Déc
20

DOROTHY ARZNER

Pour beaucoup l’hommage à Lumière consacré à Dorothy Arzner fut une révélation. Pour moi aussi, qui n’avais vu que DANCE GIRL, DANCE sur le monde du « burlesque » qui m’avait paru timide et conventionnel. Une tirade revendicatrice de Maureen O’Hara avait permis au mouvement féministe de s’emparer du film et de le surestimer. On est à des lieues de GRAIG’S WIFE, MERRILY WE GO TO HELL, ANYBODY’S WOMAN ou WORKING GIRLS.
Malheureusement, c’est l’un de ses seuls titres qui est disponible en DVD avec le banal et languissant CHRISTOPHER STRONG, pourtant écrit par sa scénariste de prédilection, Zoe Akins, que rachète partiellement l’interprétation lumineuse, élégante et totalement maitrisée  de Katharine Hepburn  dont ce n’est que le second film et celle touchante de Helen Chandler.

merrilywegoMERRILY WE GO TO HELL que l’on trouve soit dans un coffret consacré aux films Universal pre-Code soit séparément, compte en revanche parmi les meilleures réussites de Dorothy Arzner qui, comme l’écrit Antoine Royer, dans DVDClassik « aura été l’une des plus remarquables marginalités issues du giron des studios hollywoodiens durant les années 20 : en premier lieu, c’était une femme, et probablement la première réalisatrice à avoir obtenu une place de cette envergure à Hollywood. Plus encore, c’était une lesbienne, qui portait des pantalons et assumait ses amours, notamment avec la danseuse et chorégraphe Marion Morgan, dont elle partagea la vie pendant des décennies où cela ne se faisait pas encore. Et la plupart des films de Dorothy Arzner, sans pour autant être des pamphlets revendicatifs, portent ainsi en eux quelque chose de cette identité singulière, tant dans les thèmes abordés (notamment autour de la condition féminine, avec des personnages qui décident de prendre en main la direction de leur existence plutôt que de subir la pression de l’ordre social) que dans la manière de les appréhender. »
Je discuterai simplement et très légèrement « l’identité singulière » car aucun des films d’Arzner ne trahit vraiment ses préférences sexuelles (elle-même les vivait discrètement comme le rappelait Philippe Garnier) contrairement à ce que ressassent les universitaires américains. Même s’il lui arrive de dénoncer des conduites phallocratiques dans les couples, comme dans un certain nombre de mélodrames (BACK STREET de Stahl). De même que Cukor faisait attention à dissimuler son homosexualité dans ses films. On peut en effet noter l’attention que porte Arzner à ses personnages féminins – ici Sylvia Sidney qui a rarement été plus belle, plus délicate et ailleurs la sidérante Ruth Chatterton  sans oublier Rosalind Russell extraordinaire dans CRAIG’S WIFE : attention aux visages, aux costumes, aux cadrages. Mais dans MERRILY WE GO TO HELL (c’est le toast qui ponctue chaque libation de Jeremy Corbett), Fredric March est exceptionnel, tout comme John Boles dans CRAIG’S WIFE, voire Clive Brooks et surtout Paul Lukas dans ANYBODY’S WOMAN, ce qui contredisait un peu l’assertion de Garnier selon laquelle, elle sacrifiait parfois les personnages masculins.
Il y a un thème qui court à travers tous ses films : les couples mal assortis ou dysfonctionnels pour des différences de classe, de milieu, de caractère. Parfois les protagonistes surmontent ces différences, après bien des souffrances comme dans ce film, parfois non comme dans CRAIG’S WIFE. Toujours Antoine Royer : «  MERRILY WE GO TO HELL (1932) est un film admirable, à de nombreux points de vue. Stimulant, troublant, émouvant, léger tout en étant empreint de gravité et de subversion, le film témoigne d’une excellence de production assez généralisée qu’il convient de souligner ici. Avec le recul conféré par quelques décennies de mélodrames plus ou moins honnêtes autour de l’alcoolisme – et parmi eux, de bien rares chefs-d’œuvre – on pourrait trouver le déroulé du film un peu attendu, somme toute prévisible. Quatre contre-arguments, au moins, invitent à modérer le constat critique. Premièrement : avant 1932, la figure de l’alcoolique n’avait que rarement été traitée en tant que telle au cinéma, si ce n’est pour donner l’occasion de scènes d’ivresse comique et/ou bagarreuse, et des ressorts dramaturgiques qui peuvent aujourd’hui paraître obligés ne l’étaient pas forcément, loin de là, à l’époque. Deuxièmement – et pour revenir à cet admirable titre – : certes, le couple central va être mis à mal par la dépendance à l’alcool de Jerry, et ce qui est attendu survient… mais peut-on finalement reprocher à un film de se tenir au programme annoncé sur son affiche ? Troisièmement, le scénario d’un film ne se limite pas, loin de là, au déroulé de son intrigue, et le film contient suffisamment de singularités périphériques, dans son approche de son sujet ou dans le traitement de ses personnages secondaires, pour attiser la curiosité. Et enfin, quatrièmement : il ne faudrait pas confondre le moyen et la fin, et MERRILY WE GO TO HELL n’est en réalité pas tant un film sur l’alcoolisme qu’une œuvre sur les obsessions individuelles et les pulsions destructrices qu’il engendre souvent. »
Le ton oscille entre la cocasserie et la gravité, la légèreté et le drame et l’action avance comme  suspendue dans un nuage d’alcool, ce qui dramatise les chutes et les faux pas. Corbett va se remettre à boire sous l’influence de son ancienne petite amie qui l’avait pourtant maltraité :« Pourquoi me considères tu avec cette dévotion ? », lui demande-t-elle quand ils se retrouvent, « celle qu’on accorderait à un boa constrictor ». « C’est vrai, j’étais jeune et égocentrique » – «  Et maintenant ? » – « Maintenant, je suis jeune et égocentrique ». Et il va entraîner provisoirement sa femme dans sa chute. Il y a des parenthèses surprenantes : la recherche d’un baryton occupe pendant quelques scènes les déambulations d’un trio de fêtards dont March (« il n’est ni baryton ni gentleman », dit il après avoir testé un barman vocaliste et après qu’un autre barman ait répondu « je n’autorise pas les barytons ici ») et tout à coup une réplique poignante, quand Sylvia Sidney qui vient elle aussi de boire, déclare : « Je vous donne l’état sacré du mariage moderne : on vit seul, dans des lits jumeaux avec trois Alka Seltzer le matin. » Remarquable dialogue, brillant, moderne et rapide d’Edwin Justus Mayer (March découvrant que Sidney est la fille de Prentice, le roi de la conserve : « Ah, celui qui met des objets dans une boîte que moi j’ouvre pour les en retirer »). Arzner parvient à contourner tous les clichés, nous faisant sentir la muflerie de March mais aussi sa fragilité, la souffrance. Elle maitrise tous les changements de ton avec une grâce infinie.

