Mai
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Lisez absolument LE TRAQUET KURDE de Jean Rollin qui est un pur délice. J’ignorais jusqu’au nom du traquet kurde, petit oiseau (que vous ne confondrez pas avec le traquet oreillard) que recherche désespérément Rollin, que je ne savais pas si féru en ornithologie. Un spécimen fut observé et formellement identifié en mai 2015, au sommet du Puy-de-Dôme. Il n’avait strictement rien à faire là, lui qui hiverne du côté du Golfe persique et se reproduit « à partir du mois d’avril dans une zone montagneuse courant du sud-est de la Turquie à l’ouest de l’Iran, laquelle correspond assez exactement à la zone de peuplement kurde ». Cette quête lui permet de dénicher des personnages extravagants chez les ornithologues et de brosser quelques portraits caustiques, féroces et désopilants dans un style délectable à commencer par le très excentrique Richard Meinertzhagen, menteur, diplomate, voleur d’oiseaux (dont il change les étiquettes pour prétendre qu’il les a trouvés ailleurs), pillard, mythomane, peut-être assassin de sa femme qui dégoise sur tous ses amis à commencer par Lawrence d’Arabie. John Bridger Philby, le père de Kim, grand défenseur de la cause Arabe et qui donna son nom à une perdrix n’est pas mal non plus. En fait, cette quête permet à Rollin d’étudier la géopolitique du monde avec cette ironie, cette intelligence aiguë qui faisait tout le prix de CLÔTURE (ou comment évoquer le Maréchal Ney en partant d’un coin du boulevard qui porte son nom), CAMPAGNE (sur la Bosnie), CHRÉTIENS (sur les Chrétiens de Nazareth, persécutés et oubliés), FRIGO sur la fermeture des chantiers maritimes.

UN ÉTÉ SUR LA BIÈVRE est le second livre d’Adrien Gombaud. Avant d’explorer Tombstone, il décide un été de descendre le cours de la Bièvre, cette rivière qui se perd et ressort dans Paris. Il en profite pour évoquer ceux qui l’ont citée, de Hugo à Satie, en passant par des poètes oubliés. Un petit régal.

L’ORDRE DU JOUR (Actes Sud) est un très grand livre : aigu, décapant, concis, qui va droit à l’essentiel. Eric Vuillard pointe un moment historique et c’est comme si on ne l’avait jamais vu. Il trouve à chaque fois le détail essentiel. Quand Chamberlain va rendre visite à Hitler, à Berchtesgaden, sa voiture s’arrête au pied d’un escalier. Quelqu’un ouvre la portière. Pour Chamberlain, ultra-conservateur, ce ne peut être qu’un valet et, avant de sortir, il lui jette son manteau. C’était Hitler. Formidable réflexe de classe et la manière dont Chamberlain évoque cette scène dans ses Mémoires inspire à Vuillard une vibrante et saine colère devant tant d’œillères et de sottise.

    

CONGO, toujours de Vuillard, sur le partage de l’Afrique est tout aussi percutant et salutaire. Dans le hit-parade des salopards, le roi Léopold de Belgique, arrive très haut dans le classement.
TRISTESSE DE LA TERRE – Une histoire de Buffalo Bill (Actes Sud) est un autre essai décapant sur la manière dont un génie du show business (aidé par un producteur efficace, Jim Burke), William Cody va transformer le génocide des Indiens américains en spectacle. Le travestissement de Wounded Knee est particulièrement douloureux, de même que le récit de la mort de Sitting Bull. On y découvre que les cris poussés par les Indiens quand ils attaquent, est une invention de bateleur, de Buffalo Bill. Ce dernier après avoir créé une ville (semi échec), s’accrochera à son spectacle qui passe de mode, détrôné par le cinéma. Un livre pour Minette Pascal.

LA BEAUTÉ BUD POWELL (Bartillat) de Jean-Baptiste Fichet est un hommage lumineux, vibrant, sensible, écrit à même le cœur de l’immense pianiste qu’était Bud Powell. Ce n’est pas un livre de musicologue mais plutôt une suite d’élans émotionnels, qui rend compte du génie (il n’y a pas d’autres mots) de ce musicien que personne ne pouvait suivre (avez-vous écouté Tempus Fugit, Glass Enclosure, Un Poco Loco, Celia et cent autres titres, véloces et toujours mélodiques ?), que la violence policière, les traitements psychiatriques avaient presque transformé en légume. Il émergeait de son état semi-comateux pour se livres à des variations étourdissantes (que Monk admirait tant) : écoutez Our Man in Paris avec Dexter Gordon
Quand je parlais avec James Lee Burke de Charles Willeford, il me disait toujours qu’un de ses livres favoris était I WAS LOOKING FOR A STREET (JE CHERCHAIS UNE RUE chez Rivages), livre de souvenirs sur une jeunesse abîmée par la dépression, rêverie sur le Bonheur, la fuite du temps, la beauté de certains livres, la musique. Un ton inimitable, sans fatalisme existentiel.

    

Gallmeister vient de rééditer LE DERNIER DES MOHICANS dans une nouvelle traduction (celle qui était toujours utilisée datait de 1820 environ) et les romans de Ross Macdonald à qui James Ellroy avait dédicacé sa trilogie de Lloyd Hopkins… Comme l’écrit le BLOG DU POLAR : « Les éditions Gallmeister ont l’idée de génie de retraduire la série d’enquêtes du privé Lew Archer signée Ross Macdonald. Si vous vous imaginez que ça ne valait pas la peine, jetez un coup d’œil ici, et vous verrez tout de suite à quel point la qualité d’une traduction change radicalement la perception du lecteur… Gallmeister ne s’y est pas trompé : l’éditeur a choisi Jacques Mailhos pour ce projet à long terme (18 volumes dont l’écriture s’échelonne entre 1949 et 1976). Ross Macdonald, digne successeur de Raymond Chandler et Dashiell Hammett, admiré par James Ellroy et Michael Connelly, est né en 1915 en Californie. Vie mouvementée, drames familiaux, guerre : avant de devenir romancier, Ross Macdonald a eu une vie bien remplie. Il publie son premier roman, THE DARK TUNNEL, en 1944. Mais sa vie personnelle et familiale traverse des tourmentes : tentative de suicide, maladie mentale, délinquance et fugue de sa fille… Autant d’épreuves qui vont marquer un tournant dans le style de Macdonald, qui s’attache de plus en plus à des thématiques difficiles, sombres, profondes. Pour en savoir plus sur l’auteur, rendez-vous sur le site de Gallmeister. » Ce qui vous frappe aussi bien dans CIBLE MOUVANTE que dans OISEAUX DE MALHEUR, c’est la beauté de l’écriture, de certaines descriptions dignes de Chandler, un style que les films de Jack Smight, assez falots et qui ont plutôt mal vieilli, ne rendaient absolument pas.

