Juil
04

Le sucreMaintenant je voudrais passer au coup de cœur que j’ai ces dernières semaines pour LE SUCRE de Jacques Rouffio que vient de ressortir la Gaumont. Je l’avais beaucoup aimé lors de sa sortie mais là, je l’ai trouvé encore plus fort, plus décapant, plus inspiré, plus actuel. C’est un des grands chef d’œuvres des années 7O, qui anticipe avec une lucidité farceuse sur la crise financière qu’on va vivre 27 ans  après. Tous les mécanismes y sont pointés, montrés, analysés avec une intelligence diabolique dans le scénario balzacien de Georges Conchon : les décideurs qui veulent faire monter les cours (Grezillo dont Michel Piccoli donne une vision dantesque, épique, terrible), les spéculateurs, la nullité des contrôles, des politiques qui n’y comprennent rien, les banques qui se compromettent et se tournent vers l’Etat pour se faire renflouer. Oui, tout y est et le SUCRE est meilleur compagnon d’INSIDE JOB. Qu’on ne croie pas Rouffio et Conchon cyniques. Même s’ils découpent certains personnages au scalpel (le ministre joué par Jean Champion qui préfère partir en vacances – cela ne vous dit pas quelque chose ? Roger Hanin qui parle pour la première fois avec l’accent pied noir et qui est magistral), leur regard n’est jamais exempt de chaleur, voire de tendresse. La manière dont évoluent les rapports entre Carmet et Depardieu, tous deux absolument géniaux, fait preuve d’une vraie générosité. Balzac, on est chez Balzac comme le note bien Xavier Giannoli dont les interventions dans le bonus sont remarquables. Et quel dialogue, quelle invention. Je comprends que des amateurs le connaissent par cœur. Le « Phénomène mondial »  de Depardieu peut figurer dans toutes les anthologies et il y en d’autre : le repas de Claude Pieplu, la crise d’ébriété de Carmet, le « j’ai justement quelques lettres sur moi ». J’attends avec impatience 7 MORTS SUR ORDONNANCE et l’HORIZON (magnifique film), les deux autres volets de cette trilogie Rouffio Conchon qui n’est placée à sa juste hauteur.

White MaterialPlus près de nous, je voudrais dire tout le plaisir, toute l’émotion que j’ai prise à WHITE MATERIAL, œuvre incisive, forte tant dans son appréhension du décor, de l’atmosphère (qualités toujours présentes chez Claire Denis) que des sentiments, des personnages. L’entêtement, l’obstination d’Isabelle Huppert, son désir de défendre sa plantation, sont beaucoup plus ressentis, organiquement violents que dans BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE. Le film de Claire Denis semble plus fidèle, plus proche de Duras. Elle se refuse à clarifier une situation complexe, mouvante, nous fait partager physiquement l’incapacité ou l’impossibilité qu’ont les personnages à comprendre vraiment la situation, à la jauger, à la maitriser. Ils marchent sur des sables mouvants et on se sent comme eux, déboussolés, sans repères, perdus.

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Juin
17

Fille d'amourCommençons par deux films, introuvables jusqu’ici et que René Château vient de sortir, hélas en VF. Mais mieux vaut voir en VF ces deux Vittorio Cottafavi que de ne pas les voir du tout. Il s’agit de FILLE D’AMOUR, l’une de ses plus éclatantes réussites.
CORRECTION MAJEURE (4/07/2011)LE DVD OFFRE UNE VERSION EN VO. MALHEUREUSEMENT, le son n’est pas restauré ni nettoyé et mon dvd avait un bruit de fond agaçant et fort durant la première moitié surtout. La copie n’est pas mauvaise et le film est magnifique. Il décolle après la scène du rendez vous loupé au restaurant et surtout après le moment le héros retrouve Rita démolie par la cocaïne. La scène du train, l’arrivée au sanatorium sont des moments bouleversants et Cottafavi filme avec amour Barbara Laage. Les personnages masculins sont plus veules, plus détestables et paradoxalement plus intéressés que l’héroïne.
Je n’ai jamais oublié les courses de Barbara Laage dans les rues de Milan, ce voyage en train, admirable moment de mise en scène pure, qui fait affleurer le tragique racinien que vantait Michel Mourlet, cette fin dépouillée, nue, tous ces moments rythmés par la sublime musique de Giovanni Fusco, laquelle renvoie à une autre oeuvre contemporaine,  la belle CHRONIQUE D’UN AMOUR d’Antonioni.
Je n’ai eu le temps de revoir que l’excellent REPRIS DE JUSTICE. Le premier sketch, avec Richard Basehart, est le plus banal, le plus conforme, en apparences, aux codes du genre. Cottafavi s’en démarque pourtant par cette manière de souligner l’héroïsme, la ténacité féminine, cette capacité de sacrifice qui est un de ses thèmes favoris. Le médecin que joue Basehart paraît moins adulte, moins lucide, moins généreux. Il s’apitoie sur son sort. Le second sketch, avec Eddie Constantine (très bon face à Arnoldo Foa), est le plus brillant. Un passage à tabac sous des arcades est filmé en plans très longs, avec des mouvements, des recadrages d’une rare élégance, l’affrontement final se déroule dans des paysages campagnards loin des stéréotypes du genre. Là encore, le héros paraît buté, autiste, motivé uniquement par l’appât du gain, la soif de vengeance. Il refuse d’écouter sa copine qui paraît mille fois plus sensée, plus intelligente que lui. La fin, variation tragico ironique semble prendre à contrepied les conclusions à la Huston. Le dernier sketch, enfin, est le plus touchant et Walter Chiari et Antonella Lualdi y sont remarquables et Cottafavi en profite pour inverser, à la fin, la ligne de force des deux autres épisodes. On se dit que Chiari va connaître, à force d’entêtement, le même sort que le gangster joué par Constantine, quand brusquement l’amour d’une jeune fille parvient à le bousculer, à l’arrêter. Le dernier plan est très émouvant.

