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CINÉMA ITALIEN
procesdesdogesJ’ai enfin vu LE PROCÈS DES DOGES de Ducio Tessari (Gaumont, collection rouge) qui est un très agréable drame policier et judiciaire se déroulant dans la Venise des doges. Une histoire criminelle dans un contexte historique. Décors et costumes très soignés, avec des recherches visuelles (mélange de couleurs chaudes avec des dominantes plus froides et bleutées à l’arrière-plan). Ducio Tessari tente de dynamiser le procès avec des travellings s’enchainant sur des panoramiques et un montage elliptique, un peu comme André de Toth dans LA MISSION DU COMMANDANT LEX et donne un contenu critique au film (apologie du peuple contre les patriciens) qui reste un peu abstrait. Les flashbacks sont introduits de manière un peu lourde. Le film est plus soigné que certains Freda mais moins inspiré, mais le résultat final est plaisant. Enrico Maria Salerno et Jacques Perrin sont très bons, Michelle Morgan aussi même si elle paraît un peu âgée pour le personnage. Bonne utilisation de Venise en hiver (y a-t-il eu un film tourné en été à Venise ?).

FILMS AMÉRICAINS
BROADWAY THERAPY : quelle idée intelligente de traduire SHE IS FUNNY THAT WAY par un titre anglais, même si le personnage de la psy irascible permet à Jennifer Aniston de se défouler avec bonheur et jubilation. Il faut l’entendre dire : « Prenez un grand chien » à sa patiente stupéfaite après avoir rabroué un malade. Peter Bogdanovich s’est lancé, entreprise audacieuse, dans un vaudeville à l’ancienne, avec quiproquos (tout le monde se retrouve dans le même restaurant ou le même hôtel) sauf qu’à la place des amants dans le placard, on a des maîtresses dans la salle de douche. La force du film tient dans les acteurs et certains sont très bien choisis : Owen Wilson, bien sûr, la surprenante et délicieuse Imogen Potts qui m’a fait craquer. Certaines péripéties, certaines répliques sont hilarantes (le chauffeur de taxi épuisé par les disputes de ses passagers qui plaque son véhicule pour prendre un taxi). On peut regretter le personnage du juge trop appuyé et l’arrivée inutile et lourdingue des parents dans les dernières scènes qu’ils plombent.

broadwaytherapy

deadwoodJ’ai vu la saison 1 de DEADWOOD qui avait créé un choc à l’époque dès le pilote tourné par Walter Hill qui mélangeait astucieusement des recherches vraiment réalistes (saleté des décors, rues boueuses), un ton très cru où l’on évoque aussi bien les maladies vénériennes que la manière de se débarrasser des cadavres en les donnant à manger aux cochons du restaurateur chinois, héritées des meilleurs westerns révisionnistes et le mélange des tons initié par Leone et Corbucci. Certains personnages sont démystifiés de manière assez émouvante comme Calamity Jane, une alcoolique, amoureuse de Wild Bill Hicock, qui rate presque tout ce qu’elle entreprend. Les épisodes suivants sont moins démonstratifs, plus fluides et imposent des personnages fort réussis dont un ou deux méchants de grande envolée. Il y a aussi une grande attention aux personnages féminins.

WESTERNS
eldoradoA la suite de diverses interventions, j’ai décidé de revoir LA REINE DE LA PRAIRIE et EL DORADO. Je n’avais pas gardé un bon souvenir du premier et cette nouvelle vision n’arrange rien sinon qu’on peut créditer Dwan de quelques plans de repos nocturnes, apaisés qui témoignent d’une vraie douceur. Sinon le scénario et les dialogues sont ridicules, à la limite de la parodie et les Indiens m’ont paru toujours aussi ineptes.
EL DORADO est très supérieur et Mitchum apporte beaucoup surtout dans le premier tiers du film, de loin le meilleur. Mais l’ensemble paraît quand même fatigué même si Hawks fait preuve d’un certain rythme qu’il conjugue avec sa décontraction légendaire. Le scénario semble fait de bric et de broc (la découverte de Mitchum devenu ivrogne est traitée avec une désinvolture peu payante) pour en arriver obligatoirement à une resucée de RIO BRAVO que le premier tiers n’annonce pas du tout. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la meilleure scène du film est la seule qui soit tirée du beau roman de Harry Brown : quand Wayne tire sur le jeune qui était censé le surveiller et prévenir de son arrivée et le tue par erreur. Dans le livre, la scène était beaucoup plus forte. Elle arrivait plus tard dans l’intrigue et donc on connaissait le jeune qui allait mourir, on l’avait aimé et on ressentait plus fortement sa perte. La séquence dans la famille était plus forte avec une série de réactions complexes. Leigh Brackett fut furieuse d’écrire ce qu’elle appelait « le fils de RIO BRAVO » et cela se sent. James Caan est pas mal dirigé avec son sourire mais les divers trajets et allers et retours dans la dernière partie semblent fastidieux et bâclés quant au traitement de l’espace. Même la photographie de Harold Rosson qui joue exclusivement sur le jaune des fenêtres paraît moins intéressante que celle de RIO BRAVO.

LE DIABLE DANS LA PEAU de George Sherman commence très bien même si l’on fait un sort un peu appuyé au fusil qui va faire prendre Audie Murphy pour le tueur que recherche un marshal. Personnage intéressant que ce policier qui veut tellement arrêter un coupable qu’il est prêt à falsifier la vérité, à tuer un faux coupable. Situation forte et originale (on pense un peu au marshal de QUATRE ÉTRANGES CAVALIERS). Hélas après une première partie ou Sherman utilise très adroitement le Scope et les paysages de rochers arides et dépouillés, le scénario dérape, accumule les rebondissements prévisibles, les invraisemblances (une crête infranchissable semble un petit obstacle pour Audie Murphy et Felicia Farr). Les personnages se délitent notamment celui de Stephen McNally qui reste sur la même note ou paraissent inutiles (Robert Middleton). Et l’affrontement final est ridicule, mal écrit et mal filmé. On a l’impression que le film a été entrepris avec une moitié de scénario.

