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FILMS CLASSIQUES ET D’ABORD BECKER

D’abord, il y a Jacques Becker. Ensuite, il y a Jacques Becker dont je ne suis pas loin de penser qu’il fut le plus grand cinéaste français des années 40/50, le plus fluide, le plus moderne. J’ai dit tout le bien qu’on pouvait penser d’ANTOINE ET ANTOINETTE que j’ai envie de citer à nouveau, de pousser ceux qui ne l’ont pas vu à se précipiter sur le magnifique Blu-ray. Cette vision d’une France populaire, vivant dans une semi-précarité mais où l’on s’entraide, s’épaule, on se prête des livres (rien que ce détail date le film et ce n’est pas glorieux pour nous), me bouleverse à chaque vision. La séquence de la noce est une pure merveille, cocasse mais sans aucune condescendance. Noël Roquevert campe de manière magistrale un épicier, profiteur évident du marché noir qui traite les femmes avec une goujaterie suffisante, une bonhomie visqueuse qui le rendent inoubliable.

Raison de plus pour se précipiter sur EDOUARD ET CAROLINE (Tamasa), comédie miraculeuse, triomphe de l’élégance, de l’agilité visuelle, intellectuelle. Un postulat très simple, très cadré dans le temps, un rythme incroyable qui n’a jamais rien de mécanique et une peinture sociale hilarante. A partir d’un fait en apparence anodin, on frôle le drame, la catastrophe, les larmes. Le ton peut basculer d’une seconde à l’autre et devenir sérieux et grave mais Becker et Annette Wademant ont la générosité de sauver leurs héros et aussi certains personnages : l’Américain qui paraît au début brutal et goujat nous fait découvrir un autre visage. Il est le pendant du banquier des AMANTS DE MONTPARNASSE : comme lui perdu dans un monde de snobs ignares (toutes les notations sur la musique sont désopilantes) et manifestant finalement un goût sûr et personnel. On ne peut pas terminer sans citer Anne Vernon, absolument délicieuse et hyper sexy dans ses déshabillés (elle forme un couple idéal et très moderne, dans le jeu, la façon de bouger, avec  Daniel Gélin), Elina Labourdette et son œil de biche, Jacques François, qui hésite entre un nœud mat et un brillant, et bien sûr l’admirable Jean Galland. Ses « Caroline » prononcés avec l’accent anglais (sa stupéfaction quand on ne le comprend pas dans cette langue), son adresse aux déménageurs sont des immortels moments de comédie. Hawksiens sans doute (rythme, mise en scène fluide) mais avec une minutie dans le réalisme qu’on ne trouve pas chez Hawks.

Il faut toujours rappeler les autres Becker qui sont disponibles : FALBALAS, CASQUE D’OR, le merveilleux RENDEZ-VOUS DE JUILLET (Studio Canal), GOUPI MAINS ROUGES, RUE DE L’ESTRAPADE, LE TROU, voire même le très rapide DERNIER ATOUT. Oublions ALI BABA, œuvre terne et de peu d’intérêt quoi qu’en ait dit Truffaut.

