Sep
03

FILMS AMÉRICAINS

Certaines œuvres célèbres viennent enfin de sortir en Blu-ray aux USA, en France ou en Angleterre : JOHNNY GUITAR de Nicholas Ray dont je ne connaissais que le DVD Montparnasse. Dans l’édition Signature d’Olive : Restauration 4K – Introduction par Martin Scorsese – Audio commentary with historian and critic Geoff Andrew – Tell Us She Was One of You : The Blacklist History of Johnny Guitar – with historian Larry Ceplair and blacklisted screenwriter Walter Bernstein – Is Johnny Guitar a Feminist Western? : Questioning the Canon – with critics Miriam Bale, Kent Jones, Joe McElhaney and B. Ruby Rich – Free Republic: The Story of Herbert J. Yates and Republic Pictures – with archivist Marc Wanamaker – A critical appreciation of Nicholas Ray with critics Miriam Bale, Kent Jones, Joe McElhaney and B. Ruby Rich – My Friend, the American Friend – Nicholas Ray biographical piece with Tom Farrell and Chris Sievernich – Johnny Guitar: Le premier western existentiel, un essai passionnant de Jonathan Rosenbaum.

Sont sortis aussi en plus de THE SEA WOLF déjà mentionné, THE HANGING TREE pour moi l’un des plus grands chefs d’œuvre de Delmer Daves qui n’avait jamais été exploité dans le bon format.

Ce fut une bonne surprise que de découvrir en zone 1 ASSIGNMENT PARIS, film quasi-inconnu et introuvable, qui fut commencé par Phil Karlson et terminé par Robert Parrish. Le résultat me surprit très agréablement. Difficile d’attribuer ce qui revient à chaque metteur en scène, ce qui a été gardé ou refait. Karlson dans KING’S OF THE B’S mentionne une séquence qui n’existe pas dans le montage final. La présence de Jay Adler en barman, acteur fétiche de Parrish, indique que c’est lui qui tourné ces scènes. L’une d’entre elles offre à Audrey Totter, excellente dans un de ses rares rôles sympathiques, une réplique mémorable de William Bowers, « Un bon barman laisse le client pleurer tout seul dans sa propre bière. » ASSIGNMENT PARIS est l’un des très rares films anti-communistes qui évite le délire hystérique au profit d’un récit sobre, modeste, dépouillé (qualités typiques de Parrish) et relativement réaliste, bien écrit par, une fois de plus, William Bowers. Il fait dire à un agent hongrois : « La Géographie, c’est un état d’esprit », réplique aiguë et brillantissime. Cette enquête menée par un journaliste américain qui veut découvrir ce qui est arrivé à un de ses compatriotes fait penser, par son absence d’emphase, de triomphalisme, aux livres de Robert Littell (La Compagnie, Le Transfuge). L’atmosphère des rues hongroises est bien rendue. Les Américains commettent des erreurs, tombent dans des pièges, et ne parviendront qu’à sauver les meubles. Il y a beaucoup plus de marchandage que de scènes d’action. S’il n’y avait pas une dernière phrase de commentaire visiblement surajoutée, on resterait sur une amertume assez rare dans ce genre propice aux tirades patriotiques. Marta Toren, très jolie, est extrêmement crédible.

Et récemment ont émergé plusieurs films Pré-Code souvent joués par Warren Williams, acteur que j’adore, une sorte de pré-George Sanders qui s’était fait une spécialité des séducteurs suaves, caustiques, impitoyables, des détectives ou des avocats cyniques et persifleurs. Il est formidable dans THE MOUTHPIECE de James Flood et Elliott Nugent où, devenu un avocat à la solde des gangsters (le scénario s’inspire de la vie de William Fallon), il invente le stratagème le plus insensé et le plus spectaculaire de l’histoire du film judiciaire. Dans THE MATCH KING de William Keighley et Howard Bretherton, il est un escroc qui, en appliquant le système de Ponzi (c’est le premier film qui y fait référence), finit par posséder toutes les usines d’allumettes de l’Europe en 1931 (là encore, c’est une histoire vraie, contemporaine du tournage jusque dans sa conclusion qui nourrit ce film). Le rythme est rapide, le dialogue, surtout dans THE MOUTHPIECE, étincelant. Warren Williams demande à son assistante, l’excellent Aline MacMahon si elle a fait une fois une bonne action dans sa vie : « Peut-être, par inadvertance. » Flood et Elliott Nugent glissent même un mouvement de grue très dynamique et dans THE MATCH KING, la romance avec une charmante et très sexy Lil Damita (allusion précise à Garbo) est traitée en une suite de scènes courtes avec frustrations, surprises, déconvenues. Un mouvement d’appareil habile parvient à cacher sa nudité. Ces deux films se trouvent ainsi que GUILTY HANDS, dont je parle plus loin, dans FORBIDDEN HOLLYWOOD, Volume 10 qui vaut le coup. Vous aurez en plus SECRET OF THE FRENCH POLICE, un nanar d’Edward Sutherland supervisé par Selznick qui est assez gratiné et se voit sans déplaisir.

Dans SATAN MET A LADY de William Dieterle, Williams reprend le personnage de Sam Spade qui est rebaptisé Ted Shayne dans cette adaptation farfelue du FAUCON MALTAIS, souvent très marrante même si parfois les auteurs poussent le bouchon un peu loin. L’assistante de Shayne en fait des tonnes de manière lassante. Mais le Gros Homme est remplacé par une Fat Lady, Madame Barrabas et le faucon de Malte par le McGuffin le plus ésotérique, le plus bizarroïde du genre : l’oliphant de Roland à Roncevaux. Bette Davis est extrêmement amusante (« On lève toujours son chapeau devant une femme qui a un revolver ») et Dieterle réussit une séquence désopilante durant laquelle un Anglais longiligne saccage méthodiquement l’appartement de Shayne tout en discutant très poliment avec lui.

Dans THE DARK HORSE d’Alfred Green, Warren Williams joue un communicant avant la lettre, un chargé d’image, de relations publiques qu’on appelle pour gérer un politicien stupide qu’on a placé par combine à un poste élevé avec de vraies responsabilités. Le postulat est un peu trop énorme et caricatural mais le ton est nerveux, le propos caustique et certaines séquences sont très enlevées. Le moment où l’on découvre que les deux candidats, le conservateur et le progressiste, s’inspirent du même texte (une lettre) de Lincoln, est assez décapant.

