Juil
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SIODMAK

mollenardMOLLENARD est un des plus grands films des années 30 qui égale les plus grands films noirs américains de Siodmak (LES TUEURS, POUR TOI J’AI TUÉ) dont il partage le ton âpre et violent. Fatigué d’essayer de sauver des commandes boiteuses, ce dernier découvre un roman de l’auteur belge OP Gilbert, mélange de Jack London et de Strindberg nous dit Hervé Dumont dans son bouquin sur le réalisateur. Siodmak  s’endette pour acheter lui-même les droits tout en changeant la fin du livre ce qui enthousiasme le romancier. Il travaille de près au scénario avec Gilbert et Charles Spaak, choisit Darius Milhaud pour la musique et tourne le plus souvent en extérieurs. Il nous plonge d’emblée au cœur d’un univers rance, confit dans l’avarice, la dévotion, le respect de l’ordre. Il y a deux  sujets qui s’opposent, se répondent, se juxtaposent dans MOLLENARD : d’abord une spectaculaire histoire d’aventures exotiques, visuellement splendide (magnifique photo de Eugen Shuftan) sur fond de trahison, de trafic d’armes d’abord organisé par la Compagnie Maritime et ses puissants actionnaires et que Mollenard reprend à son compte. Trauner reconstitue les rues de Chapeï, dévastées par les bombardements japonais.
L’autre sujet se déroulant en France nous précipite, comme l’écrit Olivier Père dans «  un drame atroce de la conjugalité qui met en scène un couple monstrueux séparé par les mers mais uni par la haine ». Gabrielle Dorziat est inoubliable tout comme Harry Baur, héros volcanique « totalement cynique et amoral et en même temps profondément humain, et finalement admirable ». Siodmak s’en prend aux mœurs impitoyables de la Compagnie, à la Religion qui en est complice, à tout un ordre social hypocrite, miné par le lucre. On peut voir dans MOLLENARD une œuvre en prise avec le Front populaire, qui  toujours selon Olivier Père « frappe par les sentiments toujours plus grands que nature – jusque et surtout dans la bassesse – qui animent les personnages »

piègesPIÈGES est plus léger mais non moins talentueux. La trame policière quelque peu désinvolte permet d’aligner toute une galerie de suspects, de sketches qui imposent, là aussi (on peut y voir une constante et non une contrainte comme le prouvent ses films UFA) de brusques variations dans le ton. On passe du drame grinçant à des scènes de comédie, de moments réalistes, quasi-documentaires, à des séquences étranges, voire angoissantes. J’ai été surtout marqué par le foisonnement des décors (souvent sombres, nocturnes), des costumes, inventifs et brillants, des silhouettes marquantes, des personnages secondaires : Grec mielleux, majordome coincé et fétichiste (sa scène avec Marie Déa doit être citée), couturier exalté auquel Stroheim donne une force viscérale. Dans le très bon livre d’Hervé Dumont sur Siodmak   on apprend que c’est le cinéaste qui trouva et imposa Marie Déa, choix judicieux. Elle est vive, moderne et amène une couleur mutine, ironique qui casse ce que le personnage peut avoir de conventionnel. Maurice Chevalier dans son premier rôle dramatique est tout à fait convaincant et au passage (au mépris de tout réalisme) interprète très bien deux chansons célèbres : « Elle pleurait comme une Madeleine » et « Mon amour ». La mise en scène est souvent brillante et dans les 5 dernières minutes, comme le note Dumont, nous prouve l’invention, le savoir-faire de l’auteur des TUEURS et POUR TOI J’AI TUÉ.

NOTRE-DAME DE LA MOUISE

La reconstitution de la zone est épatante, avec une pléiade d’acteurs inspirés et justes dans des personnages très populaires où l’on reconnaît le formidable Delmont. Le film devient un peu niaiseux dans le dernier quart et prévisible et l’acteur qui joue le curé est un miracle de niaiserie auto-satisfaite. Heureusement Odette Joyeux, déjà au poil, rachète cela et la musique qui est horrible. En effet on voit un vendeur de journaux afficher l’Humanité qui avait reparu sur ordre de Jacques Duclos, on l’oublie souvent, ce qui date le film avec précision.