J’ai  revu LA NUIT EST MON ROYAUME de Georges Lacombe qui avait été une vraie surprise quand je l’avais découvert par hasard. Et j’ai retrouvé la même émotion devant la sobriété du ton, l’attention porté aux personnages populaires, le refus de tout pathos dans le jeu de Gabin. Evidemment on pense à LA BÊTE HUMAINE, ce qui décuple la force de certains plans (même si un court instant, Lacombe et Agostini utilisent une transparence), notamment celui qui cadre en plongée Gabin, après l’accident, titubant sur le ballast, perdu dans la vapeur qui se dégage de la locomotive ou la soudaine apparition à contre jour de Gérard Oury, l’économe de l’institution, qui vient déranger un moment d’intimité tendre entre Gabin et Simone Valère, et nous fait comprendre le rapport qu’il entretient avec l’institutrice. Ou le travelling dans la foret qui précède Poinsard et Louise qui passe près d’Oury sans le remarquer. Lequel  Oury joue cet économe jaloux, coincé avec une vraie sobriété qui contourne ce que le personnage pourrait avoir de conventionnel… Scénario direct, franc, jamais ostentatoire de Marcel Rivet dont c’est le grand titre de gloire (je n’ai jamais vu LES AMANTS DU TAGE de Verneuil) et bon dialogue de Charles Spaak (« le désordre, la saleté cela a une odeur », dit Poinsard) avec une belle dernière réplique. Belle interprétation de Susanne Dehelly, touchante en bonne sœur même si l’évolution de son personnage vers la cécité est trop prévisible. Et musique lyrique mais pas envahissante d’Yves Beaudrier. Un des titres méconnus de la seconde période de Gabin lequel est miraculeux de légèreté, de retenue. Il exprime une vraie grâce dans tous les moments où son affection pour Simone Valère devient de l’amour, mettant en valeur ses tâtonnements, ses brusqueries, ses louvoiements maladroits. Claude Gauteur avait publié un livre très injuste sur Gabin, dénonçant l’embourgeoisement (qui était aussi celui de la France) de celui qui fut une icône de la France populaire d’avant guerre. Il faut revenir sur ce jugement. Gabin dans les années 50 joue beaucoup de héros populaires et ce film le montre tout comme GAS-OIL, LE SANG À LA TÊTE, DES GENS SANS IMPORTANCE ou LE SINGE EN HIVER, sans parler du CHAT. On ne peut lui reprocher d’avoir voulu explorer d’autres milieux et de changer de classe sociale dans LE PRÉSIDENT, LA TRAVERSÉE DE PARIS ou EN CAS DE MALHEUR, trois réussites (et c’est le sujet très critique de LA VÉRITÉ SUR BÉBÉ DONGE). Mais là, dans LA NUIT EST MON ROYAUME, il m’a épaté par sa légèreté qui m’a fait penser à celle de Depardieu dans QUAND J’ÉTAIS CHANTEUR et LA TÊTE EN FRICHE. Il gagna la coupe Volpi à Venise. Ajoutons que le film de Lacombe traduit une confiance forte dans des valeurs collectives, héritage de la libération, qui en fait un cousin d’ANTOINE ET ANTOINETTE.

De Verneuil, j’ai revu édité par René Château, UNE MANCHE ET LA BELLE d’après James Hadley Chase. Ce qui limite le film, coince sa dramaturgie et amoindrit son intérêt. Les personnages, interchangeables, sont ceux qu’on trouve dans la quasi totalité des livres : jeune gigolo qui ne pense qu’au pognon, aux voitures de sport, femme riche, plus âgée, qui semble se laisser berner, fausse ingénue calculatrice. Le monde extérieur n’existe pas et l’action se passe comme dans beaucoup d’autres films (RETOUR DE MANIVELLE) sur la Côte d’Azur qui est juste un décor abstrait. Cela pourrait se passer dix ans avant ou vingt ans après. Personnellement, j’ai un mal fou à m’intéresser à ces personnages dont le seul mobile est le fric, même si le héros fait un moment machine arrière. C’est du théâtre de boulevard criminel avec des retournements faussement surprenants. C’est la dictature de l’intrigue, les personnages courant après elle. Ce qui rend la vision supportable, c’est la volonté touchante, naïve de Verneuil de faire « de la mise en scène » : cadrages élaborés (le premier plan), photo travaillée, profondeur de champ. Cette dernière est utilisée jusqu’à plus soif pendant la partie de cartes, moment tarabiscoté et totalement invraisemblable. Car les plans des criminels chez Chase témoignent d’une sophistication sotte qui forcément doit se retourner contre eux. Mylène Demongeot est assez craquante et parvient à faire passer ce que son personnage peut avoir de convenu et de prévisible. Vidal et Isa Miranda sont sur des rails.

J’ai enfin vu 3 CHAMBRES À MANHATTAN de Marcel Carné (Gaumont) qui me faisait assez peur. En effet, j’adorais le livre de Simenon. Ce qu’en dit Paul Vecchiali dans son dictionnaire, ses trois cœurs, m’ont forcé à sauter le pas. Et je n’ai pas été totalement convaincu, malgré l’interprétation magnifique, déchirante, ultra-moderne d’Annie Girardot qui soulève le film, s’en empare et lui donne une émotion rare, la sobriété efficace de Maurice Ronet. Les dialogues de Jacques Sigurd pèsent des tonnes surtout quand ils veulent paraître quotidiens et qu’ils imposent une série d’échanges pseudo-laconiques qui plombent le récit, qui en devient solennel. Le travail de Carné, même s’il est un peu guindé, est moins démodé que ce qu’écrit Sigurd : le premier plan sur New York est une belle transition visuelle, la photo de Schuftan est soignée et nous voyons plus d’extérieurs américains que dans le surestimé et horriblement mal joué 2 HOMMES DANS MANHATTAN (nous avons déliré sur ce film). Assez belle musique de Mal Waldron et Martial Solal.