GUILTY HANDS de Van Dyke est un mélodrame Pré-Code très distrayant même si le sujet et certaines péripéties sont tirés par les cheveux. Le héros, un ex-district attorney (Lionel Barrymore plutôt brillant) doit enquêter sur un meurtre qu’il a commis pour sauver sa fille (Madge Evans séduisante et fine) d’un mariage épouvantable avec un de ses « amis », un millionnaire séducteur forcené (Alan Mowbray dans un de ses rares rôles antipathiques). Barrymore lui avait décrit en des termes très crus l’horreur de sa nuit de noces : « C’est une bête. Ta nuit de noces sera un cauchemar, une honte que tu n’oublieras jamais tout le reste de ta vie. » Les rapports père-fille jouent constamment sur une séduction assez œdipienne et Madge Evans devant le jeune homme qu’elle était censée aimer se roule sur un lit de manière incroyablement suggestive en faisant remarquer que les draps sont propres. Kay Francis donne une grande intensité, un vrai charme à une ancienne amoureuse de Mowbray qu’il tente de séduire à nouveau la veille du mariage. Elle le défendra bec et ongles. Le coup de théâtre final, consternant de conformisme, met à mal l’ironie souvent brillante du ton. Van Dyke joue constamment avec les ombres, la profondeur de champ, les pièces peu éclairées, les clair obscurs et cela dès la première séquence, assez bluffante où l’on met du temps à réaliser qu’on est dans un train.

Inutile que je revienne sur FLESH AND FANTASY de Duvivier qui a été abondamment et talentueusement commenté ici même.

 

FILMS ANGLAIS 

LA VENGEANCE D’UNE FEMME est passionnant, formidablement joué notamment par Jessica Tandy et Cédric Hardwicke. Leur affrontement nous vaut un moment particulièrement mémorable. Le film bascule parfois vers le thriller psychanalytique avec des idées de décor fascinantes (la prison par exemple). Cela donne envie de voir les « autres » films de Zoltan Korda, tous ceux qui ne sont pas des épopées colonialistes qu’il détestait tourner (SANDERS OF THE RIVER, BOZAMBO est particulièrement détestable). Idéologiquement, il était à l’opposé de ces films. De Toth raconte que, furieux, il prenait un malin plaisir à plonger ses mains dans la terre et à curer ses ongles au dessus de la porcelaine ultra précieuse de son frère aîné. Il se rapprocha du parti communiste : SAHARA et CONTRE-ATTAQUE sont écrits ou co-écrits par John Howard Lawson. Dans le second Muni joue un partisan russe. Et son dernier film est PLEURE OH MON PAYS BIEN AIMÉ, hélas introuvable en DVD, tout comme THE MACOMBER AFFAIR.

  

SECRET PEOPLE de Thorold Dickinson est un film d’espionnage original et assez palpitant avec un surprenant flashback et des enchaînements visuels très innovants pour l’époque : on cadre en fin de scène Valentina Cortese debout près d’une fenêtre. Elle fait un pas pour la quitter et se retrouve dans un tout autre décor, celui d’une réception où doit avoir lieu un attentat. Reggiani joue un militant (communiste) qui fait pression sur son amoureuse pour qu’elle collabore aux attentats et Audrey Hepburn joue leur fille, une aspirante danseuse : on la voit d’ailleurs plusieurs fois s’exercer à la barre ou danser. Une autre œuvre intrigante de Thorold Dickinson après sa DAME DE PIQUE et la première version de GASLIGHT. Pas de sous-titres dans l’édition Studio Canal UK mais un très bon commentaire sur ce film et le bonus « Dickinson, un cinéaste maudit ».

APPOINTMENT IN LONDON de Philip Leacock est un film de guerre sauvé de la routine par l’anonymat de la mise en scène qui confère, par défaut, une sorte de dépouillement, d’austérité au récit. Cela paraît un paradoxe mais ici l’anonymat de la réalisation ne laisse subsister que les intentions du script et les principes dramatiques qui sont heureusement assez forts et originaux. Il faut dire que le scénario, original, est écrit de manière astucieuse et très documentée par le Flight Commander John Wooldridge qui s’inspire de son expérience et de celle de son supérieur the Wing Commander Guy Gibson. Wooldridge compose aussi la musique du film ce qui mérite d’être signalé. Plus qu’aux raids, le film s’intéresse surtout à la tactique, à la manière dont on peut marquer les cibles même pendant la nuit, avec des fusées éclairantes. Un personnage de Maitre Bombardier repère les erreurs, mesure les courants, les vents et de très nombreuses scènes se déroulent autour de cartes. L’originalité de l’angle, son austérité, l’abondance des détails techniques sont juste enregistrées par la mise en scène et cela peut passer pour de la sobriété, de la retenue, ce qui est un manque d’invention. Interprétation sobre de Dirk Bogarde, Ian Hunter, Bryan Forbes, Dinah Sheridan.

DOCUMENTAIRES

THE SPIRIT OF GOSPEL de Régine Abadia et Joseph Licidé (Fremeaux & associé) est une magnifique anthologie de Gospels, avec des chanteurs et des chorales époustouflantes de mise en place et d’invention. Seul bémol, dans un des interviews, l’un des chanteurs émet des opinions sectaires, stupides sur la musique (il n’y aurait rien en dehors du gospel), demandant même que les autres formes soient éradiquées. On a l’impression de se retrouver chez les Mollahs intégristes, dans TIMBUKTU.

John Ford

LA BATAILLE DE MIDWAY (Editions Montparnasse : L’Amérique en guerre). La concision de ce film, sa narration rapide, aiguë est aux antipodes du délayage, de la verbosité pompeuse et raciste de DECEMBER 7TH de Gregg Toland avant que Ford et Parrish ne coupent 35 minutes. MIDWAY dure 18 minutes (durée pressentie par Ford dès le début du montage) et c’est l’une de ses œuvres les plus personnelles, au même titre que GRAPES OF WRATH ou HOW GREEN WAS MY VALLEY. Le cinéaste se trouvait sur place à la demande de l’Amiral Nimitz quand on annonça un raid japonais. Immédiatement, il décida de filmer des aviateurs, des marins au repos (ceux du Torpedo Squadron 8) ou en train de défiler, des plans de nature et surtout d’oiseaux. Puis le soir de magnifiques plans d’attente avant de s’installer avec l’opérateur Jack Mackenzie placer ses caméras sur le toit de l’immeuble le plus haut de l’île, envoyant l’autre opérateur, Kenneth Pier, sur un porte-avions. De là où il était Ford réussit à capter tout le début de l’attaque, l’approche des Zeros, les avions qui s’écrasent, les premières bombes. Une explosion d’ailleurs le blessa au bras. Puis Mackenzie descendit pour filmer les effets du bombardement et Pier réussit à grimper dans un avion. Par la suite, Ford minimisa de plus en plus le travail exceptionnel des deux opérateurs, les passant même sous silence face à Bogdanovich. Néanmoins, dans le montage final avec les effets sonores (tout fut bruité lors du montage de Robert Parrish), les chansons et hymnes qui servent d’accompagnement musical (dès l’ouverture, on entend My country « Tis or Thee », Yankee Doodle Dandy, Anchor’s Aweigh, Halls of Montezuma puis Red River Valley joué à l’accordéon sur les plans de nature et de soldats en attente), le rythme de la narration, la juxtaposition des plans et des scènes, même les images qu’il n’a pas filmées lui même (la majorité) deviennent totalement fordiennes au point qu’on ne peut les distinguer des siennes. Idée folle et révolutionnaire, Ford décide de garder les plans flous, ceux où la caméra tremble, bascule, perd le point, où la pellicule sort des couloirs, ce qui renforce l’authenticité des images. Et c’est un film sur le deuil, les pertes, les morts.