THE OX-BOW INCIDENT (L’ÉTRANGE INCIDENT)

ox-bowWilliam Wellman avait eu un coup de cœur pour le superbe livre de Walter Van Tilburg Clark (à paraître prochainement dans ma collection) dès sa parution. Mais Harold Hurley qui avait acheté les droits, voulait imposer Mae West dans la distribution, idée aussi saugrenue que stupide qui rendait Wellman enragé. Finalement, il racheta lui-même les droits et ne voyant pas quel studio accepterait de financer un tel sujet, décida de contacter Darryl Zanuck avec qui il était pourtant vraiment brouillé depuis des années. Ce dernier lut le roman, le trouva magnifique et salua l’audace du sujet tout en déclarant que cela ne ferait pas un rond. Il accepta de le produire en laissant le cinéaste libre à deux conditions près. Il devait s’engager à réaliser ensuite deux films de commande pour le studio, BUFFALO BILL et THUNDERBIRD qui se révélèrent tous les deux fort conventionnels, voire anodins (à l’exception de la bataille dans la rivière pour le premier) et aussi à utiliser le studio pour la plupart des scènes, y compris les extérieurs de la fin, pour réduire le coût du tournage, décision que l’on peut juger discutable. Dans le dernier tiers, cela empêche Wellman de jouer avec la neige, le froid, le vent, éléments essentiels du livre. Le studio aseptise certains plans même si la photo d’Arthur Miller est constamment inspirée.
Certains de ces manques se retrouveront dans l’autre film que Wellman tirera de Van Tilburg Clark, le curieux et original TRACK OF THE CAT, film en couleur sans couleurs, autre preuve de l’admiration que le cinéaste portait au romancier.
Admiration qui est ici est évidente dès les premières séquences, magistrales. Après tant d’années, leur force, leur originalité, leur beauté visuelle restent intactes. Le scénario respecte fidèlement les partis pris dramatiques, le dialogue de Clark, jusque dans les pauses, les silences, notamment dans la séquence extrêmement savoureuse où Gil et Art assoiffés, regardent longuement un tableau représentant une femme allongée, un peu dénudée avec dans l’arrière-plan, un homme qui a l’air de s’avancer vers elle. Henry Fonda, dont c’est un des meilleurs rôles, et Harry Morgan sont éblouissants dans la retenue. La contrainte du studio l’oblige à faire l’impasse sur l’ouverture si lyrique du roman, ce qui resserre la tension, donne encore plus d’importance au dépouillement sobre de la mise en scène. (un extrait de ma post-face)