MARGUERITE DE LA NUIT est un Autant-Lara sans Aurenche ni Bost et cela se voit et s’entend. Pourtant le projet est ambitieux (variations sur le mythe de Faust) et certains décors, mal photographiés, intriguent. Mais Montand est catastrophique, totalement à côté de la plaque et Morgan, plus juste, est handicapée par une coiffure horrible et un maquillage très lourd. Courez revoir en revanche LE MARIAGE DE CHIFFON, toujours chez Gaumont, aussi gracieux, délicat, tendre, émouvant que MARGUERITE est lourd et froid. Petite curiosité, on y voit Palau qui tenait le rôle du diable dans l’excellente MAIN DU DIABLE de Tourneur.

 

FUTURS CLASSIQUES

Restons en France avec le beau documentaire de Paul Lacoste, ENTRE LES BRAS, consacré à la famille Bras, à la passation de pouvoir entre Michel et son fils Sébastien. Il y a des moments de langage dans ce film (qui nous changent des horribles éléments de langage chers aux politiques), des mots qui surgissent chez des gens qui pourtant ne les utilisent guère : un simple mot rentré dans le gorge de Michel Bras prend des allures de confession autobiographique. Et ces images d’assiettes qui sont autant de tableaux, ces plans nous montrant la peau du lait qu’on retire et qu’on fait sécher (on en salive et les voir manger une tartine de cette peau crémeuse vous ferait oublier tous les régimes du monde). Et ces paysages sublimes de l’Aubrac où j’ai tourné la bataille de la PRINCESSE DE MONTPENSIER. Et l’alliance qui se fait entre la cuisine japonaise et ces Auvergnats, que de miracles.

Sortie aussi en Blu-ray de QUELQUES HEURES DE PRINTEMPS de Stéphane Brizé, film très émouvant, superbement joué par Hélène Vincent et Vincent Lindon. Il faut mentionner aussi Emmanuelle Seigner qui est vraiment juste et touchante dans un rôle secondaire (elle est aussi excellente dans le dernier Ozon, DANS LA MAISON).

 

Et bien sûr AUGUSTINE, œuvre forte, profonde, sur le rapport de la médecine au corps des femmes. Vincent Lindon, magistral, joue Charcot, professeur progressiste qui invente une approche révolutionnaire, secoue nombre d’interdits mais qui reste prisonnier de certains préjugés quand à la manière de traiter les femmes. Alice Winocour réussit ce que Kechiche, pour moi, loupait dans la seconde partie de VÉNUS NOIRE qui restait trop didactique, trop prisonnier d’un carcan idéologique et tire de Soko, déjà splendide dans À L’ORIGINE, une interprétation bouleversante, directe, toujours au centre de l’émotion, jamais manipulatrice ou charmeuse.

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juil
26

Commençons par l’excellent petit opuscule, très bien documenté, la première étude en  français, que Renaud Machart a consacré à Stephen Sondheim (Actes Sud), compositeur et lyriciste (ses lyrics sont des merveilles) que j’adore. Je l’ai acheté juste avant de voir au Châtelet le magnifique, bouleversant, nostalgique, euphorisant SUNDAY IN THE PARK WITH GEORGE dont il existe un DVD aux USA. J’avais déjà adoré A LITTLE NIGHT MUSIC, transposition musicale de SOURIRES D’UNE NUIT D’ÉTÉ qui comprend le célèbre et splendide « Send in the Clowns » que l’on peut entendre chanté par Barbra Streisand et… Glenn Close. J’avais hélas loupé SWEENEY TODD dont Stéphane Lerouge m’a dit un bien fou (le film de Burton omet pas mal de chansons). L’ouvrage de Machart recense les CD, les DVD, classe les bonnes interprétations. On y apprend la genèse de WEST SIDE STORY (qui s’appelait d’abord EAST SIDE STORY), que seules 4 de ses chansons furent préservées dans le A FUNNY THING HAPPENED ON THE WAY TO THE FORUM de Lester que Sondheim et Robbins détestent.

Je dévore grace à Michael Rawls, PECKINPAH A PORTRAIT IN MONTAGE et ai changé complètement de registre avec LE CERCLE LITTÉRAIRE DES AMATEURS D’ÉPLUCHURES DE PATATES de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows (13/18), un délice.