Il faut aussi voir THE MEMPHIS BELLE de William Wyler (IDEM), la BATAILLE DE SAN PIETRO de Huston (IDEM), le très émouvant THE NEGRO SOLDIER de Stuart Heisler et Carlton Moss, écrivain et cinéaste engagé. THE NEGRO SOLDIER qu’on peut voir sur le Net contient un des sermons les plus convaincants, les plus profonds, plus militants de tout le cinéma américain. Le pasteur, joué par Moss, lit des passages de Mein Kampf qui semblent écrits par le KKK, cite tous les héros noirs et parle d’éducation, de droits, de politique. A voir absolument.

Je recommande très chaleureusement le portrait chaleureux, émouvant de Jean Seberg, ÉTERNELLE JEAN SEBERG, qu’a filmé Anne Andreu. Elle évoque avec pudeur et beaucoup d’attention humaine le destin tragique de cette jeune fille de l’Iowa qui se suicida à 40 ans. Rien ne nous est caché mais rien n’est exploité. Le moment où sa sœur explique que son père, patriote convaincu, découvrant les mensonges abjects colportés par le FBI et Hoover, a décroché le drapeau américain flottant au dessus de la porte, est bouleversant tout comme la figure de Romain Gary (Lisez absolument CHIEN BLANC), les témoignages de Denis Berry, de Clint Eastwood (sur le site de l’INA).

La série Ciné Kino à laquelle ont participé mes amis Laurent Heynneman et Jean Olle Laprune m’a donné envie de revoir certains films comme LES OISEAUX, LES ORPHELINS ET LES FOUS (sur la Tchéquie) qui fut longtemps interdit et qui mérite qu’on y revienne, les premiers films de Pasolini (épisode sur l’Italie).

Raoul Walsh/ Westerns
Il est toujours bon de se replonger dans l’univers de Raoul Walsh. Dans la période Fox, il faut vraiment retenir ME AND MY GAL, une des plus grandes des années 30 qui annonce les meilleures scènes de THEY DRIVE BY NIGHT et de STAWBERRY BLONDE. Cette comédie prolétarienne au ton décontracté et libre tourne autour de la cour que fait Spencer Tracy, policier de rue à Joan Bennett, serveuse de café, cour perturbée par un épouvantable ivrogne qui réapparaît sans cesse en perturbant tout autour de lui et par la recherche d’un criminel évadé qui s’est réfugié chez la sœur de Bennett. Le dialogue semble improvisé sans aucun contrainte d’intrigue.  – Le Patron du bar : « Qui va payer pour ce que vous avez mangé ? » – L’ivrogne : « Vous voulez vraiment savoir QUI vous paie ? » – « Pas spécialement. » – « Eh bien, VOUS n’avez qu’à payer ». On a aussi droit à un hold-up up qui fait penser à celui du RIFIFI, à une évasion et à la fin à une fusillade filmée sèchement. Dans une séquence mémorable, qui parodie STRANGE INTERLUDE, Tracy et Bennett, blottis l’un contre l’autre, échangent des propos anodins, tous contredits par leur voix off révélant ce qu’ils pensent vraiment. Procédé dramaturgique audacieux pour l’époque et qui évoque l’écriture de Jim Thompson avec ses parenthèses en italique qui prennent le contre-pied de ce qui avait été dit une ligne plus haut. Tracy et Bennett sont épatants de légèreté et de dynamisme et forment un couple extrêmement moderne où la femme refuse de se laisser mener par le bout du nez.

Et nous avons aussi redécouvert avec un grand plaisir CHEYENNE, western très réussi, à la fois dynamique et libre. On change constamment de ton, passant du film d’action à la trame ultra classique (un bandit attaque des diligences et signe ses forfaits : le Poète, laissant chaque fois quelques vers) à la comédie. Jane Wyman que Walsh met admirablement en valeur et Dennis Morgan, pour une fois bien utilisé, passent une partie du film à prétendre qu’ils sont mariés. Ce qui nous vaut une fausse nuit de noces, surveillée par des hors la loi dirigés par Arthur Kennedy, tout en retenue et en menaces implicites et pas mal d’allusions graveleuses sur les bébés passés et à venir du faux couple. Là, le western flirte avec la comédie de couple sur fond de triangle amoureux (épatante Janis Paige en chanteuse de saloon), renouvelant au passage les clichés inhérents au genre. Les deux personnages de femmes ont leurs raisons et sont charmantes, sympathiques et dissimulatrices par amour. C’est toute cette partie du film qui lui permet de vieillir aussi bien, mieux qu’ALONG THE GREAT DIVIDE et elle nous vaut des changements de couleur qui désorientent les tenants du western traditionaliste. Car dans la même séquence, on peut passer du badinage avec vannes à un moment de suspense. Il flotte aussi un parfum de film noir. On utilise le passé de violence de Dennis Morgan, pour lui assigner une mission dangereuse : l’obliger à identifier le fameux poète. Et Walsh filme avec brio des attaques de diligence mais on retient surtout un règlement de compte découpé de manière aiguë avec une sécheresse inventive qui renvoie à HIGH SIERRA, à THE ENFORCER. Alan Hale brosse un shérif poltron que l’on désarme en lui marchant sur le pied, savoureux (on pense à WC Fields) et mémorable.

THEY DRIVE BY NIGHT, autre chef d’œuvre de Raoul Walsh d’après un roman de AI Bezzerides que le scénario respecté durant la première, la seconde bifurquant vers le drame passionnel. Walsh filme à cent à l’heure, épaulé par un dialogue éblouissant sans doute écrit par les frères Epstein et se montre totalement en osmose avec ce monde et ces personnages prolétariens. Il ne fait pas de tourisme dans ce milieu. On pense au Renoir du Crime de Monsieur Lange. Tous les personnages de femmes sont magnifiquement filmés avec respect même la terrible intrigante jouée par Lupino. Mention spéciale à Ann Sheridan mais aussi à George Raft, épatant de naturel.

Et PURSUED, reste un des plus grands westerns des années 40 et des plus méconnus. Le scénario de Niven Busch s’inspire visiblement (j’avais été le premier à la remarquer) du MAITRE DE BALLANTRAE de Robert Louis Stevenson et égale la puissance noire, lyrique du roman.

