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DOCUMENTAIRES

coffret_mario_ruspoliLe coffret Mario Ruspoli vient réparer un oubli et une injustice. Il y a là plusieurs œuvres remarquables, passionnantes. Ruspoli s’intéressait à des sujets tabous. Comme l’écrit si bien François Ekchajzer dans Télérama, dans LES HOMMES DE LA BALEINE,  « se déploie un formidable sens de l’espace et du cadre, porté par un engagement physique et humain qui participe pleinement du style d’un cinéaste que la postérité n’a pas su honorer à sa juste valeur. C’est dire si l’on doit saluer cette initiative éditoriale, comme l’apport de la Cinémathèque de Bologne, responsable de la restauration des films. Sans parler du travail accompli par Florence Dauman, PDG d’Argos Films, à l’origine de ce bel ensemble…» Ainsi l’humanité de ses films va-t-elle de pair avec une justesse jamais prise en défaut, empreinte d’une infinie douceur qui est tout sauf mièvre et se révèle souvent déchirante. Edgar Morin ne dit pas autre chose dans le portrait du cinéaste réalisé par Florence Dauman, MARIO RUSPOLI, PRINCE DES BALEINES ET AUTRES RARETÉS, que Chris Marker (à l’origine de ce joli titre) salua d’un : « Beau boulot… Enfin l’hommage que Mario méritait.»
« Beau boulot », est-on tenté de reprendre aujourd’hui à propos du coffret Mario Ruspoli, dans lequel figure, outre ce portrait de 2011, six films qui, un demi-siècle après leur réalisation, conservent tout leur éclat. Tel ce REGARD SUR LA FOLIE (1962), dont Jean-Paul Sartre écrivit qu’il « nous fait comprendre à la fois que les hommes ne sont pas des fous, mais que tous les fous sont des hommes ».  Ou le rarissime DERNIER VERRE (1964), qui s’attache à un homme malade de l’alcool et dont la grande délicatesse teintée de désespoir s’exprime dans son rapport au médecin qui l’a déjà traité.

ameriqueenguerreLe coffret « L’Amérique en guerre » (Editions Montparnasse), comprend 7 grands films de propagande, dont certains primés aux Oscar®, réalisés par les plus grands cinéastes de l’époque : John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens pour ne citer qu’eux, qui, au péril de leur vie, se sont parfois rendus sur le front et ont ainsi marqué leur engagement au service de la démocratie.
Depuis la prise du pouvoir par Hitler en 1933, jusqu’au procès de Nuremberg en 1946, ces films documentaires explorent la Seconde Guerre mondiale sous toutes ses coutures : événements politiques et militaires des fronts européen, russe, moyen-oriental et chinois, guerre du Pacifique, vie des soldats, horreur de la guerre…
Un ensemble exceptionnel, historiquement passionnant, qui constitue les archives, la mémoire de cet événement marquant du XXe siècle. Le livret d’accompagnement « Hollywood s’en va-t’en guerre », rédigé par le journaliste et historien Frédéric Laurent, permet de comprendre le contexte de création de ces films, et revient sur les vies et les élans patriotiques des réalisateurs John Ford, John Huston, William Wyler et George Stevens.
Dans les documentaires sur la guerre, THE MEMPHIS BELLE de Wyler (un cinéaste dont l’engagement et la conduite furent exemplaires) occupe une place choix : par son ton dépouillé, sobre, dépourvu d’envolées patriotiques, la beauté ultra-réaliste de certaines images. Wyler insiste sur le danger, la présence de la mort. Il commence par faire la biographie de tous les personnages composant l’équipage de la super forteresse, donnant leur origine, leur âge, leur profession. Il participa à 7 missions extrêmement dangereuses (les pilotes ne parvenaient pas à comprendre pourquoi il risquait sa vie) dont les premières furent uniquement consacrées à résoudre les problèmes techniques : à cause du froid, les caméras gelaient, il fallait porter des gants, les lieux étaient super étroits et l’opérateur William Clothier devait effectuer des prodiges. Certains plans des avions au sol annoncent déjà THE BEST YEARS, et THE BATTLE OF MIDWAY reste une œuvre impressionnante notamment par la place qu’il consacre aux blessés, aux morts, ce qui est typiquement fordien. On apprend dans FIVE CAME BACK que le magistral BATTLE OF SAN PIETRO de Huston fut entièrement reconstitué, Huston demandant à ses opérateurs de trébucher, de ne pas cadrer soigneusement, de ne pas composer les plans. Seuls les panoramiques sur les visages de soldats, tournés par Jules Buck (futur producteur de FIXED BAYONNETS) sont contemporains de la bataille.

seducedSEDUCED AND ABANDONED est  un documentaire plus ou moins mis en scène et réécrit en court de fabrication qui prend comme point de départ la virée au festival de Cannes de James Toback et Alec Baldwin afin de trouver un financement pour THE LAST TANGO IN TIKRIT, variations politico-sexuelles sur le film de Bertolucci. Qui serait joué par Neve Campbell et Baldwin. La première est assez vite évincée (provisoirement ?) parce que non bankable au profit de Jessica Chastain ou Diane Kruger qui refusent poliment à cause des scènes de sexe. Projet assez zozo bien dans la lignée de Toback. Le résultat est fort divertissant voire même émouvant. Un constant désabusé sur l’évolution du cinéma se transforme peu à peu en un hymne à la création sur une musique de Chostakovitch. A travers des rencontres chaleureuses, passionnées avec Thierry Frémaux, Scorsese, Coppola (qui de bougon devient poignant), Polanski amusant et grave (l’explication qu’il donne des raisons pour lesquelles il a tourné THE PIANIST est très émouvante). Tous nous montrent qu’ils ont du arracher les films qu’ils voulaient faire, souvent avec l’appui d’un dirigeant de studio – John Calley, Mike Medavoy – ce qui n’existe plus. La palme revient à Ryan Gosling dont toutes les interventions sont percutantes, ce qui  rattrape les déprimants discours des vendeurs internationaux dont le représentant ultime est Ron Meyer. Il déclare ne jamais voir les films de la compétition (« il n’y a que leur familles qui les voit, pensons à APOCALYPSE NOW, PULP FICTION, TAXI DRIVER, LE TAMBOUR, Z,, THE PIANO), assure ne pas lire les scénarios et n’entreprendre un film que s’il est sûr de faire des bénéfices. Le moment où les deux compères essaient de savoir leur marge de liberté pour les scènes sexuelles s’ils les tournent dans un quelconque émirat est des plus savoureuses. Étrangement ce qui paraît le plus daté, ce sont les extraits du DERNIER TANGO À PARIS. À la fin (relativement optimiste puisqu’ils obtiennent déjà le financement de SEDUCED AND ABANDONED et espèrent signer l’autre projet que Toback a fait évoluer : au lieu d’être à Tikrit, ils en reviennent ce qui réduit le budget), Toback lit un beau texte de John Updike, belle conclusion qui se transforme en déclaration d’amour.