  

Je vais dévorer, mais il faut un peu de temps, L’EMPIRE COMANCHE de Pekka Hamäläinen, fortement conseillé par l’épatant Michel Le Bris qui a ressuscité nombre de livres de Stevenson, les faisant retraduire, et le roman qui inspira, lointainement, MOONFLEET. Il m’a aussi conseillé de lire, dans l’édition Phébus, L’HOMME DES VALLÉES PERDUES de Jack Schaeffer qu’il juge absolument essentiel.

 

Ruez vous aussi sur DU POLAR de François Guérif, entretiens très savoureux où Guérif nous communique son amour du roman noir, sa curiosité, et recense de manière hilarante les coupes et les manques dans la plupart des livres parus dans la Série Noire. Les exemples qu’il donne de la traduction d’Hammett sont frappants et le portrait qu’il fait de Lehane, Tony Hillerman et Burke rendent l’ouvrage indispensable.

Parmi les livres d’histoires sur la police, je signale LIAISONS DANGEREUSES – MILICIENS, TRUANDS, RÉSISTANTS de Jean Marc Berlière et François le Goarant de Tromelin (quand il signe, il faut qu’il fasse des heures supplémentaires) paru chez Perrin et qui complète le passionnant, POLICIERS FRANÇAIS SOUS L’OCCUPATION qui détruit bien des clichés. L’opuscule de Berlière sur Guy Moquet (Larousse) secouait passablement le cocotier et détruisait des légendes.

 

BALTIMORE (Sonatine) de David Simon, plongée dans le monde de la police criminelle de Baltimore. La source de THE WIRE. On doit à David Simon les meilleures séries US : TREME 1et 2 sur les ravages causé par Katrina à la Nouvelle Orléans, GENERATION KILL sur la guerre d’Irak et THE CORNER sur les ravages provoqués par le trafic de drogue dans un carrefour de Baltimore.

 

Chez l’excellent éditeur Gallmeister, DARK HORSE, un des meilleurs Craig Johnson (LITTLE BIRD, ENFANTS DE POUSSIÈRE), l’un des deux grands écrivains du Wyoming, l’autre étant CJ Box (CIELS DE FOUDRE, ZONE DE TIR LIBRE dont le héros est Joe Pickett, garde forestier), le premier étant démocrate, le second républicain et tous deux arborant le même chapeau.

LE DICTIONNAIRE IMPERTINENT DE LA CHINE, décapant, amusant et instructif.

  

De Glenn Frankel, THE SEARCHERS, THE MAKING OF AN AMERICAN LEGEND (Bloomsbury), indispensable et ultra documenté sur le fait divers qui inspira le roman d’Alan le May sur les différences entre le scénario et le livre et entre le scénario et le film. Et notamment la suppression par Ford d’une réplique qui éclairait le geste de Wayne soulevant Natalie Wood de manière trop précise.

Et j’ajouterai les deux derniers livres d’Alain Rémond dont j’adorais les chroniques dans Marianne : je conseille vivement la lecture de CHAQUE JOUR EST UN ADIEU (Seuil), JE MARCHE AU BRAS DU TEMPS (Seuil), TOUT CE QUI RESTE DE NOS VIES (Seuil, 2013).

   

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juil
01

MAFIOSO

Tamasa vient de sortir en même temps qu’EDOUARD ET CAROLINE le passionnant MAFIOSO. C’est à cause de mon texte sur ce blog qu’ils ont acquis ce film inédit et voilà ce que j’écrivais : « MAFIOSO fait pourtant partie du catalogue de Studio Canal qui pour d’obscures raisons semble vouloir s’obstiner à ne pas le sortir, peut-être pour privilégier leur série MAFIOSA. Plus certainement parce qu’ils doivent penser que le cinéma italien n’est plus du tout à la mode et que ce film, un sommet pourtant, est totalement inconnu. Pourtant le film est archi-défendu par Martin Scorsese. Aux USA, en Zone 1, Criterion en a sorti une splendide édition. On retrouve tout au long de MAFIOSO cette intelligence caustique, ce regard légèrement détaché, ce sens de la narration s’appuyant sur une très forte culture, qui fait le prix, l’originalité des meilleurs films de Lattuada. Qui leur permet de transcender les genres auxquels ils semblent appartenir : le mélodrame paysan (LA LUPA), le film à costumes (LE MOULIN DU PÔ), la comédie (LE MANTEAU, DEVINE QUI VIENT DÎNER). Le ton de MAFIOSO est tranquille, imperturbable, aussi éloigné des dénonciations à la Francesco Rosi que de ces comédies de mœurs qui inspirèrent des chefs d’œuvre à Germi. Le terrain semble balisé et pourtant, peu à peu, le sol semble se dérober sous les pieds d’Alberto Sordi (un Sordi épuré, étonnant, sans pittoresque) et il se trouve happé dans une sorte d’engrenage impitoyable, une mécanique qu’on ne peut arrêter et qui le transforme en un tueur à gages anonyme. Comme le remarque Jacques Lourcelles : «  Le scénario volontairement peu foisonnant, peu « italien » en ce sens auquel ont collaboré quatre noms prestigieux (Age, Scarpelli, Marco Ferreri, Rafael Azcona), est d’une audace extrême et presque incroyable. Jusqu’au bout, on attend quelque pirouette, quelque retournement qui atténuerait la cruauté du propos… Le style glacial et distancié de Lattuada (un réalisateur qui ne s’approche du sujet que lorsque celui-ci est intensément érotique) sert admirablement l’audace insolite du récit. » Il nous, vous, reste à faire campagne auprès de Studio Canal. » C’est fait à vous de jouer.