diabbledanslapeau

bigjakeBIG JAKE. Pour ce film, John Wayne qui le produisait avec la BATJAC fit appel à George Sherman qui l’avait dirigé au début de sa carrière dans une dizaine d’épisodes des THREE MESQUITEERS. Wayne avait apprécié son efficacité, son sens de l’espace, du rythme et Sherman étant mis à l’écart, n’ayant plus dirigé de films depuis 1966, il en fit le producteur des COMANCHEROS que Michael Curtiz commença avant que sa santé force Wayne à reprendre le film dont il dirigea plus de la moitié. Sherman aussi était en mauvaise santé et Wayne refit certaines scènes et re-chorégraphia le règlement de comptes final qui est assez violent. Puis il dirigea la majeure partie de ce qui restait à tourner, laissant pourtant tout le crédit à Sherman. Le début du film est assez réussi, l’attaque sur le ranch McCandles. Le ton est plus violent que d’habitude et BIG JAKE fut coté PG-13, fait rare pour un western de Wayne (le script était du à Harry Julian et Rita Fink, les scénaristes de DIRTY HARRY). Mais après l’ouverture, le récit se perd dans de fastidieuses scènes de comédie. Le personnage de Wayne devient assez déplaisant à force d’humilier ses fils, de leur taper dessus et de faire la morale à tout le monde. Interprétation médiocre de Christopher Mitchum et Patrick Wayne. Bruce Cabot est un peu meilleur. Seul Richard Boone s’en tire même si son personnage reste ultra sommaire. Mais sa dégaine, son visage compensent beaucoup de choses.
J’en profite pour signaler l’excellente biographie de Wayne par Scott Eyman qui trace un portrait très complexe de l’acteur, de son implication dans les films, de sa générosité avec ses partenaires mais aussi de ses obsessions politiques, de son machisme que nuancent une réelle générosité et une grande culture. Passionné des écrits de Winston Churchill, il faisait des concours de citations de poème avec Roscoe Lee Browne sur THE COWBOYS.

VENGEANCE À L’AUBE est un des meilleurs Sherman, tendu, épuré, sombre. Magnifique photographie de Carl Guthrie qui privilégie les clairs obscurs à Lordsburg et les couleurs vives à Sorroco. Interprétation rêveuse et mélancolique de Rory Calhoun qui a des faux airs de Clooney. Bon dialogue de George Zuckerman, scénariste de Sirk. Piper Laurie dégage une gravité inattendue et Alex Nicol et Edgard Buchanan campent des personnages qui cassent les clichés du genre.

veangeancealaube

LITVAK (SUITE)
thejourneyTHE JOURNEY est une relative surprise. C’est un des seuls films américains qui prend ouvertement parti, lors des évènements de 1956, pour les révoltés hongrois, même si c’est de manière périphérique. Le scénariste George Tabori (SECRET CEREMONY, la pièce dont s’inspire LEO THE LAST) a toujours préféré une approche oblique. Un des personnages au début dit que ce peuple donne des leçons de courage au monde entier et on lui répond « qui va écouter ». Litvak dans les 30 premières minutes montre les rues dévastées avec la présence obsédante des tanks russes, des civils qui portent des cercueils, une atmosphère de désolation et de résistance passive, filmée avec intelligence. Mais ensuite le récit s’attache aux destins individuels.  Même si on peut dire que la majorité des réfugiés étrangers (syriens, américains, français, allemands et Litvak les fait parler dans leur langue) qui ont été stoppés dans leur voyage par le major Surov (Yul Brynner dont c’est peut-être le meilleur rôle) et cantonnés dans un hôtel, représentent de manière allégorique toutes les dissensions, les rivalités, les lâchetés, les compromissions de la communauté internationale qui laissa massacrer les Hongrois sans vraiment réagir. La plupart n’ont d’ailleurs aucune information réelle sur le contexte historique ou politique, sauf peut être le journaliste britannique que joue sans aucun histrionisme un Robert Morley mesuré, intelligent, loin de toute caricature, et Fleming (un Hongrois qui essaie de fuir avec un passeport anglais aidé par Deborah Kerr) interprété par Jason Robards Jr dont c’est le premier rôle et aucun des deux n’a envie d’étaler ses connaissance. Morley est contre les prises de position de Deborah Kerr mais refuse de la condamner. Il y a d’ailleurs dans ce petit groupe plusieurs individus décents qui refusent de dénoncer Fleming ou se déchirent à ce sujet comme ce couple d’Américains moyens, remarquablement joués par EG Marshall et Ann Jackson, qui évite la plupart des clichés. Le plaidoyer d’Ann Jackson (ma famille passe avant la collectivité) est traitée avec respect.  La principale force du film, son moteur dramaturgique (qui devient étroit à la fin) repose sur le jeu du chat et de la souris que Brynner  joue avec  Kerr. Surov est un personnage complexe, torturé, changeant constamment d’humeur, très inhabituel dans le cinéma américain de l’époque. Et bien sûr l’alchimie entre lui et une Deborah Kerr frémissante, sensuelle,  fonctionne encore mieux que dans THE KING AND I.
Certains internautes reprochent le manque de romantisme dans leurs rapports alors que c’est le sujet du film. De même il me paraît absurde de faire ce reproche aux séquences entre Kerr et Jason Robards Jr alors qu’ils font l’impossible pour cacher, ne pas extérioriser, leurs sentiments Malheureusement le personnage de Brynner s’amollit à la fin, Tabori lui donne des réactions trop prévisible et il écrit une tirade héroïque pour Jason Robards totalement invraisemblable. On peut regretter ce surplus de péripéties lourdement humanistes dans les 25 dernières minutes (lors d’une tentative d’évasion, Deborah Kerr, brusquement accumule les sottises) et le film perd de sa vigueur. Débuts de Ron Howard (un des gamins du couple américain) et apparition spectaculaire d’Anouk Aimée en partisane hongroise.
THE SISTERS (Warner archive). Je peux reprendre tous les compliments qu’on lui décernait dans 50 ANS quant au ton du film, à l’interprétation très convaincante de Flynn et à l’étonnante scène du tremblement de terre qui démarre de manière presque intime.

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FILMS ANGLAIS
On découvre de petites perles dans THE EALING STUDIOS RARITIES COLLECTION (pas de sous-titres hélas)
Le volume 1 ne mérite d’être signalé que pour WEST OF ZANZIBAR de Harry Watt.
Le volume 2, très supérieur, nous offre le premier Carol Reed, MIDSHIPMAN EASY, un film détendu et joyeux salué par Graham Greene et un petit bijou, BRIEF ECSTASY d’Edmond T. Gréville  qui fut lui aussi encensé par Greene. Un homme a une très brève relation sexuelle avec une jeune fille et la retrouve 5 ans plus tard mariée à Paul Lukas. Ce film très sensuel, est riche en idées visuelles, en notations subtiles. Gréville maintient une tension érotique que Greene attribuait à ses origines françaises. THE BIG BLOCKADE est un semi-documentaire de propagande impressionnant selon Philip French du Guardian, dirigé par Charles Frend (LA MER CRUELLE). Et le dernier est une histoire de « vigilantes » démasquant un parlementaire corrompu et traître.

