fév
04

Sling BladeJe n’avais jamais vu Sling blade (1996), écrit, joué et dirigé par Billy Bob Thornton. Je l’ai trouvé très intéressant malgré une fin à tiroir trop lourde et insistante. Je craignais le pire, les personnages de retardés mentaux entraînant souvent les films vers la poésie la plus sirupeuse. Or Billy Bob Thornton évite un bon nombre de pièges et de situations convenues, introduit pas mal d’humour ou d’âpreté, fait preuve de justesse dans sa description des rednecks. En tant qu’acteur, il joue à merveille du dialogue minimal qu’il s’est écrit (l’utilisation du mot I reckon, les raclements de gorge, la place de la nourriture). Les personnages secondaires sont bien écrits, distribués et joués et les moments attendus traités avec une absence d’emphase (la rencontre avec le père), un découpage très simple avec un nombre surprenant de plans larges (et aussi des gros plans un peu naïfs comme ceux où le visage du héros n’est toujours éclairé qu’à moitié, soit le front et les yeux ou le bas). Le personnage de l’amoureux de la mère, Doyle, semble sortir d’une nouvelle de Richard Ford ou de Raymond Carver. Le traitement devient trop insistant à la fin, encore que le meurtre final soit traité avec une rare discrétion. (pas de sous-titres sauf anglais dans l’édition collector).

Play DirtyLa MGM a eu la bonne idée de sortir le dernier film réalisé par André De Toth, Play dirty (1968) qui est un chef d’œuvre. Cette variation sur Les 12 salopards (1967) – la guerre ne peut être gagnée que par des criminels – est supérieure au traitement d’Aldrich. De Toth garde une distance, un recul ironique, qui lui permet d’éviter de se faire piéger par la surenchère des effets et de la pyrotechnie. Le ton reste toujours lucide, caustique, tranchant, aidé par un dialogue concis et fulgurant et des acteurs comme Michael Caine, absolument remarquable, ou Nigel Davenport… La fin stupéfie par son audace anarchiste (la dernière réplique est fullerienne). Je me retiens à grand peine de la raconter, mais elle reste toujours aussi forte après de nombreuses visions.

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nov
07

ItinérairesJe me souviens que lorsque je suis sorti du cinéma après avoir vu Itinéraires (2006) de Christophe Otzenberger, j’ai été touché, ému, remué. Sa retenue, sa pudeur décuple l’âpreté du propos. Le regard qu’Otzenberger porte sur ce monde abandonné des dieux, livré à lui même, comme si la civilisation « c’était ailleurs, plus loin », est exempt de paternalisme comme de condescendance. Le trait n’est pas forcé ni la noirceur soulignée, au contraire. On conserve malgré tout une sorte d’espoir, de cet espoir qui vous fait tenir debout et continuer à marcher même quand le froid mord, quand les portes se ferment et qu’on ne peut se confier à personne. Formidable constat d’échecs que ce monde où la misère, le dégoût de soi vous lancent dans la violence ou le mutisme. L’ignorance, la difficulté d’établir de vrais rapports en dehors des dialogues d’ivrognes, tout cela parait miner les personnages, amoindrir jusqu’à leur instinct de conservation.

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nov
05

Sans SoleilQue ceux qui n’ont jamais vu Sans soleil (1982) de Chris Marker sachent qu’ils vont éprouver un immense bonheur. Bonheur répété car ils vont certainement, comme moi, le revoir plusieurs fois. Pour se délecter de ce feu d’artifice, ce passionnant kaléidoscope inspiré par les lettres de Sandor Krasna (je ne sais si je préfère la voix française de Florence Delay ou celle, anglaise, d’Alexandra Stewart) où se télescopent le Japon et l’Afrique, les girafes qu’on tue et les émeus d’Ile de France. Les digressions succèdent aux collages, les parenthèses aux coqs au chat (on comprendra pourquoi je cite cet animal plutôt que l’âne du dicton), aux réflexions sur le souvenir ou plutôt la fonction du souvenir. Marker oppose le souvenir personnel à la mémoire collective, celle qui forge la version officielle de l’Histoire. Il utilise des images de synthèse pour évoquer ce qui n’est pas, ne sera jamais montré par cette mémoire officielle, l’inmontrable : les déclassés dans les rues de Tokyo, les pilotes Kamikaze qui s’opposaient à l’Empereur. Chemin faisant, il recense ces « moments qui font battre le cœur » qu’avait recensé Sei Shonagon, fait un pèlerinage sur les lieux où fut tourné Vertigo, film sur le souvenir ou sa manipulation, sur le temps. Il parle bien mieux des jeux vidéos que Roland Barthe, évoque les luttes contre la colonisation, prend un certain recul tout en s’associant à ceux qui, « comme Che Guevara, tremblent d’indignation chaque fois qu’une injustice est commise ». Comment oublier ce couple banal qui va se recueillir dans un temple, sous la pluie, pour assurer le repos de l’âme d’un chat disparu ou cet homme qui se suicida par ce qu’on avait prononcé le mot printemps. À noter que la phrase en exergue de la version sortie en France, « l’éloignement de pays répare en quelque sorte la trop grande proximité des temps » et qui est de Jean Racine, est remplacée aux USA par une citation magnifique de TS Eliot tirée de Ash Wednesday : « Because I know that time is always time/ And place is always and only place/ And what is actual is actual only for one time/ And only for one place ».
Les amateurs compareront la version Criterion et celle sortie en France. Toutes les deux comprennent un autre titre majeur de Marker, La jetée (1962). En attendant le Joli mai (1962), film essentiel, on peut acheter Le tombeau d’Alexandre (1992).
Et aussi Paris nous appartient (1961) le premier film de Jacques Rivette, que j’avais beaucoup défendu.

Le tombeau d'Alexandre Paris nous appartient
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