TOUR D’EUROPE

Signalons également le coffret John Schlesinger. J’ai revu DARLING, film en fin de compte assez noir, portrait au vitriol d’une jeune arriviste qui passe à coté de tout ce qui est important. Julie Christie est bien à croquer mais c’est Dirk Bogarde qui vole le film.

 

Je n’ai pas encore ouvert le coffret consacré à Peter Sellers qui comprend APRÈS MOI LE DÉLUGE, comédie un peu réactionnaire de John Boulting et qui patine en fin de course mais contient un portrait boyautant d’un syndicaliste tyrannique joué par Peter Sellers, qui bloque tout dans l’usine. Il justifie à lui seul la vision du film qui aurait influencé une chanson des Pink Floyd. SOUS LE PLUS PETIT CHAPITEAU DU MONDE de Basil Dearden raconte comment un jeune couple hérite d’un cinéma pourri, Le Bijou, avec un personnel totalement incompétent parmi lesquels Sellers, bien sûr, et Margareth Rutherford. C’est souvent drôle, un peu étriqué et si l’on est touché par cet hymne au cinéma, on se dit que le scénario aurait pu être plus exigeant. Je n’ai pas vu le troisième, LE PARADIS DES MONTE-EN-L’AIR de Robert Day.

SND vient de sortir L’AMOUR À CHEVAL de Pasquale Festa Campanile que les amateurs de Catherine Spaak ne doivent manquer sous aucun prétexte. Elle incarne une jeune veuve qui s’aperçoit que son mari l’a copieusement trompée et qu’il organisait dans une garçonnière luxueuse des parties fines avec un peu de SM. Découvrant ce monde et ces pratiques, elle décide de les explorer jusqu’à ce qu’elle rencontre Jean-Louis Trintignant. Leurs scènes sont parmi les meilleures de cette comédie plaisante, tournée assez superficiellement (zooms, recadrages discutables) mais avec un bon rythme. Catherine Spaak, très jolie, qui passe à travers toutes ces péripéties avec une placidité souriante, y est souvent assez déshabillée, en petite culotte plutôt que nue et le plan final qui la voit à cheval sur Trintignant dégage une bonne humeur, un érotisme bon enfant. J’avais beaucoup aimé de Festa Campanile LES VOIES BLANCHES sur le monde des castrats, voire UNE VIERGE POUR LE PRINCE, pourtant plus inégal. Sa dernière partie de carrière après MA FEMME EST UN VIOLON, fut assez décevante.

 

Autre film qu’il me reste à voir, ÂMES PERDUES du grand Dino Risi. Et la sortie du dernier Bellocchio me pousse à redire toute l’admiration que j’ai pour le magnifique VINCERE et pour BUONGIORNO, NOTTE. Michel Ciment me disait que Bellocchio était de tous les cinéastes de sa génération, celui qui avait gardé le plus de force, le plus de talent, le plus d’énergie créatrice.

 

Ballantrae réclame qu’on parle davantage des films de l’Est. Tout à fait d’accord. Je recommande chaudement LE DÉPART de Skolimowski avec sa magnifique partition de jazz, UN ÉTÉ CAPRICIEUX de Jiri Menzel qui m’avait beaucoup touché. Il y avait une grâce malicieuse, tendre, funambulesque, à la fois légère et farceuse, marque des meilleurs Menzel. Autres titres, tous de Vaclav Vorticek : MONSIEUR VOUS ÊTES VEUVE, farce noire et absurde sur le roi Rosebud IV où Iva Janzurovà joue trois rôles, où l’on peut admirer la Bardo tchèque, Olga Schoberovà ; COMMENT NOYER LE DOCTEUR MRACEK, autre comédie de quiproquos ; et une parodie du film d’espionnage, FIN DE L’AGENT W4C. Je ne connais pas la CHRONIQUE MORAVE de Jasny.