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Dans le volume 5, en dehors du VAGABOND BIEN AIMÉ de Kurt Berhardt qu’on trouve en France chez Lobster, THE SHIRALEE constitue une découverte passionnante. Cette réalisation écrite et dirigée par Leslie Norman, plus en forme qu’à l’ordinaire, fait parti de ce corpus de films australien produits par Balcon que j’ai vanté ici même dans l’indifférence générale. Les paysages et les décors sont pour beaucoup dans la réussite de ce film devenu culte et dont on me parlait depuis des années. Et il y a aussi Peter Finch, extraordinaire en ouvrier itinérant, incapable de se fixer quelque part et du coup répudié par sa femme qu’il a abandonnée. Il préférence l’errance, les boulots occasionnels, les cuites, les bagarres mais là il va devoir les affronter avec une petite fille de 4 ans. Le ton est âpre pour l’époque, dépouillé : il la traite très durement malgré les remontrances de ses amis. On sait qu’il va s’amadouer mais cela prend du temps. Norman évite la mièvrerie et l’attendrissement. Une œuvre attachante.
Le volume 13 nous offre THE DICTATOR, la première version de A ROYAL AFFAIR, et surtout SECRET LIVES toujours de Gréville qu’on considérait comme perdu. C’est un drame d’espionnage avec la sculpturale Brigitte Horney et le très moyen Neil Hamilton. Et c’est surtout l’occasion pour Gréville de se livrer à une débauche d’idées de mise en scène, de recherches visuelles, rendant hommage à Sternberg au passage. Ce film flamboyant offre une vision très noire du monde de l’espionnage
Je n’ai pas eu le temps d’explorer les autres volumes qui contiennent des Basil Dearden comme FRIEDA au sujet audacieux, un Harry Watt réputé.

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J’ai aussi acheté tous les premiers Jack Lee Thompson notamment YIELD TO THE NIGHT (sous-titres anglais je crois), plaidoyer contre la peine de mort écrit par sa femme de l’époque qui connaissait bien la prison. Tout le début est un festival assez marrant de plans à effet (avec amorces, cadrages insolites), Lee Thompson voulant s’affirmer de manière touchante comme un vrai metteur en scène, désireux de trancher sur la grisaille réelle ou non du cinéma britannique. La suite est plus intéressante : le film décrit minutieusement les derniers jours d’une femme condamnée à mort (Diana Dors impressionnante) : c’est une suite de petits faits durs, qui sonnent juste et décrit un système qui se veut humain mais qui est en fait impitoyable. La prisonnière doit dormir avec deux femmes qui la surveillent, sans pouvoir éteindre (on lui donne un bandeau pour les yeux et des calmants) et ces rituels, malgré l’humanité d’une des geôlières, se révèlent oppressants.

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J’ai aussi à voir les deux autres qu’on dit très bons : THE WEAK AND THE WICKED et THE WOMAN IN THE DRESSING GOWN dont il écrit le scénario.
Signalons aussi la sortie de l’excellent  THE RAKE’S PROGRESS de Sydney Gilliatt, l’un des co-scénaristes d’UNE FEMME DISPARAÎT et l’excellent auteur de WATERLOO ROAD et de GREEN FOR DANGER. C’est un film anglais dont Truffaut dit du bien à Hitchcock (hélas pas de sous-titres).

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oct
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LECTURES
Tour d’abord à conseiller en urgence NAPOLÉON EN 1000 FILMS de Hervé Dumont, monumental et passionnant recensement des œuvres consacrées à l’Empereur, au Petit Caporal, aux guerresµ. Des films de tous les pays et de toutes les époques qui sont tous analysés esthétiquement et politiquement, tant l’œuvre que sa signification à l’époque où elle a été tournée. Dumont bien sûr signale les titres disparus ou qu’il n’a pas vus mais ceux qu’il connaît ont de quoi rendre jaloux n’importe quel cinéphile. Ses textes sont fins, érudits, tout à fait libres (il souligne intelligemment les qualités de MONSIEUR N. qui fut si abusivement moqué, il étudie finement les Guitry et certains films d’aventures, il recense les erreurs fantaisistes de Gance). Il donne envie de voir WATERLOO de Bondartchouk que j’ai commandé. C’est un ouvrage essentiel, un digne compagnon à L’ANTIQUITÉ AU CINÉMA.

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dernierefrontiereLA DERNIÈRE FRONTIÈRE (Gallmeister) de Howard Fast (l’auteur de SPARTACUS) est une puissante évocation de l’extermination des Cheyennes, étayée par des sources précises. Au fur et à mesure de la lecture, je me suis rendu compte que ce livre avait servi de support au scénario des CHEYENNES et pourtant le nom de Fast ne figure pas au générique. En fait Ford avait voulu adapter ce livre des années avant pour la Columbia mais le fait que Fast soit mis sur la liste noire avait fait capoter le projet. Ford le reprit pour la Warner et élabora un scénario soi-disant basé sur un livre beaucoup plus conventionnel de Mari Sandoz. Columbia se rendant compte que le script était proche du livre de Fast menaça de faire un procès. Il y eut un arrangement, un dédit pour la Columbia mais Fast ne toucha rien et n’eut pas le droit malgré ses demandes d’être crédité. Et pourtant, il y a tant de similitudes, du personnage de Widmark au démarrage du film en passant par la séquence de Dodge City qui est reprise intégralement de Fast ainsi que l’officier joué par Karl Malden.

Il faut aussi absolument lire JOE le roman culte de Larry Brown dont David Gordon Green tira un film intéressant, avec des moments très forts notamment les brusques irruptions de violence à commencer par les pulsions haineuses de Wade, le père du jeune héros, ou les divagations meurtrières de Russell « qui a passé à travers un pare brise à trois heures du matin ». Mais le roman est plus fort, la violence plus intense. L’éthylisme meurtrier de Wade qui tape sur son fils pour lui voler sa paie, qui est prêt à truander n’importe qui, est plus édulcoré dans le film où pourtant il vous cloue sur votre siège. A découvrir d’urgence (Gallmeister).

joe  seznec

POUR EN FINIR AVEC L’AFFAIRE SEZNEC de Denis Langlois bouscule clichés et idées reçues. Quand même, on ne peut s’empêcher de penser que la famille Seznec est un fameux nid de crabes, affabulateurs, menteurs, égocentriques (sauf Bernard ?), ce qui ne fait pas de Guillaume un meurtrier d’office mais jette des lueurs troubles sur sa personnalité. Enquête absolument passionnante ou l’auteur se remet en cause.

pukhtuPUKHTU de DOA (Série noire) est un énorme livre dont nous n’avons ici que la première partie qui nous plonge au cœur du conflit en Afghanistan. Des conflits, devrait-on dire, car les clans sont multiples, changeants, avec des alliances et des trahisons imprévisibles. Tout le monde se bat contre tout le monde : forces d’occupation totalement dépassées, paramilitaires qui travaillent avec ou en dehors de la CIA et qui font le sale boulot, armée et police afghanes dirigées par des chefs corrompus. On est au milieu de ce bourbier que DOA recrée avec un souffle, un accent de vérité inouïs. On touche du doigt le quotidien des deux camps, chefs de guerre, talibans déchirés par des rivalités tribales, différentes factions militaires, journalistes et leurs « fixeurs ». La manière dont on lance les drones donne lieu à des chapitres renversants  (les filles qui opèrent à l’aise dans leur bureau). Documentation incroyable mais jamais encombrante. Ce livre vous renseigne mieux que les 9/10ème des reportages et les personnages sont passionnants. DOA en sait visiblement plus que tous les hommes politiques et les militaires français parce qu’il appréhende cette vérité en romancier et non en observateur.

