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ZONE 1

Charlie ChanUn certain nombre de coffrets très excitants sont sortis ces derniers mois, dont le coffret Charlie Chan collection, vol 1 qui regroupe 4 titres : Charlie Chan in Paris (1935), Charlie Chan in London (1934), Charlie Chan in Egypt (1935), Charlie Chan in Shanghai (1935) joués par Warner Oland, pour moi le meilleur Chan. Et pourtant sa nationalité suédoise ne le prédisposait pas à jouer le détective chinois inventé par Earl Derr Biggers (d’après un vrai détective chinois de Honolulu) qu’il allait marquer pourtant de manière indélébile. Il est admirable de bonhomie rouée, de politesse raffinée et malicieuse. Il faut le voir distiller les faux aphorismes et proverbes (totalement absents des livres) inventés par les scénaristes : « Souvent petite taupinière plus révélatrice que grande montagne », « Trou de serrure bon ami de grand détective », « Alibi comme poisson pas frais, pourrit toujours par la tête », « Théorie comme buée sur lunettes, obscurcit la vision ». Le premier titre du coffret est en fait le 5ème de la série dont le premier Charlie Chan Carries on a disparu. Charlie Chan in Paris introduit pour la première fois Lee « le fils numéro 1 » joué avec beaucoup de bonne humeur par Keye Luke qui dynamise la série. Dans Charlie Chan in Egypt de Louis King (metteur en scène à surveiller) on peut voir Rita Cansino, future Rita Hayworth et le désopilant Stepin Fetchit.

Charlie Chan 2Le plus réussis, Charlie Chan at the Opera (1936) de Bruce Humberstone (dont on vient de sortir le très bon I Wake Up Screaming), est sorti dans le coffret volume 2. C’est le plus stylisé visuellement, Boris Karloff joue le principal suspect et on y entend un opéra écrit par Oscar Levant. A noter qu’aucun des livres de Biggers ne fut adapté.

Mr MotoEncore plus divertissant est le coffret Mr Moto, série également produite par la Fox avec pas mal de moyens à la suite du succès des Charlie Chan. Le héros, Kentaro Moto, est cette fois un soldat de fortune, mi aventurier, mi détective (il appartient à la « police internationale » (sic)), japonais et non plus chinois, inventé par John P. Marquand. Ce personnage timide, effacé qui se transforme sans cesse, se révèle d’une intelligence diabolique et, contrairement à Charlie Chan, se bagarre assez souvent : c’est un as du judo. Il y a d’ailleurs pas mal de scène d’action, une poursuite dans le brouillard (Mysterious Mr Moto – 1938), des règlements de compte. On choisit pour incarner cet asiatique, un juif autrichien, cela s’imposait, à savoir Peter Lorre qui est formidable, avec ses grosses lunettes (on le fait parfois parler allemand). On lui oppose une galerie de « méchants » hauts en couleurs, joués par John Carradine, Lionell Atwill, Sig Ruman, George Sanders, Sidney Blackmer. Autre particularité, cette série est essentiellement l’œuvre d’une seule personne, Norman Foster qui écrivit et réalisa 6 des 8 titres et participa au scénario de l’un des deux restant. Foster avait été un acteur qui joue un rôle important dans le beau Pilgrimage (1933) de John Ford et dans State Fair (1933) de Henry King. Il était marié à Claudette Colbert et arrêta de jouer après qu’une agression lui ait abîmé le visage. Les films sont mieux mis en scène que les Charlie Chan. Foster aime remplir le cadre d’objets, de figurants, de plantes ; il joue beaucoup sur les avants plans et deux des films, Thank You, Mr Moto (1937) et Mysterious Mr Moto (1938) sont extrêmement réussis, inventifs, divertissants. Le deuxième se passe à Londres, après une rocambolesque évasion de l’île du diable, et nous montre toute une série de britanniques affichant un comportement très raciste face à notre héros. Lequel égrène des proverbes et se présente ainsi : nettoyage : immense, cuisine : prétentieux, cocktails : sublimes. Think Fast, Mr Moto (1937) est amusant mais moins cohérent. La qualité des décors et de la photo, bien mis en valeur dans ces Dvds, élève ces œuvres au-dessus de la série B. Orson Welles avait dû voir cette série et apprécier leur atmosphère cosmopolite, colorée avant de confier Voyage au Pays de la Peur (1943 – où contrairement à la rumeur, il ne semble pas avoir participé à la mise en scène. Dans un bonus, un historien rapporte une déclaration de Welles attribuant à Foster les mérites du film) puis My Friend Benito à Norman Foster (selon Dave Kehr, c’était parce qu’il parlait espagnol).

Film Noir Classic Collection v3Enfin le coffret Film Noir Classic Collection volume 3 comprend un certain nombre d’œuvres essentielles : On Dangerous Ground (1952) l’un des plus beau Nicholas Ray (disponible en zone 2 – La Maison dans l’Ombre), Border Incident(1949)très bon Anthony Mann, photographié par John Alton, polar noir et violent sur l’exploitation des travailleurs mexicains sans papiers. His Kind of Woman (1951) de John Farrow commence comme un film noir archétypal, au dialogue percutant, se transforme en comédie aux échanges sophistiqués ou très marrants : à Mitchum qui déclare , « je suis trop jeune pour mourir », Vincent Price répond « moi trop célèbre ». Jane Russel demande à Mitchum qui repasse son argent « quand il s’ennuie » : « Et quand tu es fauché, qu’est ce que tu repasses ? » – « Mon pantalon ». Durant une partie de poker, pour confondre un tricheur, il augmente la mise en posant sa chaussure sur la table, répondant ainsi au portefeuille qu’on vient de jeter. Il sort une liasse de la chaussure et la scène s’achève en farce. Vincent Price incarne de manière grandiose un cabot qui tente d’incarner les personnages qu’il joue et cite constamment Hamlet. Mais la comédie est trouée d’éclairs de violence, de sadisme, filmés par Richard Fleischer qui termina le dernier quart du film, après le meurtre de Tim Holt (tout ce qui se passe sur et autour du yacht). Il faut dire que les caprices, les indécisions d’Howard Hughes avaient décuplé la durée du tournage. Vincent Price qui avait un contrat de 8 semaines célébra sa 52e semaine par une fête somptueuse. Les autres films sont The Racket (1951) de John Cromwell et le célèbre Lady in the Lake (1947) de Robert Montgomery où la caméra est Philip Marlowe et que j’aimerais revoir.