   

   

Avant de passer à des classiques américains, je voudrais rappeler une comédie française qui fut très sous estimée et qui rappelait le cinéma de Risi et Monicelli, TRAVAIL D’ARABE de Christian Philibert. J’en ai déjà parlé, il y a longtemps mais n’ai eu aucun retour.

CLASSIQUES AMÉRICAINS

Je ne pouvais pas passer sous silence la sortie en Blu-ray de L’AVENTURIER DU RIO GRANDE de Robert Parrish et du BANDIT d’E.G. Ulmer (Sidonis), deux œuvres qu’on ne trouve pas aux Etats Unis. Tout comme les deux versions de RED RIVER/LA RIVIÈRE ROUGE (Wild Side). Ce sont deux chefs d’œuvre, deux films personnels, deux méditations sur l’identité, l’enracinement pour l’un, sur la possession, le rêve, le désir pour l’autre. Deux films profondément humanistes. Je ne vais pas redire mon admiration pour l’interprétation de Mitchum et d’Arthur Kennedy, pour la force des personnages féminins et le regard posé sur eux (ah, la scène sur les femmes de Vera Cruz, sur la solitude tellement pesante qu’on casse un objet pour exister). Superbe musique d’Alex North dans L’AVENTURIER et de Hershell Burke Gilbert (l’arrangeur de CARMEN JONES) dans le second.

Je ne pouvais pas ne pas mentionner les deux Fleischer sortis par Carlotta aussi en Blu-ray, deux titres majeurs, profondément personnels (Fleischer parvenait à investir des commandes et les faisait siennes de manière incroyablement organique) : LES INCONNUS DANS LA VILLE, première utilisation magistrale du Scope et L’ÉTRANGLEUR DE BOSTON, utilisation non moins magistrale du split screen. Dans les bonus, Friedkin parle vraiment du film mais les idées qu’il aurait voulu introduire l’auraient écarté de sa rigoureuse dramaturgie.

 

Restons parmi les policiers pour louer À 23 PAS DU MYSTÈRE (Sidonis) de mon cher Henry Hathaway, œuvre que j’ai un temps regardé avec condescendance. Avant de redécouvrir que la mise en scène faisait preuve de la même netteté tranchante, aiguë, que le découpage témoignait d’une rare rigueur. Le meurtre dans la cabine téléphonique traité en deux plans est un exemple parfait du laconisme visuel d’Hathaway qui va tout de suite à l’essentiel.

 

NEW YORK CONFIDENTIEL écrit et réalisé par Russel Rouse (Sidonis) vaut surtout par l’interprétation de Broderick Crawford et surtout de Richard Conte qui dans ce personnage de tueur devient l’archétype parfait du genre. La manière dont il liquide ses victimes, dont il les prend par surprise, mérite une longue étude. La modernité de son jeu, tout ce qu’il trimballe avec lui dans le moindre regard en font un des acteurs les plus représentatifs du genre. Cela dit, le film est minimaliste quant aux décors, quasi inexistants, à peine meublés, ultra fauché, ce qui lui permet d’aller vite mais sans grande invention visuelle.

Et j’ai aussi revu MIRAGE de Dmytryk, fort bon scénario de Peter Stone (très bien dialogué) qui contrairement à ce que nous écrivions dans 50 ANS ne s’arrête pas au premier tiers. La mort de Walter Mathau, qui brosse un détective privé débutant particulièrement inoubliable, survient beaucoup plus tard. La distribution ou brillent George Kennedy, Kevin McCarthy, Walter Abel, est d’ailleurs épatante. Et la conclusion, l’explication de tous ces mystères tient mieux le coup que je ne le pensais même si la  confrontation finale où tout se boucle est plus statique, plus lourde, moins crédible que le reste du film. Fort beaux extérieurs new yorkais magnifiés par Joe Mac Donald le collaborateur attitré de Hathaway. Je me séparerai de Michael Rawls quant à la musique de Quincy Jone que j’ai trouvée plutôt banale.