lecorpsdesautresNe manquez pas LE CORPS DES AUTRES  de Ivan Jablonka, remarquable étude sur les esthéticiennes, passionnante et riche. D’ailleurs je recommande tous ses livres :
•    Jeunesse oblige : histoire des jeunes en France (XIXe-XXIe siècle), PUF, 2009.
•    Les enfants de la République: l’intégration des jeunes de 1789 à nos jours, Éditions du Seuil, 2010.
•    Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Éditions du Seuil, la librairie du XXIème siècle: Paris, 2012.
•    Nouvelles perspectives sur la Shoah (avec Annette Wieviorka), PUF, 2013.
•    L’enfant-Shoah, PUF: Paris, 2014
•    Le monde au XXIIème siècle. Utopies pour après-demain, PUF: Paris, 2014 (avec Alexis Jenni et Nicolas Delalande)
•    L’histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Seuil, la librairie du XXIème siècle: Paris, 2014.

simonleysLE PARAPLUIE DE SIMON LEYS de Vincent Boncenne est aussi une lecture obligatoire. L’auteur évoque le choc des premiers livres de Leys, recense toutes les attaques qu’il a subies, attaques honteuses abjectes, inspirées par les maoïstes français de Tel Quel au Monde, quotidien qui se couvrit de honte et de ridicule pendant plus de dix ans. Quand on pense que des professeurs s’élevèrent pour qu’on ne donne pas une chaire à Leys qui du coup n’enseigna jamais en France. Rétrospectivement ce qui frappe dans ces attaques ignobles, c’est l’absence totale d’arguments, ce qui frustre Leys qui avait préparé documents et pièces justificatives et à qui on ne FIT JAMAIS UNE CRITIQUE PRÉCISE. Lecture indispensable et roborative. Mais triste aussi. Aucun de ces intellectuels ne s’est jamais excusé. Leur impunité reste absolue après des décennies de mensonges.

Lisez et relisez Eric Dupin : UNE SOCIÉTÉ DE CHIENS, VOYAGES EN FRANCE, LA VICTOIRE EMPOISONNÉE.

societedechiens  voyagesenfrance  victoirempoisonnée

FILMS FRANÇAIS
garconA tout seigneur, tout honneur. J’avoue que lors de sa sortie, j’avais été quelque peu déçu par GARÇON !, le côté touffu du film l’empêchait de décoller. Je savais que Montand, alors que la préparation commençait en avait fait voir des vertes et des pas mûres à Sautet et Dabadie : tout à coup, il pensait que personne n’accepterait, ne croirait qu’il n’était que garçon et pas maître d’hôtel (il avait refusé aussi SALUT L’ARTISTE : « personne ne croira que je suis un acteur raté » et il avait été remplacé par Mastroianni). Il fit tant de pression que Dabadie et Sautet lui rajoutèrent un passé de danseur de claquettes avorté, une histoire d’héritage qui monopolisait beaucoup de scènes notamment au début. Du coup la Brasserie et les affrontements géniaux avec un Fresson survitaminé perdaient de leur importance. Il y eut deux débuts au film. Et puis, Sautet dans ses dernières années, refit le montage, éliminant 30 minutes et rendant ainsi le film conforme à son ambition première. Il s’ouvre maintenant sur une scène de brasserie, magistrale, qui donne le ton. Et j’ai redécouvert un film d’une richesse confondante : la chorégraphie magistrale des séquences de restaurant, l’attention portée au travail dans la plus droite lignée de Jacques Becker, la complexité des rapports avec un Villeret génial, tout cela est euphorisant et culmine avec le repas chez Lasserre dont chaque réplique est mémorable. Les personnages apparaissent maintenant dans toute leur complexité, leur fragilité, leur ténacité. J’aurais juste un très léger bémol pour certains moments entre Montand, pourtant excellent, et Nicole Garcia. En revanche Dominique Laffin impose une présence inoubliable, mélancolique (il y a un coté paternel dans leurs rapports) et on regrette de la voir si peu.

Redécouverte extraordinaire que ce film d’Alain Mazars que vantait Michel Ciment, PRINTEMPS PERDU, cette élégie méditative, picturalement magnifique qui raconte les déboires d’un metteur en scène d’opéra, envoyé en prison lors de la Révolution Culturelle. Il en sort pour devenir chauffeur routier dans une province reculée et va essayer de faire revivre l’opéra qu’il aime alors qu’il vit une douloureuse histoire d’adultère. Filmé en de longs fixes, le film impose un climat émotionnel, témoigne d’un respect pour ses personnages et leur culture, faisant preuve d’une ambition unique dans le cinéma français (le scénario fut co-écrit avec NT Binh).

printempsperdu

DUVIVIER
potbouillePetit coup d’œil sur la fin de carrière de Duvivier qu’on expédie généralement en une ou deux lignes. Il fallut du temps pour faire admettre à sa juste valeur VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS (bientôt ce sera au tour d’AU ROYAUME DES CIEUX).
POT-BOUILLE est un film plaisant, extrêmement bien joué par Gérard Philippe, Danielle Darrieux (leurs scènes ensemble et notamment le premier affrontement dans la boutique comptent parmi les meilleures du film), Dany Carrel, Jacques Duby, Anouk Aimée. Le scénario de Duvivier, Jeanson et Léo Joannon préserve de nombreuses scènes du livre : la coquetterie intéressée, avide, de Madame Josserand et de ses filles, le côté trouble de Monsieur Joserand, les affrontements entre les domestiques, la sottise d’Auguste Vabre, la force de Madame Hedouin. Bien sur le peuple est sacrifié et le propos est plus policé. Mais le résultat est plus qu’agréable.
PANIQUE est évidemment beaucoup plus fort. J’avais oublié de mentionner la splendide musique de Jean Wiener avec une belle chanson de Jacques Ibert. Et bien sûr Michel Simon.
souslecieldeparisSOUS LE CIEL DE PARIS entrelace une profusion d’intrigues et de personnages et Duvivier se sent à l’aise avec tous. Il passe d’un milieu à l’autre (internes dans un hôpital, ouvriers occupant leur usine, mannequins), d’un quartier à l’autre avec la même aisance, la même vérité (je chinoiserais juste les deux gamins et leurs rêves australiens). Le film compte plusieurs moments extraordinaires dont un meurtre filmé de loin de manière magistrale. L’assassin est joué – surjoué – par Raymond Hermantier qui faisait l’aveugle de COUP DE TORCHON. C’est l’un des titres les plus personnels de Duvivier avec cette idée d’un commentaire de Jeanson qui prend ses distances avec les personnages.
CHAIR DE POULE tient le coup pendant la première partie même si le roman de Chase démarque outrageusement LE FACTEUR SONNE TOUJOURS DEUX FOIS. Mise en scène efficace, inventive, belle photographie de L. H. Burel, narration tendue, elliptique, rapide. Robert Hossein, convaincant, possède beaucoup de charme et Georges Wilson est remarquable tout comme Lucien Raimbourg en crapule abjecte. Mais peu à peu les poncifs de Hadley Chase reprennent le dessus. Les personnages et les sentiments sont en carton-pâte et malgré un étonnant éclat de violence qui voit Hossein ébouillanter Raimbourg (le plan où celui-ci arrive à l’hôpital est formidable), la tension se relâche. Tout est abstrait et on s’aperçoit du manque cruel de péripéties et d’épaisseur. Comme dans toutes les adaptations de Chase malgré le talent et la beauté de Catherine Rouvel en garce formatée. Musique de Delerue.
hommealimperJe préfère malgré ses faiblesses L’HOMME À L’IMPERMÉABLE qui comprend plusieurs moments réussis, grinçants, insolites (le personnage de Blier est mémorable dans l’ignominie pateline), une belle utilisation de l’espace, que ce soit la scène du Châtelet, la rue Saint-Vincent avec ses différents niveaux, l’escalier intérieur de l’immeuble. Duvivier joue très adroitement avec les hauteurs différentes, les perspectives et introduit des silhouettes insolites comme ce secrétaire garde du corps qui jongle constamment. Chansons de Duvivier et Van Parys (c’est une parodie des opérettes à la Francis Lopez). Je me demande toutefois si Fernandel, tenu et sobre, ne coupe pas la crédibilité de certaines péripéties. À noter que le chef d’orchestre est joué par un vrai chef d’orchestre, le harpiste pianiste Pierre Spiers (qui faisait partie de l’orchestre accompagnant Rochefort et Marielle dans « Paris Jadis »).