Rivages vient de faire paraître un incunable écrit en 1939, le roman de Martin Goldsmith, DÉTOUR qui a inspiré le chef d’œuvre d’Edgar G Ulmer (1945, Bach Films et en zone 1 Image Entertainment). En adaptant son livre, Goldsmith a épuré le récit, supprimé toute une partie, celle qui racontait les amours malheureuses, les déboires de la fiancée du héros, Sue, qu’il est parti retrouver à Los Angeles et qui nous donnait un point de vue différent. Le personnage principal, violoniste dans le roman, est devenu pianiste et toute une partie du récit tourne autour de ses rapports sado-maso avec la terrible Vera. Tous les personnages sont minés par leurs illusions de grandeur, leur soif de succès qui leur fait commettre de terribles sottises. On découvre que le meurtre du film est une vraie idée de metteur en scène. Martin Goldsmith est par ailleurs le scénariste de l’excellent western, FORT MASSACRE et je profite de l’occasion pour le signaler à nouveau. C’était l’un des rôles les plus forts, les plus tendus, les plus complexes de Joel McCrea qui écrit dans son autobiographie hélas inédite cette oraison funèbre très émouvante : « Je ne voudrais pas mourir dans un coin de rue de Beverly Hills. Quand je partirai, je serai dans un corral, dans la crasse. Je m’assiérai peut être sur un tas de crottin de cheval et je m’en ficherai. On dira : « Voilà où il s’assied. Il a fait du mieux qu’il a pu sans se battre trop durement, il a accompli tout ce qu’il venait faire puis il a eu un coup de fatigue et est parti ». »

Deux formidables biographies en anglais : celle d’Alan K. Rode, MICHAEL CURTIZ, A LIFE IN FILM, prodigieusement documentée, riche en découvertes fastueuses. La capacité de travail de Curtiz vous laisse abasourdi : il lui arrive de tourner sans arrêter un jour, une nuit et la matinée du lendemain (sur DOCTEUR X, je crois), ce qui le faisait haïr par ses équipes même si beaucoup respectaient sa rigueur, sa prodigieuse invention visuelle qui lui permettait de transcender des scénarios vulnérables. On reste ébahi sur la force de résistance qu’il pouvait opposer aux injonctions de Jack Warner et de Hall Wallis (qui avait aussi beaucoup d’admiration pour lui). Il reste de marbre face aux dizaines, aux centaines de mémos lui ordonnant de cesser ses mouvements d’appareil, de ne pas modifier les scénarios (il élague de nombreuses tirades de THE SEA WOLF, essaie tant bien que mal de restructurer VIRGINIA CITY) et continue à dynamiser ses films avec ses travellings fulgurants, ses recherches visuelles. Alan K. Rode ressuscite avec talent de nombreux films des années 30 mais il n’est pas aveugle et pointe les faiblesse de PASSAGE TO MARSEILLE, SANTA FE TRAIL, voire de THE UNSUSPECTED, sa première production indépendante et de quelques autres sans parler d’une fin de carrière décevante, mais sait mieux que personne vanter les triomphes que sont THE SEA HAWK, ROBIN HOOD, FOUR DAUGHTERS, CASABLANCA, THE SEA WOLF qui vient enfin de sortir en Blu-ray aux USA (sous-titres anglais) dans une version complète, celle sortie à l’origine qui avait été coupée lors d’une nouvelle exploitation en double programme. On découvre une longue séquence très noire opposant l’intellectuel que joue Alexander Knox et le cuisinier mouchard haineux, fourbe, veule interprété par un Barry Fitzgerald très loin de ses curés hauts en couleur, de ses Irlandais fantasques. Les 40 premières minutes sont un choc et l’on sent dans l’invention des cadres, des plans que Curtiz et le chef opérateur Sol Polito s’entendent à merveille. Sans oublier le toujours méconnu et déchirant THE BREAKING POINT, peut être son chef d’œuvre qu’on trouve en zone 1. C’est une poignante réussite, en avance socialement (les rapports entre Garfield et Juano Hernandez sont exemplaires) et aussi dans la description pleine de compassion des deux personnages de femmes (Patricia Neal et Phyllis Thaxter, comédienne méconnue, sont inoubliables) dont la carrière fut anéantie par les attaques des tenants de la chasse aux sorcières contre John Garfield.

  