CLASSIQUES FRANÇAIS

auroyaumedescieuxRené Château vient de sortir plusieurs films très rares. J’avais déjà signalé LES MUTINÉS DE L’ELSENEUR de Chenal (scénario Marcel Aymé d’après Jack London) et un Gréville très personnel jusque dans ses défauts, L’ENVERS DU PARADIS. Pendant longtemps ce genre de titres ne se trouvait que sur le site LA MÉMOIRE DU CINÉMA de René Château et il faut lui reconnaître cette curiosité.
C’est grâce à lui qu’on peut voir MENACES toujours de Gréville  dont les extraits font forte impression dans mon film.
Parmi ces nouveaux titres, je tiens à signaler tout particulièrement AU ROYAUME DES CIEUX, un des films les plus âpres et les plus personnels de Duvivier. Mais cette âpreté n’empêche pas la compassion, l’empathie pour ces personnages de jeunes délinquantes. Certains de leurs forfaits ne sont pas condamnés par Duvivier ni par Jeanson, notamment celle qui a tué un flic et cette autre qui explique comment elle et sa mère ont tué l’homme qui les battait tous les jours. La nouvelle directrice que joue Suzy Prim ne dépare pas la galerie de personnages féminins terrifiants de la mère de POIL DE CAROTTE à celle de VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS. Il faut voir la maestria avec laquelle Duvivier utilise le décor, incorpore des inondations non prévues ce qui nous vaut des plans d’une rare puissance.

LA VÉNUS AVEUGLE est une œuvre sidérante et l’on se demande quelle tête a fait le Marechal Pétain en découvrant ce mélodrame qui lui est dédié, cette entraide entre une paralytique et une aveugle. De nombreuses séquences ne manquent ni de souffle ni d’une étrange poésie faite de paillettes, de bric à brac et d’éclairs.

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De Jean Ollé-Laprune : « J’ai revu hier soir LA SOUPE À LA GRIMACE qui n’est pas mal du tout, un très bon divertissement. La mise en scène de Jean Sacha fait oublier le caractère extravagant et parfois conventionnel du projet, et il y a des moments formidables, un enterrement en haut d’une colline, la descente en ascenseur de Georges Marchal et Noël Roquevert au fond de la mine en un seul plan… C’est vraiment très bien réalisé ! Un vrai film de metteur en scène, adaptation d’une série noire écrite par un Français (elles étaient souvent plus noires, plus pessimistes que les américaines). Tout le monde y compris Roquevert, joue des américains et la fin possède un petit coté hustonien. »

Je n’ai jamais eu le moindre retour sur PRENDS LA ROUTE et UN MAUVAIS GARÇON, deux très grandes réussites écrites et réalisées par Jean Boyer. PRENDS LA ROUTE est comme l’écrit Jacques Lourcelles la meilleure comédie musicale des années 30 écrite pour le cinéma. Toutes les chansons écrites par Boyer et Van Parys sont des petits bijoux. On y chante dans les bureaux, sur les routes, dans une chambre. Et dans UN MAUVAIS GARÇON, Darrieux donne une version inoubliable de la chanson titre (celle de Garat est fort bonne), encore écrite par Boyer et Van Parys, ce mélodiste inspiré (FRENCH CANCAN, MADAME DE, CASQUE D’OR).

portdudesirLE PORT DU DÉSIR (SNC) souffre d’un scénario assez boiteux écrit pourtant par Jacques Viot. Il y a des idées intéressantes – l’utilisation de scaphandriers dans une intrigue criminelle, la découverte d’un cadavre – mais les personnages de méchants, surtout celui de Caussimon, sont lourdement écrits et leurs plans, leurs interventions sont parfois ridicules. Une exception, Berval qui a une tirade tout à fait formidable sur la sottise des truands et des flics. Gréville reste un peu prisonnier de certaines situations (les hommes de main utilisent toujours le même endroit pour commettre leurs forfaits) et de la distribution (je reste réservé sur Andrée Debar) mais les extérieurs, très nombreux, sont magnifiques et bien filmés et la photo d’Alekan remarquable. Il y a beaucoup de petits détails pittoresques, une vraie respiration dans des séquences, un jeu typiquement grévillien de chaque côté d’une porte d’hôtel, sans parler d’une belle séquence sous-marine filmée par Louis Malle. Gabin est excellent et Edith Georges, que Gréville aimait bien, est piquante et se livre à un joli strip-tease. Belle musique de Joseph Kosma. Ne manquez pas, de Gréville, L’ENVERS DU PARADIS (René Château).

PANIQUE
Parmi les restaurations récentes consacrées à Julien Duvivier, PANIQUE occupe une place de choix. C’est l’un des films les plus marquants du cinéaste par la manière dont il recrée une banlieue proche en studio avec une maestria confondant (on retrouvera cette qualité dans l’évocations des Halles de VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS), par la colère qui irrigue le film, colère dirigée contre une bassesse d’esprit se nourrissant de rumeurs et de délation. Duvivier subit des attaques ignobles quand il revint en France et ce film est sa réponse.