AUTRES CLASSIQUES
LES ESPIONS de Clouzot mérite d’être revu, surtout pour la première partie étrange, cocasse et angoissante, fort bien filmée dans un esprit qui anticipe sur les BD actuelles. Peter Ustinov y est absolument génial et Sam Jaffe passablement inquiétant. Le ton se gâte par la suite : propos trop abstrait, trop conceptuel, héros trop passif avec qui on ne peut pas s’identifier. La mécanique tourne à vide. Mais cet échec ne méritait pas les tombereaux d’insultes qu’on lui a adressés.

amoureuxsontseulsaumondeRevoir LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE est un ravissement qui se teinte peu à peu d’une émotion poignante. Henri Jeanson et Henri Decoin mettent en scène des personnages très intelligents, très cultivés : un compositeur qui parle, se conduit comme un compositeur (ses réactions durant le concert sont si justes), sa femme, toute aussi brillante. C’est une méditation sur l’amour, sa force de résistance et sa vulnérabilité. Très belle musique d’Henri Sauguet et dialogue magistral de Jeanson. Decoin, modeste, imprime à ces échanges une fluidité incroyable, invisible, imposant des travellings subjectifs sur fond de dialogue qui semblent anticiper sur HIROSHIMA MON AMOUR dans un registre moins tragique. Il fait preuve d’une économie narrative lors des ultimes rebondissements, véritable marque de pudeur des artistes.

En revoyant le magnifique AU HASARD BALTHAZAR, j’ai écrit qu’on avait affaire à un scénario de Tarantino dans l’abondance des péripéties (trafics, meurtre, viol, violences sur jeune fille et animaux, spoliation d’héritage),  filmé par un maître Zen.

auhasardbalthazar  lamarieduport

LA MARIE DU PORT doit compter parmi les meilleurs Carné. Le meilleur après sa séparation avec Prévert. Lequel refit, à la demande de Gabin, tous les dialogues sans les signer. Ils sont d’ailleurs excellents, tendus, ramassés, concis et Prévert en était fier. Gabin et Nicole Courcel sont remarquables.

manondesourcesJe viens de passer une après-midi mémorable, enthousiasmante à revoir le MANON DES SOURCES de Pagnol. Quelle invention, quelle verve, quelle liberté de ton, quelle langue : toutes les séquences entre Ugolin et Manon sont sublimes avec des parenthèses sur le fait qu’on ne plante pas de clou dans les oliviers, ces digressions, ces élans lyriques. Rellys réussit là une des plus grandes compositions (ou tout semble organique et fluide) du cinéma français et j’adore Jacqueline Pagnol, sa voix si musicale (« tous les jours de notre vie »). Tous les autres acteurs, Pellegrin si juste, Poupon, Delmont, Blavette sont admirables, sans oublier le sermon de Henri Vibert. J’ai été dix fois bouleversé, les larmes aux yeux et j’ai ri : les apartés de Robert Vattier (« avec un cure-dent et un miroir »).Et l’extraordinaire scène du jugement avec ce gendarme philosophe qui démonte racontars, calomnies et rumeurs. Pagnol impose un ton, une vision plus âpre, plus noire et ce chef d’œuvre s’inscrit dans la droite ligne de REGAIN, JOFFROI, ANGELE, MERLUSSE, mes films favoris. Et il ajoute un vrai personnage de femme, forte, fière, jamais soumise ou dolente.

DIVERS
marie-antoinetteAprès 20 minutes agréables, tout s’essouffle dans LE PACHA, tout paraît convenu, prévisible, flemmard et assez routinier.
Et le MARIE-ANTOINETTE de Delannoy m’a laissé de glace. Photo horrible, sur-éclairée de Montazel (à des lieux de celle qu’il fait pour Decoin dans L’AFFAIRE DES POISONS). Michelle Morgan a vingt ans de trop pour son personnage et elle que j’ai vue si bonne, si juste dans L’ENTRAÎNEUSE, un sketch des 7 PÉCHÉS CAPITAUX, LES ORGUEILLEUX, voire MAXIME, paraît ici guindée et anesthésie son personnage. Jacques Morel s’en sort en Louis XVI.
LE PUITS AUX TROIS VÉRITÉS de François Villiers est fort visible, bien dialogué par Jeanson, même si le mystère fait long feu : la narration oppose plusieurs versions, plusieurs explications du même fait comme dans LA FERME DES 7 PÉCHÉS mais les personnages sont moins fascinants.
SANS LAISSER D’ADRESSE est une très agréable chronique populiste avec un Blier royal, une multitude de personnages, de décors, de lieux : bureaux de rédaction d’un journal, garage des taxis, lieu de réunion du syndicat des chauffeurs de taxis, crèche à la gare de Lyon (qui n’existe plus, séquences fort amusante). Le film parle d’entraide, de solidarité, nous montre le Paris après la Libération avec les socles sans statues.
duchessedelangeaisImpression partagée sur la DUCHESSE DE LANGEAIS de Jacques de Baroncelli. Les dialogues de Jean Giraudoux sont magnifiques et illuminent la plupart des scènes d’amour, fort bien jouées par Edwidge Feuillère et Pierre Richard Wilm dont on a beaucoup médit et injustement. La mise en scène de Baroncelli est étrange avec ce très grand nombre de gros plans, de cadrages très serrés qui créent un sentiment d’étouffement dont on se demande s’il est vraiment recherché. Et qui congèle un peu le film. Et Giraudoux se casse la figure dans le dernier quart d’heure où il trahit Balzac avec des péripéties ridicules, mélodramatiques et conventionnelles. Jean Tulard a finalement raison quand il dit préférer NE TOUCHEZ PAS LA HACHE de Jacques Rivette, plus épuré, plus tranchant, plus émouvant et qu’il est bon de rappeler ici.