J’ai beaucoup aimé Citizen Ruth (1996) l’un des premiers films d’Alexander Payne, comédie grinçante et caustique sur l’avortement, i évoque les meilleures réussites de Dino Risi, Comencini, Monicelli (dont le Nous Voulons les Colonels de 1973avec Ugo Tognazzi est un régal).

Citizen Ruth

Dans le Payne, Laura Dern joue une SDF enceinte qui va être récupérée par les chrétiens conservateurs et fanatiques dirigés par Burt Reynolds puis par les partisans de l’avortement qui vont tenter de l’instrumentaliser.

NetworkJ’ai revu Network (1976) de Sidney Lumet qui vient de sortie en Dvd collector et j’ai trouvé qu’on avait été très sévère et assez superficiel dans 50 Ans de Cinéma Américain vis à vis de ce film qui, non seulement tient le coup, mais prend une valeur incroyablement prémonitoire. Il suffit de penser aux dérives de la télévision ces dernières années, à la mainmise des sectes chrétiennes, des partis plus conservateurs sur l’information. Network anticipe aussi sur la télé réalité, nous parle du terrorisme filmé en direct, de la présence de l’Arabie Saoudite dans l’économie américaine, des intérêts arabes. On y mentionne déjà, 20 ans avant, que l’Arabie Saoudite possède une grande partie du port de la Nouvelle Orléans.

Le film va bien au-delà d’une dénonciation de la télévision. Sidney Lumet et Paddy Chayefsky (qui écrivit le magnifique scénario de The Americanization of Emily et de Hospital) récusent le mot satire et préfèrent celui de reportage. Ils nous disent que le petit écran est devenue le centre du monde, que la représentation prime sur la réalité et que nous nous sommes transformés en fantômes. Tout ce que nous faisons, pensons est dicté, imposé, régi par la télévision. La politique, du moins, la politique des slogans, la seule que l’on prend en compte, se fabrique à la télévision. Qui est devenue le porte voix des maîtres du monde, les multi nationales, les actionnaires, les grandes firmes. Dans les très bons bonus Lumet déclare que Network « film très sérieux tourné comme une comédie » parlait moins de la télévision que de la mondialisation dans l’esprit des auteurs.

Cette domination n’est pas exempte de contradictions : le président de CCA, Jensen (admirable Ned Beatty, étourdissant dans la scène shakespearienne de prêche où il retourne Peter Finch), conserve l’émission de Howard Beale même si elle perd de l’argent parce qu’il s’est pris de sympathie pour lui et veut qu’il se fasse le porte parole de sa philosophie : à savoir que la démocratie est morte.

L’essence profonde de la télévision, qui refuse jusqu’à cette contradiction, est symbolisée par le personnage de Faye Dunaway et c’est ce que l’on pourrait reprocher au film. A tort je trouve, car cela lui donne un coté épique au sens brechtien du terme, qui transcende le réalisme. Lumet raconte qu’à sa première entrevue avec l’actrice, il lui dit : « ne cherche pas de motivations, d’excuses, de repères. Tu es comme cela et on ne doit jamais l’expliquer ni le justifier. Il n’y a pas de pourquoi ». Et ce parti pris peu commun donne toute sa force à l’interprétation de Dunaway qui parvient pourtant dans la scène de rupture avec Holden à faire apparaître comme une fêlure. Elle ne peut ni comprendre, ni admettre les propos très durs, très lucides de Holden. Elle a l’impression d’avoir affaire à un martien, et le vertige qui s’empare d’elle nous vaut un gros plan inoubliable.

Ce qui nous faisait tiquer – les changements de tons, la manière dont on traite le parti communiste ou l’extrême gauche – devient avec le temps réjouissant d’incorrection politique.

Ajoutons que la distribution est absolument géniale. Non seulement les 4 principaux acteurs (Holden, admirable, et Duvall semblent être des idées de Lumet, Peter Finch fut dès le départ le choix de Paddy Chayefsky) mais aussi les rôles secondaires : Ned Beatty, Wesley Addy et Béatrice Straight (qui gagna l’Oscar). Sa scène avec Holden ancre brusquement le personnage dans la réalité la plus prosaïque. Sa simplicité tragique donne par contrecoup plus de force et de vérité à la folie des autres personnages.

En revanche, Marty (1955) toujours écrit par Paddy Chayefsky et dirigé par Delbert Mann est pratiquement dépourvu d’intérêt malgré Betsy Blair et Ernest Borgnine. L’apport de Mann semble quasiment nul et le film manque de rythme et d’allant.

Autre chef d’œuvre, celui-là très méconnu, 14 Hours (1951) d’Henry Hathaway. Les 10 premiers plans de ce film sont éblouissants. C’est le triomphe d’une mise en scène qui mêle étroitement dureté, clarté, acuité. Le propos du film est exposé très rapidement avec une netteté foudroyante : un homme sur le rebord d’une fenêtre veut se suicider. Hawks aurait voulu traiter ce sujet en comédie. Hathaway et le scénariste John Paxton choisissent un angle plus noir, plus trouble, allant jusqu’au bout du sujet. La seule concession consiste dans les deux fins imposés par Spyros Skouras qui venait de perdre sa fille. Hélas le Dvd n’en présente qu’une. Le seul point faible est l’intrigue amoureuse entre Debra Paget et Jeffrey Hunter qu’il solde rapidement. Le ton sec, dégraissé de toute sentimentalité comme de tout cynisme facile étonne par son économie, le mélange subtil de dureté et de compassion, la justesse de la direction d’acteurs. C’est le triomphe de Paul Douglas, impressionnant de justesse et très bien entouré par Richard Basehart, Martin Gabel, Robert Keith, Jeff Corey. L’apparition de Grace Kelly est magnifique.