anybodyswomanANYBODY’S WOMAN (1930) est dans la même veine et débute par un moment anthologique. Clive Brook surprend par la fenêtre  dans une chambre voisine, deux chorus girls dont l’une joue de l’ukulele. C’est Ruth Chatterton qui est absolument inoubliable. Ils vont se marier. Toujours un de ces couples mal assortis qui peuplent les films d’Arzner avec tous les incidents que cela entraine : les gaffes de la jeune femme, ses manières plébéiennes, l’arrogance des amis du marié, imbus des privilèges de leur caste. Mais avec l’aide de la scénariste Zoe Akins (qui adapte une histoire de Gouverneur Morris, l’auteur pulp de EAST OF JAVA), Arzner triomphe de tous les pièges et réussit à constamment nous surprendre. Tous les personnages à commencer par celui que joue si délicatement Paul Lukas, révèlent des facettes inattendues, une couleur qu’on n’avait pas repéré, une surprenante véracité (notamment celui que joue Lukas qui prend tout le monde à contre pied) et le scénario évite tous les stéréotypes. La Pansy de Ruth Chatterton est une fille naturelle, décente, loyale qui reconnaît ses erreurs et refuse qu’elles la plombent. Elle peut aussi être rude quand il le faut, n’hésitant pas à gifler un soupirant trop insistant, ce qui se retourne contre elle. Le scénario est ponctué par des intertitres : un Mois Après, le Lendemain, comme un film muet mais ce qui paraît ailleurs une béquille, devient ici une manière dynamique de raconter l’histoire, faisant saliver le spectateur. D’autant qu’Arzner utilise admirablement l’espace (les personnages coincés dans des chambres proches ou de très grandes pièces) et le son : un ventilateur permet de réverbérer des conversations et de les faire entendre à une autre personne, astuce digne du Dumas des TROIS MOUSQUETAIRES avec la fameuse cheminée.

WORKING GIRLS (1931) ne se situe pas au même niveau en partie à cause du matériau de base, une pièce de Vera Caspary  se déroulant à l’origine dans une chambre d’hôtel de femmes, avec une distribution entièrement féminine. Zoe Akins rajouta donc les personnages d’hommes et tous les extérieurs. Et surtout, avec la réalisatrice, elle noie l’intrigue sous une foule détails, de personnages, de notations si bien que la trame a moins d’importance que l’atmosphère. Parmi les « working girls » (c’est à dire plus ou moins des prostituées dans l’argot de l’époque, l’équivalent des « travailleuses » chères au Milieu français) du titre, figurent deux sœurs et là Arzner va montrer peu à peu que celle qui paraît flirter le plus est en fait la plus posée, la plus pragmatique. Et Dorothy Hall est d’ailleurs assez convaincante alors que le jeu de Judith Wood se révèle assez exaspérant et forcé. Autre faiblesse, Charles Buddy Rogers distribué ici à contre emploi (il est frivole, égoïste, oublieux de toutes ses promesses), ce qui ne dynamise pas son talent. Heureusement la mise en scène d’Azner, son attention à de petits détails surmontent les faiblesses du sujet et de l’interprétation.. Elle dynamise par ses plans, ses cadrages des moments où pourtant rien ne paraît se passer qu’elle soigne particulièrement, souligne la caractère prolétarien de certains personnages, réussit plusieurs séquences de montage et dirige remarquable Paul Lukas, personnage complexe et touchant. Les premières séquences se déroulant dans l’hôtel ont suscité des exégèses soulignant leur côté lesbien qui nous semble pourtant indéchiffrable. Certes, on voit une fille cligner de l’œil vers une copine mais cela paraît  davantage un gag qu’une tentative de séduction. Et quant aux filles qui dansent ensemble, on en voit beaucoup dans les films de la Dépression, voire plus tard, quand leurs copains ou maris étaient de mauvais danseurs, sans que cela trahisse la moindre influence homosexuelle. Ce film passionnant fut malheureusement un échec commercial.

CRAIG’S WIFE (1936)
craigswifePour Edward Chodorov qui produisit le film et déclare avoir travaillé au scénario, c’est la dernière réussite de Dorothy Arzner et sans doute son chef d’œuvre. L’Histoire semble lui donner raison. Inspiré d’une pièce de George Kelly, l’oncle de Grace, qui reçut le prix Pulitzer, le scénario est crédité à Mary McCall qui accomplit (sous la supervision ou avec l’aide de Chodorov ?) un travail remarquable, supprimant les digressions de la pièce, ses longueurs, réduisant les trois actes à 71 minutes. Bien sur, on peut penser que vu le laps de temps (identique dans la pièce) l’évolution du mari et sa soudaine lucidité sont un peu précipitées mais John Boles et la mise en scène parviennent à faire accepter la convention. Le couple dysfonctionnel qu’il forme avec Rosalind Russel (le choix de l’actrice est revendiqué par Chodorov mais sa direction, rigoureuse, tendue, semble être le fait de la réalisatrice), femme parfaite, ménagère perfectionniste qui aime davantage sa maison que son mari ou le monde extérieur, est l’un des plus forts, des plus originaux de toute l’œuvre d’Arzner qui en compte pourtant pas mal. Elle est froide, calculatrice, obsédée plus par les apparences, par ce que vont dire les gens que par les ennuis judiciaires qui peuvent tomber sur son mari. Sa recherche de l’indépendance à tout prix, sa volonté d’autonomie la conduisent à nier le monde extérieur, à ne privilégier que sa maison : elle se montre d’une incroyable dureté envers une de ses plus fidèles domestiques (Jane Darwell), coupable d’avoir invité quelqu’un à la cuisine ; elle méprise sa voisine qui lui amène sans cesse des roses (délicieuse Billie Burke), ment de manière éhontée à sa jeune nièce à qui elle déclare que le « mariage est le seul moyen d’acquérir sa liberté ». Et peu à peu va se retrouver seule, abandonnée par tous. Rosalind Russel sait combiner la froideur et la fausse gentillesse qu’elle exhibe pour la galerie et qui sont les deux faces de la même pièce. Elle arrache son interprétation sans jamais avoir l’air de juger son personnage, de le commenter et l’on sent qu’elle est non pas un monstre mais le produit parfait d’une société. Arzner transforme sa maison avec l’aide d’un de ses amis, le décorateur d’intérieur William Haines qui remplaça Stephen Goosson qu’elle avait renvoyé, en une sorte de mausolée, un tombeau pour sa propre gloire qui finit par devenir suffoquant. Elle joue sur les verticales pour augmenter ce sentiment d’oppression et le moment où Boles fracasse le vase qu’elle essuie et repositionne constamment, résonne comme un sacrilège libérateur. Il l’avoue avec une certaine jubilation, conquérant ainsi sa liberté.
harrietrcraigHARRIET CRAIG, le remake qu’en fit Vincent Sherman, est vraiment intéressant pendant plus de la première moitié, surtout par rapport à ce que l’on a appris de Crawford par la suite, ses obsessions, sa maniaquerie, son coté tyrannique avec ses proches. Le film incorpore certains de ses traits et ce, alors que Crawford avait une histoire d’amour avec Vincent Sherman qui dura 3 ans. Est-ce que ceci explique cela, est-ce que Sherman qui disait que les Noël chez Crawford était une torture ne les a pas ajoutés dans le script ? Le fait que Crawford les ait acceptés, connaissant le voile qui dissimulait sa conduite avec  ses enfants et ses proches, laisse rêveur. Masochisme, sentiment d’invulnérabilité ? Cela renforce l’intérêt du film, filmé avec une vrai fluidité et un sens certain de la direction d’acteur. Le dernier tiers trahit son origine théâtrale et les coups de théâtre sont assénés sans subtilité malgré l’interprétation très convaincante de Wendell Corey. Le film est plus long que le Arzner, plus psychologie et Crawford paraît plus ambitieuse dans ce qu’elle recherche et plus perverse avec son mari.