WILLIAM WYLER, A TALENT FOR TROUBLE de Jan Herman est tout aussi remarquable. Les lettres, les textes qu’écrivait Wyler avant certains films révèlent un esprit très aigu, très intelligent qui pose toutes les bonnes questions. On découvre un cinéaste qui loin de suivre un découpage pré-établi, improvise parfois, change, fait réécrire des scènes pendant le tournage, réécrit lui même sur le plateau des séquences en mélangeant plusieurs versions d’un scénario. Il décide de couper toute une tirade à la fin de l’HÉRITIÈRE juste avant de tourner la scène. On découvre aussi un homme passionné, digne, luttant contre la Censure, se battant pour la démocratie. Quelques découvertes surprenantes : en fait Samuel Goldwyn ne voulait faire aucun des trois Wyler qui comptent parmi ses plus grands succès (LES HAUTS DE HURLEVENT dont il abîma la fin en imposant les derniers plans) ou ses plus grandes réussites (DODSWORTH, LES PLUS BELLES ANNÉES DE NOTRE VIE). A la place de ce film, il voulait imposer à Wyler une biographie de Eisenhower. Que reste-t il de Goldwyn en dehors des Wyler réussis : une pléthore de films oubliés et souvent détestables.
Et j’ai passé de grands moments à revoir un bon nombre de Wyler à commencer par DODSWORTH (zone 1, sous-titres français), un des quatre ou cinq chefs d’œuvre des années 30. Pendant une grande partie du film, il est quasi impossible de déceler les origines théâtrales du projet. Sous l’impulsion de Wyler, Sydney Howard qui adapte sa pièce tirée d’un roman de Sinclair Lewis, enchaîne une suite de scènes rapides, elliptiques, ramassées, riches en sous-entendus mais dialoguées de manière naturelle, sans tirade et se déroulant dans les lieux les plus divers : bureaux d’usine, intérieur d’une maison américaine provinciale et cossue, cabines, pont, salle à manger d’un transatlantique, suite d’hôtels, terrasse de cafés parisiens. La vivacité de la narration entraîne une incroyable économie visuelle. Durant ce voyage à l’étranger qu’un industriel, Dodsworth (Walter Huston), effectue sous la pression de sa femme, la caméra épousant le point de vue du personnage principal, ne fait jamais de tourisme. Certains décors sont traités de manière allusive, en peu de plans, en utilisant quelques éléments symboliques (une coursive, une terrasse de café). Le film est très adulte dans son traitement du divorce, très audacieux et il bafoue nombre d’interdits du code : le héros convole avant même que la séparation soit officielle.
DEAD END en revanche ne me convainc toujours pas. Certes le scénario ne mâche pas ses mots sur les conditions de travail, les ateliers de sueur, l’insalubrité des logements ouvriers ou modestes, les salaires infimes. Wyler toute sa vie a bataillé contre les inégalités sociales et aussi contre la censure. Mais là, il est vaincu par Goldwyn qui l’oblige à tourner en studio (alors qu’il avait choisi des extérieurs réels), dans un décor somptueux qui écrase tout, fige et théâtralise l’action malgré le jeu nuancé de Joel McCrea et de Sylvia Sidney. Quand Wyler salissait le décor, Goldwyn le faisait nettoyer pendant la nuit et il quitta le film. Le producteur le remplaça par Lewis Milestone mais Lilian Hellman (dont le portrait est chaleureux) et l’auteur de la pièce Sidney Kingsley (DETECTIVE STORY) se solidarisèrent avec le réalisateur qui reprit le tournage tout en disant qu’il avait perdu une bataille avec ce film.
Il remporta une grande victoire avec LES PLUS BELLES ANNÉES… où Goldwyn ne put intervenir. Oliver Stone déclarait que ce film admirable n’aurait pas été financé un an plus tard. Wyler qui revenait de la guerre y a insufflé une urgence, une passion (et des moments autobiographiques) qui, quelques mois plus tard, auraient été dénoncés comme de la propagande communiste. D’ailleurs une scène très puissante en jette les prémisses. Elle s’inspire de ce qui arriva à Wyler, lors de son retour à Washington. Il entendit un portier d’hôtel lui dire après avoir raccompagné un client : « Voilà un youtre de moins » et Wyler lui déclara : « Vous avez parlé à la mauvaise personne » et le cogna. Il fut dénoncé. Comme il était en uniforme, on le menaça du conseil de guerre. « Je me suis battu pendant 18 mois contre des gens qui parlaient ainsi. » On lui répondit que pour l’armée américaine « youpin, youtre » n’étaient pas des insultes.
J’ai adoré revoir MRS MINIVER en zone 2 (c’est l’envers de DUNKIRK), HELL’S HEROES (zone 1, sans sous-titres), la meilleure version des THREE GODFATHERS, THE WESTERNER où Gary Cooper et Walter Brennan ont des moments de grâce avec des couleurs très rares et très subtiles, et THE LIBERATION OF LB JONES. Ce chant du cygne est un grand film engagé, radical où Wyler exprime sa haine du racisme et aussi du Sud qu’il détesta. Il abandonna le documentaire qu’il devait tourner pour Capra sur les Noirs dans l’armée parce qu’il n’avait pas le droit de rester dans les mêmes pièces, les mêmes bars ou restaurants que son coscénariste noir. Et le racisme qu’il constata dans l’armée l’horrifia. La colère resurgit dans ce film où l’on ne trouve aucun compromis (le rapprochement Poitier-Steiger dans DANS LA CHALEUR DE LA NUIT qui faisait enrager James Baldwin). L’un des flics assassins blancs qui ont tué et lynché un Noir, ne sera jamais poursuivi par la justice qui l’a identifié. L’autre sera exécuté par un jeune noir qui parviendra à s’en sortir. C’est un des seuls films de l’époque avec deux meurtres impunis. Et le jeune avocat repartira dans le Nord. On a l’impression d’un premier film tant est fort le sentiment d’urgence et cette œuvre bat en brèche ce que je disais dans la précédente chronique sur le déclin de certains cinéastes. Le Wyler de LB JONES, le Huston de THE DEAD, le de Toth de PLAY DIRTY sont des exceptions aux USA. Musique très efficace d’Elmer Bernstein.

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Avr
16

COFFRETS

Sur le COFFRET FEUILLADE (Gaumont), que dire sinon qu’il est indispensable. Que revoir FANTOMAS avec bien sûr Juve et Fandor ou LES VAMPIRES est une expérience envoûtante. Comme ce cinéma tient le coup, comme il paraît souvent moderne dans sa facture. Le travail d’édition est exceptionnel.

Je n’aurai pas assez de mots pour célébrer la beauté incandescente du COFFRET LINO BROCKA et cette plongée dans la misère où se débat l’héroïne de INSIANG. Rarement on a filmé avec une telle force la promiscuité avec ses dérapages, la puissance d’une mentalité machiste que de beaux esprits ont tort de réduire aux hétérosexuels blancs. Brocka pose un regard de chagrin et de pitié sur cette histoire de viol et de revanche. Comme l’écrit Critikat  : « Tourné en onze jours en décor réel avec des acteurs professionnels peu connus, le film affirme une mise en scène âpre, allant à l’essentiel par des zooms qui mettent en exergue les sujets principaux ou de coupes abrasives qui accélèrent brusquement la fin des scènes. Il documente le labeur des femmes, toutes prisonnières d’étals où elles vendent de l’épicerie ou du poisson, et l’oisiveté malfaisante des hommes.
Ces cousins d’Asie du sud-est des ragazzi filmés quelques années plus tôt dans le Trastevere, imposent au sexe faible des relations de violence et de possession. Comme chez PPP, filmer pour la première fois les lieux et les corps des oubliés de la société ne vaut que pour les hisser à hauteur de mélodrame. Unique figure de pureté, la jeune Insiang s’annonce d’emblée comme la grande sacrifiée de ce monde corrompu. Aimée, instrumentalisée, convoitée, jugée : chaque membre de son entourage en viendra à la trahir, la poussant sur la voie d’un désir de revanche froid et calculateur. Car comme chez Pasolini également, la misère ne laisse aux pauvres d’autre choix que de se violenter entre eux. »