14hours

Je ne cesserai de m’étonner du peu de cas que l’on fait en France de Ken Burns, l’un des plus grands auteurs de documentaires américains dont je viens de voir le dernier chef d’œuvre The War qui va bientôt être diffusé par PBS. Ce film de 14 heures sur la seconde guerre mondiale s’ancre autour de 4 villes : Burns y a trouvé, des rescapés, des survivants, des hommes et des femmes qui ont perdu des membres de leurs familles. On passe sans cesse du particulier au général, du front à l’arrière où naissent des conflits économiques, raciaux (les noirs ont le droit de devenir ouvriers, ce qui provoque des émeutes) qualifiés et sociaux. Il suit des japonais américains emprisonnés dans un camp qui pourtant s’engagent, créent un régiment et se couvrent de gloire. Ils ont participé à la libération des Vosges.

On doit à Ken Burns ce splendide documentaire sur la guerre de Sécession, The Civil War (1990), un portait formidable de Huey Long qui inspira All the King’s Men (1949 – Les Fous du Roi) qui vient de sortir en Dvd dans une édition et un transfert décevant. Rossen a gommé toute la faconde populiste, la drôlerie exubérante de Long. Mais il insuffle à Broderick Crawford, dont l’interprétation reste époustouflante, une bonne partie de la véhémence, de l’énergie de bonimenteur de foire, de la force prolétarienne qui était l’apanage du dictateur de la Louisiane.

The civil War
JAzz
Mark Twain
All The King's Men

Parmi les réussites de Ken Burns, citons Jazz (2001), cet hymne magnifique à la musique afro américaine qui permet à Burns de donner des aperçus cinglants de la situation raciale entre 1920 et 1970. Burns, à travers un évènement historique, l’histoire d’un sport (le Base Ball), d’un art, d’un moyen de communication (la radio) refait l’histoire de son pays, détruit des mythes, des légendes, des mensonges, nous donne à voir des pans entiers qui ont été occulté. C’est ce qui fait le prix de son Mark Twain (2001), et qui donne envie de relire immédiatement Huckleberry Finn ou Life on the Mississipi « Dieu créa l’homme parce qu’il avait été relativement déçu par le singe ».

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Déc
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Il faut absolument consulter le site d’une société de distribution qui s’est spécialisée dans les titres français rares ou oubliés, Les Documents Cinématographiques : http://www.lesdocs.com/. On y trouve de quoi faire saliver les cinéphiles amateurs de curiosités, de raretés.Parmi les VHS Le Triangle de Feu (1932), policier d’Edmond T. Gréville au scénario branquignolesque mais qui recèle des plans extrêmement curieux, Rouletabille Aviateur (1932) de Steve Sekely (rebaptisé ici Etienne Székely), metteur en scène hongrois, fin et cultivé qui fera par la suite une carrière aux USA (on lui doit un très bon film noir The Scar – 1948 Le Balafré écrit par Daniel Fuchs que l’on trouve en zone 1 chez VCI Entertainment : http://www.vcihomevideo.com/ dans une copie passable sans sous-titres. Dans le même dvd The Limping Man (1953) polar anglais signé Charles de Latour qui se révèle être Cy Endfield qui était black listé à l’époque).
Autres titres : Echec au Roi (1945) de Jean-Paul Paulin, où Gabrielle Dorziat joue Mme de Maintenon et Maurice Escande Louis XIV (!), Napoléon à Sainte-Helène (1929) de Lupu Pick, que Langlois programmait cinq fois par an. Et surtout le sublime Marie Légende Hongroise (1932) de Paul Fejos, qui je l’espère sortira bientôt en DVD.

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En DVD, on peut se procurer L’Espoir (1939) de Malraux, Mais où est donc Ornicar (1979) de Bertrand Van Effenterre, Farrebique (1946) et Biquefarre (1983) de Georges Rouquier ainsi que Lourdes et ses Miracles documentaire de 1955 en trois parties.

L’Esclave Blanc (1936) de Jean-Paul Paulin adapte un scénario de Dreyer que l’on découvre, illustré et « joué » dans les bonus. Lors du prologue Henri de Monfreid vante l’authenticité du film, tourné en Somalie Italienne en 1934. Mais lorsque après 20 minutes, Jeannette Ferney se met à roucouler une ritournelle près d’un lac où se baigne l’homme qu’elle convoite, le réalisme prend un coup plutôt rude… En dehors d’une ou deux séquences bien filmées (un repas entre les protagonistes, et de quelques beaux plans de panique dans un village attaqué par les nomades), le traitement paraît conventionnel et terne, le dialogue parfois ridicule, le jeu guindé. Le meilleur vient de quelques scènes intimes avec la jeune indigène qui évolue avec un grand naturel. On la voit nue, ce qui est impensable dans les films Hollywoodiens de l’époque traitant de ce genre de sujet. Ce que l’on entend et voit du scénario de Dreyer nous révèle un ton plus âpre, plus noir avec des personnages d’Italiens ; mais dans la deuxième partie, le dialogue semble identique et le regard porté sur le contexte racial tout aussi discutable.

Les Otages (1939) figure parmi les réussites de Raymond Bernard. C’était même l’un de ses films préférés. Le scénario, co-écrit par Victor Trivas (auteur du pacifiste No Man’s Land) et Jean Anouilh, porte la marque de ce dernier jusque dans l’histoire des deux jeunes amoureux, prisonniers de la rivalité entre leurs familles, celle du maire (Charpin) et du hobereau (Saturnin Fabre). On est en août 1914. Le ton évoque d’abord Pagnol puis devient, après l’assassinat d’un militaire allemand, plus dramatique, plus grinçant. Le village doit fournir 5 otages s’il ne veut pas être rasé. Vont alors ressurgir toutes les mesquineries, les lâchetés et aussi les petits actes d’héroïsme. Charpin est splendide et Saturnin Fabre éblouissant. Il faut le voir demander, parlant des exigences allemandes « Est ce qu’ils vont soulever les lames de parquets ? » – « Pourquoi » – « Pour rien… Cela m’intéresse ». Il donne à ces quelques mots une portée vertigineuse tout comme au « Ne m’appelle pas Kiki dans un moment pareil ».