Autres films vus à Lumière

BUTCH CASSIDY ET LE KID tient très bien le coup même si un des passages ultra-célèbres grâce à la chanson de Bacharach prend des airs de vidéo clip. J’ai été très sensible au scénario et surtout au remarquable dialogue de William Goldman (avec cette brusque irruption d’un type qui veut placer la bicyclette au milieu du recrutement d’une milice) auquel George Roy Hill contribua et aussi à la manière dont ce dernier passe dans sa réalisation de la comédie, de la désinvolture à la gravité. Il y a deux monologues extrêmement touchants de Katharine Ross, notamment le dernier quand ils vont se séparer qui s’enchaine sur une ellipse très émouvante. Roy Hill a très souvent raconté l’histoire de types instables, pas très mûrs, inadaptés psychologiquement (pensez à THE WORLD OF HENRY ORIENT). Tarantino disait à Lyon que dans tous ses films, il y a un affabulateur et un idéaliste. Ce qui n’est pas faux.

  damedanslauto  lbjones  butch cassify

Dans le programme préparé par Quentin TARENTINO, j’ai pu enfin voir LA DAME DANS L’AUTO AVEC DES LUNETTES ET UN FUSIL de Litvak qui est plaisant et bien mené (Samantha Eggar est fort bonne de même que Fresson) et comme le dit Tarantino « hip et cool ». Mais comme beaucoup d’adaptations de Japrisot, le récit et le suspense sont tellement alambiqués qu’ils réclament 25 minutes d’explications.

THE LIBERATION OF L.B. JONES (ON N’ACHÈTE PAS LE SILENCE) tient très bien le coup et nous étions injustes dans 50 ANS avec ce film. Nous allions jusqu’à mettre en doute, erreur inexcusable et ne s’appuyant sur rien, les convictions personnelles de Wyler. Or on apprend dans FIVE CAME BACK de Mark Harris que Wyler avait demandé à Capra de réaliser le film sur les soldats noirs. Capra l’envoya dans le Sud avec un scénariste noir Carleton Moss et là, Wyler fut horrifié par tout ce qu’il découvrit : un racisme omniprésent, violent, y compris à l’intérieur de l’armée qui l’empêchait de travailler avec son co-auteur : ils ne pouvaient pas être ensemble dans les restaurants, les hôtels, les trains. Ecœuré, Wyler abandonna le projet en déclarant qu’il haïssait le Sud. Et cette violence, on la sent tout au long de THE LIBERATION OF L.B. JONES. Ce que nous qualifions de cynique est en fait une lucidité qui refuse les compromis et l’ordre établi. Et le jeune avocat qui quitte le pays est la réincarnation de Wyler, touche profondément personnelle. Le projet, évidemment, a bénéficié du succès de IN THE HEAT OF THE NIGHT, mais il n’en a pas la roublardise (inconsciente ?). Nulle réconciliation, nulle main tendue entre les Noirs et les Blancs à la fin, qui mettait tellement en colère James Baldwin. Seul bémol, Wyler se livre à tout un montage de plans cut, ultra rapides, sur le visage d’une jeune noire, concession inutile à l’air du temps qui jure par son pseudo modernisme. Belle musique d’Elmer Bernstein.

LECTURES

francoisdassiseSAINT FRANÇOIS D’ASSISE (Éditions Le Bruit du Temps du Temps) est une magnifique et revigorante biographie écrite par l’immense GK Chesterton (dans tous les sens du termes, il mesurait 1 mètre 96 et était un colosse). Bien qu’il se soit converti au catholicisme, Chesterton n’est pas un auteur paralysé par les dévotions. Comme l’écrit Anne Weber dans sa belle préface et qui parle de l’éblouissement que l’on ressent à la lecture : « nul besoin pour cela d’être soi-même catholique orthodoxe comme Chesterton, ni même catholique tout court, ni même croyant. Du moment qu’on est un être humain, comment ne pas être ébloui face au merveilleux personnage que l’on découvre et qui ressemble si peu à l’idée qu’on se fait communément d’un saint, ni d’ailleurs à rien de ce qu’on a jamais connu. On suppose qu’on va avoir affaire à quelque ascète sinistre et l’on se retrouve face au plus joyeux des hommes. » Chesterton trace le portrait d’un François qui a d’abord voulu s’illustrer à la guerre avant que la maladie le terrasse, un homme profondément démocratique, voire révolutionnaire et l’on y apprend une foule de détails savoureux, cocasses ou bouleversants. « Toute l’explication de Saint François, écrit-il, c’est qu’il était certes ascétique et qu’il n’était certes pas sombre… Il se jeta dans le jeûne et les vigiles aussi furieusement qu’il s’était jeté dans la bataille. Il avait fait faire à son coursier volte-face complète mais il n’y avait ni arrêt ni ralentissement dans la foudroyante impétuosité de sa charge. Elle ne présentait rien de négatif ; ce n’était ni un régime ni une simplification stoïque de la vie. » On admirera au passage l’écriture de Chesterton que vénérait Borges. J’ai été fasciné par les rapports entre le monde des troubadours, voire des jongleurs et François.
De Chesterton, il faut absolument lire UN NOMMÉ JEUDI, cette fable sarcastique, LES ENQUÊTES DU PÈRE BROWN et si vous le trouvez d’occasion, son prodigieux essai sur Dickens dont certaines pages constituent le plus beau texte jamais écrit sur John Ford. Je vais aussi commander chez le même éditeur sa vie de Robert Browning.