SÉRIE TV
J’ai trouvé LES TÉMOINS épatant. Bien écrit et dialogué, avec une belle photo, superbement distribué et dirigé, avec un vrai sens de l’atmosphère, des lieux (ce nord de la France), des décors (un poil trop pittoresques dans la fin du dernier épisode), une compassion. Thierry Lhermitte est formidable, dense, économe et sa partenaire Marie Dompnier est magnifique de justesse et d’émotion. Hervé Hadmar signe un travail magnifique, exigeant. Très belle musique d’Eric Demarsan.

lestemoins

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sept
17

FILMS AMÉRICAINS

KEEP ON KEEPIN’ ON
keeponCet émouvant documentaire qui nous parle de transmission, d’éducation, d’amour pourrait se définir comme l’anti WHIPLASH. C’est aussi un acte de gratitude de la part de Quincy Jones, producteur du film, envers Clark Terry qui fut son premier professeur, le premier à croire en son talent et qui rejoignit son orchestre après avoir quitté Ellington. KEEP ON KEEPIN’ ON entrecroise trois motifs : une évocation de la carrière de Clark Terry, trompettiste virtuose et chaleureux, à la sonorité si reconnaissable (on l’entend littéralement rire dans Such Sweet Thunder), la description de l’amitié qui le lie à Justin Kauflin, un jeune musicien aveugle de 23 ans qu’il soutient depuis des années, le forçant à s’exprimer dans un style plus personnel, à oublier ses influences, ce qu’il a appris et qui parfois le paralyse. Les scènes entre les deux hommes sont souvent extrêmement émouvantes au point de paraître presque scénarisées. Mais l’émotion est là, si forte quand on voit Terry après une opération qui continue à chanter en scat des lignes musicales que Kauflin reproduit au piano, s’arrêtant sur la moindre erreur, la moindre note mal comprise, recommander son protégé à Quincy Jones. C’est Kauflin qui composera les thèmes et la musique du film. Et enfin, le réalisateur Al Hicks insiste sur l’importance de la transmission, du partage chez Terry, sur sa générosité ce qui en fait une personnalité exceptionnelle. Sa ténacité, son courage sont sidérants et le voir continuer à penser musique alors qu’il est sous perfusion est une extraordinaire leçon de vie.

CLASSIQUES
sorcererJe ne serai pas aussi enthousiaste que certains contributeurs sur SORCERER de William Friedkin. Je ne conteste pas l’énergie de la mise en scène, le brio de plusieurs séquences dans la deuxième partie et notamment le franchissement du pont de liane. Mais Friedkin qui, avec une arrogance très déplaisante, critiqua le film de Clouzot à la Cinémathèque et à plusieurs reprises, passe à côté de la dureté existentielle de la première version, qui provient aussi de l’époque du tournage, de ce qu’a dégusté Clouzot. Il y a quelque chose d’organique, de profondément ressenti dans l’âpreté du ton, ce qu’analyse magnifiquement le romancier Dennis Lehane (MYSTIC RIVER). Friedkin  procède un peu comme ces cinéastes qui voulant rendre cinématographique une pièce de théâtre, ajoutaient des extérieurs, ce que raillait Guitry. Certes, il le fait brillamment, respecte les identités linguistiques et utilise fort bien les extérieurs. Mais il dilue le propos et rien de ce qu’on a vu – attentats, luttes raciales, escroqueries, ne pèsera par la suite sur le destin des personnages. De plus en rajoutant une révolution, il fait passer au second plan les responsabilités de la compagnie pétrolière américaine. Lehane raconte que Times et Newsweek dénoncèrent le Clouzot comme l’œuvre la plus violemment anti-américaine qui soit et le film dut attendre plus d’un avant de sortir amputé de 35 minutes. Cremer est excellent mais Roy Scheider passe à coté du personnage.

QUELQUES FILMS NOIRS
appointmentwithdangerOn peut porter au crédit d’APPOINTMENT WITH DANGER (Blu-ray zone 1) une belle photographie de John Seitz, surtout dans certaines séquences nocturnes (une gare, une ruelle dans la nuit), un nombre assez important d’extérieurs, ce qui pimente un peu la mise en scène routinière, anonyme de Lewis Allen (les premiers plans par exemple semblent être dus au chef opérateur et non au réalisateur). De même le dialogue parfois vif et rapide de Richard Breen –  qui deviendra le collaborateur principal de Jack Webb dans DRAGNET et PETE KELLY’S BLUES (LA PEAU D’UN AUTRE), en rajoutant un L à son nom – donne du nerf à un scenario ultra classique et parfois improbable (le personnage de la nonne jouée par Phyllis Calvert) : il donne un coté plus sombre au policier postal que joue Ladd qui définit une histoire d’amour comme « ce qui se passe entre un homme et un 45 qui ne s’enraye pas ». Il y a plusieurs échanges percutants (« tôt ou tard un coq a envie de pondre un œuf »), une peinture assez incisive du tueur psychopathe que joue fort bien Jack Webb. Encore plus original est la maîtresse du chef de gang. Jan Sterling, très sexy, se régale avec ce personnage de fausse vamp qui se définit simplement comme une fille paresseuse lors d’un moment assez inhabituel : « Vous pouvez enchainer une fille bien ou une garce. Mais vous pouvez rien faire avec des paresseuses. » – « Vous pouvez les battre. » – «  Cela ne changera rien. Vous ne pourrez pas les forcer à faire un truc bien ou moche. Elles sont paresseuses. Elles iront au plus facile. »

darkcity1

DARK CITY, premier grand rôle de Charlton Heston, est beaucoup mieux mis en scène par William Dieterle qui, avec la complicité de l’opérateur Victor Milner, réussit quelques séquences dignes de figurer dans une anthologie du genre : parties de poker  truquées, descentes de police, interrogatoires. Il y a un formidable début de castagne dans une chambre de motel entre (encore) Jack Webb et Heston. Dieterle joue habilement avec les sources de lumière, lampes, fenêtres avec stores,  enseignes lumineuses. Puis comme dans beaucoup de productions Hal Wallis, le film bifurque vers l’intrigue sentimentale que les scénaristes parviennent à raccrocher au sujet principal au prix de quelques contorsions. Ce que l’on perd en climat, en atmosphère, on le gagne en compassion. Les femmes sont montrées avec bienveillance même Lisbeth Scott dont le rôle se réduit pendant une partie du film à se faire traiter méchamment par Heston et à chanter quelques chansons (« pas de voix, pas de public, l’histoire de ma vie »).