Dans la première séquence de La Table aux Crevés (1952) d’Henri Verneuil d’après Marcel Aymé, Fernandel trouve sa femme pendue et se borne à constater : « Je ne savais pas que la poutre était aussi solide ».
On peut aussi trouver, en DVD, plusieurs films d’Henri Calef et enfin commencer à se faire une idée sur ce metteur en scène français peu étudié, oublié. Il connut pourtant un moment de célébrité avec Jéricho (1946) que Jacques Lourcelles salue comme l’un des rares exemples de film épique français, ajoutant « Calef a le sens du portrait individuel autant que celui de l’action collective ».
Qualités que l’on trouve de manière différente dans les quatre films que j’ai vus : La Maison sous la Mer, tourné en 1946 est un intéressant, mélange de chronique prolétarienne antérieure au Point du Jour, ce documentaire formaliste (photo de Claude Renoir) sur les mines sous marine de Diélette et de l’éternelle intrigue sentimentale tournant autour du ménage à trois. Il y a de très beaux plans (le début entièrement muet), des recherches stylistiques (abondance de plafonds) et de moments un peu éculés, accentués par la présence de Clément Duhour. Les maquettes de Wilcke sont impressionnantes (la mine avait fermé au moment du tournage), mais les transparences laissent à désirer de même que les deux ou trois moments d’action (la chute du chien, la fin). Dialogues talentueux de Georges Neveu (« elle se promène, elle a peut-être un cousin ; c’est gentil les cousins, c’est comme les moustiques, cela fait de la musique la nuit »)… Il y a des bonus nous montrant un Calef très chaleureux, très sympathique et – summum du bonus de DVD – une pittoresque conversation téléphonique avec Viviane Romance, laquelle est magnifique dans le film. Saluons aussi le premier rôle d’Anouk Aimée qui a 14 ans, créditée Anouk au générique. Elle me confirma que c’est Calef qui la repéra dans la rue.

Plus réussi encore est L’Heure de la Vérité (1965). Le scénario est d’Edgar Morin et l’adaptation de Morin, Maurice Clavel et Calef qui signe aussi le montage. Cela explique parfois le ton un peu emphatique, rhétorique, mais le sujet est tellement fort et original que ces défauts ajoutent à l’originalité d’un propos peu abordé dans le cinéma français de l’époque, plus tourné vers l’autobiographie que vers le monde. Calef et Morin nous racontent l’histoire d’un nazi qui, après s’être fait tatouer un numéro de déporté sur le bras, est devenu citoyen israélien et va être rattrapé par son passé qu’on lui demande d’évoquer en tant que victime, d’un autre point de vue… La mise en scène témoigne d’une réelle invention (au début notamment) avec de belles trouvailles de découpage (le recadrage sur Corinne Marchand dans la jeep), de plan (la sortie de la classe de Corinne Marchand qui court vers Karl Heinz Boehm, filmée à travers la fenêtre sur les enfants et en reflet). Même le formalisme des cadrages qui paraît bloquer certains acteurs renforce le côté personnel, insolite, non naturaliste du film…
Les extérieurs israéliens donnent une vraie force au propos (malgré une bande son maigrelette et une post-synchronisation typique année 60). Bonne musique d’Henri Sauguet.

La première demi-heure de Les Eaux Troubles (1949 – d’après une nouvelle de Roger Vercel) confirme le talent de Calef : le choix des extérieurs, le refus du dialogue, la direction d’une Ginette Leclerc tout en retenue imposent un ton original. Avec une belle photo de Claude Renoir (le film selon Calef est entièrement tourné en décors réels, près du Mont Saint-Michel). Delmont joue un marin breton dont le fils est Mouloudji. Le propos se dilue et devient pâteux, défaut de certains films français ambitieux de cette époque. Et les moments d’action (l’arrivée de la marée qui risque d’engloutir les personnages) sont toujours aussi maladroitement filmés.
Les Violents (1957) est une histoire policière avec de beaux plans (le début une fois de plus) dilués dans une intrigue aussi nébuleuse voire incompréhensible que peu intéressante. Certains coups de théâtre sont évoqués hors champ – problèmes de budget -, dans des titres de journaux, des annonces radiophoniques et le retournement final trahit une rouerie qui laisse rêveur. Françoise Fabian, très belle en danseuse nue, domine la distribution.

Quelques films majeurs viennent de sortir : L’Epouvantail (1973) de Jerry Schatzberg qui n’a pas pris une ride et reste toujours aussi bouleversant, All Fall Down (1962 – L’Ange de la Violence), chronique familiale de John Frankenheimer, très bien écrite par William Inge (La Fièvre dans le Sang d’Elia Kazan) et filmée avec une grande sensibilité. Comme toujours chez Frankenheimer, l’interprétation est formidable, de Warren Beatty à Eva Marie Saint, d’Angela Lansbury à Brandon de Wilde. Ce film qui fut très sous estimé lors de sa présentation à Cannes est à redécouvrir et il annonce les magnifiques chroniques provinciales que sont The Gypsy Moths (1969) et I Walk the Line (1970), tous deux disponibles en zone 1.

Le Fleuve Sauvage (1960), d’Elia Kazan est une œuvre bouleversante qui nous fait toucher du doigt, nous permet de comprendre de manière concrète, intime, profonde tout ce qui sépare l’Amérique de Bush de celle de Kerry. C’est dire la force, la modernité de cette histoire qui se passe à l’époque de Roosevelt, pendant le New Deal. Le scénario qui s’inspire notamment d’un livre de William Bradford Huie (auteur dont on devrait lire les livres) évoque l’affrontement entre ces deux Amériques : celle qui privilégie l’état, l’individualisme, les préjugés raciaux, la tradition, la bigoterie, l’attachement – parfois héroïque comme c’est le cas ici – à certaines valeurs contre celle qui met en avant l’Etat Fédéral, le progrès, l’éducation, le Service Public.
Ce sujet inspire à Kazan ses plus belles scènes d’amour, entre Montgomery Clift et Lee Remick, tous deux admirables, miracle de lyrisme, d’émotion fiévreuse où abondent faux pas, hésitations, trébuchements, moments de culpabilité et d’abandon.