Revu avec émerveillement AVENTURES EN BIRMANIE, l’un des plus grands rôles d’Errol Flynn (il le prit très au sérieux). La caméra semble propulser les personnages dans l’espace. Elle est au diapason de leur énergie. L’une des indications que Walsh donna à ses acteurs était à la fois succincte et totalement en phase avec ce qu’il recherchait : « Je ne veux pas d’Hamlet(s) dans la jungle ». Musique magnifique de Franz Waxman. J’ai acheté le CD chez Naxos. Rappelons que Waxman a écrit certaines partitions inoubliables pour REBECCA, SUNSET BOULEVARD, UNE PLACE AU SOLEIL, MR SKEFFINGTON

Le COFFRET « WESTERNS DE FLYNN » nous offre 4 films dans de somptueux transferts avec des sous-titres français. Oublions tout de suite MONTANA qui est totalement nul. VIRGINIA CITY souffre d’un de ces scénarios ultra conventionnel et toujours pro-sudiste qu’écrivait Robert Buckner (il fut révisé par Howard Koch et Norman Reilly Raine) mais Curtiz par le dynamisme de sa mise en scène, l’invention des mouvements d’appareil sauve souvent la mise surtout durant le premier tiers. Malheureusement, il ne passe pas grand chose entre Miriam Hopkins et Flynn et Bogart, affublé d’une moustache, joue un bandit mexicain. SAN ANTONIO est mille fois plus amusant avec des dialogues souvent inventifs de WR Burnett et Alan le May, de magnifiques couleurs. C’est un régal pour les yeux. Flynn aimait beaucoup jouer avec Alexis Smith qui est excellente (elle a un numéro de chanteuse de saloon très spectaculaire) et Victor Francen est très marrant en canaille de la Nouvelle Orléans. David Butler filme tout cela avec une certaine élégance juste alourdie par les parenthèses comiques (une plaie des westerns de cette époque) de SZ Makal.
ROCKY MOUNTAIN (La RÉVOLTE DES DIEUX ROUGES, titre merveilleux pour un film vu en VF au Studio Obligado), le dernier western d’Errol Flynn, tranche sur les canons du genre par son ton dépouillé et crépusculaire. On pense à LITTLE BIG HORN de Charles Marquis Warren, ne serait ce que par l’abondance des séquences de doute quant à l’issue de la mission, des scènes nocturnes (le chef opérateur Ted McCord qui signe une photographie inspirée, utilise très bien les nuits américaines), tournées en extérieurs : on voit d’ailleurs à l’arrière plan, ce qui est très rares, les pics rocheux, le désert et les personnages se découpent très souvent sur le ciel. Ce petit western de chambre en plein air, tourné loin des studios (à Gallup, Nouveau Mexique), se déroule presque entièrement dans un lieu clos, un énorme rocher au milieu du désert, où une patrouille de confédérés attend le retour d’un émissaire, fort peu sympathique, chargé de recruter des renforts. Kiley ne cherche pas à ouvrir ce huis clos. Il en accentue le côté oppressant avec ses plongées, ses contre-plongées, jouant sur les différences de niveau, les escarpements, les surplombs. Le film prend parti pour le Sud (même si les Nordistes ne sont pas ridiculisés). On y évoque la Cause mais les mots esclave et esclavage sont bannis même quand Flynn évoque sa plantation. Heureusement, Kiley et ses scénaristes, Alan Le May et Winston Miller bannissent les tirades exaltantes, les intermèdes comiques, tous les grands éclats au profit d’une narration factuelle, sèche, tendue, aux dialogues utilitaires, d’une direction d’acteurs sobre où l’on remarque Salim Dickens dans son premier rôle. Flynn joue un soldat désabusé, meurtri par la guerre et son physique abîmé par l’alcoolisme sert le propos et le film. C’est la seule fois de toute sa carrière, incroyable originalité, où il ne tente pas de conquérir la jeune première et garde ses sentiments pour lui.

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Juil
26

MUETS

LE ROI DES ROIS a déjà suscité des commentaires élogieux et, du coup, je l’ai revu : sa réalisation avec ses folles exigences faillit ruiner DeMille qui dut à la fin s’associer avec Pathé, ce qu’il considérait comme un déshonneur. Il faut dire qu’il utilisa une partie de l’argent qu’il avait récolté pour moderniser ses studios (le coût réel de fabrication était moitié moindre que celui annoncé, écrit Scott Eyman). Le résultat est parfois moins poussiéreux que nous l’écrivions et on a trouvé ici et là des moments inspirés : la première apparition du Christ filmée du point de vue d’un enfant aveugle à qui il vient de rendre la vue, un travelling suivant la croix que porte le Christ qui traîne sur le sol, le début de la crucifixion, le décor stylisé de l’arbre où se pend Judas. Et quelques intertitres juteux, ponctuant les ordres de Marie Madeleine : « Apportez moi mes parfums les plus riches, harnachez mes zèbres, cadeaux du roi de Nubie ! Ce Charpentier apprendra qu’’il ne peut pas voler un homme à Marie Madeleine. » L’attelage est étonnant et l’utilisation des animaux sauvages surprend. Il faut dire que DeMille imagine que Judas est passionnément amoureux de Marie Madeleine et que sa conversion va provoquer sa trahison, idée assez colorée. Quand on lui dit que Jésus a guéri des aveugles, elle répond avec superbe : « J’en ai aveuglé plus qu’il n’en a guéri. » Jacqueline Logan en fait malheureusement des tonnes dans ce rôle et l’interprétation générale, en dehors de H.B. Warner, (comédien qu’il fallait sans cesse empêcher de boire et de séduire les filles) dans le rôle de Jésus, est souvent théâtrale (même si les visages sont bien choisis) et les plans parfois sulpiciens. Mais on a récemment découvert grâce a David Pierce les scènes en Technicolor, procédé qu’il utilise pour l’ouverture, flamboyante, luxuriante avec ce chatoiement inouï des étoffes et des costumes qui transfigure la séquence, ce repas donné en l’honneur de Marie Madeleine, et pour la Résurrection, dont seule la première partie provient de la copie d’origine. La seconde a été restaurée numériquement. Au début, les couleurs sont plus sombres, plus retenues, plus dramatique jusqu’à l’apparition du Christ où certains plans frôlent le chromo mais l’ensemble reste tout aussi spectaculaire et on doit remercier Lobster de ces découvertes. Dans les bonus, on découvre des images magnifiques où l’on voit Griffith rendre visite à DeMille à côté de Jeanie McPherson, une des maîtresses du cinéaste qui écrivit 34 de ses films.

SHOES vu sur Arte donne envie de découvrir d’autres films de Lois Weber comme THE BLOT (disponible en zone 1) et HYPOCRITES, le premier film à montrer une femme nue de face (Kino Lorber).

 

SORTIES ET RESSORTIES

FILMS FRANÇAIS
En France, Gaumont a sorti en Blu-ray LE MARIAGE DE CHIFFON, film que j’adore et que j’ai revu des dizaines de fois. Dialogue étincelant, délicat, cocasse, tendre de Jean Aurenche avec cette sublime réplique lancée par Claude Marcy qui refuse de croire que les aéroplanes puissent voler puisqu’ils sont plus lourds que l’air, ce à quoi Jacques Dumesnil répond avec bon sens que les oiseaux aussi sont plus lourds que l’air : « Les oiseaux plus lourds que l’air ? Quelle sottise ! », admirable condensé de bêtise auto-satisfaite et d’ignorance revendiquée. (Bonne occasion pour signaler aussi la biographie magistrale de Jean-Pierre Bleys sur Autant-Lara chez Actes Sud).