Revu un petit film de SF découvert à Bruxelles, THE 4D MAN/L’HOMME EN 4 DIMENSIONS (Bach Films) qui recèle des moments intéressants en dépit d’un script traditionnel et prévisible et des dialogues faiblards. Les trucages montrant le héros traverser les murs ou voler une lettre dans une boîte, sont assez poétiques et la musique (de Ralph Carmichael), du jazz grand orchestre, assez surprenante dans ce genre de films. Certains la trouvent trop présente mais la plupart du temps, elle dynamise l’action. Les décors de laboratoire sont réduits à l’épure et le pseudo jargon scientifique fait sourire. Mais l’ensemble ne manque pas de charme et se révèle plutôt plaisant. On y voit Patty Duke très jeune dans une scène qui renvoie aux divers Frankenstein. Robert Lansing et surtout Lee Meriwether sont convaincants. James Congdon surjoue. C’est meilleur que THE BLOB et  que DINOSAURUS (qui comportait une scène marrante), les deux autres opus du mystérieux Irvin Yeaworth Jr qui faisait des films religieux avant cette trilogie et s’y replongea par la suite, célébrant le redoutable Billy Graham.

MONTANA BELLE/LA FEMME AUX REVOLVERS (Editions Montparnasse) d’Allan Dwan avec Jane Russel commence pas trop mal, avec de jolis extérieurs, raccordant tant bien que mal sur le studio, mais le scénario à la fois inerte et absurde s’enlise assez vite. Tous les personnages rivalisent de sottise : Georges Brent dont tous les plans pour capturer les Dalton foirent et qui ne reconnaît pas Belle Star, les Dalton qui échouent dans toutes leurs attaques. Personne ne prend la moindre décision sensée durant tout le film. Les chansons de Jane Russell sont ordinaires. Forrest Tucker est celui qui s’en tire le mieux et Dwan signe un ou deux plans amusants durant la dernière attaque mais le reste s’apparente à la routine la plus paresseuse. Un seul mystère reste irrésolu. Qu’est ce qu’Howard Hughes a vu dans ce film qui le pousse à l’acheter, faisant faire un bénéfice aux studios Republic pour ne le sortir qu’après deux ou trois ans d’attente.

JAIL BAIT (Bach films) est une réalisation d’Edward Wood moins comiquement grotesque que les autres. C’est un petit polar banal avec quand même la scène d’opération la plus bâclée, la plus ellipsée de toute l’histoire du genre (et son résultat est ultra prévisible) : un gangster veut qu’on lui refasse le visage. Tout cela se déroule dans un appartement, sur un divan et c’est la sœur d’un des protagonistes qui assiste le chirurgien, son père (« tu as fait des études d’infirmière », lui rappelle-t-il avec beaucoup d’à propos). La maîtresse du gangster ? Lorella est jouée avec un certain panache par Théodora Thurman dont c’est le seul film (elle devint Miss Monitor à la radio). Les deux policiers, Lyle Talbot et… Steve Reeves (eh oui, c’est lui) inséparables, bénéficient des meilleurs dialogues.

EUREKA de Nicolas Roeg, écrit par Paul Mayesberg (qui fut critique à Movie), est une œuvre baroque qui mélange plusieurs genres, plusieurs styles, passe d’une histoire à la Jack London à une fable sur l’ascension sociale, à un film criminel sur la Mafia et un « courtroom drama ». Sans oublier un meurtre épouvantable (le film s’inspire d’un fait divers survenu en 1912) et une histoire d’amour passionnée et très sexuelle entre Rutger Hauer et Theresa Russell, actrice souvent étonnante qui est ici très déshabillée. Jean-Baptiste Thoret vante l’originalité du film, qui est indéniable mais loue un peu trop ces décalages qui témoignent plutôt que d’une maîtrise formelle (celle de Resnais et Fellini donnée en exemple), d’un goût abusif pour des effets redondants, emphatiques, explicatifs. Qui donnent au film un sérieux, un aspect solennel, sentencieux, satisfait de ses recherches (le fait que, comme le dit Thoret, les personnages ne sont jamais filmés à la bonne distance ne me semble devoir être porté au crédit de la mise en scène ; d’autres metteurs en scène – Walsh, Siegel – ont su communiquer ce désarroi, ce désordre de manière plus viscérale) qui le plombe. Ce qui est dommage car on y trouve des moments étonnants (un peu sollicités), une liberté de ton, un refus de se plier à des conventions psychologiques. Cela dit le personnage d’Hackman finit par paraître un peu sot dans son obstination suicidaire. Rutger Hauer est beaucoup mieux utilisé que d’habitude. Mickey Rourke est vraiment marrant en avocat mafieux religieux qui veut séduire Theresa Russell et Joe Pesci est… Joe Pesci avec toujours le même brio. La confrontation finale entre les deux amants est à la fois lourde, emphatique et d’une grande audace.