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L’ÉQUIPAGE
L’ÉQUIPAGE avec ses remarquables séquences de combats aériens fut le deuxième choc signé Anatole Litvak après CŒUR DE LILAS et sa première collaboration avec Joseph Kessel avec qui il fit 5 films. Cette histoire d’amitié entre deux pilotes dont l’un découvre qu’il est amoureux de la femme de l’autre, ce qui va les éloigner, est à peine amoindrie par l’interprétation un peu fadasse de Jean-Pierre Aumont rachetée par celle de Charles Vanel, une fois de plus exemplaire, qui jouait tout en délicatesse un personnage solitaire, tragique, fragile et mal aimé. La mise en scène à la fois lyrique et retenue nous avait semblé supérieure à celle de DAWN PATROL, faisant surgir l’horreur de la guerre, admirablement filmée, au détour d’un dialogue intime : l’affrontement entre Jean Murat et Aumont est brusquement interrompu par l’irruption en fond de plan d’un groupe de soldats épuisés dont l’un vient quémander une cigarette ; sobriété exemplaire des plans et du dialogue. Tout comme dans cette scène de mess où l’on attend le retour d’un équipage envoyé au casse-pipe sur un ordre stupide d’un général. Pendant qu’un pilote joue du Chopin, la caméra qui a erré dans le mess, s’approche d’une fenêtre et cadre à l’extérieur, sortant à peine du brouillard, le capitaine qui attend le retour des pilotes. L’histoire d’amour fait ressortir la violence du contexte et nous entraîne vers la tragédie, rythmée par une belle musique d’Arthur Honneger, comme dans ce plan où Annabella, magnifique, suit le camion emmenant son amant vers le front sans remarquer les blessés qui la croisent.

taureauOn peut voir dans mon film une scène de SOUS LE SIGNE DE TAUREAU de Gilles Grangier  ( sorti dans la petite collection rouge de Gaumont) où surgit tout à coup un moment très autobiographique pour Gabin, admirablement écrit par Audiard : « Qu’est ce que tu faisais toi, à la Libé ? », lance le génial Alfred Adam après avoir raconté son passé de collabo et la manière dont il avait aussi pillé les Américains. « J’étais sur les plages » répond Gabin. Quand on connaît son engagement, le fait qu’il a deux, voire trois fois débarqué, la réplique devient bouleversante. Le film est d’ailleurs une plaisante surprise. Au début, il faut passer outre une certaine esthétique qui prédomine dans les dernières productions Alain Poiré : photo vraiment plate de Wottiz où tout est trop éclairé, décors typique Ve République (cela constitue presque un constat). Le sujet  (François Boyer, Grangier, Audiard) intrigue et petit à petit se dégage une amertume (les rapports avec Susanne Flon), une colère qui vont grandissantes. Le rapport de Gabin à son métier est écrit sans fioritures, sans acrobaties verbales. Déjà, auparavant quelques moments, quelques revers de volée sur les banques, les grandes fortunes, la belle famille qui réussit dans les affaires renvoie à des moments du PRÉSIDENT. Et puis, il y a deux ou trois bonheurs d’écriture qui font plaisir, sur la Normandie en automne. Et entendre déjà  que « Capitaux privés ou subventions, la Recherche est condamnée à la mendicité » est aussi plaisant que « je suis pour l’Europe des travailleurs contre l’Europe des actionnaires »… toujours d’Audiard. Raymond Gérôme et Ledoux sont parfaits et Dalban, sobre, fait son 178e patron de bistrot. La fin du film qui aurait pu être plus lyrique m’a touché, peut-être aussi à cause de cette sobriété chaleureuse, un peu effacée qui donne leur ton, leur couleur aux meilleurs Grangier.

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Déc
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DOROTHY ARZNER

Pour beaucoup l’hommage à Lumière consacré à Dorothy Arzner fut une révélation. Pour moi aussi, qui n’avais vu que DANCE GIRL, DANCE sur le monde du « burlesque » qui m’avait paru timide et conventionnel. Une tirade revendicatrice de Maureen O’Hara avait permis au mouvement féministe de s’emparer du film et de le surestimer. On est à des lieues de GRAIG’S WIFE, MERRILY WE GO TO HELL, ANYBODY’S WOMAN ou WORKING GIRLS.
Malheureusement, c’est l’un de ses seuls titres qui est disponible en DVD avec le banal et languissant CHRISTOPHER STRONG, pourtant écrit par sa scénariste de prédilection, Zoe Akins, que rachète partiellement l’interprétation lumineuse, élégante et totalement maitrisée  de Katharine Hepburn  dont ce n’est que le second film et celle touchante de Helen Chandler.