LOUONS ALDRICH

hustleTouchant et curieusement retenu mais avec une abondance inhabituelle de détails noirs et crus, HUSTLE (LA CITÉ DES DANGERS) a un ton, un rythme plutôt tranquille, presque méditatif. De très nombreuses scènes se déroulent dans des intérieurs, soit luxueux (la maison que partagent Deneuve et Reynolds), soit assez glauques (le bureau des flics, la morgue, la maison du couple Hollinger) auxquels Aldrich confère systématiquement un côté étouffant, claustrophobique, donnant l’impression que le personnage de Reynolds se mure, se replie sur lui-même comme le Charlie Castle de THE BIG KNIFE (1955), se réfugie dans ses souvenirs (« Je suis l’étudiant des années 30 ») comme pour éviter d’affronter les sentiments qu’il éprouve pour Catherine Deneuve, call girl de luxe qui vit avec lui « parce qu’il était le seul à faire l’amour avec compassion ».
Par des moyens diamétralement opposés à ceux de KISS ME DEADLY (1955), Aldrich fait voler en éclat les conventions du genre, les subvertit de manière moins explosive, plus insidieuse. Les scènes d’interrogatoire, les procédures policières sonnent justes et dégagent une vraie amertume, piétinant les conventions du genre. On retrouve bien sûr toute la haine et le mépris qu’il éprouve pour les hommes de pouvoir même si la rage est plus intériorisée, comme s’il n’y avait plus d’espoir : Ernest Borgnine campe un responsable policier veule, lâche, obsédé par la situation sociale et on croise un avocat « à la veste qui coûtait 400 dollars » qui a réussi à faire libérer un criminel (Burt Reynolds lui renverse son assiette sur les jambes). Mais ce n’est rien à côté d’Eddie Albert, son acteur fétiche, qui est là incroyable de fourberie cauteleuse, de fausse bonhomie suintante (on le voit assister au téléphone à une exécution qu’il a organisé), sûr de son d’impunité. HUSTLE est l’une de ses meilleures interprétations et l’on pense très souvent à Nixon.
Ben Johnson, géniale idée de distribution, est formidable en père écrasé de chagrin, découvrant que sa fille avait plongé dans le monde du vice et de la drogue tout comme Catherine Deneuve, radieuse, vivante,  et extrêmement touchante. Le scénario de Steve Shagan (SAVE THE TIGER, PRIMAL FEAR et hélas THE SICILIAN) très introspectif, contient des idées fortes, des répliques audacieuses ou cinglantes (« les USA , c’est le Guatemala avec la télévision en couleur » en phase avec la hargne aldrichienne.

Dans la collection Sidonis sort enfin LE SABRE ET LA FLÈCHE d’André de Toth. Ce remake de SAHARA de Zoltan Korda (auquel de Toth collabora) est un formidable exemple de la lutte que devait mener un cinéaste de talent contre de nombreuses contraintes, à commencer par un scénario conventionnel, platement écrit du très routinier Kenneth Gamet. De Toth l’épice en rajoutant ici et là des répliques sèches, concises, percutantes. A Barbara Hale qui déclare vouloir continuer le voyage, Broderick Crawford lance : « Avec ou sans votre scalp ? ». Mais surtout, il transcende l’action par des cadrages inspirés, jouant sur les avant plans, la profondeur de champ. Il filme ses personnages à contre jour et dans une des plus belles séquences sur fond de soleil couchant, moment tout a fait exceptionnel. Aucune intrigue sentimentale mais un ton sec, dégraissé, elliptique.

RAMIN BARHANI

99homesAprès avoir découvert  le passionnant et terrible 99 HOMES  qui évoque de manière inoubliables les conséquences de la cris des subprimes (c’est le complément indispensable de THE BIG SHORT et du LOUP DE WALL STREET), les expulsions, les arnaques, la dictature des banques (le film n’est distribué en France qu’en VOD), je me suis plongé dans les autres films de Ramin Barhani. Tous décrivent une Amérique rarement filmée, peuplée d’émigrés, de travailleurs étrangers qui survivent à coups de petits boulots. Monde surprenant qui nous vaut des scènes, des personnages surprenants, exempts de pittoresque et qu’on ne croise pas dans les films américains. On croise ainsi un Pakistanais, ex-vedette de rock dans son pays qui vend des bagels et du café dans un chariot qu’il va chercher à trois heures du matin pour le pousser à l’endroit qu’il loue (MAN PUSH CART), un chauffeur de taxi sénégalais qui se trouve embringué dans une étrange et poignante aventure (GOODBYE SOLO), un gamin sud-américain qui veut acquérir pour sa soeur un camion cuisine (CHOP SHOP). Barhani est une sorte de réincarnation de Zavatini : même goût pour les personnages populaires, humbles, défavorisés, rejetés par une société égoïste. Même attirance pour les intrigues minimalistes, pour les fins en suspens. Barhani refuse le principe de résolution qui règne sur 90% du cinéma américain. Ses conclusions sont ouvertes et souvent magnifiques (le frère et la sœur qui regardent les oiseaux dans CHOP SHOP), ce qui exaspère certains internautes. Barhani s’est défendu en affirmant qu’il filmait la vie, la réalité et qu’il ne voulait pas la manipuler. On peut juste ici et là se demander si certains de ses héros ne commettent pas des erreurs qui auraient pu être évitées. Cela n’enlève rien à l’humanité incroyable qui se dégage de ses œuvres. A découvrir (disponible en zone 1 et en Angleterre avec parfois des sous-titres français).