lemedaillonJ’ai revu  LE MÉDAILLON (THE LOCKET) aux Éditions Montparnasse. Notre notule dans 50 Ans de Cinéma Américain est assez juste. Si on devait apporter quelques corrections, ce serait moins pour souligner l’arbitraire absurde du dénouement avec quelques phrases sentencieuses et idiotes du psychanalyste (il s’en faut de peu pour qu’on ait une fin ouverte assez inquiétante) que celui des scènes  qui le précèdent. Je n’arrive pas à comprendre comment le fait que Brian Aherne retrouve dans une maison en ruines des bijoux clairement identifiables, permette de le faire passer pour fou, même avec tous les mensonges de Nancy. C’est trop vite expédié et guère convaincant malgré des plans très réussis. Parmi les qualités, j’insisterais sur ce moment très fort (et pourtant réaliste) où la maman de Karen humilie, violente Nancy, séquence dure et terrifiante. Ambigüe aussi. Je citerais aussi le suicide de Mitchum, très bien filmé : ce travelling qui passe du bureau dans la salle d’attente au moment où la fenêtre explose et qui recadre le bas de l’avenue (Mitchum est très convaincant même si les peintures qu’on lui attribue – toutes atrocement académiques – le sont beaucoup moins ; certaines sont horribles et totalement datées même pour l’époque du tournage). La reconstitution de Londres pendant le Blitz est brillante, la photo de Nicolas Musuracca magnifique et Brahm utilise brillamment la profondeur de champ, les ombres : le plan où Mitchum voit Nancy sortir de la chambre de Bonner après un coup de feu, l’entraîne dans un coin ce qui permet à Brahm de recadrer la party qui se déroule à l’étage en dessous, est remarquable. Le choix de  Laraine Day est excellent : elle fait tellement normal, tellement innocente qu’elle en devient nettement plus effrayante que si son personnage avait été incarné par une actrice fétiche du film noir. On croit à ses explications.

QUELQUES GORDON DOUGLAS
Nous passions sous silence la plupart des séries B que Douglas dirigea pour Columbia ou RKO. Pourtant, dans un bon nombre d’entre elles, il parvient par l’énergie, la rapidité de sa mise en scène, l’intelligence du découpage à doper, donner de l’intérêt et parfois sauver des sujets routiniers, réussit à transcender une adaptation très banale, pauvrement dialoguée de Robert Louis Stevenson comme THE BLACK ARROW (transformée en une variation sur Robin des Bois) en utilisant avec efficacité  toutes les possibilités du décor : les encoignures, les renfoncements, les escaliers, les sous-bois lui inspirent des cadres inventifs, aigus, jouant sur la profondeur de champ, des mouvements d’appareil qui dynamisent les rapports entre les personnages, les sentiments, l’action.

BlackArrow  thedoolins

On retrouve cette nervosité, ce sens de l’espace (avec plusieurs plans larges très réussis) dans THE DOOLINS OF OKLAHOMA, l’un des quelques films où Randolph Scott joue un personnage historique (dont les actions sont très édulcorées). On croise d’ailleurs beaucoup de hors la loi, les Dalton, Rose of Cimarron, Cattle Annie, toutes deux bien jouées par Louise Albritton et Donna Drake. L’action est menée rondement par Douglas.

SAN QUENTIN nous montre comment des convicts (parmi eux l’inamovible Barton MacLane) vont profiter d’une organisation humanitaire pour s’évader, prenant un moment en otage  un ancien prisonnier réformé, Lawrence Tierney dans un de ses rares rôles sympathiques. Les règlements de compte sont filmés sèchement, nerveusement (l’évasion de MacLane est un exemple d’efficacité narrative et visuelle). On peut découvrir Raymond Burr dans son premier rôle et Marian Carr avant KISS ME DEADLY.

sanquentin  falconinhollywood

THE FALCON IN HOLLYWOOD, peut être le meilleur titre de la série, contient pourtant tous les ingrédients : histoire alambiquée, flics lourdaud et benêts, effets comiques insistants – le producteur qui cite constamment Shakespeare, idée trop soulignée qui nous vaut une bonne répartie de Tom Conway.  Douglas, profitant de ce que l’action se passe dans un studio de cinéma, se sert adroitement des coursives, des plateaux obscurs, bref nous fait faire un tour de la RKO  avec en prime, une fusillade filmée essentiellement en plans larges, parfois en plongée avec un irruption d’un des deux protagonistes en amorce, effet des plus efficaces. Il accélère un dialogue souvent amusant, sait mettre en valeur Jean Brooks qui campe avec intelligence une sorte d’Edith Head, Sheldon Leonard, Konstantin Shayne en metteur en scène germanique et donc tyrannique et obsessionnel. La palme revient à Veda Ann Borg, chauffeuse de taxi qui veut s’incruster dans cette histoire et survient toujours au mauvais moment. Il y a une vraie alchimie entre elle et le suave Tom Conway et on se demande pourquoi on ne les a pas réutilisés.

destinationmurderDESTINATION MURDER, le meilleur Cahn à ce jour de toute cette période, est petit film criminel compact au postulat assez astucieux : un jeune livreur quitte pendant l’entracte de 5 minutes, un cinéma et sa petite amie et, piloté par un  mafieux, va commettre un crime, revenant juste avant le second film (un double programme comprenant CORREGIDOR et FLIGHT LIEUTENANT ; les affiches annoncent aussi ALLEMAGNE ANNÉE ZERO) pour retrouver son alibi.
Le scénario de Don Martin (STRANGER ON HORSEBACK) accumule alors les manipulations, les traîtrises, les retournements, quitte à faire démarrer vers la fin une histoire d’amour assez improbable avec la fille de l’homme assassiné. En dehors  de cette dernière, qui cherche à venger son père en cachette de la police (Joyce Mackenzie, une sorte de clone de Barbara Hale), on a affaire à une galerie de personnages dont l’importance varie du tout au tout au fur et à mesure du récit. Certains, qui faisaient figure sinon de héros, du moins de pivots narratifs, disparaissent abruptement, d’autres comme le truand joué par John Dehner, se font arrêter, ce qui donne une certaine liberté narrative. Dans les rapports troubles qui unissent et opposent Albert Dekker et Hurd Hatfield, la manière dont ce dernier, excellent en gangster cauteleux, suave et menaçant qui déclare « détester les femmes », révèle sa vraie personnalité et voit son rôle grandir, dynamise efficacement la dramaturgie.
De plus, Cahn, qui coproduit le film, utilise intelligemment un budget ultra limité, soigne davantage les plans, les cadres. Il ellipse la plupart des scènes de violence : un meurtre se déroule derrière une porte qu’on ferme,  durant le passage à tabac que Dekker fait subir à Stanley Clemens, devant une femme (Myrna Dell qu’on avait repéré dans NOCTURNE), la caméra va cadrer Hatfield qui déclenche un piano mécanique jouant la sonate au clair de lune. Ce piano  et cette musique ponctueront d’autres moments de violence.
Le décorateur Boris Leven (NEW YORK, NEW YORK), symbolise adroitement un décor avec quelques accessoires comme ce piano et propose des idées amusantes (le très grand appartement de Stanley Clemens). Mais il faut surtout créditer Cahn  de touches assez originales,  déconnectées de l’intrigue : une discussion dans une loge entre diverses filles qui se repoudrent. L’une boit le verre de l’héroïne qui vient d’être apportée par une serveuse black filmée et jouée avec une grâce et une dignité, assez rare pour l’époque, ce qui renvoie aux notations sociales qu’on trouvait dans ses films des années 30.