Autre œuvre essentielle et très méconnue, Promenade avec l’Amour et la Mort (1969) de John Huston. Jacques Le Goff le considère comme l’un des plus beaux films sur le Moyen Âge, l’un des plus justes aussi. Cette histoire d’amour lyrique, passionnée entre un jeune étudiant qui quitte Paris en plein hiver (« l’encre gelait encore dans les encriers ») et la très jeune fille d’un seigneur dans une France ravagée par la guerre, la misère, les épidémies, donne lieu à une évocation âpre, qui paraît extrêmement réaliste, de la Guerre de Cent Ans. On assiste à des quantités d’affrontements. Tout le monde se bat contre tout le monde sauf les anglais et les français : soldats contre les gens du peuple, mercenaires contre les pillards et les villageois, seigneurs contre les paysans sans oublier tous les clans religieux qui s’étripent et s’excommunient…Le ton fait penser à Bunuel (on sait que Huston admirait passionnément Nazarin). Certains moments sont des sommets de l’œuvre de Huston : Assaf Dayan découvrant que la personne qu’il a tuée est un très jeune garçon et marchant en titubant, hébété, dans la rivière ; Anjelica Huston envahie par une peur panique qui balaie sa fausse assurance et qu’elle avoue brusquement en se serrant contre le jeune homme.

Opening vient également de sortir Les Gens de Dublin (1987 – The Dead), miraculeuse adaptation de Joyce, tournée dans un hangar californien par un Huston sous perfusion, sur une chaise roulante et qui pourtant maîtrise totalement son film d’une incroyable liberté de ton, et Mamma Roma (1962) de Pasolini. Tandis que les Editions Montparnasse sortent en même temps Le Pont des Arts (2004) et Le Monde Vivant (2003) pour moi le film le plus intéressant de Eugène Green.

Dans le livre remarquable, passionnant, riche en découvertes et en surprises (Editions Léo Scheer) que Tag Gallagher a consacré à Roberto Rosselini (Les aventures de Roberto Rossellini), on découvre que La Prise du Pouvoir par Louis XIV (1966 – Mk2) est le seul film que ce fondateur du néo-réalisme tourna en son direct. A son habitude, il abandonna certaines séquences qui furent dirigées par ses assistants ou des membres de sa famille. Ce sont les plus statiques, les plus conventionnelles (les scènes de chasse), ce qui conforte la politique des auteurs. Il dirigea de très près la plus belle scène du film, la mort de Mazarin, moment très fort, bouscula le scénario pour réussir cette formidable partie de cartes, digne du Renoir de la Marseillaise (1938). Je continue à regretter la singulière bévue qui a amené l’auteur de Paisa (1946) à choisir Katarina Renn qui a un fort accent allemand pour jouer Anne d’Autriche dont tous les lecteurs de Dumas savaient qu’on la surnommait l’Espagnole. C’est regrettable quand on veut mettre en avant le pouvoir didactique du cinéma.

En Angleterre le BFI vient de restaurer Sons and Lovers (1960) de Jack Cardiff d’après D.H. Lawrence que je n’ai pas eu le temps de voir mais qui a une excellente réputation, et Brighton Rock (1947) l’un des meilleurs films des frères Boulting. Le scénario, d’après le roman de Graham Greene, est signé Greene et Terence Rattigan dont on a pu voir une pièce mise en scène par Didier Bezace, La Version de Browning.
C’est Roy Boulting qui signe Thunder Rock (1943) d’après la pièce de Robert Ardrey où l’on voit Michael Redgrave se cloîtrer dans un phare, dégoûté par la mollesse de ses concitoyens qui n’ont pas réagi à ses cris d’alerte sur la montée du fascisme. Dans ce phare, il se confrontera à des fantômes : des hommes et des femmes qui ont péri dans un naufrage plus de deux siècles auparavant. Cette œuvre statique, féministe et très engagée serait, selon son auteur, la première où l’on passe du présent au passé dans le même plan.
La plupart des DVD anglais n’ont pas de sous-titres même pour sourds et malentendants mais Sons and Lovers nous offre une interview de Jack Cardiff.

Autre adaptation de Graham Greene que je vais enfin voir, The Heart of the Matter (1953 – Le Fond du Problème) du mystérieux George More O’Ferrall.
Rayons série B, une compagnie sans doute hollandaise (pirate ?) vient de distribuer Machine-Gun Kelly (1958), l’un des meilleurs Roger Corman avec Charles Bronson, et The Bonnie Parker Story (1958) de William Witney (le metteur en scène favori de Quentin Tarantino), très intéressante version de l’histoire de Bonnie (sans Clyde) très bien jouée par Dorothy Provine qui insiste sur les origines prolétariennes du personnage, la manière dont elle domine les hommes qui l’entourent. Le ton est sec, dépourvu de lyrisme, d’une grande rapidité avec un premier plan très réussi. Bonne musique de Ronald Stein. Malheureusement le format n’est pas respecté et les acteurs sont souvent décadrés. On a le droit en bonus à une interview audio de Sam Arkoff, l’un des dirigeants de American International qui énumère les recettes des films.
L’événement de ces derniers mois est la sortie en version restaurée de The Savage Innocents (1960 – Les Dents du Diable avec sous-titres anglais pour sourds et malentendants) de Nicholas Ray écrit par le cinéaste d’après une adaptation de Franco Solinas et Hans Ruesch du livre de ce dernier. La photographie est d’Aldo Tonti avec de nombreux plans de seconde équipe et des raccords épineux en studio. On se moqua de la distribution cosmopolite qui regroupait plusieurs nationalités : Anna May Wong y côtoyait Yoko Tani. Mais Anthony Quinn m’a paru très bon et Peter O’Toole fait des débuts fracassants.
Signalons la version anglaise de Mon Oncle (1958) de Tati, assez étonnante, ne serait-ce que dans son principe d’aller au bout de la logique. Tati fait des prises alternatives français-anglais, adaptant chaque fois le décor (le panneau « école » devient « school »), plaçant un livre en anglais dans les mains du petit garçon, parfois des choses très apparentes, d’autres beaucoup moins. Il adapte surtout certains gags. Par exemple tout ce qui concerne la satire de l’hygiène au foyer est plutôt occulté dans la version française que nous connaissions. Dans la version anglaise, la mère passe de longs moments dans sa cuisine à nettoyer les verres avec des machines extravagantes qui font des bruits singuliers, ce que nous n’avions pas vu.