Je me suis replongé avec délices dans certains livres d’Albert Cossery, ce romancier égyptien qui écrivait en français et en anglais : LES HOMMES OUBLIÉS DE DIEU fut préfacé  par Henry Miller. Il faut absolument découvrir LES FAINÉANTS DE LA VALLÉE FERTILE, LA VIOLENCE ET LA DÉRAISON, MENDIANTS ET ORGUEILLEUX.

albertcossery  isabelleeberhardt

Petite promo familiale, ma fille Tiffany vient d’écrire une belle biographie sur Isabelle Eberhardt, UN DESTIN DANS L’ISLAM (Tallandier). C’est passionnant, touchant et très actuel. Quel destin.

Bouquins a eu la fort bonne idée de réunir en deux volumes les chroniques d’Alexandre Vialatte parues dans La Montagne au temps béni où les journaux s’offraient de vrais et grands écrivains. C’est un éblouissant festival, sublimement écrit, jubilatoire. Du bonheur à chaque ligne. En l’ouvrant au hasard, je suis tombé sur ce que Vialatte écrivait sur BONJOUR TRISTESSE. C’est splendide. Il trace un portrait si élégant, si profond de Sagan, si drôle où il a déjà tout senti, tout compris. Voilà un bon remède face aux tonnes de langue de bois qui se déversent.

vialatte2  borntorun

L’autobiographie de Bruce Springsteen BORN TO RUN (Albin Michel) est un livre émouvant, un vrai portrait de l’Amérique populaire, ouvrière, pauvre (il y a des pages formidables sur la manière dont il vivait). Il parle avec honnêteté de ses crises de dépression, des doutes qui le ravagent : un an et demi pour mixer THE RIVER. Les rapports ambigus, douloureux avec son père, son évocation chaleureuse de sa mère, ses luttes pour conquérir sa liberté, la description de la disparition du saxophoniste Clarence constituent des pages bouleversantes comme tout ce qu’il écrit sur Elvis, Dylan, Pete Seeger. Du coup je me suis replongé dans certains de ses albums, NEBRASKA qui fut méconnu, BORN IN THE USA qui lui valut des félicitations de Reagan, THE SEEGER SESSION, THE GHOST OF TOM JOAD inspiré par LES RAISINS DE LA COLÈRE et Woody Guthrie.

Dans ma collection western, chez Actes Sud, je signale la parution de CIEL ROUGE, un roman de Luke Short, auteur totalement ignoré en France, où il introduit avec brio les principes du roman noir dans le western. Robert Wise en tira un fort bon film, nocturne, à peine gâché par de mauvaises transparences et que rachetaient Mitchum, déjà génial, et une scène de bagarre incroyablement violente. Sans oublier la sublime photo noir et blanc de Nicholas Musuracca. Luke Short participa au scénario, ce qui explique la fidélité du film au roman. Une partie des qualités que MB trouve fort justement dans TON HEURE A SONNÉ, viennent du livre de Short, CORONER CREEK, même si le scénario de Kenneth Gamet le simplifie quelque peu. Toutes les scènes de violence sadique proviennent du roman.

cielrouge  etrangeincident

L’ÉTRANGE INCIDENT (the Ox Bow Incident) de Van Tilburg Clark est un admirable roman, profond, âpre, fort. A lire d’urgence. Voilà un immense écrivain qui influença des dizaines d’auteurs. Il s’agit sans doute du premier livre de fiction sur le lynchage.

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THE COLOR LINE est une riche exposition au Musée du Quai Branly et aussi un très beau triple CD sorti par Frémaux & associés : chansons de travail, de protestation, blues urbains ou campagnards, Come Sunday d’Ellington.

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Lisez aussi LA SILICOLONISATION DU MONDE, un essai qui fait parfois froid dans le dos. Eric Sadin est l’un des rares intellectuels à penser la numérisation de notre monde. Voilà 10 ans maintenant qu’il interroge d’un point de vue philosophique l’impact du numérique sur nos sociétés. Cette fois-ci il parle de « silicolonisation » du monde, contraction de deux mots : la Silicon Valley, lieu mythique du développement du numérique aux Etats Unis, et colonisation tant la réussite industrielle de ces produits colonise le monde selon lui. Cet essai est une charge contre les Facebook, Apple et autres Amazon qui contrôlent subrepticement nos vies pour en tirer des services via les applications et générer des profits à une échelle jamais atteinte auparavant.

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Nov
22

FILM NOIRS OU HORRIFIQUES

THE CAR de Elliott Silverstein. Le film, de loin le meilleur de Silverstein (qui n’a certes pas fait grand-chose d’intéressant ni avant ni après) n’est pas du tout un « démarquage » du DUEL de Spielberg ; les deux films sont profondément différents. THE CAR a de nombreuses qualités qui le placent nettement au dessus des films d’horreur habituels. Je pense entre autres choses à la qualité assez rare des scénaristes, au choix des extérieurs, un ouest profond, immense et vide qui d’emblée crée l’inquiétude, à une fin impressionnante (elle fait parfois penser à la fin de KISS ME DEADLY).