merrilywegoMERRILY WE GO TO HELL que l’on trouve soit dans un coffret consacré aux films Universal pre-Code soit séparément, compte en revanche parmi les meilleures réussites de Dorothy Arzner qui, comme l’écrit Antoine Royer, dans DVDClassik « aura été l’une des plus remarquables marginalités issues du giron des studios hollywoodiens durant les années 20 : en premier lieu, c’était une femme, et probablement la première réalisatrice à avoir obtenu une place de cette envergure à Hollywood. Plus encore, c’était une lesbienne, qui portait des pantalons et assumait ses amours, notamment avec la danseuse et chorégraphe Marion Morgan, dont elle partagea la vie pendant des décennies où cela ne se faisait pas encore. Et la plupart des films de Dorothy Arzner, sans pour autant être des pamphlets revendicatifs, portent ainsi en eux quelque chose de cette identité singulière, tant dans les thèmes abordés (notamment autour de la condition féminine, avec des personnages qui décident de prendre en main la direction de leur existence plutôt que de subir la pression de l’ordre social) que dans la manière de les appréhender. »
Je discuterai simplement et très légèrement « l’identité singulière » car aucun des films d’Arzner ne trahit vraiment ses préférences sexuelles (elle-même les vivait discrètement comme le rappelait Philippe Garnier) contrairement à ce que ressassent les universitaires américains. Même s’il lui arrive de dénoncer des conduites phallocratiques dans les couples, comme dans un certain nombre de mélodrames (BACK STREET de Stahl). De même que Cukor faisait attention à dissimuler son homosexualité dans ses films. On peut en effet noter l’attention que porte Arzner à ses personnages féminins – ici Sylvia Sidney qui a rarement été plus belle, plus délicate et ailleurs la sidérante Ruth Chatterton  sans oublier Rosalind Russell extraordinaire dans CRAIG’S WIFE : attention aux visages, aux costumes, aux cadrages. Mais dans MERRILY WE GO TO HELL (c’est le toast qui ponctue chaque libation de Jeremy Corbett), Fredric March est exceptionnel, tout comme John Boles dans CRAIG’S WIFE, voire Clive Brooks et surtout Paul Lukas dans ANYBODY’S WOMAN, ce qui contredisait un peu l’assertion de Garnier selon laquelle, elle sacrifiait parfois les personnages masculins.
Il y a un thème qui court à travers tous ses films : les couples mal assortis ou dysfonctionnels pour des différences de classe, de milieu, de caractère. Parfois les protagonistes surmontent ces différences, après bien des souffrances comme dans ce film, parfois non comme dans CRAIG’S WIFE. Toujours Antoine Royer : «  MERRILY WE GO TO HELL (1932) est un film admirable, à de nombreux points de vue. Stimulant, troublant, émouvant, léger tout en étant empreint de gravité et de subversion, le film témoigne d’une excellence de production assez généralisée qu’il convient de souligner ici. Avec le recul conféré par quelques décennies de mélodrames plus ou moins honnêtes autour de l’alcoolisme – et parmi eux, de bien rares chefs-d’œuvre – on pourrait trouver le déroulé du film un peu attendu, somme toute prévisible. Quatre contre-arguments, au moins, invitent à modérer le constat critique. Premièrement : avant 1932, la figure de l’alcoolique n’avait que rarement été traitée en tant que telle au cinéma, si ce n’est pour donner l’occasion de scènes d’ivresse comique et/ou bagarreuse, et des ressorts dramaturgiques qui peuvent aujourd’hui paraître obligés ne l’étaient pas forcément, loin de là, à l’époque. Deuxièmement – et pour revenir à cet admirable titre – : certes, le couple central va être mis à mal par la dépendance à l’alcool de Jerry, et ce qui est attendu survient… mais peut-on finalement reprocher à un film de se tenir au programme annoncé sur son affiche ? Troisièmement, le scénario d’un film ne se limite pas, loin de là, au déroulé de son intrigue, et le film contient suffisamment de singularités périphériques, dans son approche de son sujet ou dans le traitement de ses personnages secondaires, pour attiser la curiosité. Et enfin, quatrièmement : il ne faudrait pas confondre le moyen et la fin, et MERRILY WE GO TO HELL n’est en réalité pas tant un film sur l’alcoolisme qu’une œuvre sur les obsessions individuelles et les pulsions destructrices qu’il engendre souvent. »
Le ton oscille entre la cocasserie et la gravité, la légèreté et le drame et l’action avance comme  suspendue dans un nuage d’alcool, ce qui dramatise les chutes et les faux pas. Corbett va se remettre à boire sous l’influence de son ancienne petite amie qui l’avait pourtant maltraité :« Pourquoi me considères tu avec cette dévotion ? », lui demande-t-elle quand ils se retrouvent, « celle qu’on accorderait à un boa constrictor ». « C’est vrai, j’étais jeune et égocentrique » – «  Et maintenant ? » – « Maintenant, je suis jeune et égocentrique ». Et il va entraîner provisoirement sa femme dans sa chute. Il y a des parenthèses surprenantes : la recherche d’un baryton occupe pendant quelques scènes les déambulations d’un trio de fêtards dont March (« il n’est ni baryton ni gentleman », dit il après avoir testé un barman vocaliste et après qu’un autre barman ait répondu « je n’autorise pas les barytons ici ») et tout à coup une réplique poignante, quand Sylvia Sidney qui vient elle aussi de boire, déclare : « Je vous donne l’état sacré du mariage moderne : on vit seul, dans des lits jumeaux avec trois Alka Seltzer le matin. » Remarquable dialogue, brillant, moderne et rapide d’Edwin Justus Mayer (March découvrant que Sidney est la fille de Prentice, le roi de la conserve : « Ah, celui qui met des objets dans une boîte que moi j’ouvre pour les en retirer »). Arzner parvient à contourner tous les clichés, nous faisant sentir la muflerie de March mais aussi sa fragilité, la souffrance. Elle maitrise tous les changements de ton avec une grâce infinie.

anybodyswomanANYBODY’S WOMAN (1930) est dans la même veine et débute par un moment anthologique. Clive Brook surprend par la fenêtre  dans une chambre voisine, deux chorus girls dont l’une joue de l’ukulele. C’est Ruth Chatterton qui est absolument inoubliable. Ils vont se marier. Toujours un de ces couples mal assortis qui peuplent les films d’Arzner avec tous les incidents que cela entraine : les gaffes de la jeune femme, ses manières plébéiennes, l’arrogance des amis du marié, imbus des privilèges de leur caste. Mais avec l’aide de la scénariste Zoe Akins (qui adapte une histoire de Gouverneur Morris, l’auteur pulp de EAST OF JAVA), Arzner triomphe de tous les pièges et réussit à constamment nous surprendre. Tous les personnages à commencer par celui que joue si délicatement Paul Lukas, révèlent des facettes inattendues, une couleur qu’on n’avait pas repéré, une surprenante véracité (notamment celui que joue Lukas qui prend tout le monde à contre pied) et le scénario évite tous les stéréotypes. La Pansy de Ruth Chatterton est une fille naturelle, décente, loyale qui reconnaît ses erreurs et refuse qu’elles la plombent. Elle peut aussi être rude quand il le faut, n’hésitant pas à gifler un soupirant trop insistant, ce qui se retourne contre elle. Le scénario est ponctué par des intertitres : un Mois Après, le Lendemain, comme un film muet mais ce qui paraît ailleurs une béquille, devient ici une manière dynamique de raconter l’histoire, faisant saliver le spectateur. D’autant qu’Arzner utilise admirablement l’espace (les personnages coincés dans des chambres proches ou de très grandes pièces) et le son : un ventilateur permet de réverbérer des conversations et de les faire entendre à une autre personne, astuce digne du Dumas des TROIS MOUSQUETAIRES avec la fameuse cheminée.