manpushcart  goodbye solo

 

ET AUSSI

lejuifquinegociaLE JUIF QUI NÉGOCIA AVEC LES NAZIS (Doriane Films) est un documentaire passionnant qui retrace l’histoire tourmentée d’Israel Katzner qui sauva 1600 juifs de la déportation en donnant de l’argent à Eichman, en lui promettant des camions qu’il ne livra jamais (en fait il en sauva 18 000 autres par la suite en les faisant envoyer dans un camp qui n’était pas de concentration). Il fut accusé de trahison pour avoir négocié avec Eichman, manœuvre lancée par l’extrême-droite pour casser le gouvernement Ben Gourion. Un terroriste de droite, manipulé, l’abattit. Histoire stupéfiante. Il fallait abattre Katner car ce qu’il avait fait mettait en lumière l’inaction de nombre de dirigeants juifs, notamment en Hongrie. Le pays préférait sanctifier des héros morts les armes à la main même pour un résultat nul, plutôt que ceux qui avaient réussi par la ruse ou l’intelligence. Un jugement de la cour supreme blanchit Katzner de toutes les accusations ignominieuses qu’on avait répandus et qui par contagion, touchaient les rescapés qu’il avait sauvé. Certains (surtout les plus riches) refusèrent de témoigner pour lui, notamment un rabbin quittance : Non il ne m’a pas sauvé. C’est Dieu qui m’a sauvé. A comparer avec le film de Amos Gitai sur l’assassinat de Rabin.

LE TUEUR DE BOSTON  (THE STRANGLER de Burt Topper, chez Artus) mérite d’être vu pour  l’interprétation mémorable de Victor Buono en étrangleur schizophrène, obèse, égotiste avec son sourire terrifiant vampirisé par sa mère (Ellen Corby, saisissante). Cette première version de L’Etrangleur de Boston sortit quelques semaines avant les aveux de l’assassin. Son budget modeste, les décors minimalistes lui confèrent un réalisme brut de décoffrage.

letueurdeboston

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Juin
22

Dans les DVD, je voudrais commencer par signaler la sortie de LA COUPE À DIX FRANCS, l’admirable et méconnu film de Philippe Condroyer qui est enfin ressorti en salle. C’est un film étonnant de par son sujet, sa facture, inspiré par un fait divers. Le patron d’une petite entreprise veut que ses employés se fassent couper les cheveux. A partir de là, Condroyer trace le portrait d’une France coincée, prisonnière de préjugés, frileuse, avec ces patrons tyranniques qui jamais ne cherchent à inspirer leur personnel, à regarder comment ils travaillent et comment ils pourraient les stimuler. C’est un des seuls films des années 60 qui parle de la classe ouvrière, de personnages populaires oubliés par la Nouvelle vague. Des jeunes qui ne trouvent pas les mots pour traduire ce qu’ils ressentent. Et cette fin qui prend une force stupéfiante en regard de ce qui vient de se passer. C’est un film sur ceux que la gauche a laissé tomber. Que les syndicats ont laissé tomber. On comprend en creux comment le Front National va occuper le terrain laissé en jachère par la gauche et les partis politiques. Très belle musique improvisée par Antoine Duhamel, Anthony Braxton. Cela devrait inspirer les participants du blog.