Sortent aussi LE FRANCISCAIN DE BOURGES que je vais essayer de revoir (musique d’Antoine Duhamel) même si j’en ai un très mauvais souvenir ; UN HOMME À ABATTRE de Philippe Condroyer, un beau film dont j’ai parlé (là encore, musique d’Antoine Duhamel) ; ADHEMAR OU LE JOUET DE LA FATALITÉ de Fernandel, écrit par Sacha Guitry, et torpillé par Fernandel dont la mise en scène aplatit toutes les trouvailles cocasses de Guitry comme cette fausse et cocasse tragédie classique perturbée par le souffleur ; CARTES SUR TABLES, une sorte de serial de Jésus Franco, adapté et dialogué par Jean-Claude Carrière avec tueurs robotiques auxquels des lunettes donnent une force surnaturelle, extermination des chefs d’état, vamp ténébreuse. Difficile de dire s’il y a un VRAI second degré allant au-delà des Constantine à la Borderie. La mise en scène respire souvent sinon le bâclage, du moins le tournage très rapide tant les raccords, l’enchaînement des plans semble incertain. Constantine s’en sort plutôt pas mal (quand on lui demande son poids, il répond toujours 318 kilos, ce qui n’étonne personne ; est-ce un clin d’œil de Carrière ?). Le son est typique des VF, tous les acteurs espagnols dont Fernando Rey étant doublés. La charmante Sophie Hardy (qu’on avait vu dans 3 HATS FOR LISA de Sidney Hayers) exécute un numéro assez suggestif en collant chair moulant, révélant des formes agréables mais ses plans de réaction sont surlignés. Certains parlent de chef d’œuvre improbable.

Je recommande très chaleureusement TUMULTES de Robert Siodmak qui fut tourné en double version, allemande avec Emil Jannings et Anna Sten qui reste difficilement trouvable et française avec Charles Boyer et Florelle dans une adaptation d’Yves Mirande. La mise en scène de Siodmak regorge d’inventions, de trouvailles, tant dans les mouvements d’appareils que dans les cadrages très composés (beaucoup de plongées, d’angles inhabituels) sans que cela fige le récit. Elle impose un ton grinçant, noir, caustique qui par moment tire le propos – un truand qui risque de replonger après être sorti de prison – vers un apologue à la Brecht, celui de Baal. Boyer saisissant de gouaille populaire, d’ironie donne une couleur mélancolique à son personnage (on pense au LILLIOM de Lang) et Florelle, toujours d’une justesse confondante (souvenez vous du CRIME DE MONSIEUR LANGE) apporte une fragilité, une vulnérabilité à ce qui n’aurait pu être qu’un archétype de la garce manipulatrice. Elle a une manière si poignante de dire « Mon cœur » à tous ses amants qu’on finit par croire à ses sincérités successives. Elle chante de manière sublime la magnifique goualante « Qui j’aime », écrite par Friedrich Hollander et Jean Boyer. Oui Jean Boyer, parolier très talentueux (« Un Mauvais Garçon », « Prends la route », « Comme de Bien Entendu », « Totor t’as tort, tu t’uses et tu te tues’). Il faut la voir parler entre deux vers, plaisanter puis reprendre la chanson avec un naturel foudroyant. Essayez de l’écouter chanter du Kurt Weil : « le Roi d’Aquitaine », sublime chanson dont elle donne une version quasi définitive même si j’aime bien celle de Marie Desgranges dans LAISSEZ PASSER, « Le Grand Lustucru » tout aussi magnifique, « Les Filles de Bordeaux » (c’étaient des airs tirés de MARIE GALANTE écrit par Jacques Deval),  « La chanson de Barbara », « J’attends un navire ». Vive Florelle !

Je n’avais eu que peu de retour sur des Siodmak que j’avais défendus sur ce blog à commencer par MOLLENARD, un de ses deux ou trois plus grands films et l’un des plus grands rôles de Harry Baur, l’acteur français le plus sous-estimé. Je consacre un long passage à ce film, voulu, imposé par Siodmak (musique de Darius Milhaud) ainsi qu’à PIÈGES, plus mineur mais où on doit saluer la première interprétation dramatique de Maurice Chevallier et la présence mutine de la délicieuse Marie Dea dont le charme, le piquant, le jeu très moderne gomment ce que son personnage peut avoir d’improbable.

  

Vu les commentaires élogieux et justifiés écrits ici même sur plusieurs Cayatte, après de nouvelles visions, je me contenterai de rappeler ces titres presque tous chez Gaumont : AVANT LE DÉLUGE (le personnage joué par Balpétré prend un relief très actuel, hélas et Marina Vlady est hyper craquante) ; l’excellent et très original PASSAGE DU RHINJUSTICE EST FAITE que défendait Lourcelles ; NOUS SOMMES TOUS DES ASSASSINS ; sans oublier son sketch de RETOUR A LA VIE, d’une audace glaçante. Bonne occasion aussi de saluer Charles Spaak.

    

Dans la même collection rouge, TO de Guitry est une plaisante surprise bien que le budget ait dû être ultra-serré et la caméra semble presque plus paralysée dans l’appartement de l’auteur que dans le décor sur scène censé le représenter. Mais le sujet, cette variation ironique sur la vie et le théâtre (un écrivain est pris à partie par une femme qui s’estime diffamée et pense le tuer), est si original, si drolatique qu’on est constamment charmé.

CLUB DE FEMMES, premier film de Jacques Deval, vaut pour son sujet (cet hôtel réservé aux femmes), son ton un peu féministe et surtout pour l’interprétation exquise de Danielle Darrieux.

    

Pathé vient de sortir l’une des grandes réussites de Henri Decoin, merveilleusement écrite par Henri Jeanson, LES AMOUREUX SONT SEULS AU MONDE, où, comme on l’a dit ici même, Jouvet et la merveilleuse et fine Renée Devillers sont éblouissants (Dany Robin en paraît étriquée). Comme l’écrit Clara Laurent, la biographe de Darrieux sur le site L’Oeil du Témoin :

« Le 15 septembre 1948 sort sur les écrans un nouveau film d’Henri Decoin, Les Amoureux sont seuls au monde. La critique fait alors la fine bouche, le public boude le film. Didier Decoin, romancier et fils du réalisateur, se souvient pourtant que son père aimait beaucoup ce film avec Louis Jouvet, Renée Devillers et Dany Robin. Une œuvre profonde et très personnelle, dont la nouvelle édition Blu-ray chez Pathé (avril 2018) permet la redécouverte et la réévaluation. Analyse d’une pépite.
Un titre programmatique, une phrase prononcée par un des personnages du film, Monelle, incarnée par la jeune Dany Robin: « Les amoureux sont seuls au monde ». D’amour, il est bien question de bout en bout dans ce film qui débute comme une comédie sophistiquée et finit en tragédie. C’est Henri Jeanson qui est crédité au scénario mais il semble, d’après les recherches de Christophe Moussé, qu’Henri Decoin ait mis plus que la main à la pâte pour concocter cette histoire solidement charpentée. Il faut dire que Jeanson était plus doué pour les dialogues (brillants, parfois trop…) que pour la structure narrative des scénarios. Il faut remarquer aussi qu’Henri Decoin avait de quoi nourrir cette histoire de sa sensibilité et de son expérience personnelle. »

    

Sortie aussi de SYMPHONIE POUR UN MASSACRE de Jacques Deray, coécrit avec José Giovanni et Claude Sautet. Revu à Lyon, avec à coté de moi, Michelle Mercier qui insultait Jean Rochefort dès qu’il apparaissait sur l’écran. Il avait dit ou écrit que c’était une des plus mauvaises actrices avec qui il avait tourné, faisant allusion non à ce film où son rôle est minime mais à un des Angélique.