AVANÇONS DANS LE TEMPS

Récemment j’ai vu plusieurs films d’un cinéaste que je crois n’avoir jamais mentionné dans mon blog : il s’agit de Jason Reitman, le fils d’Ivan Reitman (SOS FANTÔMES) dont les trois premiers films me semblent très personnels et très réussis. Dès le premier, THANK YOU FOR SMOKING dont il écrivit le scénario, il impose un ton ironique, caustique, tout à fait décapant en prenant comme héros un membre actif du lobby pour la cigarette. Qui à ses moments perdus, rencontre dans un bar, l’escadron de la Mort, composé de la lobbyiste pour l’alcool et du défenseur des armes à feu. Tous trois comparent le nombre de morts qu’ils peuvent inscrire à leur tableau de chasse. Dans IN THE AIR, George Clooney, voyage d’une ville à l’autre pour dégraisser les sociétés, virer des dizaines d’employés. JUNO écrit par la talentueuse Diablo Cody, une ancienne stripteaseuse, est plus touchant mais truffé de moments paradoxaux, rapides, super bien dialogués. Dans les trois films triomphe une vraie direction d’acteurs (Ellen Page est inoubliable dans JUNO), un sens du récit comique et de la satire hérité de Preston Sturges et aussi présentant un cousinage avec Alexander Payne. Je n’ai pas vu YOUNG ADULT.

   

En revoyant THE DESCENDANTS d’Alexander Payne que j’ai encore plus aimé à la seconde vision et qui m’a encore plus surpris par ce mélange des tons, d’humeurs qui co-existent parfois à l’intérieur d’une même scène. D’habitude, dans les grandes comédies, on passe progressivement ou tout à coup du rire aux larmes dans des groupes séquences (Wilder, Chaplin, voire même Intouchables qui devient sérieux dans le derniers tiers). Ici, les changements se font parfois au milieu d’un plan, d’une réplique sur l’autre. C’est une des grandes originalités de ce film incroyablement original. Qui donne envie de revoir tous les autres films d’Alexander Payne, l’un des auteurs les plus personnels du cinéma américain actuel, de SIDEWAYS à L’ARRIVISTE en passant par ABOUT SCHMIDT/MONSIEUR SCHMIDT.

 

 

La sortie de MUD de Jeff Nichols est une bonne occasion de rappeler ses deux précédents films, tous deux remarquables. SHOTGUN STORIES qui avait été un vrai choc, comparable à celui de WINTER’S BONE, fut peu distribué aux USA et Maltin ne le mentionne pas. Il s’agit pourtant d’une œuvre essentielle, produite par David Gordon Green où Nichols dirige déjà son acteur fétiche qu’il retrouvera dans TAKE SHELTER qui sort en Blu-ray. Voilà ce que j’en disais : « SHOTGUN STORIES, premier film de Jeff Nichols est une manière de chef d’œuvre qui autopsie comment des personnages introvertis, repliés sur eux-mêmes, inarticulés, vont sombrer peu à peu dans la violence, ce qui n’est absolument pas dans leurs intentions. Une volonté maladroite, véhémente, de dire la vérité, une vérité, lors d’un enterrement, qui va provoquer un conflit qui va peu à peu dégénérer. L’atmosphère sudiste, le manque de manières, d’éducation sont évoqués sans ostentation, sans paternalisme, sans mépris absolument formidable. Précipitez-vous aussi sur TAKE SHELTER qui fut couronné par la SACD. »

 

Pour oublier les prises de positions gâteuses, débiles de Clint Eastwood (moins sa défense de Romney que ses attaques contre Obama et dieu sait qu’on peut lui reprocher de choses, notamment sa timidité vis à vis des firmes et des banques qui ont causé la crise et dont les membres figurent dans son cabinet), j’ai revu LES LETTRES D’IWO JIMA, MÉMOIRES DE NOS PÈRES et UN MONDE PARFAIT. Trois films exceptionnels, enthousiasmants. La séquence dans la famille noire d’UN MONDE PARFAIT est pratiquement inégalée. La dernière séquence d’IWO JIMA vous cloue sous votre fauteuil et MÉMOIRES DE NOS PÈRES loin d’être ce pensum humaniste que dénonce Thoret, me paraît un film capital sur la mémoire, l’imagerie fictionnelle qui naît de la guerre, à la manipulation de l’héroïsme. Encore un film sur la décence ordinaire.

    

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