strange_loveDeux films américains peu courants et magnifiques : THE STRANGE LOVE OF MOLLY LOUVAIN de Michael Curtiz et THE LAST FLIGHT de William Dieterle. Le premier est un mélodrame criminel ultra brillant, dirigé avec un sens du rythme époustouflant. Certaines situations sociales brulantes (le décor d’ON ACHEVE BIEN LES CHEVAUX) sont traitées en trois plans. Quelques travellings, quelques plans de plaque de voiture évoquent un destin qui bascule dans la délinquance. Cette rapidité s’accorde avec la dureté, le cynisme du ton : Ann Dvorak passe de l’état de fiancée à celle de mère de famille obligée de placer son enfant. Toute la fin du film est filmée avec une invention stupéfiante et Sirk n’a jamais fait mieux que le moment où l’héroïne découvre le double jeu de Lee Tracy.

last_flightTHE LAST FLIGHT est le film qui évoque le mieux Scott Fitzgerald. Lisez le beau roman de John Monk Saunders d’où il est tiré. Dans cette chronique désenchantée où des pilotes américains, tous amoureux de la même femme, passent d’une fête à l’autre et meurent l’un après l’autre, on trouve des moments bouleversants, comme cette scène au Père Lachaise où l’on évoque Héloïse et Abélard. C’est dans THE LAST FLIGHT qu’on trouve cette phrase célèbre : « it seemed like a good idea at the time. »

 

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Avr
21

REPENTIRS

The woman in questionJ’ai finalement vu THE WOMAN IN QUESTION d’Anthony Asquith, film criminel qui retrace le portrait d’une jeune diseuse de bonne aventure, assassinée dans un hôtel minable, à travers cinq  témoignages contradictoires qui la peignent tantôt comme une femme rangée, tantôt comme une prostituée, tantôt comme une arriviste ou quelqu’un qui est exploitée. Et bien sûr tous les autres personnages changent avec elles. Le film est sorti en 1950 tout comme RASHOMON, un an après LA FERME DES 7 PÉCHÉS de Jean Devaivre, sans oublier CITIZEN KANE.
Plus que la résolution de l’intrigue criminelle, on sent que c’est l’expérimentation narrative qui inspire Asquith : va et vient dans le temps, changements dans les costumes, le décor selon le point de vue, le narrateur, flashes back introduits et interrompus – parfois au milieu d’une scène – par des effets sonores, un montage cut  audacieux pour l’époque. Autre qualité réelle, l’utilisation du cadre – une petite ville balnéaire à demi déserte, traversée par un train. L’hôtel où se déroulent la plupart des interrogatoires, doit être situé tout près des voies ce qui nous vaut de brusques irruptions de fumée, effets saisissants qu’Asquith utilise très habilement, derrière la fenêtre des chambres, accentués par le vacarme du train. Le style de jeu des acteurs change aussi selon les points de vue ; Jean Kent paraît un peu caricaturale dans le premier épisode puis se transforme peu à peu. Elle est excellente dans l’épisode qui épouse le point de vue de sa sœur. Dirk Bogarde est très beau, mais on le sent parfois gêné par le fait de jouer un Américain.

Autre film britannique que j’aurais dû signaler : MORGAN, A SUITABLE CASE FOR TREATMENT, magnifique film de Karel Reisz que je ne me lasse pas de redécouvrir. Les séquences sur la tombe de Karl Marx sont anthologiques. Brillant dialogue de David Mercer.

THE WORLD TEN TIMES OVER, écrit et réalisé avec quelques éclairs de style par Wolf Rilla (le réalisateur du VILLAGE DES DAMNÉS que je trouve surestimé qui devint hôtelier et restaurateur dans le sud est de la France) évoque la destinée de deux prostituées que le film rebaptise pudiquement « hôtesses ».Le film fut pourtant interdit aux mineurs, ramené à moins de 12 ans maintenant. Il est pourtant fort chaste et les deux actrices ne sont pas du tout déshabillées. June Ritchie s’en sort le moins bien avec un personnage assez exaspérant et écrit de manière monocorde. La gracieuse Sylvia Syms est meilleure et les scènes où elle affronte son père qui refuse de voir, de comprendre son activité sont parmi les plus réussies. A commencer par cette déambulation nocturne dans Soho de William Hartnell au milieu des enseignes, des néons publicisant de multiples offres sexuelles. La séquence a peu d’équivalents dans le cinéma britannique de l’époque (1963). La variété et l’importance des extérieurs fait d’ailleurs le principal intérêt de cette œuvre.

Avant de passer aux documentaires, je tiens à signaler le livre passionnant de Daniel Mendelsohn (le splendide les DISPARUS), SI BEAU, SI FRAGILE, recueil d’essais passionnants, décapants sur la manière de monter Tennessee Williams, Virginia Woolf mais aussi sur Almodovar, Tarantino. Les analyses de TROIE, de 300 sont particulièrement jubilatoires et radiographient l’inculture et le manque de goût des auteurs.

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