Lobster vient de sortir un fascinant coffret : CLOUZOT AVANT CLOUZOT dans lequel je vais me plonger.

FILMS DE L’EUROPE DE L’EST

Malavida a tant fait pour le cinéma tchèque (voyez ou revoyez L’AS DE PIQUE, LES AMOURS D’UNE BLONDE en hommage à Milos Forman, DU COURAGE POUR CHAQUE JOUR, TRAINS ÉTROITEMENT SURVEILLÉS, ALOUETTES, LE FIL A LA PATTE de Jiri Menzel, ce cinéaste funambule, ECLAIRAGE INTIME) et hongrois (le remarquable JOURS GLACÉS, 10 000 SOLEILS, LES GARÇONS DE LA RUE PAUL de Zoltan Fabbri, L’AGE DES ILLUSIONS et LES FAUCONS de Gaal et tant d’autres). Et l’éditeur vient de faire ressortir – en tout cas chez Gibert (car je n’arrive pas à les trouver sur leur site qui n’est pas très pratique) – plusieurs films du grand cinéaste polonais Jerzy Kawalerowicz dont MÈRE JEANNE DES ANGES et TRAIN DE NUIT que j’ai vanté ici-même et qu’il est bon de découvrir, ainsi qu’AUSTERIA que Philippe Haudiquet considérait comme un chef d’oeuvre.

On peut aussi trouver ces trois films restaurés en coffret dont voici la description : 1. TRAIN DE NUIT – Une place dans un wagon-lit à destination de Varsovie achetée à la sauvette lie d une manière inattendue une jeune femme et un homme. Martha cherche à rompre tandis que Jerzy, chirurgien, est bouleversé par la mort d’une adolescente sur sa table d’opération. La nouvelle d’un meurtre et de la présence de l’assassin dans le train vont venir troubler leur voyage… L’obsession plastique de Kawalerowicz se marie à merveille à une trame policière quasi hitchcockienne. Le huis clos est manié avec virtuosité, Zbigniew Cybulski trouve une nouvelle fois un rôle à sa mesure, et la copie restaurée permet d’apprécier un travail fabuleux sur le noir et blanc. 2. MÈRE JEANNE DES ANGES – Dans un cloître aux confins de la Pologne du XVIIIème siècle, Mère Jeanne et d’autres sœurs sont possédées par des démons. Le Père Suryn est envoyé au couvent pour les exorciser. Naît alors entre lui et Mère Jeanne une violente passion qu’aucun d’eux ne peut, ne sait et ne veut reconnaître. Sans doute le film le plus connu et le plus abouti de Kawalerowicz. Malgré sa condamnation par le Vatican à sa sortie, il ne concerne que très peu les problèmes de la foi. Ce qui intéresse Kawalerowicz, c’est la nature humaine, la liberté individuelle, les contraintes imposées ou acceptées volontairement. Une interrogation exprimée sous une forme assez virtuose et fascinante. 3. AUSTERIA – Le premier jour de la 1ère Guerre Mondiale, les Juifs d’une petite ville de Galicie, fuyant les Cosaques, passent par l’auberge du vieux Tag, juif lui aussi, esprit libre et frondeur, mais qui ne veut pas fuir une nouvelle fois. Mais dans cette nuit de tous les dangers, les réfugiés d’origines diverses qui arrivent successivement ont de plus en plus de mal à cohabiter entre eux… et avec le corps sans vie d’une jeune femme victime d’une balle perdue.

Parmi les autres films polonais, je veux encore rappeler LE DÉPART et FAUX SEMBLANT de Skolimowski.

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Mai
25

Lisez absolument LE TRAQUET KURDE de Jean Rollin qui est un pur délice. J’ignorais jusqu’au nom du traquet kurde, petit oiseau (que vous ne confondrez pas avec le traquet oreillard) que recherche désespérément Rollin, que je ne savais pas si féru en ornithologie. Un spécimen fut observé et formellement identifié en mai 2015, au sommet du Puy-de-Dôme. Il n’avait strictement rien à faire là, lui qui hiverne du côté du Golfe persique et se reproduit « à partir du mois d’avril dans une zone montagneuse courant du sud-est de la Turquie à l’ouest de l’Iran, laquelle correspond assez exactement à la zone de peuplement kurde ». Cette quête lui permet de dénicher des personnages extravagants chez les ornithologues et de brosser quelques portraits caustiques, féroces et désopilants dans un style délectable à commencer par le très excentrique Richard Meinertzhagen, menteur, diplomate, voleur d’oiseaux (dont il change les étiquettes pour prétendre qu’il les a trouvés ailleurs), pillard, mythomane, peut-être assassin de sa femme qui dégoise sur tous ses amis à commencer par Lawrence d’Arabie. John Bridger Philby, le père de Kim, grand défenseur de la cause Arabe et qui donna son nom à une perdrix n’est pas mal non plus. En fait, cette quête permet à Rollin d’étudier la géopolitique du monde avec cette ironie, cette intelligence aiguë qui faisait tout le prix de CLÔTURE (ou comment évoquer le Maréchal Ney en partant d’un coin du boulevard qui porte son nom), CAMPAGNE (sur la Bosnie), CHRÉTIENS (sur les Chrétiens de Nazareth, persécutés et oubliés), FRIGO sur la fermeture des chantiers maritimes.

UN ÉTÉ SUR LA BIÈVRE est le second livre d’Adrien Gombaud. Avant d’explorer Tombstone, il décide un été de descendre le cours de la Bièvre, cette rivière qui se perd et ressort dans Paris. Il en profite pour évoquer ceux qui l’ont citée, de Hugo à Satie, en passant par des poètes oubliés. Un petit régal.

L’ORDRE DU JOUR (Actes Sud) est un très grand livre : aigu, décapant, concis, qui va droit à l’essentiel. Eric Vuillard pointe un moment historique et c’est comme si on ne l’avait jamais vu. Il trouve à chaque fois le détail essentiel. Quand Chamberlain va rendre visite à Hitler, à Berchtesgaden, sa voiture s’arrête au pied d’un escalier. Quelqu’un ouvre la portière. Pour Chamberlain, ultra-conservateur, ce ne peut être qu’un valet et, avant de sortir, il lui jette son manteau. C’était Hitler. Formidable réflexe de classe et la manière dont Chamberlain évoque cette scène dans ses Mémoires inspire à Vuillard une vibrante et saine colère devant tant d’œillères et de sottise.