COFFRET LA LIBÉRATION (Bach Films, DVD et Blu-ray)
Cinq films russes de Youri Ozerov présentés dans de belles copies,  filmés avec des moyens énormes, des masses de figurants, de tanks, ce qui nous vaut des séquences rarement vues, le plus souvent tournées en plans larges pour bien montrer les qualités, les vertus de l’Armée Rouge dont on minimise souvent le rôle. On ne voit guère, propagande oblige, les souffrances individuelles… Dans OPÉRATION BAGRATION, on nous offre un mini remake de NORMANDIE NIEMEN du point de vue soviétique. Bonne occasion de rappeler le film sobre de Jean Dréville, dialogué par Charles Spaak, où tout le monde parlait sa langue (Gaumont).Ces cinq longs-métrages battent sans doute tous les records quant au nombre de maréchaux et de généraux super médaillés : on en voit plusieurs dizaines par film. Staline est montré de manière bienveillante comme quelqu’un qui écoute et on ne pointe pas les nombreuses erreurs commises au début et l’extermination de nombreux officiers supérieurs. Les alliés sont naturellement fourbes et guère ressemblants. Il faut voir en priorité LA BATAILLE POUR BERLIN et le DERNIER ASSAUT où l’on trouve des plans stupéfiants. Ce qui précède est parfois monotone et on cherche un point de vue original comme chez Ermler ou du lyrisme à la Dovjenko.

Pour se détendre, un retour au coffret PRESTON STURGES est indispensable (Wild Side) En dehors d’INFIDÈLEMENT VÔTRE qui s’épuise après le premier tiers et de HAIL THE CONQUERING HERO qui ne tient pas toutes ses promesses, quel régal. De CHRISTMAS IN JULY (un pur délice) à THE PALM BEACH STORY avec ce personnage de milliardaire qui note dans un carnet toutes ses dépenses mais ne fait jamais d’additions, aux VOYAGES DE SULLIVAN, c’est une cure de joies, d’ironie. J’ai déjà évoqué la plupart de ces œuvres. Dommage de n’avoir pas inclus l’irrésistible MIRACLE AU VILLAGE/THE MIRACLE OF MORGAN CREEK. Très bonnes interventions de Marc Cerisuelo et Philippe Garnier.

COFFRET PASCAL THOMAS
Autre grand moment de plaisir que cette plongée dans les films de Pascal Thomas, l’occasion de revoir ces merveilleux coups d’essai qu’étaient Le POÈME DE L’ÉLÈVE MIKOVSKY, ce court métrage où déjà apparaissent tous ses personnages (pas encore les filles), ces notations drolatiques et parfois très dures – bizutages violents, humiliation dans le voisinage des parents (il y a un plan extraordinaire sur Mikovsky, le souffre-douleur qui vient courir les rejoindre) –  qu’on retrouve dans LES ZOZOS. Même dans une œuvre nettement plus relâchée comme LA SURPRISE DU CHEF (et que Pascal Thomas affirme n’avoir jamais vue), on trouve un premier quart d’heure absolument hilarant où Hubert Watrinet, rédacteur en chef d’un magazine, parvient à répondre instantanément à toutes les questions, que ce soit sur l’économie, l’évolution d’un mouvement pictural avec Mondrian et Klee, l’ouverture du diaphragme à telle lumière, le temps que prend un trajet avec les bonnes correspondances en queue ou en tête de train.

Et la redécouverte de PLEURE PAS LA BOUCHE PLEINE a été un grand moment d’émotion devant la justesse des gestes, du dialogue, la manière frontale dont Pascal Thomas aborde, dans cette éducation sentimentale campagnarde, des petits faits concrets qu’on n’évoquait pas dans les films de cette époque, l’arrivée des règles. C’est toute une France qui revit avec ses personnages chaleureux et irrésistibles comme ce père en apparence sévère que campe de manière gouleyante un Jean Carmet royal, totalement à l’aise avec des actrices peu professionnelles mais rayonnantes de fraicheur et de vérités : la merveilleuse et si juste Annie Colé, l’un des plus beaux personnage d’adolescente, n’avait joué que dans LES ZOZOS. Et Thomas mélangeait ces amateurs (Frédéric Duru et des gens du village) avec des comédiens aguerris comme Hélène Dieudonné qui jouait au temps du muet et Daniel Ceccaldi. Son arrivée dans PLEURE PAS… nous vaut plusieurs moments d’anthologie : un fin de repas où Carmet rote (« honneur à la cuisinière) et une tentative insistante de drague (qu’on appellerait maintenant, à juste titre, du harcèlement) qui échoue lamentablement face la résistance discrète mais efficace d’Annie Colé. Bernard Menez en dragueur indécollable (et finalement assez bonne patte) est éblouissant. Lui aussi a plusieurs moments qu’on n’oublie pas, notamment quand il se prépare à faire l’amour. Nul puritanisme dans le regard de Thomas mais une tendresse parfois gaillarde, parfois délicate que vient pimenter un sens aigu de la cocasserie.