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Oct
16
Aux Editions Montparnasse (http://www.editionsmontparnasse.fr/), saluons l’admirable Des Paysans (1978) de Jean-Claude Bringuier, documentaire bouleversant sur le monde paysan. Certains échanges, certaines déclarations ont une forme prémonitoire, une émotion en prise avec tous les problèmes actuels qui devraient toucher José Bové.
Tout aussi passionnant The Staircase (2004 – Soupçons) de Jean-Xavier de Lestrade, formidable autopsie d’un procès criminel se déroulant en Caroline du Nord et du système judiciaire américain. En partant d’un fait divers, Jean-Xavier de Lestrade met en valeur le rôle de l’argent, analyse les différences entre le Nord et le Sud, le monde rural et intellectuel, l’univers de Bush et celui de Kerry. 

Toujours aux Editions Montparnasse, Le Décalogue (1989) de Krzysztof Kieslowski vient de sortir dans un beau coffret de 4 DVD (avec en compléments des analyses et le court-métrage Le Guichet), ainsi qu’un coffret consacré à Robert Kramer avec notamment Route One Usa (1989).
Dans la célèbre collection bleue, plusieurs classiques de la RKO : je recommanderai particulièrement Assassin sans Visage (1949 – Follow me Quietly ) de Richard Fleischer, policier modeste sur un sujet d’Anthony Mann qui contient deux ou trois scènes inoubliables (les rapports entre le policier et le mannequin, portrait robot du serial killer). On peut y voir l’ébauche des futurs chefs d’œuvres que sont La Fille sur la Balançoire (1955), et L’étrangleur de Rillington Place (1971).

Crossfire (1947 – Feux Croisés) de Dmytryk d’après un roman de Richard Brooks mérite d’être revu. Le meurtre à caractère homophobe du livre devient un crime antisémite, sujet plus « abordable » à l’époque que l’homosexualité (et plus proche des convictions politiques du producteur Adrian Scott et du scénariste John Paxton qui furent des victimes de la liste noire). Robert Ryan y est une fois de plus exceptionnel et la photographie de J. Roy Hunt, souvent inspirée, est un des points forts du film comme dans d’autres Dmytryk de l’époque.

Deux autres films très intéressants de Dmytryk, tous deux tournés en Angleterre alors qu’il était sur la liste noire, et avant qu’il dénonce ses anciens amis (après avoir purgé sa peine de prison de un an) : Christ In Concrete ou également intitulé Give us this Day (1949 – Donnez nous Aujourd’hui), écrit par Ben Barzman sur les maçons italiens dans l’Amérique de l’entre deux guerre. Œuvre forte, émouvante, avec une fin inoubliable, c’est l’un des meilleurs films sociaux tournés par un cinéaste américain. Sa conviction, son énergie le rendent toujours actuel. Dans un autre registre, Obsession (1949 – également produit par Nat Bronsten) est un curieux film noir écrit par Alec Coppel (scénariste de Vertigo) d’après son roman où l’on voit un mari jaloux kidnapper l’amant de sa femme, le garder prisonnier pour le dissoudre dans l’acide. Robert Newton distille chaque réplique avec une suavité sarcastique, ego maniaque. Loin d’être une victime, sa femme jouée par Sally Gray se révèle un adversaire de taille. La dernière scène, surprenante, bafoue les règles du happy end et trahit une certaine misogynie dans son écriture. Musique de Nino Rota.

Toujours aux Editions Montparnasse, L’Ile des Morts (1945) de Mark Robson n’atteint pas la force de Bedlam (1946) ou l’originalité de La Septième Victime (1943), mais la dernière demi-heure, que saluait James Agee, provoque un véritable effroi.
Signalons également le très divertissant Pavillon Noir (1945) de Frank Borzage (dont les chefs-d’œuvre muets sont hélas inédits) film de pirates qui permet à Walter Slezak de faire l’une des compositions les plus pittoresques, les plus réjouissantes de sa carrière en vice-roi corrompu, paresseux, froussard, menteur. Il faut le voir répliquer à un traître qui s’étonne de recevoir 2000 doublons au lieu de 10 000 : « j’avais dit 10 mais je pensais 2 » (dialogues d’Herman Mankiewicz et George Worthing Yates). Signalons que beaucoup de plans de ce film se retrouvent dans le décevant Barbe Noire le Pirate (1952) de Walsh.
Mais Pavillon Noir ne s’élève pas au niveau de la sublime Flibustière des Antilles (1951) de Jacques Tourneur, que grâce à Carlotta (http://www.carlottafilms.com/) on peut enfin voir en version originale dans un beau transfert. Ce qui fut un des films de chevet du Nickel Odéon et des néo macmahonniens, conserve au fil des ans son éclat, son incroyable raffinement visuel, son élégance formelle.

Toujours chez Carlotta, le coffret Billy Wilder composé de deux films relativement rares : Uniformes et Jupons Courts (1942 – The Major and the Minor) qui est très amusant – Ginger Rogers y est étourdissante – et Les 5 Secrets du Désert (1943 – Five Graves to Cairo).

Quittons les USA pour signaler cinq coffrets consacrés à des metteurs en scène extrêmement importants :
Celui consacré par MK2 à Lucian Pintilie, cinéaste majeur qui mérite un vrai hommage. J’ai pu voir au Festival de Telluride son dernier opus, un moyen-métrage, Tertium non Datur (2005), extraordinairement drôle et original, une fable totalement absurde et cinglante sur le nationalisme où des soldats roumains et allemands chantent du Trenet et dissertent sur la valeur d’un timbre, durant un repas en Ukraine. J’espère que ce résumé vous donnera envie de découvrir Le Chêne (1992), Un Eté Inoubliable (1994), Trop Tard (1996), Terminus Paradis (1998). Voilà un auteur à qui la SACD devrait rendre hommage.