    

CONGO, toujours de Vuillard, sur le partage de l’Afrique est tout aussi percutant et salutaire. Dans le hit-parade des salopards, le roi Léopold de Belgique, arrive très haut dans le classement.
TRISTESSE DE LA TERRE – Une histoire de Buffalo Bill (Actes Sud) est un autre essai décapant sur la manière dont un génie du show business (aidé par un producteur efficace, Jim Burke), William Cody va transformer le génocide des Indiens américains en spectacle. Le travestissement de Wounded Knee est particulièrement douloureux, de même que le récit de la mort de Sitting Bull. On y découvre que les cris poussés par les Indiens quand ils attaquent, est une invention de bateleur, de Buffalo Bill. Ce dernier après avoir créé une ville (semi échec), s’accrochera à son spectacle qui passe de mode, détrôné par le cinéma. Un livre pour Minette Pascal.

LA BEAUTÉ BUD POWELL (Bartillat) de Jean-Baptiste Fichet est un hommage lumineux, vibrant, sensible, écrit à même le cœur de l’immense pianiste qu’était Bud Powell. Ce n’est pas un livre de musicologue mais plutôt une suite d’élans émotionnels, qui rend compte du génie (il n’y a pas d’autres mots) de ce musicien que personne ne pouvait suivre (avez-vous écouté Tempus Fugit, Glass Enclosure, Un Poco Loco, Celia et cent autres titres, véloces et toujours mélodiques ?), que la violence policière, les traitements psychiatriques avaient presque transformé en légume. Il émergeait de son état semi-comateux pour se livres à des variations étourdissantes (que Monk admirait tant) : écoutez Our Man in Paris avec Dexter Gordon
Quand je parlais avec James Lee Burke de Charles Willeford, il me disait toujours qu’un de ses livres favoris était I WAS LOOKING FOR A STREET (JE CHERCHAIS UNE RUE chez Rivages), livre de souvenirs sur une jeunesse abîmée par la dépression, rêverie sur le Bonheur, la fuite du temps, la beauté de certains livres, la musique. Un ton inimitable, sans fatalisme existentiel.

    

Gallmeister vient de rééditer LE DERNIER DES MOHICANS dans une nouvelle traduction (celle qui était toujours utilisée datait de 1820 environ) et les romans de Ross Macdonald à qui James Ellroy avait dédicacé sa trilogie de Lloyd Hopkins… Comme l’écrit le BLOG DU POLAR : « Les éditions Gallmeister ont l’idée de génie de retraduire la série d’enquêtes du privé Lew Archer signée Ross Macdonald. Si vous vous imaginez que ça ne valait pas la peine, jetez un coup d’œil ici, et vous verrez tout de suite à quel point la qualité d’une traduction change radicalement la perception du lecteur… Gallmeister ne s’y est pas trompé : l’éditeur a choisi Jacques Mailhos pour ce projet à long terme (18 volumes dont l’écriture s’échelonne entre 1949 et 1976). Ross Macdonald, digne successeur de Raymond Chandler et Dashiell Hammett, admiré par James Ellroy et Michael Connelly, est né en 1915 en Californie. Vie mouvementée, drames familiaux, guerre : avant de devenir romancier, Ross Macdonald a eu une vie bien remplie. Il publie son premier roman, THE DARK TUNNEL, en 1944. Mais sa vie personnelle et familiale traverse des tourmentes : tentative de suicide, maladie mentale, délinquance et fugue de sa fille… Autant d’épreuves qui vont marquer un tournant dans le style de Macdonald, qui s’attache de plus en plus à des thématiques difficiles, sombres, profondes. Pour en savoir plus sur l’auteur, rendez-vous sur le site de Gallmeister. » Ce qui vous frappe aussi bien dans CIBLE MOUVANTE que dans OISEAUX DE MALHEUR, c’est la beauté de l’écriture, de certaines descriptions dignes de Chandler, un style que les films de Jack Smight, assez falots et qui ont plutôt mal vieilli, ne rendaient absolument pas.

Rivages vient de faire paraître un incunable écrit en 1939, le roman de Martin Goldsmith, DÉTOUR qui a inspiré le chef d’œuvre d’Edgar G Ulmer (1945, Bach Films et en zone 1 Image Entertainment). En adaptant son livre, Goldsmith a épuré le récit, supprimé toute une partie, celle qui racontait les amours malheureuses, les déboires de la fiancée du héros, Sue, qu’il est parti retrouver à Los Angeles et qui nous donnait un point de vue différent. Le personnage principal, violoniste dans le roman, est devenu pianiste et toute une partie du récit tourne autour de ses rapports sado-maso avec la terrible Vera. Tous les personnages sont minés par leurs illusions de grandeur, leur soif de succès qui leur fait commettre de terribles sottises. On découvre que le meurtre du film est une vraie idée de metteur en scène. Martin Goldsmith est par ailleurs le scénariste de l’excellent western, FORT MASSACRE et je profite de l’occasion pour le signaler à nouveau. C’était l’un des rôles les plus forts, les plus tendus, les plus complexes de Joel McCrea qui écrit dans son autobiographie hélas inédite cette oraison funèbre très émouvante : « Je ne voudrais pas mourir dans un coin de rue de Beverly Hills. Quand je partirai, je serai dans un corral, dans la crasse. Je m’assiérai peut être sur un tas de crottin de cheval et je m’en ficherai. On dira : « Voilà où il s’assied. Il a fait du mieux qu’il a pu sans se battre trop durement, il a accompli tout ce qu’il venait faire puis il a eu un coup de fatigue et est parti ». »

Deux formidables biographies en anglais : celle d’Alan K. Rode, MICHAEL CURTIZ, A LIFE IN FILM, prodigieusement documentée, riche en découvertes fastueuses. La capacité de travail de Curtiz vous laisse abasourdi : il lui arrive de tourner sans arrêter un jour, une nuit et la matinée du lendemain (sur DOCTEUR X, je crois), ce qui le faisait haïr par ses équipes même si beaucoup respectaient sa rigueur, sa prodigieuse invention visuelle qui lui permettait de transcender des scénarios vulnérables. On reste ébahi sur la force de résistance qu’il pouvait opposer aux injonctions de Jack Warner et de Hall Wallis (qui avait aussi beaucoup d’admiration pour lui). Il reste de marbre face aux dizaines, aux centaines de mémos lui ordonnant de cesser ses mouvements d’appareil, de ne pas modifier les scénarios (il élague de nombreuses tirades de THE SEA WOLF, essaie tant bien que mal de restructurer VIRGINIA CITY) et continue à dynamiser ses films avec ses travellings fulgurants, ses recherches visuelles. Alan K. Rode ressuscite avec talent de nombreux films des années 30 mais il n’est pas aveugle et pointe les faiblesse de PASSAGE TO MARSEILLE, SANTA FE TRAIL, voire de THE UNSUSPECTED, sa première production indépendante et de quelques autres sans parler d’une fin de carrière décevante, mais sait mieux que personne vanter les triomphes que sont THE SEA HAWK, ROBIN HOOD, FOUR DAUGHTERS, CASABLANCA, THE SEA WOLF qui vient enfin de sortir en Blu-ray aux USA (sous-titres anglais) dans une version complète, celle sortie à l’origine qui avait été coupée lors d’une nouvelle exploitation en double programme. On découvre une longue séquence très noire opposant l’intellectuel que joue Alexander Knox et le cuisinier mouchard haineux, fourbe, veule interprété par un Barry Fitzgerald très loin de ses curés hauts en couleur, de ses Irlandais fantasques. Les 40 premières minutes sont un choc et l’on sent dans l’invention des cadres, des plans que Curtiz et le chef opérateur Sol Polito s’entendent à merveille. Sans oublier le toujours méconnu et déchirant THE BREAKING POINT, peut être son chef d’œuvre qu’on trouve en zone 1. C’est une poignante réussite, en avance socialement (les rapports entre Garfield et Juano Hernandez sont exemplaires) et aussi dans la description pleine de compassion des deux personnages de femmes (Patricia Neal et Phyllis Thaxter, comédienne méconnue, sont inoubliables) dont la carrière fut anéantie par les attaques des tenants de la chasse aux sorcières contre John Garfield.