CONFIDENCES POUR CONFIDENCES est un pur chef d’œuvre et peut-être le film le plus personnel de son réalisateur : une chronique douce-amère, qui prend son temps avec les sentiments, les déceptions, les écorchures de la vie dont la conclusion poignante évoque le « désespoir tranquille » dont parle Henry David Thoreau : cette rencontre sous la pluie où les deux protagonistes se rendent compte qu’il sont passé à côté l’un de l’autre, où l’on sent l’usure du temps, le poids de ce qu’on a vécu, n’a rien à envier avec la conclusion si célèbre de LA FIÈVRE DANS LE SANG. Toute une vie qui part de Courbevoie et qui se termine provisoirement sous des trombes d’eau. Une vie où l’on croise des personnages à la fois extraordinaires et quotidiens, de ce couple de parents magistralement incarnés par Daniel Ceccaldi, ce père qui n’en fout pas une rame et Laurence Lignères, leurs trois filles à la fois soudées et si différentes et ce cousin, une des créations immenses de Michel Galabru, qui vient se réchauffer auprès de leur malheur. Ce cousin fort en gueule (mais terriblement faible), ancien militaire qui lance : « On a perdu l’Algérie mais on a gardé les Arabes. » La séquence où il se fait lourder par la mère est anthologique. CONFIDENCES POUR CONFIDENCES est admirablement écrit avec Jacques Lourcelles et le dialogue est un régal. Dans une autre chronique, je reviendrai sur CELLES QU’ON N’A PAS EUES et LES MARIS, LES FEMMES, LES AMANTS, sans oublier LE CHAUD LAPIN (toujours Lourcelles comme LA DILETTANTE) et son fameux gag.

Comme l’écrit Jérémie Couston dans TELERAMA  : « Quand je regarde un film de Pascal Thomas (période 1973-1981), je n’ai pas seulement l’impression de voir palpiter la France de Giscard qui m’a vu naître, j’ai carrément le sentiment de voir, étalée sur grand écran, la vie quotidienne et intime de mes propres parents. D’où un pincement au cœur, accompagné d’un léger vertige spatio-temporel. Comme si j’étais autorisé à voyager dans le passé pour assister aux scènes d’enfance que ma mémoire a effacées. Un coffret DVD vient justement de sortir pour relancer la machine à remonter le temps, qui rassemble sept comédies issues de cette décennie prodigieuse, de loin la plus fertile, et la plus personnelle, de son auteur. Une énumération s’impose tant les titres des films de Pascal Thomas possèdent, déjà, une irrésistible touche seventies : Les Zozos (1973), Pleure pas la bouche pleine ! (1973), Le Chaud Lapin (1974), La Surprise du chef (1976), Confidences pour confidences (1979), Celles qu’on n’a pas eues (1981), Les Maris, les femmes, les amants (1989). Ce dernier film, bien que réalisé après huit années de pause, a toute sa place dans le lot car il est très proche des précédents, tant dans le style (naturaliste) que dans l’esprit (libertaire). Je me souviens avoir lu une critique de Chacun cherche son chat à sa sortie, dans Positif, qui disait très justement que si les cinéphiles du futur se demandent un jour à quoi ressemblait la France de 1996 dans le quartier de Bastille, à Paris, le film de Klapisch leur en donnera une idée précise. Il en va de même avec les films de Pascal Thomas, qui ont cette capacité rare et précieuse, bien que souvent méprisée par les esthètes, de capter l’air du temps. Pour savoir comment on vivait dans un village du Poitou au début des années 1970, il faut voir le délicieux Pleure pas la bouche pleine ! Pour partager la vie d’une famille de la classe moyenne dans les années 1960, à Courbevoie, il faut se précipiter sur l’émouvant Confidences pour confidences. Ce parfum de nostalgie familiale et provinciale, de pot-au-feu et de crème crue, qui s’échappe des comédies de Pascal Thomas, lui a valu d’être classé parmi les antimodernes, à l’autre bout du chemin défriché par ses aînés de la Nouvelle Vague. »

  

COFFRETS COSTA-GAVRAS 
Dans le volume 1, je signalerais COMPARTIMENT TUEURS qui tient le coup tant pour le rythme que pour les acteurs tous formidables jusque dans les petits rôles (Monique Chaumette dont l’apparition est épatante et Bernadette Lafont). Mais surtout ce qui m’a touché au-delà de l’intrigue policière, c’est comment le film, à travers cette histoire de meurtres, saisissait toute une époque à travers déjà l’univers des wagons-lits, des voyages en train qui duraient une nuit avec des rituels qu’on ne connaît plus, des rapports familiaux qui depuis se sont désintégrés. Le poids de la famille est important pour plein de personnage et de manière touchante : Perrin, Catherine Allégret qui est délicieuse. Et puis il y a ces studios sans téléphone et les billets de quai, toute une France qui devient historique, ce qui ajoute de la chair, de la nostalgie à cette histoire bien racontée. Montand est superbe, tout comme Piccoli dans un personnage très glauque et Charles Denner, une fois de plus, irrésistible.

Revoir SECTION SPÉCIALE a été une expérience emballante. Le film n’a pas pris une ride. Ce que cela dit sur la Justice est incroyablement actuel même si on ne peut pas comparer les époques. Le portrait qu’il trace de ces magistrats accrochés à leurs privilèges, prêt à renier, à enterrer tout ce qui fonde la Loi, à accepter des sentences rétroactives (ce qui stupéfie les Allemands) qui piétinent toute notion de Justice pour faire plaisir au Pouvoir, est glaçant. Comme disait  un journaliste du Canard, il y a eu des militaires qui se sont battus pour Dreyfus mais aucun magistrat. Mais si le film touche, c’est parce que le propos est incarné à travers des acteurs irréprochables, qui se sont tous investis. On sent la proximité que Costa a avec eux à la manière dont ils s’emparent des scènes et des personnages. Ce sont des qualités que j’adore chez Becker ou Renoir et là dans le moindre petit rôle on retrouve cette veine. Pas seulement chez  Galabru, admirable dans sa manière de passer de la timidité modeste (son entrée est formidable) à un sursaut de dignité et d’indignation qui cloue Louis Seigner. Lequel Seigner dissèque la descente aux enfers de son personnage, qui passe de la rigueur morale à la servilité. Il faut le voir s’énervant au téléphone pour son voyage à Agen, se défoulant ainsi de sa bassesse. Et Jean Bouise qui brusquement, refuse de se plier aux ordres se dissociant. Perrin, dès son apparition donne une extraordinaire force émotionnelle à l’avocat qu’il incarne. Enfin tous de Barbier à Bertheau et bien sûr de Lonsdale à François Maistre. Et il y a ces brusques irruptions de la vie quotidienne à Vichy, cette femme qui perd une poule et la pourchasse, ces deux gendarmes contents que l’heure du déjeuner arrive (ah, ce sourire du second dont on se dit qu’il doit être un fils de paysan rien qu’avec cette réaction, si juste). Et Piéplu se promenant dans les couloirs du Palais, serrant les mains avec jovialité après avoir envoyé trois personnes à la mort. Costa a su aussi capter ce qu’il y avait de dérisoire et d’absurde dans la théâtralité de ce procès avec ces juges en habit qui sortent pompeusement pour revenir avec une sentence connue à l’avance qui multiplie par dix, par cent les premières peines. Car, comble de l’iniquité, on jugeait des gens déjà jugés.