the car

On peut trouver en Italie dans une copie Scope THE BOTTOM OF THE BOTTLE, enfin revu dans une copie non virée  surprend durant la première partie par le ton âpre dans sa description du monde des ranchers, où les frustrations remplacent l’amour, où l’on se nourrit de ragots, où l’on trompe son ennui dans d’interminables parties arrosées d’alcool, où une milice se forme en un éclair, qualités repérées par Robert Benayoun. Le scénario contient quelques répliques sarcastiques. Quand Joseph Cotten demande à son frère (Van Johnson, plutôt convaincant en fugitif ivrogne) de l’appeler PM, il réplique : « Un homme qui veut qu’on l’appelle par ses initiales doit être mort de peur devant le scandale. » Ce mélange de satire sociale, de mélodrame et de fable morale inspire Hathaway pendant cette première partie d’autant que Lee Garmes fignole des plans raffinés, magnifiques, jouant sur les sources de lumière multicolores, les reflets, les néons et surclassant John Alton sur son propre terrain. La mise en scène utilise avec brio, les zones d’ombres, les plans nocturnes, filme magistralement les extérieurs. Mais le scénario de Sidney Boehm devient verbeux, explicatif, avec des manques (la frustration sexuelle de Ruth Roman). La transformation des deux protagonistes paraît téléphonée, maladroite (d’ailleurs Cotten reste aussi tendu et énervé quand il est censé redevenir humain) et finalement édulcore  le roman de Simenon.

thebottomofthebottle

Je conseille très chaleureusement malgré l’absence de sous-titres la série THE WHISTLER, soit dans le coffret non restauré (copies correctes, une moyenne) et pas trop cher, soit dans les versions restaurées. Il s’agit sans doute de la série la plus étrange  qui ait été produite. Tous les épisodes sont introduits par une ombre et un air sifflé : « Je suis le Siffleur et je marche la nuit. » A noter que ce siffleur qui apparaît parfois dans un épisode ne joue aucun rôle sauf dans le premier où il fait avorter une tentative de meurtre sans raison logique. Tous les épisodes (sauf le dernier) sont joués par le même acteur, Richard Dix, chaque fois dans des personnages différents et qui ont en commun leur incroyable malchance, leur côté dépressif, maniaque, paranoïaque et les choix calamiteux qu’ils font dans toutes les circonstances. William Castle créa la série et dirigea plusieurs titres dont le meilleur épisode, MYSTERIOUS INTRUDER. Mais tous, à commencer par le George Sherman et les Castle, sont plaisants, bien photographiés. THE WHISTLER fut plusieurs fois refait, notamment par Kaurismaki (J’AI ENGAGÉ UN TUEUR).

thewhistler

Kino vient de sortir une flopée de films noirs, hélas sans sous-titres. Certains étaient quasi invisibles. Il y a des chefs d’œuvres comme PITFALL de De Toth (se précipiter malgré l’absence de sous-titres), des réussites visuellement impressionnantes comme THE CAPTIVE CITY de Robert Wise (dont j’ai revu CIEL ROUGE, western noir et violent, avec beaucoup de plaisir) qui utilise avec brio des objectifs lui permettant de faire le point au premier plan et dans le fond de l’image. Jacques Lourcelles loue le réalisme qui débouche sur une impression de fantastique.

pitfall

J’avais toujours évité HELL’S HALF ACRE de John H Auer malgré l’intérêt que j’éprouvais pour cet étrange cinéaste (j’ai revu avec plaisir TAM TAM SUR L’AMAZONE). Même vu en Blu-ray, le film se révèle plat et assez languissant. Un ou deux plans joliment composés mais aucun suspense et une réalisation assez molle. Mieux vaut voir son chef d’œuvre, CITY THAT NEVER SLEEPS (TRAQUÉ DANS CHICAGO),  une de ses rares productions tournées en extérieurs réels même s’il est clair qu’il filme les rues de Chicago comme si c’étaient des décors « tournés la nuit sous une immense tente ». Nous avions oublié de dire que le film est commenté, idée originale, par la Ville. Ce film que nous défendons dans 50 ANS a un narrateur original puisqu’il s’agit de la Ville.

acre  citythatneversleeps

Un chef d’œuvre vient enfin de sortir en Blu-ray. Il s’agit de TRY AND GET ME, titre alternatif de SOUND OF FURY de Cy Enfield, cinéaste sur qui Brian Neve a écrit un livre excellent, THE MANY LIVES OF CY ENFIELD. Pierre Rissient avait sorti ce film magistral dans les années 60 ( FUREUR SUR LA VILLE) qui s’inspirait du même fait divers qui avait été utilisé par Lang et ses scénaristes pour FURY. Sauf que chez Enfield, les prisonniers qu’on va lyncher sont coupables de crimes odieux et cela rend la dénonciation du lynchage plus forte, plus terrible, plus lucide. Admirable interprétation de Lloyd Bridges et Frank Lovejoy. Il faut du coup redécouvrir aussi UNDERWORLD STORY et ses films anglais HELL’S DRIVERS et ZULU.

tryandgetme

Autre sortie en Blu-ray aux USA, STORM FEAR le premier film dirigé par Cornel Wilde, est aussi le premier scénario de Horton Foote (TENDER MERCIES, TO KILL A MOCKINGBIRD). Cette histoire de malfaiteurs retenant en otage une famille dans les montagnes de l’Etat de New York, retient l’intérêt pendant les quarante premières minutes. Elle est soutenue, de plus, par une belle musique d’Elmer Bernstein. Pour une fois, on fait jouer à Dan Duryea un écrivain raté, jaloux et enrhumé et non un des sempiternels gangsters et il est étonnant de vulnérabilité. Lee Grant, que Wilde imposa bien qu’elle soit sur la liste noire, est grandiose en fille à gangsters qui essaie d’être sympa. Steven Hill possède une présence et un physique très inquiétants. Jean Wallace a des moments de sincérité touchants qui, faisant oublier ses maladresses, renvoient à des actrices bergmaniennes. Le principal problème est Wilde lui même pas assez dur ou violent. Et le film peu à peu se délite quand on passe en extérieurs, souvent mal filmés. Les conventions reprennent le dessus.

storm fear

HIDDEN FEAR, tourné en Suède par de Toth est ultra décevant, au scénario flou. Il n’y a aucune urgence, aucun ressort dramatique. Seul point positif, l’importance incroyable des extérieurs.
WITNESS TO MURDER, malgré John Alton, Barbara Stanwyck et George Sanders est une daube. Un scénario informe, avec d’énormes ficelles et une réalisation télévisuelle du platounet Roy Rowland.