WORKING GIRLS (1931) ne se situe pas au même niveau en partie à cause du matériau de base, une pièce de Vera Caspary  se déroulant à l’origine dans une chambre d’hôtel de femmes, avec une distribution entièrement féminine. Zoe Akins rajouta donc les personnages d’hommes et tous les extérieurs. Et surtout, avec la réalisatrice, elle noie l’intrigue sous une foule détails, de personnages, de notations si bien que la trame a moins d’importance que l’atmosphère. Parmi les « working girls » (c’est à dire plus ou moins des prostituées dans l’argot de l’époque, l’équivalent des « travailleuses » chères au Milieu français) du titre, figurent deux sœurs et là Arzner va montrer peu à peu que celle qui paraît flirter le plus est en fait la plus posée, la plus pragmatique. Et Dorothy Hall est d’ailleurs assez convaincante alors que le jeu de Judith Wood se révèle assez exaspérant et forcé. Autre faiblesse, Charles Buddy Rogers distribué ici à contre emploi (il est frivole, égoïste, oublieux de toutes ses promesses), ce qui ne dynamise pas son talent. Heureusement la mise en scène d’Azner, son attention à de petits détails surmontent les faiblesses du sujet et de l’interprétation.. Elle dynamise par ses plans, ses cadrages des moments où pourtant rien ne paraît se passer qu’elle soigne particulièrement, souligne la caractère prolétarien de certains personnages, réussit plusieurs séquences de montage et dirige remarquable Paul Lukas, personnage complexe et touchant. Les premières séquences se déroulant dans l’hôtel ont suscité des exégèses soulignant leur côté lesbien qui nous semble pourtant indéchiffrable. Certes, on voit une fille cligner de l’œil vers une copine mais cela paraît  davantage un gag qu’une tentative de séduction. Et quant aux filles qui dansent ensemble, on en voit beaucoup dans les films de la Dépression, voire plus tard, quand leurs copains ou maris étaient de mauvais danseurs, sans que cela trahisse la moindre influence homosexuelle. Ce film passionnant fut malheureusement un échec commercial.

CRAIG’S WIFE (1936)
craigswifePour Edward Chodorov qui produisit le film et déclare avoir travaillé au scénario, c’est la dernière réussite de Dorothy Arzner et sans doute son chef d’œuvre. L’Histoire semble lui donner raison. Inspiré d’une pièce de George Kelly, l’oncle de Grace, qui reçut le prix Pulitzer, le scénario est crédité à Mary McCall qui accomplit (sous la supervision ou avec l’aide de Chodorov ?) un travail remarquable, supprimant les digressions de la pièce, ses longueurs, réduisant les trois actes à 71 minutes. Bien sur, on peut penser que vu le laps de temps (identique dans la pièce) l’évolution du mari et sa soudaine lucidité sont un peu précipitées mais John Boles et la mise en scène parviennent à faire accepter la convention. Le couple dysfonctionnel qu’il forme avec Rosalind Russel (le choix de l’actrice est revendiqué par Chodorov mais sa direction, rigoureuse, tendue, semble être le fait de la réalisatrice), femme parfaite, ménagère perfectionniste qui aime davantage sa maison que son mari ou le monde extérieur, est l’un des plus forts, des plus originaux de toute l’œuvre d’Arzner qui en compte pourtant pas mal. Elle est froide, calculatrice, obsédée plus par les apparences, par ce que vont dire les gens que par les ennuis judiciaires qui peuvent tomber sur son mari. Sa recherche de l’indépendance à tout prix, sa volonté d’autonomie la conduisent à nier le monde extérieur, à ne privilégier que sa maison : elle se montre d’une incroyable dureté envers une de ses plus fidèles domestiques (Jane Darwell), coupable d’avoir invité quelqu’un à la cuisine ; elle méprise sa voisine qui lui amène sans cesse des roses (délicieuse Billie Burke), ment de manière éhontée à sa jeune nièce à qui elle déclare que le « mariage est le seul moyen d’acquérir sa liberté ». Et peu à peu va se retrouver seule, abandonnée par tous. Rosalind Russel sait combiner la froideur et la fausse gentillesse qu’elle exhibe pour la galerie et qui sont les deux faces de la même pièce. Elle arrache son interprétation sans jamais avoir l’air de juger son personnage, de le commenter et l’on sent qu’elle est non pas un monstre mais le produit parfait d’une société. Arzner transforme sa maison avec l’aide d’un de ses amis, le décorateur d’intérieur William Haines qui remplaça Stephen Goosson qu’elle avait renvoyé, en une sorte de mausolée, un tombeau pour sa propre gloire qui finit par devenir suffoquant. Elle joue sur les verticales pour augmenter ce sentiment d’oppression et le moment où Boles fracasse le vase qu’elle essuie et repositionne constamment, résonne comme un sacrilège libérateur. Il l’avoue avec une certaine jubilation, conquérant ainsi sa liberté.
harrietrcraigHARRIET CRAIG, le remake qu’en fit Vincent Sherman, est vraiment intéressant pendant plus de la première moitié, surtout par rapport à ce que l’on a appris de Crawford par la suite, ses obsessions, sa maniaquerie, son coté tyrannique avec ses proches. Le film incorpore certains de ses traits et ce, alors que Crawford avait une histoire d’amour avec Vincent Sherman qui dura 3 ans. Est-ce que ceci explique cela, est-ce que Sherman qui disait que les Noël chez Crawford était une torture ne les a pas ajoutés dans le script ? Le fait que Crawford les ait acceptés, connaissant le voile qui dissimulait sa conduite avec  ses enfants et ses proches, laisse rêveur. Masochisme, sentiment d’invulnérabilité ? Cela renforce l’intérêt du film, filmé avec une vrai fluidité et un sens certain de la direction d’acteur. Le dernier tiers trahit son origine théâtrale et les coups de théâtre sont assénés sans subtilité malgré l’interprétation très convaincante de Wendell Corey. Le film est plus long que le Arzner, plus psychologie et Crawford paraît plus ambitieuse dans ce qu’elle recherche et plus perverse avec son mari.

Autres films vus à Lumière

BUTCH CASSIDY ET LE KID tient très bien le coup même si un des passages ultra-célèbres grâce à la chanson de Bacharach prend des airs de vidéo clip. J’ai été très sensible au scénario et surtout au remarquable dialogue de William Goldman (avec cette brusque irruption d’un type qui veut placer la bicyclette au milieu du recrutement d’une milice) auquel George Roy Hill contribua et aussi à la manière dont ce dernier passe dans sa réalisation de la comédie, de la désinvolture à la gravité. Il y a deux monologues extrêmement touchants de Katharine Ross, notamment le dernier quand ils vont se séparer qui s’enchaine sur une ellipse très émouvante. Roy Hill a très souvent raconté l’histoire de types instables, pas très mûrs, inadaptés psychologiquement (pensez à THE WORLD OF HENRY ORIENT). Tarantino disait à Lyon que dans tous ses films, il y a un affabulateur et un idéaliste. Ce qui n’est pas faux.