  

WILLIAM WYLER, A TALENT FOR TROUBLE de Jan Herman est tout aussi remarquable. Les lettres, les textes qu’écrivait Wyler avant certains films révèlent un esprit très aigu, très intelligent qui pose toutes les bonnes questions. On découvre un cinéaste qui loin de suivre un découpage pré-établi, improvise parfois, change, fait réécrire des scènes pendant le tournage, réécrit lui même sur le plateau des séquences en mélangeant plusieurs versions d’un scénario. Il décide de couper toute une tirade à la fin de l’HÉRITIÈRE juste avant de tourner la scène. On découvre aussi un homme passionné, digne, luttant contre la Censure, se battant pour la démocratie. Quelques découvertes surprenantes : en fait Samuel Goldwyn ne voulait faire aucun des trois Wyler qui comptent parmi ses plus grands succès (LES HAUTS DE HURLEVENT dont il abîma la fin en imposant les derniers plans) ou ses plus grandes réussites (DODSWORTH, LES PLUS BELLES ANNÉES DE NOTRE VIE). A la place de ce film, il voulait imposer à Wyler une biographie de Eisenhower. Que reste-t il de Goldwyn en dehors des Wyler réussis : une pléthore de films oubliés et souvent détestables.
Et j’ai passé de grands moments à revoir un bon nombre de Wyler à commencer par DODSWORTH (zone 1, sous-titres français), un des quatre ou cinq chefs d’œuvre des années 30. Pendant une grande partie du film, il est quasi impossible de déceler les origines théâtrales du projet. Sous l’impulsion de Wyler, Sydney Howard qui adapte sa pièce tirée d’un roman de Sinclair Lewis, enchaîne une suite de scènes rapides, elliptiques, ramassées, riches en sous-entendus mais dialoguées de manière naturelle, sans tirade et se déroulant dans les lieux les plus divers : bureaux d’usine, intérieur d’une maison américaine provinciale et cossue, cabines, pont, salle à manger d’un transatlantique, suite d’hôtels, terrasse de cafés parisiens. La vivacité de la narration entraîne une incroyable économie visuelle. Durant ce voyage à l’étranger qu’un industriel, Dodsworth (Walter Huston), effectue sous la pression de sa femme, la caméra épousant le point de vue du personnage principal, ne fait jamais de tourisme. Certains décors sont traités de manière allusive, en peu de plans, en utilisant quelques éléments symboliques (une coursive, une terrasse de café). Le film est très adulte dans son traitement du divorce, très audacieux et il bafoue nombre d’interdits du code : le héros convole avant même que la séparation soit officielle.
DEAD END en revanche ne me convainc toujours pas. Certes le scénario ne mâche pas ses mots sur les conditions de travail, les ateliers de sueur, l’insalubrité des logements ouvriers ou modestes, les salaires infimes. Wyler toute sa vie a bataillé contre les inégalités sociales et aussi contre la censure. Mais là, il est vaincu par Goldwyn qui l’oblige à tourner en studio (alors qu’il avait choisi des extérieurs réels), dans un décor somptueux qui écrase tout, fige et théâtralise l’action malgré le jeu nuancé de Joel McCrea et de Sylvia Sidney. Quand Wyler salissait le décor, Goldwyn le faisait nettoyer pendant la nuit et il quitta le film. Le producteur le remplaça par Lewis Milestone mais Lilian Hellman (dont le portrait est chaleureux) et l’auteur de la pièce Sidney Kingsley (DETECTIVE STORY) se solidarisèrent avec le réalisateur qui reprit le tournage tout en disant qu’il avait perdu une bataille avec ce film.
Il remporta une grande victoire avec LES PLUS BELLES ANNÉES… où Goldwyn ne put intervenir. Oliver Stone déclarait que ce film admirable n’aurait pas été financé un an plus tard. Wyler qui revenait de la guerre y a insufflé une urgence, une passion (et des moments autobiographiques) qui, quelques mois plus tard, auraient été dénoncés comme de la propagande communiste. D’ailleurs une scène très puissante en jette les prémisses. Elle s’inspire de ce qui arriva à Wyler, lors de son retour à Washington. Il entendit un portier d’hôtel lui dire après avoir raccompagné un client : « Voilà un youtre de moins » et Wyler lui déclara : « Vous avez parlé à la mauvaise personne » et le cogna. Il fut dénoncé. Comme il était en uniforme, on le menaça du conseil de guerre. « Je me suis battu pendant 18 mois contre des gens qui parlaient ainsi. » On lui répondit que pour l’armée américaine « youpin, youtre » n’étaient pas des insultes.
J’ai adoré revoir MRS MINIVER en zone 2 (c’est l’envers de DUNKIRK), HELL’S HEROES (zone 1, sans sous-titres), la meilleure version des THREE GODFATHERS, THE WESTERNER où Gary Cooper et Walter Brennan ont des moments de grâce avec des couleurs très rares et très subtiles, et THE LIBERATION OF LB JONES. Ce chant du cygne est un grand film engagé, radical où Wyler exprime sa haine du racisme et aussi du Sud qu’il détesta. Il abandonna le documentaire qu’il devait tourner pour Capra sur les Noirs dans l’armée parce qu’il n’avait pas le droit de rester dans les mêmes pièces, les mêmes bars ou restaurants que son coscénariste noir. Et le racisme qu’il constata dans l’armée l’horrifia. La colère resurgit dans ce film où l’on ne trouve aucun compromis (le rapprochement Poitier-Steiger dans DANS LA CHALEUR DE LA NUIT qui faisait enrager James Baldwin). L’un des flics assassins blancs qui ont tué et lynché un Noir, ne sera jamais poursuivi par la justice qui l’a identifié. L’autre sera exécuté par un jeune noir qui parviendra à s’en sortir. C’est un des seuls films de l’époque avec deux meurtres impunis. Et le jeune avocat repartira dans le Nord. On a l’impression d’un premier film tant est fort le sentiment d’urgence et cette œuvre bat en brèche ce que je disais dans la précédente chronique sur le déclin de certains cinéastes. Le Wyler de LB JONES, le Huston de THE DEAD, le de Toth de PLAY DIRTY sont des exceptions aux USA. Musique très efficace d’Elmer Bernstein.

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