experimentalcatrazEXPERIMENT ALCATRAZ toujours produit par Cahn avec des décors de Boris Leven est tout aussi réussi, sinon plus, à partir d’un point de départ tiré par les cheveux : une expérience menée sur des détenus d’Alcatraz à qui on a promis la liberté s’ils se soumettent à des radiations atomiques censées guérir les maladies sanguines. Il en résulte un meurtre commis  sous l’influence des produits, ce que ne croit pas le responsable du programme. L’enquête qui suit accumule les coups de théâtre (dont un au moins est totalement surprenant) filmés avec efficacité. Le travail de Cahn dégraissé, net (le film dure 57 minutes), tire le maximum du sujet et des moyens qu’on lui a donné : il joue sur les fenêtres pour agrandir des décors, réels ou non, utilise bien les quelques extérieurs, évite le ridicule dans les scènes médicales, sobres et réduites au minimum et insuffle un  sentiment de paranoïa, de malaise qui anticipe sur des œuvres postérieures. Les acteurs sont nettement moins ridicules qu’on pouvait le craindre et Robert Shayne qui se fait régulièrement passer à tabac (un de ses ennemis lance, réplique mémorable : « je ne peux pas passer ma vie à vous casser la gueule ») dégage une étrange mélancolie.

CINÉMA ANGLAIS
pavillonslointainsPAVILLONS LOINTAINS (chez KOBA) de Peter Duffel est un feuilleton de 300 minutes, tourné avec des moyens considérables par HBO, en partie sur place, qui raconte les amours contrariés entre un officier britannique (Ben Cross fort bon) qui a été élevé comme un Indigène et une princesse Hindoue, Anjuli, jouée, cela allait de soi, par Amy Irving, qui est fort peu crédible. Peter Duffel me dit qu’il s’entendit très mal avec elle et qu’elle était têtue et arrogante. Je dois dire que j’ai pris un véritable plaisir à cet étalage de sentiments romanesques, à ces péripéties haletantes avec de vrais méchants (Rossano Brazzi en incarne un qui est gratiné). Le film est adapté d’un roman épique de M. M. Kaye, considéré comme un chef d’œuvre et inspiré par des éléments autobiographiques du grand-père de la romancière. Il y a une réelle justesse dans certains épisodes qui évoquent des pratiques terribles, le racisme, le sentiment de supériorité qui gangrènent l’armée britannique est copieusement dénoncé. C’est l’arrogance, le refus d’écouter des conseils qui poussera Cavagnari, que joue John Gielguld, à se laisser piéger, provoquant un massacre plutôt bien filmé par Duffel. Omar Sharif est là encore tout à fait acceptable et Christopher Lee plus que convaincant. Dans le premier, tout ce qui concerne l’enfance de ASH a été raccourci et monté de manière tellement elliptique contre l’avis du réalisateur que cela coupe l’émotion. Mais on la récupère assez vite. Pour les amoureux de Kipling, des films de Korda, cette mini-série est indispensable.

CINÉMA QUÉBECOIS
Plusieurs belles découvertes dans la semaine du cinéma québecois : CONTRE TOUTE ESPÉRANCE, deuxième volet de la trilogie – la Foi, l’Espérance et la Charité-, écrit et réalisé par Bernard Emond,  part de ce qui pourrait être un postulat de mélodrame sur fond de mondialisation et le traite avec une rigueur ascétique, un dépouillement qui élimine tout pathos. Interprétation exemplaire de Geneviève Tremblay. Une séquence extrêmement émouvante : ce dernier moment de travail d’un groupe de téléphonistes – des femmes d’un certain âge pour la plupart – qui viennent d’être licenciées, leur patron ayant vendu l’entreprise et empochant des millions de dollars lors de la transaction. Elles abandonnent leur siège, leurs écouteurs, n’osent pas se parler, à peine se regarder, étouffées par l’angoisse, le chagrin, la timidité. Une série de gros plans de visages « ordinaires » nous poigne le cœur.

continental

Tout aussi fort, CONTINENTAL, UN FILM SANS FUSIL, écrit et réalisé par Stéphane Lafleur pourrait paraître plombant si on lit juste le pitch : un homme va s’évanouir dans la nuit en sortant d’un autobus et cet événement va se réverbérer sur le destin de quatre personnes. Mais le ton de l’une des premières séquences, l’incontournable déclaration à la police, nous prend par surprise. Chacune des répliques du policier, embarrassé incapable de trouver les mots qui conviennent, sonne juste sans jamais être attendue. J’aime tout particulièrement le moment où il demande : « si on faisait une échelle de dépression allant de 1, peu déprimé, à 10, comment le noteriez vous ? » – Et la femme, après un long silence, répond timidement : « 2 ».
Pour son premier film, Lafleur entrecroise avec brio des solitudes ordinaires, réussissant  une chronique où le désespoir feutré est sans cesse contrarié par des dérapages cocasses, des rebondissements incongrus, des échanges décalés. Un jeune vendeur de polices d’assurance (dont le premier client meurt immédiatement) ne parvient pas, par timidité, à refuser l’invitation d’un couple qui veut être regardé en train de faire l’amour. Une réceptionniste, qui a connu un amoureux qui était allergique aux cacahuètes, téléphone à son répondeur pour que ces messages trompent sa solitude. Ce qu’elle fait à un bébé est un des moments les plus surprenants du film. Du Tati scandinave, disait un spectateur. Moi j’ai pensé à Stéphane Brizé.

recherchervictorpellerin

Enfin RECHERCHER VICTOR PELLERIN de Sophie Deraspe est un véritable ovni. Ce documentaire sur un peintre qui a disparu après avoir brûlé toutes ses toiles commence comme un reportage classique puis se transforme en une enquête policière où l’on va de surprise en surprise. Notamment lors de la rencontre avec un policier qui est le spécialiste, au Québec, des questions artistiques et qui nous apprend que Pellerin a un mandat d’arrêt pour avoir volé des tableaux dans des institutions montréalaises, tableaux qu’il a remplacés par des faux. Le film devient une réflexion sur la mystification, le vrai et le faux avec au passage quelques aperçus décapants lancés par des artistes, des galeristes célèbres, sur la peinture et ceux qui en vivent. Et des affrontements violents entre les proches de Pellerin où la réalisatrice doit s’insérer. Jusqu’au rebondissement final qui nous entraîne en Colombie. On est saisi par les plans de nature sous la pluie, cette ambiance de guérilla et on se dit que le film nous renvoie avec bonheur aussi bien à Marcel Schwob qu’à Borges.

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