Dans le volume 2, j’avais évoqué ici même LE COUPERET, remarquable adaptation par Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg d’un fort bon roman de Donald Westlake Le héros de ce livre commettait des crimes dans plusieurs états si bien que cela brouillait les pistes (à mon avis, cela foutait par terre l’adaptation française de LA MARIÉE EST EN NOIR). Costa et Grumberg avaient eu l’idée de génie de transposer l’action dans ces zones inter-frontalières entre la France, la Belgique et le Luxembourg. En attendant de revoir LE CAPITAL ou CONSEIL DE FAMILLE, je recommande chaleureusement MUSIC BOX, œuvre très puissante sur la mémoire, magnifiquement jouée par Jessica Lange.

Dans mon souvenir BETRAYED/LA MAIN DROITE DU DIABLE, également produit par Irwin Winkler, était plus inégal, en partie à cause du scénario de Joe Esterhaz qui était beaucoup moins bon que celui de MUSIC BOX. Ce fut d’ailleurs un scénariste plus que discutable qui écrivait souvent au flanc et dont plusieurs œuvres furent portées, dynamisées, vivifiées par les metteurs en scène quoi qu’il en dise dans ses conseils terriblement égocentriques : « 1. Ne voyez pas trop de films récents. La plupart des films qui sortent aujourd’hui sont épouvantables. Ils vous déprimeront. Vous penserez : « Comment ont-ils pu porter à l’écran cet abominable scénario plutôt que d’acheter le mien ? » Epargnez-vous cette angoisse. Lisez plutôt un bon livre. 2. Ne mâchez pas vos mots. Si l’idée que vous suggère un exécutif est merdique, ne dites-pas « Eh bien c’est intéressant, mais…  ». Dites : « C’est vraiment une idée merdique. » Les personnes à qui vous avez affaire ne sont pas stupides – elles sont juste futiles. Au fond de leur cœur, elles savent que cette idée est merdique. 3. Ne les laissez pas vous convaincre de changer ce que vous avez écrit. Un réalisateur n’est pas un auteur. Un producteur ou un exécutif non plus. Vous gagnez votre vie en écrivant. C’est vous le pro. Ils sont des amateurs. Des dilettantes au mieux. Traitez-les en tant que tels. Faites-leur sentir que c’est ce qu’ils sont. 4. Ne pitchez pas des histoires, écrivez des spec-scripts. Pourquoi essayer de convaincre une salle pleine d’égocentriques incultes que vous pouvez écrire un bon scénario sur tel ou tel sujet ? Asseyez-vous simplement et écrivez ce fichu sujet. C’est bien plus honnête de faire bien quelque chose plutôt que de promettre de le faire bien. 5. Ecrivez avec votre cœur. La vie est courte; bien plus courte que vous ne le pensez. Ne faites pas du travail de mercenaire. Si un studio veut vous embaucher pour écrire quelque chose, faites-le uniquement si le job a une résonance spirituelle, psychique ou sexuelle en vous. 6. Mentez toujours au sujet de votre premier jet. J’ai prétendu que je travaillais sur le scénario de BASIC INSTINCT depuis des années lorsque je l’ai vendu pour une somme record. Lorsque le film est devenu le plus gros succès commercial de l’année 1992, j’ai dit la vérité : il m’a fallu treize jours pour l’écrire. 7. Rappelez-vous les secrets de famille. Si vous êtes bloqué, ne savez pas à propos de quoi écrire, pensez à toutes ces choses dont on ne parle pas au sein de votre famille. Quelque-part là-dedans se cache au moins un bon scénario. 8. Face au réalisateur, ne pliez-pas. Qu’importe à quel point il est charmant, le réalisateur n’est ni votre ami, ni votre collaborateur. Il est votre ennemi. Il veut imposer sa vision créative par rapport à la vôtre. Il veut prendre ce que vous avez écrit, se l’approprier et en retirer tout le crédit. 9. Noircissez un peu votre cœur. Mon ancien et très cher agent, Guy McElwaine, m’a dit: « Il n’y a pas de cœur plus noir que le cœur noir d’un agent. » Même s’il a été mon agent pendant très longtemps – et même si je l’aimais vraiment – est arrivé un jour où je l’ai viré. 10. Ne laissez pas les bâtards vous descendre. Si vous ne parvenez pas à vendre le scénario, ou si vous vendez le scénario mais qu’ils engagent un autre scénariste pour le massacrer, ou si le réalisateur s’attribue tout le mérite de l’écriture dans les interviews, ou si les acteurs prétendent avoir improvisé vos meilleurs répliques, ou si vous êtes mis à l’écart des conférences de presse, asseyez-vous simplement et écrivez un autre scénario. Et si la même mésaventure vous arrive avec celui-là, écrivez-en un autre, et un autre et encore un autre, jusqu’à ce que vous en ayez un qui soit porté sur grand écran par un réalisateur, mais avec votre propre vision. »