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Dans le programme préparé par Quentin TARENTINO, j’ai pu enfin voir LA DAME DANS L’AUTO AVEC DES LUNETTES ET UN FUSIL de Litvak qui est plaisant et bien mené (Samantha Eggar est fort bonne de même que Fresson) et comme le dit Tarantino « hip et cool ». Mais comme beaucoup d’adaptations de Japrisot, le récit et le suspense sont tellement alambiqués qu’ils réclament 25 minutes d’explications.

THE LIBERATION OF L.B. JONES (ON N’ACHÈTE PAS LE SILENCE) tient très bien le coup et nous étions injustes dans 50 ANS avec ce film. Nous allions jusqu’à mettre en doute, erreur inexcusable et ne s’appuyant sur rien, les convictions personnelles de Wyler. Or on apprend dans FIVE CAME BACK de Mark Harris que Wyler avait demandé à Capra de réaliser le film sur les soldats noirs. Capra l’envoya dans le Sud avec un scénariste noir Carleton Moss et là, Wyler fut horrifié par tout ce qu’il découvrit : un racisme omniprésent, violent, y compris à l’intérieur de l’armée qui l’empêchait de travailler avec son co-auteur : ils ne pouvaient pas être ensemble dans les restaurants, les hôtels, les trains. Ecœuré, Wyler abandonna le projet en déclarant qu’il haïssait le Sud. Et cette violence, on la sent tout au long de THE LIBERATION OF L.B. JONES. Ce que nous qualifions de cynique est en fait une lucidité qui refuse les compromis et l’ordre établi. Et le jeune avocat qui quitte le pays est la réincarnation de Wyler, touche profondément personnelle. Le projet, évidemment, a bénéficié du succès de IN THE HEAT OF THE NIGHT, mais il n’en a pas la roublardise (inconsciente ?). Nulle réconciliation, nulle main tendue entre les Noirs et les Blancs à la fin, qui mettait tellement en colère James Baldwin. Seul bémol, Wyler se livre à tout un montage de plans cut, ultra rapides, sur le visage d’une jeune noire, concession inutile à l’air du temps qui jure par son pseudo modernisme. Belle musique d’Elmer Bernstein.

LECTURES

francoisdassiseSAINT FRANÇOIS D’ASSISE (Éditions Le Bruit du Temps du Temps) est une magnifique et revigorante biographie écrite par l’immense GK Chesterton (dans tous les sens du termes, il mesurait 1 mètre 96 et était un colosse). Bien qu’il se soit converti au catholicisme, Chesterton n’est pas un auteur paralysé par les dévotions. Comme l’écrit Anne Weber dans sa belle préface et qui parle de l’éblouissement que l’on ressent à la lecture : « nul besoin pour cela d’être soi-même catholique orthodoxe comme Chesterton, ni même catholique tout court, ni même croyant. Du moment qu’on est un être humain, comment ne pas être ébloui face au merveilleux personnage que l’on découvre et qui ressemble si peu à l’idée qu’on se fait communément d’un saint, ni d’ailleurs à rien de ce qu’on a jamais connu. On suppose qu’on va avoir affaire à quelque ascète sinistre et l’on se retrouve face au plus joyeux des hommes. » Chesterton trace le portrait d’un François qui a d’abord voulu s’illustrer à la guerre avant que la maladie le terrasse, un homme profondément démocratique, voire révolutionnaire et l’on y apprend une foule de détails savoureux, cocasses ou bouleversants. « Toute l’explication de Saint François, écrit-il, c’est qu’il était certes ascétique et qu’il n’était certes pas sombre… Il se jeta dans le jeûne et les vigiles aussi furieusement qu’il s’était jeté dans la bataille. Il avait fait faire à son coursier volte-face complète mais il n’y avait ni arrêt ni ralentissement dans la foudroyante impétuosité de sa charge. Elle ne présentait rien de négatif ; ce n’était ni un régime ni une simplification stoïque de la vie. » On admirera au passage l’écriture de Chesterton que vénérait Borges. J’ai été fasciné par les rapports entre le monde des troubadours, voire des jongleurs et François.
De Chesterton, il faut absolument lire UN NOMMÉ JEUDI, cette fable sarcastique, LES ENQUÊTES DU PÈRE BROWN et si vous le trouvez d’occasion, son prodigieux essai sur Dickens dont certaines pages constituent le plus beau texte jamais écrit sur John Ford. Je vais aussi commander chez le même éditeur sa vie de Robert Browning.

Je me suis replongé avec délices dans certains livres d’Albert Cossery, ce romancier égyptien qui écrivait en français et en anglais : LES HOMMES OUBLIÉS DE DIEU fut préfacé  par Henry Miller. Il faut absolument découvrir LES FAINÉANTS DE LA VALLÉE FERTILE, LA VIOLENCE ET LA DÉRAISON, MENDIANTS ET ORGUEILLEUX.

albertcossery  isabelleeberhardt

Petite promo familiale, ma fille Tiffany vient d’écrire une belle biographie sur Isabelle Eberhardt, UN DESTIN DANS L’ISLAM (Tallandier). C’est passionnant, touchant et très actuel. Quel destin.

Bouquins a eu la fort bonne idée de réunir en deux volumes les chroniques d’Alexandre Vialatte parues dans La Montagne au temps béni où les journaux s’offraient de vrais et grands écrivains. C’est un éblouissant festival, sublimement écrit, jubilatoire. Du bonheur à chaque ligne. En l’ouvrant au hasard, je suis tombé sur ce que Vialatte écrivait sur BONJOUR TRISTESSE. C’est splendide. Il trace un portrait si élégant, si profond de Sagan, si drôle où il a déjà tout senti, tout compris. Voilà un bon remède face aux tonnes de langue de bois qui se déversent.