Toujours chez MK2, deux films de Shohei Imamura qui gagna deux fois la Palme d’Or à Cannes, La Vengeance est à Moi (1998) et Eijanaika (1980). Le premier est peut-être le chef d’œuvre de Imamura et comme le dit Jacques Lourcelles, « l’un des rares films que l’on puisse qualifier de Faulknerien ». Il y a bien sûr tout un appareil critique auquel a collaboré Hubert Niogret.

Troisième coffret, chez Wild Side celui-là, sur Mikio Naruse, cinéaste aussi important que Ozu et Mizoguchi. Précipitez vous pour découvrir Le Repas (1951) et Nuages d’Eté (1958), deux chefs-d’œuvre absolus, deux chroniques familiales et conjugales dépouillées, retenues, bouleversantes ainsi que Nuages Flottants (1955) un peu moins abouti mais très émouvant.

Dans les beaux coffrets consacrés à Jacques Doillon, je recommande tout particulièrement Le Petit Criminel (1990), Ponette (1996), Le Jeune Werther (1993), La Vie de Famille (1985), La Drôlesse (1979). Chacun de ses films est présenté par MK2 dans de belles copies avec le maximum de soins et d’excellents bonus.

Bach films (http://www.bachfilms.com/) auxquels on doit la sortie de The Intruder (1962), le film le plus ambitieux de Roger Corman sur un « instigateur de haine » (joué par William Shatner de Star Trek) qui vient prêcher, distiller le racisme dans une petite ville du Sud, a sorti un certain nombre de films soviétiques. Je n’ai pas pu vérifier les copies (celle de The Intruder est bonne). Le cinéma soviétique étant abandonné par le dvd, il est bon de signaler les titres les plus importants, les grands classiques du cinéma :

Arsenal (1928) d’Alexandre Dovjenko (Accompagné du bonus Le Petit Fruit de l’Amour qui est le premier film de Dovjenko, un burlesque de 15 minutes – 1926).
Le Bonheur (1932) de Medvedkine (accompagné du bonus La Demoiselle et le Voyou de Vladimir Maïakovski – 31mm – 1918).

La Jeune Fille au Carton à Chapeau (1927) merveilleux film du grand Boris Barnet. La Nouvelle Babylone (1929) de Kozintsev & Trauberg (film dédié à la Commune de Paris) sans, je crois, la musique de Shostakovitch.

Yvan le Terrible I (1944) et Yvan Le Terrible II (1958) de S. Eisenstein.
Et dans les titres moins connus, le spectaculaire : La Bataille de Berlin – Le Dernier Assaut de Yuri Ozerov (5ème volet du film Libération – 1979).

Je cite pour mémoire Alexandre Nevsky (1938) de S. Eisenstein que je n’aime guère, que j’ai toujours trouvé ennuyeux et guindé, très inférieur au Cuirassé Potemkine (1925).

Sortie de nombreux westerns, certains assez méconnus comme The Bravados (1958) d’Henry King qui mérite d’être réhabilité pour l’audace, l’originalité de son sujet (un homme croyant venger une injustice, va tuer des innocents), la force lyrique de la mise en scène, la splendide photographie de Leon Shamroy. Le retournement final mêle amertume et compassion. D’autres qui furent très célèbres puis oubliés comme L’Etrange Incident (1943) cette autopsie d’un lynchage, de William Wellman, belle adaptation du roman de Van Tilburg Clark que le cinéaste imposa à Zanuck. En relisant ce livre, je me suis aperçu que les dialogues décapants et originaux de la première scène, que j’attribuais au scénariste Lamar Trotti, ont été repris par Wellman mot pour mot dans le roman.
Autre western qui fut très célèbre et qui changea l’idéologie du genre, La Flèche Brisée (1950) de Delmer Daves, premier western ouvertement pro indien. Certes il y avait eu des précurseurs au temps du muet : en 1920, Le Dernier des Mohicans de Maurice Tourneur et Clarence Brown, dans les années 30 : Massacre d’Alan Crossland, (inédit en Dvd) ou 40 : l’excellent Massacre de Fort Apache de John Ford qui vient enfin de sortir dans une bonne version collector aux Editions Montparnasse. Mais La Flèche Brisée connut un retentissement plus durable. Comme l’écrit Jacques Lourcelles : « C’est le plus important des films ayant contribué à ce que soit reconsidéré, avec respect et dignité, le traitement du problème indien. Qu’une telle œuvre émane de Delmer Daves est aussi naturel que logique. Les mérites du film sont en effet la résultante de la profonde honnêteté morale de l’auteur et de sa connaissance intime du sujet. Le lyrisme de Daves et son immense talent plastique expriment concrètement la dualité du sujet traité ; ce qui aurait pu être (le bonheur parfait des deux héros ayant franchi tous les obstacles s’opposant à leur union) et ce qui a réellement été (l’extrême fragilité et la destruction de ce bonheur) ». Rappelons que le scénario fut écrit par Albert Maltz, (qui avait travaillé en 1945 avec Daves sur le magnifique Pride of the Marines et en 1943 sur Destination Tokyo, plus terne) adaptant la première partie du beau roman de Elliott Arnold. Mis sur la liste noire, il se dissimula derrière Michael Blankfort qui signe le film.