REDÉCOUVERTES

LES GRANDES MANŒUVRES (TF1)
Je revois LES GRANDES MANŒUVRES dans une copie enfin  regardable et suis tombé sous le charme : scénario inventif et intelligent avec tout à coup des trouvailles drolatiques étonnantes (les chapeaux qui se mettent à parler). On peut y admirer toute une flopée de seconds rôles ou de vedettes débutantes (Claude Rich, Piccoli), tous bien distribués, dans des rôles qui ne sont pas simplement des faire-valoir : de Yves Robert à Pierre Dux, de Dany Carrel, délicieuse, à une Brigitte Bardot excellente et à croquer, sans oublier Jacqueline Maillan et Madeleine Barbulée, Jacques Fabbri. Clair croque aussi bien le coté rance, aigri de la province, que la délicatesse de certains sentiments, la frustration, la solitude chez Michèle Morgan, la vanité blessée qui se transforme en amour chez Gérard Philippe qui est magnifique d’élégance et de subtilité. Osons un sacrilège et citons Lucien Logette dans Jeune Cinéma, excellente revue : « C’est un film qui tient nettement mieux le coup et qui est beaucoup plus réussi qu’ELENA ET LES HOMMES. » Et je ne parle pas du DÉJEUNER SUR L’HERBE. Ce, malgré un côté un peu ripoliné dans les décors qu’on peut défendre car il fait ressortir la cruauté discrète de certaines péripéties. Qualité Française ? Si cette expression qui désigne un savoir-faire réel mais anonyme convient parfaitement à certains Delannoy ou Carné des années 50, à des réalisations de Lampin, Dréville, elle ne s’applique pas aux GRANDES MANŒUVRES où Clair est présent dans chaque plan, chaque réplique. Idem pour Claude Autant-Lara (sauf LE COMTE DE MONTE CRISTO) et Duvivier même dans ses échecs (sauf LA FEMME ET LE PANTIN). Cette expression servait à défendre coûte que coûte les erreurs manifestes, les plantages, les fautes de goût des cinéastes qu’il fallait vénérer pour de justes raisons : la distribution d’ELENA est une suite d’erreurs. Personne ne joue avec personne. Il n’y a aucune entente entre les comédiens et le scénario est écrit à la va vite. Et Renoir semble totalement coupé de la France. Il a le regard d’un cinéaste américain et recycle des recettes, des souvenirs. LE CAPORAL ÉPINGLÉ est meilleur (même si l’on voit que la guerre de 40 reste pour lui la guerre de 14). Il faut faire comme si ces dérapages étaient des innovations, ce qui arrive dix fois sur cent. Le mépris justifié de Renoir pour la technique (qui entraîne des jugements imbéciles, mesquins des adorateurs de la technique style Le Chanois) lui faisait braver les règles dans les années 30 et était porté par une extraordinaire énergie créatrice en symbiose avec le pays. Après la réussite de FRENCH CANCAN, elle est en veilleuse et ses zélateurs l’ont conforté dans ses fourvoiements.

Autre redécouverte fastueuse, LA FÊTE A HENRIETTE (Pathé) qui est souvent sous-estimée, procure une jubilation de tous les instants. On a beaucoup glosé sur les affrontements entre les deux scénaristes que l’on réduit de manière simplificatrice à des autoportraits déguisés de Jeanson et Duvivier. Il y a beaucoup d’autres modèles. On peut juste constater que Duvivier se sert du personnage de Crémieux pour se moquer de lui-même, de ces plans de traviole qu’il glissait dans certains films notamment dans le très bon sketch avec Pierre Blanchard de CARNET DE BAL. Cette référence ironique fut décrite dans les Cahiers du Cinéma comme une volonté de plagier Welles, alors que ce genre de plan Duvivier les avait tournés des années avant CITIZEN KANE. Mais ce qui m’a aussi touché dans le film et qu’on mentionne rarement, ce sont toutes ces scènes de bal dans les rues, ces orchestres, ces foules de danseurs. Certains plans incroyablement spectaculaires sont visiblement volés (le bal près de la Madeleine) et le montage qui les unit à partir de la valse d’Auric est un grand moment de cinéma et un hymne au Paris populaire.

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Fév
15

LA DISPARITION DE KAREN CARPENTER de Clovis Gout est le récit très poignant, très direct d’une autodestruction, celle de Karen Carpenter qui va mourir d’anorexie. Mais le livre trace aussi un portrait fort de l’époque et de l’Amérique en proie à ses contradictions. Durant les années 1970, The Carpenters est le groupe le plus populaire aux États-Unis. Un immense succès (100 millions de disques vendus) qui s’explique par l’alchimie unique entre ses deux membres fondateurs, Richard et Karen Carpenter, un frère et une sœur. Ces deux enfants de la classe moyenne imposent un retour à l’ordre musical après la révolution psychédélique, avec des hits aussi romantiques que réactionnaires, tels Close to you, We’ve Only Just Begun ou Rainy Days and Mondays. Mais derrière cette success story se cache une tragédie. La Disparition de Karen Carpenter raconte cette histoire, nous amenant à porter un regard de côté sur les grands phénomènes socio-culturels qui marquèrent l’Amérique de l’époque. Evitez la préface de Simon Liberati qui réduit le propos du livre et sa force.

LE MONDE LIBRE d’Aude Lancelin est un portrait au scalpel des errements du Nouvel Observateur (surnommé L’Obsolète) en proie aux repreneurs et notamment de Jean Daniel (alias Jean Joel) dont Aude Lancelin saisit toutes les contradictions. Sans oublier un gigantesque égocentrisme. Je n’ai jamais oublié le moment où il s’est imposé dans une émission sur les Appelés après LA GUERRE SANS NOM et qu’il a tenu à squatter l’écran pour raconter ses séjours à l’hôpital, privant de parole des gens qui n’étaient jamais interviewés. Dans le récit caustique, aigu d’Aude Lancelin, on admire la force assassine du portrait de Matthieu Croissandeau, comme l’écrit Libération, alias «Matthieu Lunedeau», le directeur de la rédaction de l’Obs qui l’a congédiée. Un «garçon» d’un «naturel inconséquent», décrit comme l’homme de paille des actionnaires, plus porté sur les séminaires de management que sur la réflexion théorique, et pour qui «être de gauche, [c’est] avant tout ne pas être de droite». Lunedeau/Croissandeau fournirait un très bon personnage de fourbe,  toujours en accord avec le plus fort au second plan, à Lubitsch ou Billy Wilder. Ou Monicelli : j’ai pensé à Sordi dans UN HÉROS DE NOTRE TEMPS. Certains ont trouvé qu’Aude Lancelin s’absolvait parfois assez facilement mais cela ne change rien aux dérives qu’elle dénonce aussi bien à l’Observateur qu’à Marianne. Seul bémol, son enthousiasme – ou au moins son soutien – qu’on peut juger plus que discutable pour Alain Badiou, le défenseur des Khmers Rouges.