UN FILM ANGLAIS

THE DIVORCE OF LADY X de Tim Wheelzn est agréable, pas mal écrit, bien joué. Et avec des couleurs et des décors très plaisants. Ce fut une mini surprise (je ne savais même pas qu’il était en couleur).

ladyx

FILMS FRANÇAIS

Beaucoup de sorties passionnantes chez René Château, notamment LES MUTINÉS DE L’ELSENEUR de Pierre Chenal (scénario de Marcel Aymé d’après Jack London que je voulais voir depuis si longtemps). De nombreuses séquences montrent qu’on a affaire à un vrai metteur en scène : les plans longs, au début, avec ces mouvements d’appareil qui circonscrivent le décor et imposent une atmosphère. Le Vigan est absolument génial en marin pinailleur, sur de ses droits, titre au flanc, menteur et manipulateur. L’ensemble de la distribution est remarquable (Berley en brute, Bergeron, Genin) et n’achoppe que sur Jean Murat et dans le dernier quart un manque de progression dramatique.

mutinés  soupe enversparadisvie en rose

LA SOUPE A LA GRIMACE est un curieux film noir de Jean Sacha, avec des plans très composés. Tout le monde y compris Noel Roquevert joue des Américains et la fin, désenchantée, a des accents hustoniens.

L’ENVERS DU PARADIS est une œuvre typique des qualités et des défauts de Gréville, cinéaste que j’aime tant. Des péripéties de roman photo (la jeune fille tuberculeuse) côtoient des élans poétiques, des audaces, des raccourcis et une description annonçant le Saint Tropez de la décennie suivante. J’ai été touché en revoyant cette œuvre qu’on avait découverte avec son auteur.

LA VIE EN ROSE de Jean Faurez est un film remarquable : un scénario fort, audacieux de René Wheeler, admirablement dialogué par Henri Jeanson (« je n’ai pas la mémoire des oui » dit Salou dans un moment giralducien qui va bientôt se retourner). Deux visions, deux histoires, deux réalités. Et un travail probe, franc de Jean Faurez. A redécouvrir.

LA JEUNE FOLLE me laisse indécis. Visuellement, le film contient de beaux plans et fait preuve d’ambition. Il n’est pas à la hauteur de MANÈGES. Mais je trouve comme souvent chez Allégret la dramaturgie pesante et inerte et les personnages finalement pas vraiment intéressants, surtout celui que joue Vidal.

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Oct
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LECTURES

notrefranceNOTRE FRANCE, Dire et aimer ce que nous sommes de Raphael Glucksman est un ouvrage revigorant qui s’en prend aux idées reçues que propage à longueur de discours la droite sur l’Identité française, son déclin à cause du multiculturalisme. Sans que la gauche ne tique. Il montre que Louis X avait promulgué un édit donnant à tout individu venu s’installer sur ses terres le titre de Franc, évoque la personnalité magnifiquement humaniste de Michel de l’Hôpital qui met le pouvoir politique au dessus des religions et refuse qu’on criminalise un individu pour ses croyances religieuses avec au passage une citation géniale de Montaigne : « Après tout, c’est mettre ses conjonctures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. » Et que langue est superbe. Il s’en prend au mythe du « c’était mieux avant », avec des exemples brillants, incisifs. Dans ce plaidoyer pour l’humanisme, je conseille particulièrement le texte de Briand, homme modéré, exaspéré par les bâtons dans les roues que lui met l’Église au moment de la loi de 1905 et qui rappelle que la moindre des libertés a du être arrachée à cette même Église. J’ai appris que Vauban avait  dénoncé violemment la misère dans laquelle était plongé le peuple lors de la construction de Versailles, pamphlet qui fut éradiqué par le pouvoir royal. Magnifiques pages sur les fusillés figurant sur l’affiche rouge quand il imagine qu’un président plus courageux que normal, les panthéonise.

indicibleL’INDICIBLE DE A À Z  est un récit poignant, douloureux et fort, écrit par Georges Salines après avoir perdu sa fille au Bataclan. Je l’ai découvert grâce à Philippe Meyer qui en fit un bel éloge et c’est une des lectures les plus intenses, les plus essentielles de ces derniers mois. Comme l’écrit Florence Thomasset dans La Croix : « L’ouvrage est forcément très intime, mais tout en sensibilité et dignité. Sans fioriture, il s’ouvre sur la lettre « A », comme « absurde » : « Ma fille est morte pour rien, pour une illusion, pour une folie. C’est absurde. » Puis passe par le « C » de « culpabilité » – « Je n’ai presque pas pensé à Lola cet après-midi. Est-ce que j’aimais suffisamment ma fille ? Est-ce que toi, qui as l’air plus triste que moi, tu l’aimais davantage ? » – et de « colère » : « Vis-à-vis de l’événement lui-même et de ses auteurs, je n’ai pas éprouvé de colère, mais de l’incompréhension, de l’incrédulité, de l’ébahissement. »
Dans l’ordre alphabétique, Georges Salines évoque ensuite le deuil : « Apprendre à vivre sans. Admettre la réalité de l’absence [voir Vide]. S’accoutumer à la persistance du monde [voir Irréel]. Retrouver une capacité à éprouver des moments de joie, de plaisir, de bien-être, de bonheur. »
Mais passe vite sur le « H » de « haine » : « Aucune. Je n’ai pas éprouvé ce sentiment, à aucun moment. » Le vide, en revanche, il s’y est abîmé : « Il y a dans mes pensées, dans ma vie, dans le regard de ma femme, de mes fils, des amis de ma fille, cette absence, ce creux, cette bulle pleine de vide laissée dans l’univers par le départ de Lola. »
Il fait une terrible peinture des manques de l’État, du scandaleux cafouillage sur l’identification des corps et relève la pauvreté des réponses politiques et pour certaines leur manque de dignité.

brouillardsMagistral aussi est le livre d’Anne Novat, LES BROUILLARDS DE LA GUERRE, reportage sur le terrain en Afghanistan où l’auteur se mêle à la population civile en s’habillant comme une femme afghane et découvre au quotidien les ravages de la corruption, la gabegie financière (aucune aide ou presque ne parvient à ceux qui en ont besoin), l’écart entre les décisions des Occidentaux et les effets désastreux qu’ils provoquent sur le terrain. Elle dénonce même certaines actions d’ONG qui sont à côté de la plaque et des décisions stupides notamment des autorités américaines qui ruinent souvent les efforts futiles que peuvent faire les soldats français qui paraissent impuissants. C’est un témoignage accablant. De quel douloureux gaspillage d’argent et d’hommes et de quelle méconnaissance du terrain font preuve nos dirigeants.