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L’autobiographie de Bruce Springsteen BORN TO RUN (Albin Michel) est un livre émouvant, un vrai portrait de l’Amérique populaire, ouvrière, pauvre (il y a des pages formidables sur la manière dont il vivait). Il parle avec honnêteté de ses crises de dépression, des doutes qui le ravagent : un an et demi pour mixer THE RIVER. Les rapports ambigus, douloureux avec son père, son évocation chaleureuse de sa mère, ses luttes pour conquérir sa liberté, la description de la disparition du saxophoniste Clarence constituent des pages bouleversantes comme tout ce qu’il écrit sur Elvis, Dylan, Pete Seeger. Du coup je me suis replongé dans certains de ses albums, NEBRASKA qui fut méconnu, BORN IN THE USA qui lui valut des félicitations de Reagan, THE SEEGER SESSION, THE GHOST OF TOM JOAD inspiré par LES RAISINS DE LA COLÈRE et Woody Guthrie.

Dans ma collection western, chez Actes Sud, je signale la parution de CIEL ROUGE, un roman de Luke Short, auteur totalement ignoré en France, où il introduit avec brio les principes du roman noir dans le western. Robert Wise en tira un fort bon film, nocturne, à peine gâché par de mauvaises transparences et que rachetaient Mitchum, déjà génial, et une scène de bagarre incroyablement violente. Sans oublier la sublime photo noir et blanc de Nicholas Musuracca. Luke Short participa au scénario, ce qui explique la fidélité du film au roman. Une partie des qualités que MB trouve fort justement dans TON HEURE A SONNÉ, viennent du livre de Short, CORONER CREEK, même si le scénario de Kenneth Gamet le simplifie quelque peu. Toutes les scènes de violence sadique proviennent du roman.

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L’ÉTRANGE INCIDENT (the Ox Bow Incident) de Van Tilburg Clark est un admirable roman, profond, âpre, fort. A lire d’urgence. Voilà un immense écrivain qui influença des dizaines d’auteurs. Il s’agit sans doute du premier livre de fiction sur le lynchage.

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THE COLOR LINE est une riche exposition au Musée du Quai Branly et aussi un très beau triple CD sorti par Frémaux & associés : chansons de travail, de protestation, blues urbains ou campagnards, Come Sunday d’Ellington.

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Lisez aussi LA SILICOLONISATION DU MONDE, un essai qui fait parfois froid dans le dos. Eric Sadin est l’un des rares intellectuels à penser la numérisation de notre monde. Voilà 10 ans maintenant qu’il interroge d’un point de vue philosophique l’impact du numérique sur nos sociétés. Cette fois-ci il parle de « silicolonisation » du monde, contraction de deux mots : la Silicon Valley, lieu mythique du développement du numérique aux Etats Unis, et colonisation tant la réussite industrielle de ces produits colonise le monde selon lui. Cet essai est une charge contre les Facebook, Apple et autres Amazon qui contrôlent subrepticement nos vies pour en tirer des services via les applications et générer des profits à une échelle jamais atteinte auparavant.

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Nov
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FILM NOIRS OU HORRIFIQUES

THE CAR de Elliott Silverstein. Le film, de loin le meilleur de Silverstein (qui n’a certes pas fait grand-chose d’intéressant ni avant ni après) n’est pas du tout un « démarquage » du DUEL de Spielberg ; les deux films sont profondément différents. THE CAR a de nombreuses qualités qui le placent nettement au dessus des films d’horreur habituels. Je pense entre autres choses à la qualité assez rare des scénaristes, au choix des extérieurs, un ouest profond, immense et vide qui d’emblée crée l’inquiétude, à une fin impressionnante (elle fait parfois penser à la fin de KISS ME DEADLY).

the car

On peut trouver en Italie dans une copie Scope THE BOTTOM OF THE BOTTLE, enfin revu dans une copie non virée  surprend durant la première partie par le ton âpre dans sa description du monde des ranchers, où les frustrations remplacent l’amour, où l’on se nourrit de ragots, où l’on trompe son ennui dans d’interminables parties arrosées d’alcool, où une milice se forme en un éclair, qualités repérées par Robert Benayoun. Le scénario contient quelques répliques sarcastiques. Quand Joseph Cotten demande à son frère (Van Johnson, plutôt convaincant en fugitif ivrogne) de l’appeler PM, il réplique : « Un homme qui veut qu’on l’appelle par ses initiales doit être mort de peur devant le scandale. » Ce mélange de satire sociale, de mélodrame et de fable morale inspire Hathaway pendant cette première partie d’autant que Lee Garmes fignole des plans raffinés, magnifiques, jouant sur les sources de lumière multicolores, les reflets, les néons et surclassant John Alton sur son propre terrain. La mise en scène utilise avec brio, les zones d’ombres, les plans nocturnes, filme magistralement les extérieurs. Mais le scénario de Sidney Boehm devient verbeux, explicatif, avec des manques (la frustration sexuelle de Ruth Roman). La transformation des deux protagonistes paraît téléphonée, maladroite (d’ailleurs Cotten reste aussi tendu et énervé quand il est censé redevenir humain) et finalement édulcore  le roman de Simenon.

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Je conseille très chaleureusement malgré l’absence de sous-titres la série THE WHISTLER, soit dans le coffret non restauré (copies correctes, une moyenne) et pas trop cher, soit dans les versions restaurées. Il s’agit sans doute de la série la plus étrange  qui ait été produite. Tous les épisodes sont introduits par une ombre et un air sifflé : « Je suis le Siffleur et je marche la nuit. » A noter que ce siffleur qui apparaît parfois dans un épisode ne joue aucun rôle sauf dans le premier où il fait avorter une tentative de meurtre sans raison logique. Tous les épisodes (sauf le dernier) sont joués par le même acteur, Richard Dix, chaque fois dans des personnages différents et qui ont en commun leur incroyable malchance, leur côté dépressif, maniaque, paranoïaque et les choix calamiteux qu’ils font dans toutes les circonstances. William Castle créa la série et dirigea plusieurs titres dont le meilleur épisode, MYSTERIOUS INTRUDER. Mais tous, à commencer par le George Sherman et les Castle, sont plaisants, bien photographiés. THE WHISTLER fut plusieurs fois refait, notamment par Kaurismaki (J’AI ENGAGÉ UN TUEUR).