30 SECONDES EN ARIZONA est un petit essai revigorant, gouleyant d’Adrien Gombaud, qui est allé passer quelques jours à Tombstone et en profite pour comparer ce qui s’est effectivement déroulé autour du OK Corral, à la mémoire qu’en a gardé la ville et aux différentes versions filmées à commencer par celle qui fut adaptée de SAINT JOHNSON de WR Burnett (Actes Sud). Aucune ne fut tournée à Tombstone, ce qui rend le livre encore plus amusant. Il nous donne un plan de la ville avec les distances réelles, les différents saloons et églises, une biographie précise de tous les participants de Doc Holliday à John P. Clum (que l’on voyait dans L’HOMME DE SAN CARLOS). Une lecture indispensable.

  

1947, L’ANNEE OÙ TOUT COMMENÇA est un livre puzzle passionnant d’Elisabeth Asbrink qui fait se télescoper des évènements, des personnages réels, des destins tragiques. Comme l’écrit Le Monde : « 1947. Janvier : Londres, Malmö, ­Paris… Février : Rome, Delhi… Mars : Chicago… Comme dans un agenda, la Suédoise Elisabeth Asbrink – journaliste d’investigation née en 1965 – fait défiler les événements, grands et petits, de l’année où, sur les ruines de la guerre encore fumantes, un nouveau monde commence à se dessiner. Pour chaque lieu, une « entrée », de quelques lignes ou de quelques pages : des choses d’une importance planétaire – comme le plan de partage de la Palestine – d’autres, plus éphémères – Christian Dior lance le New Look –, ou d’autres enfin, jetées pêle-mêle et relevant de la vie privée. Certains personnages reviennent au cours des mois et des « entrées », telle Simone de Beauvoir, qui découvre les Etats-Unis, ville après ville, ou bien un petit garçon juif, un rescapé de la Shoah, dont l’avenir se décidera au cours de l’année à venir. La juxtaposition de l’universel et de l’intime, à première vue mécanique, obéit en réalité à des règles de composition rigoureuses qui entraînent le lecteur d’un lieu à l’autre, maintenant le suspense, et débouchant sur une fresque captivante de l’année 1947, aube de l’époque contemporaine. »

Jean-Charles Tacchella a écrit ses souvenirs qu’il a sobrement intitulés MÉMOIRES. C’est une chronique chaleureuse et pudique, sans effets de manche, d’un passionné de cinéma, qui sèche les cours en fin de matinée pour attraper la première séance et ceux de l’après midi mais qui passe son Bac, qui échappe au STO. Tacchella ne glorifie jamais ses actions mais fait revivre tout un quotidien tissé d’actes remplis de dignité. Et pour gagner sa vie, il écrit pour l’Ecran Français. Ce qui lui permet d’évoquer les combats contre les accords Blum-Byrnes, voit plusieurs fois Erich Von Stroheim qui pleure à volonté pour se libérer d’une personne importune, Chico Marx qui analyse en détail tous les gags des Marx Brothers, emmène Bazin rencontrer Wyler (pendant cinq heures et on n’enregistrait pas les interviews à cette époque). J’ai un faible pour la rencontre avec Laurel et Hardy où Laurel donne une leçon de mise en scène. On est charmé, passionné tant par la modestie du propos (mais ne croyez pas que ce soit mal écrit). Comme l’écrit Vincent Roussel : « Dans mes quatorze films, j’ai essayé de débanaliser la vie. Lui donner d’autres couleurs pour mieux l’apprécier. J’ai imaginé des personnages, des petites gens pour la plupart, qui veulent échapper au quotidien. Le regard m’importe plus que le style. La légèreté, la dérision, la fantaisie et l’émotion, je ne peux m’en passer. »Il faut attendre la fin du livre (la page 852 (!) exactement) pour que le cinéaste Jean-Charles Tacchella ose cette sorte de profession de foi en forme de bilan artistique. Et il est tentant d’appliquer ces mots à ces mémoires passionnants puisque, là aussi, le cinéaste préfère « le regard » au « style ». Non pas que le livre soit « mal écrit » (bien au contraire) mais il est dénué de fioritures ou d’effets de manche. Tacchella s’efface et nous propose un regard léger, amusé et parfois mélancolique sur une vie bien remplie, entièrement dédiée au cinéma.

En tout cas, je n’oublierai pas les portraits chaleureux de Léonide Moguy que Tacchella réhabilite comme un cinéaste profondément humain et sincère, contrairement à ce qui avait été écrit dans les Cahiers du Cinéma et j’en profite pour conseiller fortement JE T’ATTENDRAI (ex LE DESERTEUR) sorti par Gaumont, sans doute le premier film dont le temps de l’action soit celui de la projection, en rappelant aussi CONFLITS et PRISON SANS BARREAUX chez René Château.Et Tacchella va m’obliger à voir des films d’Yves Ciampi tant il parle de lui avec chaleur et amitié, vantant la partie documentaire de UN GRAND PATRON (SND je crois).

  

Et je vais commander LES HÉROS SONT FATIGUÉS dont on vante la photo d’Henri Alekan. Le sujet se rapproche de celui de SOLEIL NOIR de Denys de la Patellière, film très plat mais sauvé par un dialogue extravagant de Pascal Jardin qui s’était défoulé : Michel de Ré fouettait Michèle Mercier ! Jean Topard avouait des dizaines de forfaits ignobles mais oubliait de mentionner qu’il s’appelait Bayard (il finit dans une poubelle), Daniel Gelan insultait Valentina Cortese qui n’avait jamais été à la Comédie Française et on y voyait Patrick Balkany en frère de Michèle Mercier réclamant son argent de poche. LES HEROS SONT FATIGUÉS doit être plus sobre.

Jean-Claude Missiaen vous offre lui Le CINÉMA EN HÉRITAGE, d’abord un splendide album de photos très personnel où bien sûr s’affiche Sylva Koscina (une photo nue d’elle, rare), des souvenirs de découverte de films dans les cinémas de quartier. Il évoque aussi tout son travail d’attaché de presse, sans langue de bois (il y a des portraits vengeurs et justes notamment de Philippe Selz le directeur de la publicité chez CIC qui n’en foutait pas une rame). Mais il évoque avec tendresse Gabin sur lequel il écrivit un beau livre, Montand, Burt Lancaster, Claude Sautet et bien sûr ses films, TIR GROUPÉ, RONDE DE NUIT et LA BASTON.

   

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