EN DVD

Passons du livre au cinéma, de l’Afghanistan à l’Irak avec HOMELAND : IRAK ANNÉE ZERO, documentaire exceptionnel du cinéaste irakien Abbas Fahdel qui nous plonge pendant deux ans dans le quotidien de sa famille peu avant la chute de Saddam Hussein, puis au lendemain de l’invasion américaine de 2003. On se dit pendant la première partie que ce que l’on vient de voir représente un summum dans la peur, le sentiment d’insécurité, la crainte de l’oppression. Et la deuxième partie montre que le pire est hélas toujours à craindre. On sort écrasés mais aussi bouleversés par tous ces petits gestes de solidarité, de chaleur humain que le cinéaste sait capter avec acuité.

homelandirak

Je voudrais tout de suite signaler la sortie chez Criterion de CHIMES AT MIDNIGHT (FALSTAFF) de Welles dans une version complète et restaurée. Pour l’équipe de Criterion, il s’agit du chef d’œuvre de Welles.

falstaff

Toujours chez Criterion, j’ai pris leur version de THE STORY OF THE LAST CHRYSANTHEMUM et aussi celle de IN A LONELY PLACE de Nicholas Ray, film que j’adore et je voudrais la comparer avec la version Columbia.

inalonelyplace  chrysantehmum

Parmi les coffrets Eclipse que sort Criterion (je rappelle celui consacré à Raffaelo Matarrazo sur lequel j’ai eu peu de retour), je voudrais signaler le Julien Duvivier qui  comprend plusieurs films dont POIL DE CAROTTE dans une belle copie et, toujours inédit en France, LA TÊTE D’UN HOMME, film magistral et l’un des chefs d’œuvre de Duvivier. Dans cette adaptation de Simenon, le cinéaste, bouleversant dans son scénario la construction du livre, donne d’emblée les coupables, le commanditaire du meurtre que la caméra suit, plan magnifique quand il déambule dans un café, l’assassin, survolé d’abord en plan large quand une femme essaie de le repérer. Puis un peu plus tard celui qu’on va faire accuser. Ce simple d’esprit manipulé par Radek que Maigret veut innocenter (belle scène dans un escalier avec le juge d’instruction où l’on sent la compassion et de Maigret et du réalisateur). Il fait passer les rapports humains avant l’intrigue policière, utilise brillamment le son (il faudrait étudier les trouvailles sonores chez Duvivier, les passages de train dans VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS, les éclats de musique dans 5 GENTLEMEN MAUDITS. Ici, on a le droit à un long interrogatoire off dans une voiture tandis que la caméra montre le château de Versailles. Sublime goualante chantée par Damia et écrite par Duvivier qui vient ponctuer l’action, chaque fois de manière différente et saisissante.

DuvivierThirties

FILMOGRAPHIES HONORÉES AU FESTIVAL LUMIÈRE

Catherine Deneuve

Le Festival LUMIÈRE  de Lyon, que je préside, a remporté encore un immense succès ; salles combles dès le matin, présentations remarquables de nombreux acteurs (Vincent Lindon, génial sur Arletty), réalisateurs et journalistes (Aurélien Ferenczi). Le prix étant remis à Catherine Deneuve dont la carrière sidérante d’audace et de lucidité forme un vrai panorama du cinéma français, j’ai choisi quelques titres de ses films, notamment ceux réalisés par André Téchiné : l’émouvant HÔTEL DES AMÉRIQUES et le magnifique MA SAISON PRÉFÉRÉE (deux des titres de Téchiné que Deneuve préfère), description forte, passionnelle des rapports entre un frère et une sœur. Ajoutons LES VOLEURS, tournés à Lyon et LA FILLE DU RER qui fut traité trop superficiellement.
Il est difficile de se limiter à quelques titres dans cette abondance d’œuvres passionnantes, formidables (on ne saurait oublier les Buñuel et notamment TRISTANA, pas plus que LES DEMOISELLES DE ROCHEFORT, LA VIE DE CHÂTEAU et LE SAUVAGE – ces deux merveilleuses comédies de Jean-Paul Rappeneau où Deneuve se révèle une grandiose actrice de comédie -, RÉPULSION, DRÔLE D’ENDROIT POUR UNE RENCONTRE que je voudrais tant revoir).

ellesenva  têtehaute

Néanmoins je retiens les deux magnifiques films d’Emmanuelle Bercot, ELLE S’EN VA, chronique aigüe et drôle, déchirante et si intime, et LA TÊTE HAUTE. Sur ce dernier titre, voici ce que j’écrivais à la réalisatrice : «  Encore un coup au cœur, encore un film qui vous poigne la cage comme disent les Québécois. Un film où dès la première minute, les personnages ont les mains dans le cambouis pour essayer de faire repartir un moteur abîmé, démoli, avec de brusques retours de flammes. Et quand on a les bras dans le cambouis, on se tache, on appuie sur le mauvais bouton, on se blesse, on s’écorche. C’est un film qui prend aussi des risques en imposant ce que j’appelle la dramaturgie de Sisyphe, de l’éternel recommencement (un principe dramatique que les Américains fuient comme la peste). On croit que la résolution est proche et un dérapage vous ramène à la case départ. Il faut un véritable héroïsme pour se coltiner cela, héroïsme quotidien, jamais claironné dans le personnage de la juge, dans le jeu magnifique de retenue de Catherine Deneuve. Benoît Magimel aussi est formidable et le gosse. On sort de là avec un immense respect pour ces soutiers de la vie sociale, ces réparateurs de fractures, de fêlures que le pouvoir politique ne salue jamais à leur juste mesure. Parce qu’ils ne font pas dans l’annonce, les déclarations médiatiques. Ils se coltinent les faits qui sont ardus, demandent une connaissance du terrain ce qui n’est pas porteur médiatiquement, ne se prête pas aux formules. Ton regard est incroyablement juste, dépourvu de préjugés et d’à priori (la prison y est montrée comme salvatrice ce qui va à rebours de la doxa). »

danslacour  3coeurs

J’ajouterai DANS LA COUR de Pierre Salvadori, cet auteur si original, si personnel, toutes ses collaborations avec Arnaud Desplechin (notamment le superbe CONTE DE NOËL) et 3 CŒURS, si perçant, si élégant qui se concentre sur le cœur des péripéties. Comme l’écrit Pierre Murat dans Télérama : « Au moyen de plans-séquences précis, habiles, le cinéaste observe avec un plaisir pervers l’inévitable implosion de son curieux trio. L’homme, jouet du destin qu’il se forge. Et deux femmes fascinantes et aussi agaçantes l’une que l’autre : l’une parce qu’elle reste sans cesse, et l’autre parce qu’elle part toujours. Deux facettes d’une femme idéale, qui n’existe pas, bien sûr, et qui rend dérisoire l’obstination du héros à vouloir les aimer l’une après l’autre. Par l’efficacité de sa mise en scène, ce mélo — ce méli-mélo — devient une (mini)tragédie filmée entre réalisme et onirisme, exactement. »