Autre redécouverte majeure, celle du Jardin du Diable (1954 – Garden of Evil), l’une des grandes réussites d’Henry Hathaway. On redécouvre l’œuvre de ce cinéaste que l’on traitait très superficiellement, malgré l’admiration que lui témoignait Jacques Becker. Ses films noirs sont considérés comme des classiques, notamment Niagara (1953 – beau scénario de Charles Brackett) où son regard, son découpage est d’une acuité sèche souvent digne de Lang (la mort de Marilyn Monroe), l’excellent Appelez Nord 777 (1948 – la photographie de Joe MacDonald devrait être étudiée à la FEMIS,) où le réalisme de façade (celui du scénario) est subtilement récupéré par une mise en scène qui réintroduit le romanesque. Le Carrefour de la Mort (1947) tient remarquablement le coup. Widmark dont c’est le premier rôle et qui fut découvert et imposé par Hathaway est toujours aussi époustouflant et James Agee qui ne s’y était pas trompé, soulignait son style « dur, froid et clair ». Trois adjectifs qui décrivent parfaitement le style du metteur en scène. On ne peut oublier son petit ricanement sadique. Tout aussi remarquable, L’Impasse Tragique (1946 – The Dark Corner) au dialogue époustouflant (« je déteste l’aube. On dirait que l’herbe a passé toute la nuit dehors ») et qui réorchestre avec retenue et élégance tous les grands thèmes du film noir.

Ses westerns méritent qu’on s’y attarde, surtout La Fureur des Hommes (1958 – Manhunt), hélas inédit en Dvd, et ce Jardin du Diable, très bien écrit par le talentueux Frank Fenton à qui l’on doit les dialogues très inventifs de La Cité de la Peur (1948) de Sidney Lanfield (aux Editions Montparnasse) et des deux premiers tiers de Fini de Rire (1951 – His Kind of Woman, trouvable en VHS et dans un coffret américain Film Noir Vol.3) et le script de deux films proche du Hathaway, La Rivière sans Retour (1954) de Preminger et Au Pays de la Peur (1952) de Andrew Marton.
Les ambitions morales de Jardin du Diable sont évidentes. Elles sont sensibles dans l’écriture du personnage féminin, très éloignés des archétypes habituels, que joue Susan Hayward, dans les signes et symboles qui ponctuent le trajet des personnages. Elles n’étonneront que ceux qui ignorent que Faulkner dédia un de ses romans, Paraboles, à son ami Henry Hathaway qui lui avait suggéré le sujet du livre. Quant à son sens de l’espace, il est sidérant. Sans frime ni recherche d’effets. Peu de mouvements d’appareil mais un découpage acéré qui communique un sentiment d’oppression à des extérieurs très bien choisis : la chapelle, la mine abandonnée, l’arbre où tombe Cameron Mitchell. Comme toujours les moments de violence sont d’une brutalité inattendue, soutenue par la magnifique musique de Bernard Hermann.
En revanche, je reste toujours réticent devant Le Dernier Train de Gun Hill (1959) de John Sturges que je n’avais pas aimé lors de sa sortie. Le film ne se bonifie pas avec l’âge. Le scénario de James Poe m’est apparu encore plus empesé, statique, inerte que dans mon souvenir, les personnages sont encore plus schématiques. Ils sont définis une fois pour toutes dès leur première scène. Poe n’ajoute aucune couleur, aucune ambiguïté et John Sturges ne parvient pas à animer ces marionnettes.
On est très loin de la réussite absolue de La Colline des Potences (1959 – qui n’est pas sorti en zone 1) l’un des chefs d’œuvres de Delmer Daves avec 3h10 pour Yuma (1957) et La Dernière Caravane (1956 – The Last Wagon) qui vient de sortir aux USA. Il retrouve avec ce film, le scénariste de Yuma, Halsted Welles qui avec le très talentueux Wendell Mayes (Autopsie d’un Meurtre, Tempête à Washington, Go Tell the Spartans) adapte une longue et belle nouvelle de Dorothy Johnson. Il en résulte un western ténébreux, histoire de rédemption et de possession, dont le romantisme, le lyrisme évoquent certains romans noirs anglais du XIXème siècle. Les magnifiques mouvements de grue qu’il affectionne tant et qui n’ont aucune valeur stratégique (contrairement à Mann) lui servent à dilater les émotions, à les intégrer au paysage, à faire communier le spectateur avec ce dernier. « Révolutionnaire plus tranquille qu’Aldrich ou Mann mais non moins obstiné, Daves malmène les genres autant qu’un Ray ou un Fregonese, pulvérise le manichéisme traditionnel et, à travers le désordre formel que sa nature bouillonnante et féconde sème un peu partout, renouvelle profondément le cinéma hollywoodien » (Jacques Lourcelles).
On peut noter que ce western magistral, l’un des grands rôles de Gary Cooper et le meilleur de Maria Schell, reprend en inversant les rapports hommes femmes, la figure de la maison refuge, du lieu matriciel qui va provoquer une seconde naissance, qui était au cœur des Passagers de la Nuit (1947).

Je viens de revoir aussi La Veuve Couderc qui tient superbement le coup et reste l’une des grandes réussites de Pierre Granier-Deferre avec Le Chat (1971), Le Train (1973), Une Etrange Affaire (1981). Et accessoirement deux des plus beaux rôles de Signoret et Delon. Un jour on rendra justice à Granier.

Tous les spectateurs qui ont adoré, à juste titre, The Secret Life of Words (2005) d’Isabelle Coixet et son court dans Paris je t’aime (2006 – l’un des meilleurs avec celui de Bruno Podalydès, de Walter Salles et surtout celui d’Olivier Assayas et d’Alexander Payne, le seul qui traite le sujet) doivent se ruer sur Ma Vie sans Moi (2003) avec la sublime Sarah Pauley qui est presque aussi réussi.
Idem pour les amateurs de Je ne suis pas là pour être aimé (2005) de Stéphane Brizé qui découvriront avec plaisir sa réalisation précédente : Le Bleu des Villes (1999).

Dans un autre registre, je voudrais souligner les qualités des Mauvais Joueurs (2005) premier film très prometteur de Frédéric Balekdjian, extrêmement bien joué par Pascal Elbé, Isaac Sharry et Simon Abkarian et qui explore un milieu, un monde rarement abordé par le cinéma français : ce no man’s land où les asiatiques côtoient le monde du Sentier, les arnaques, voire les pratiques criminelles, le monde des fringues et des fast-foods. On revoit avec plaisir Linh-Dan Pham (De Battre mon Cœur s’est Arrêté – 2005).

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