce merveilleux film grâce à cet article.
    Film tellement réussi, que je m’étonne d’être passé aussi longtemps à côté (je pratique la « cinéphilie » depuis environ 10 ans).
    Dans le dictionnaire des films Larousse (édition 1999), 3 lignes sur ce film:
     » A Milan, un gangster français, avec l’aide d’un seul ami, parvient à mettre ses enfants en sûreté, mais se rend lorsque sa femme est abattue par la police. »
    Commentaire éloquent… , pourtant l’ouvrage ne sous-estime pas Claude Sautet, il y a 20 lignes sur « César et Rosalie » et « Max et les ferrailleurs », 30 sur « Les choses de la vie », autant de films considérés comme des « classiques » du cinéma français.
    Je partage votre avis, et celui de Gilles Jacob, ce film est l’un des meilleurs policiers français, et devrait être cité comme une référence du genre.
    Merci Monsieur Tavernier, merci pour votre sens de la transmission (comme le souligne Jean-Dominique Nuttens dans le très beau livre qui vous est consacré).

  5. Luc Aubry dit :

    Mais vous l’avez fait, Monsieur Tavernier, ce film sur le cinéma français. Du moins sur une époque : « Laissez-Passer ». Un film bien émouvant et instructif, qui m’a fait…. beaucoup lire ! En vous remerciant de tout ce que vous nous apportez, et pas seulement en étant cinéaste.

  6. en réponse à Natglick :

    Excusez moi, cher Natglick, mais je suis d’abord cinéaste. Peut être un jour ferai-je un film sur le cinéma français

  7. Jean-Claude dit :

    Quel plaisir de lire ce Blog. Merci Monsieur Tavernier.

  8. natglick dit :

    admirable critique, qui situe bien l’impirtance de ce chef d’oeuvre absolu qu’est Classe tous risques. Le fait d’être devenu cinéaste empêche probablement tavernier de pondre le livre sur le cinéma français qu’il serait pourtant le seul à pouvoir écrire. Gloire à Sautet, l’un des metteurs en scènes les plus connus, mais aussi les plus secrets et sous estimés du cinéma français.

  9. michel dit :

    J’admire 7 from Now ,et les fims de Boetticher,même si je n’ai jamais bien su prononcer son nom à l’américaine (qqch.comme Bètiker)et si je continue à dire malgré moi Beau titcher,teacher malgré lui. Pour Randolph Scott ,ça va,son nom claque impeccablement.

  10. Olivier dit :

    Je comprends maintenant le pourquoi de ce différé pour la sortie de « In The Electric Mist ». Il y a un an, alors qu’il semblait y avoir une possibilité pour le film d’être présenté sur la croisette, je m’étais empressé de lire le roman de James Lee Burke dont le film est une adaptation. Et depuis cette lecture, je nourris une véritable attente. Ce qui m’a le plus frappé en lisant ce livre, ce sont les détails…, une mine de détails : le bayou, les personnages, leur vie… Je me suis dit que c’était un trésor pour un cinéaste, et j’ai une telle confiance dans votre capacité à décrire – il suffit de repenser ému à « Un dimanche à la campagne »… – que l’attente fait déjà partie du film, un peu comme les silences dans une oeuvre de Mozart, sont aussi du Mozart.

  11. Pierre dit :

    Ca m’a plu de lire que Sautet avait été impressionné par « Rio Bravo » car ces deux réalisateurs ont en commun d’avoir fait des films d’hommes où les femmes, loin d’avoir des rôles décoratifs étaient même souvent plus fortes que leurs partenaires.
    Bertrand, quelle chance d’avoir eu pour parrains cinématographiques Sautet et Melville ! Quand je pense que de jeunes cinéastes d’aujourd’hui se vantent peut-être d’être adoubés par Luc Besson, Pitof ou Jan Kounen…
    A propos de la mauvaise côte des polars pour une grande partie de la critique, est-ce que ce n’est pas à partir des films de Melville que ce point de vue a changé ? C’est exact que le genre a souvent pâti de personnages-clichés et de films bâclés (tous ces nanards avec Robert Hossein par exemple). Quant à l’importance de José Giovanni, elle est majeure. En voilà un qui aurait pu écrire des scénarios fabuleux pour Howard Hawks ! De toute façon, parmi les films que je peux voir et revoir avec le même émerveillement, « Rio Bravo » et « Les Aventuriers » figurent en tête de liste.

  12. Vous la verrez en salle à partir du 15 avril.

  13. Olivier dit :

    J’ai été très touché en lisant cette chronique consacrée à « Classe tous risques ». Seriez-vous entrain d’écrire un volume consacré cette fois-ci au cinéma français ? Ce serait formidable, après l’irremplaçable legs que constitue « Amis américains ». Merci tout simplement, et dans l’espoir de pouvoir voir cette année en salles votre adaptation de James Lee Burke. Cordialement.

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