Marcel Carné

Il y avait aussi un hommage à Carné présenté par Noël Herpe. On oublie trop souvent LA MARIE DU PORT qui fut en fait réécrit par Prévert et qui est un des meilleurs films dans la dernière partie de la carrière de Carné, sinon le meilleur. Et LE JOUR SE LÈVE bouleverse autant à chaque vision (au passage, c’est un des premiers films qui traite des effets du travail sur la santé). J’insiste dans mon VOYAGE sur l’idée géniale de Trauner de déplacer la chambre de Gabin au 5ème étage, ce qui augmente sa solitude, l’isole de la rue. Idée de dramaturge qui inspire magistralement Carné. Et aussi sur la musique de Jaubert et j’en profite pour signaler la sortie du double CD Universal (Voyage à travers le cinéma français) consacré et à la belle musique de Bruno Coulais et à 28 morceaux de musique dont 20 au moins étaient d’une extrême rareté : la musique de REGAIN, le générique du SALAIRE DE LA PEUR, celle de CLASSE TOUS RISQUES et des tas de chansons.

jourseleve

Walter Hill

Le Festival Lumière rendait hommage à Walter Hill sans pouvoir hélas montrer GERONIMO (pas de copies) qui vient de sortir en DVD et en Blu-ray chez Sidonis. J’ai revu DRIVER et l’ai davantage apprécié que la première fois pour son dépouillement stylistique, son coté abstrait même si cela tourne un peu à vide. Isabelle Adjani impose une forte présence. Et surtout le film semble être la matrice de DRIVE.

driver  crossroads

CROSSROADS est un film étrange, un road movie inséré dans une histoire fantastique, un musicien de blues, Willie Brown, vend son âme au  diable pour atteindre la perfection dans  le blues. Cinquante ans plus tard, il s’évade d’une maison de santé de Harlem (avec l’aide de son admirateur, le jeune guitariste Eugene) pour retourner sur les lieux de son pacte avec le diable (l’acteur noir a l’air vraiment diabolique) dans le Mississippi. L’idée est intéressante mais trop sous-utilisée, le road movie prenant le dessus. Le final où deux guitaristes s’affrontent pour décider si le diable gardera ou abandonnera le pacte de Brown est impressionnant (bien que musicalement abominable à mon avis – ça n’a plus rien à voir avec le blues – mais l’atmosphère se veut diabolique).  Macchio n’a certainement pas joué toute la musique mais il en joue beaucoup (le générique de fin indique qu’il avait un music coach).  Jami Gertz dans le rôle de la jeune fugueuse qui se joint à Eugene et Willie est très sympa.

Edward L. Cahn

Je présentais 3 films d’Edward L. Cahn. J’ai plusieurs fois évoqué ici LAW AND ORDER et AFRAID TO TALK. LAUGHTER IN HELL était encore plus rare.
ll fallut attendre 2013 et une conférence sur l’écrivain/vagabond Jim Tully (BEGGARS OF LIFE, CIRCUS PARADE) qui était devenu le représentant officiel des « hobos », pour tirer une copie et découvrir enfin LAUGHTER IN HELL d’après un de ses récits. Il s’agit pourtant d’une des productions les plus radicales de Carl Laemmle Jr aussi bien stylistiquement que politiquement… Pendant le début du film, Cahn et son scénariste Tom Reed insèrent quelques détails quotidiens savoureux comme l’apparition d’une des premières machines sonores d’Edison puis nous montrent des files de bagnards travaillant dans les rochers, dramatique toile de fond d’une intrigue qui lorgne vers LA BÊTE HUMAINE. Un conducteur de locomotive, Barney (Pat O’Brien) découvrant que sa femme le trompe avec un des deux frères qui ont pourri son enfance, tue cet homme et son épouse. Ce deuxième meurtre est ellipsé et constitue une vraie surprise. Tout ce qui précède, le moment où l’amant, pour échapper à son destin, court de pièce en pièce, se prenant lui même à son propre piège est magistralement découpée et filmée. Cahn utilise même des zooms avant arrière pour traduire la panique de la future victime et la montée de la violence de Barney. Et cette seule séquence rend caduque le jugement du critique du New York Times… Barney est envoyé dans le bagne contrôlé par l’autre frère, un décor étonnant, unique. Les prisonniers dont un grand nombre de Noirs, sont enfermés, entassés dans des wagons grillagés et non dans des baraquements. Le scénario de Tom Reed décrit l’univers incroyablement violent de ces bagnes, sans glisser la moindre justification moralisatrice aux exactions, brutalités, condamnations iniques perpétrées par les gardiens qui semblent jouir ainsi que le directeur d’une totale impunité. On assiste à un  vrai lynchage racial. Quand la corde d’un des condamnés noirs se casse et qu’il n’y en a plus d’autre, on achève l’homme à coup de fusil et on veut interdire aux autres Noirs de prier, ce qui provoque une révolte chez les prisonniers blancs. « Il est allé au ciel » dit un personnage, ce à quoi un détenu noir répond : « Mais il en bavé pour y arriver. » Avec ses mouvements d’appareils surprenants (un travelling précédant Pat O’Brien laisse Merna Kennedy loin derrière), ses panoramiques filés, son montage abrupt, elliptique, Cahn signe un film radical et inspiré.

gunsgirlsgangsters

GUNS, GIRLS AND GANGSTERS un des opus de la dernière période assez fauchée de Cahn, est plaisant, rythmé, efficace malgré un scénario et surtout des dialogues très convenus (voix off presque parodique, notamment la dernière phrase involontairement comique). Les deux numéros chantés et sexy (« Meet me halfway » et « Anything your heart desire » de Mamie van Doren) sont marrants dans un registre presque auto-parodique (« Make plenty of room, I take deep breaths », dit-elle au public) et Lee Van Cleef est déjà marquant bien que son personnage soit d’une incommensurable sottise. Toute ses décisions sont idiotes et ruinent tous les plans Le règlement de compte final, après que les deux protagonistes aient pris une décision calamiteuse, est filmé avec une sécheresse brutale.

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