thewhistler

Kino vient de sortir une flopée de films noirs, hélas sans sous-titres. Certains étaient quasi invisibles. Il y a des chefs d’œuvres comme PITFALL de De Toth (se précipiter malgré l’absence de sous-titres), des réussites visuellement impressionnantes comme THE CAPTIVE CITY de Robert Wise (dont j’ai revu CIEL ROUGE, western noir et violent, avec beaucoup de plaisir) qui utilise avec brio des objectifs lui permettant de faire le point au premier plan et dans le fond de l’image. Jacques Lourcelles loue le réalisme qui débouche sur une impression de fantastique.

pitfall

J’avais toujours évité HELL’S HALF ACRE de John H Auer malgré l’intérêt que j’éprouvais pour cet étrange cinéaste (j’ai revu avec plaisir TAM TAM SUR L’AMAZONE). Même vu en Blu-ray, le film se révèle plat et assez languissant. Un ou deux plans joliment composés mais aucun suspense et une réalisation assez molle. Mieux vaut voir son chef d’œuvre, CITY THAT NEVER SLEEPS (TRAQUÉ DANS CHICAGO),  une de ses rares productions tournées en extérieurs réels même s’il est clair qu’il filme les rues de Chicago comme si c’étaient des décors « tournés la nuit sous une immense tente ». Nous avions oublié de dire que le film est commenté, idée originale, par la Ville. Ce film que nous défendons dans 50 ANS a un narrateur original puisqu’il s’agit de la Ville.

acre  citythatneversleeps

Un chef d’œuvre vient enfin de sortir en Blu-ray. Il s’agit de TRY AND GET ME, titre alternatif de SOUND OF FURY de Cy Enfield, cinéaste sur qui Brian Neve a écrit un livre excellent, THE MANY LIVES OF CY ENFIELD. Pierre Rissient avait sorti ce film magistral dans les années 60 ( FUREUR SUR LA VILLE) qui s’inspirait du même fait divers qui avait été utilisé par Lang et ses scénaristes pour FURY. Sauf que chez Enfield, les prisonniers qu’on va lyncher sont coupables de crimes odieux et cela rend la dénonciation du lynchage plus forte, plus terrible, plus lucide. Admirable interprétation de Lloyd Bridges et Frank Lovejoy. Il faut du coup redécouvrir aussi UNDERWORLD STORY et ses films anglais HELL’S DRIVERS et ZULU.

tryandgetme

Autre sortie en Blu-ray aux USA, STORM FEAR le premier film dirigé par Cornel Wilde, est aussi le premier scénario de Horton Foote (TENDER MERCIES, TO KILL A MOCKINGBIRD). Cette histoire de malfaiteurs retenant en otage une famille dans les montagnes de l’Etat de New York, retient l’intérêt pendant les quarante premières minutes. Elle est soutenue, de plus, par une belle musique d’Elmer Bernstein. Pour une fois, on fait jouer à Dan Duryea un écrivain raté, jaloux et enrhumé et non un des sempiternels gangsters et il est étonnant de vulnérabilité. Lee Grant, que Wilde imposa bien qu’elle soit sur la liste noire, est grandiose en fille à gangsters qui essaie d’être sympa. Steven Hill possède une présence et un physique très inquiétants. Jean Wallace a des moments de sincérité touchants qui, faisant oublier ses maladresses, renvoient à des actrices bergmaniennes. Le principal problème est Wilde lui même pas assez dur ou violent. Et le film peu à peu se délite quand on passe en extérieurs, souvent mal filmés. Les conventions reprennent le dessus.

storm fear

HIDDEN FEAR, tourné en Suède par de Toth est ultra décevant, au scénario flou. Il n’y a aucune urgence, aucun ressort dramatique. Seul point positif, l’importance incroyable des extérieurs.
WITNESS TO MURDER, malgré John Alton, Barbara Stanwyck et George Sanders est une daube. Un scénario informe, avec d’énormes ficelles et une réalisation télévisuelle du platounet Roy Rowland.

UN FILM ANGLAIS

THE DIVORCE OF LADY X de Tim Wheelzn est agréable, pas mal écrit, bien joué. Et avec des couleurs et des décors très plaisants. Ce fut une mini surprise (je ne savais même pas qu’il était en couleur).

ladyx

FILMS FRANÇAIS

Beaucoup de sorties passionnantes chez René Château, notamment LES MUTINÉS DE L’ELSENEUR de Pierre Chenal (scénario de Marcel Aymé d’après Jack London que je voulais voir depuis si longtemps). De nombreuses séquences montrent qu’on a affaire à un vrai metteur en scène : les plans longs, au début, avec ces mouvements d’appareil qui circonscrivent le décor et imposent une atmosphère. Le Vigan est absolument génial en marin pinailleur, sur de ses droits, titre au flanc, menteur et manipulateur. L’ensemble de la distribution est remarquable (Berley en brute, Bergeron, Genin) et n’achoppe que sur Jean Murat et dans le dernier quart un manque de progression dramatique.

mutinés  soupe enversparadisvie en rose

LA SOUPE A LA GRIMACE est un curieux film noir de Jean Sacha, avec des plans très composés. Tout le monde y compris Noel Roquevert joue des Américains et la fin, désenchantée, a des accents hustoniens.

L’ENVERS DU PARADIS est une œuvre typique des qualités et des défauts de Gréville, cinéaste que j’aime tant. Des péripéties de roman photo (la jeune fille tuberculeuse) côtoient des élans poétiques, des audaces, des raccourcis et une description annonçant le Saint Tropez de la décennie suivante. J’ai été touché en revoyant cette œuvre qu’on avait découverte avec son auteur.

LA VIE EN ROSE de Jean Faurez est un film remarquable : un scénario fort, audacieux de René Wheeler, admirablement dialogué par Henri Jeanson (« je n’ai pas la mémoire des oui » dit Salou dans un moment giralducien qui va bientôt se retourner). Deux visions, deux histoires, deux réalités. Et un travail probe, franc de Jean Faurez. A redécouvrir.

LA JEUNE FOLLE me laisse indécis. Visuellement, le film contient de beaux plans et fait preuve d’ambition. Il n’est pas à la hauteur de MANÈGES. Mais je trouve comme souvent chez Allégret la dramaturgie pesante et inerte et les personnages finalement pas vraiment intéressants, surtout celui que joue Vidal.

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