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Et à comparer avec les deux très beaux films d’Alix Delaporte, ANGÈLE ET TONY et LE DERNIER COUP DE MARTEAU, œuvres aux élans incandescents, irradiée par la présence de Clotilde Hesme. Ce sont, comme l’a dit Jean-Luc Douin, des histoires de reconstruction affective (dans ANGÈLE sur fond de crise de la pêche, d’affrontements avec les CRS). Admirable Grégory Gadebois.

angeleettony  lederniercoupdemarteau

Autre DVD essentiel, RAN de Kurosawa vient de ressortir en Blu-ray.

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A l’occasion du festival du film russe qui a permis de revoir des classiques connus (mais peu montrés) et méconnus, il est bon de revenir sur un chef d’œuvre : QUELQUES JOURS DE LA VIE D’OBLOMOV, adaptation miraculeuse qui oscille entre la satire sociale, la chronique douce-amère, l’évocation nostalgique, avec cet extraordinaire portrait d’un paresseux hédoniste qui assiste à l’écroulement de son domaine. Les moments où il réagit, fait un régime, puis replonge, ses rapports avec son domestique, avec les femmes, sont admirablement saisis par Nikita Mikhalkov aussi inspiré ici que dans PARTITION INACHEVÉE POUR PIANO MÉCANIQUE ou CINQ SOIRÉES.

bi

J’ai découvert un film vietnamien fort attachant, BI, N’AIE PAS PEUR !, premier long métrage du vietnamien Phan Dang Di qui avait obtenu le Prix SACD à Cannes en 2010 et le Grand Prix du Jury à Angers en 2011. C’est une chronique polyphonique autour d’un petit garçon de 8 ans. Film d’atmosphère sur les pavés de glace qu’on casse et transporte, les corps en sueur (on frôle parfois le déjà vu) mais aussi sur les tensions familiales autour du grand père qui est en train de mourir : égoïsme effrayant du fils aîné qui se saoule avec des prostituées, histoires d’amour avortées, tout un quotidien de frustration et de regrets.

religieuseJe n’ai jamais beaucoup parlé de Guillaume Nicloux, ma société Little Bear ayant produit trois de ses films, UNE AFFAIRE PRIVÉE, CETTE FEMME-LÀ que j’aime énormément et LA CLEF que je veux revoir.
Mais récemment Nicloux s’est illustré dans des genres tellement différents, faisant preuve d’imagination, de curiosité, expérimentant avec une énergie, un talent qui me laissent admiratifs. Son adaptation de LA RELIGIEUSE est perçante, dégraissée. Admirablement jouée par Pauline Etienne, Louise Bourgoin et Isabelle Huppert, sans jamais déraper dans la provocation inutile. J’avais vécu l’aventure du film de Rivette que j’avais défendu et sa scandaleuse interdiction. L’Église, hier comme aujourd’hui, a l’air de sortir de SPOTLIGHT.
VALLEY OF LOVE m’a touché. Il relève brillamment un certain nombre de défis à commencer par le tournage dans la Vallée de la Mort, admirablement photographiée par Christophe Offenstein. Les deux monstres sacrés sont sidérants mais tout autour, on trouve plein de silhouettes joliment dessinés, souvent jouées par des amateurs et le résultat est émouvant. Belle utilisation de la musique.

valleyoflove  houellebecq

Mais la grande découverte demeure L’ENLÈVEMENT DE MICHEL HOUELLEBECQ. C’est un film bidonnant, d’une liberté absolue, avec des dialogues ébouriffants entre Houellebecq et une bande de baltringues dont l’un essaie de l’initier au free fight, l’autre veut savoir pourquoi il a fait un sort à un truc sur Lovecraft (on ne sait pas très bien ce dont il s’agit), nom qu’il n’arrive jamais à prononcer et quand l’écrivain lui dit qu’il n’a jamais écrit ce qu’on lui reproche, son interlocuteur devient teigneux, violent et intenable si bien que le romancier capitule. Moment inoubliable sur les rapports mystérieux avec la création. Il y a des échanges cocasses et tendres avec les parents et le moment où Houellebecq, qui est prisonnier depuis plusieurs jours, réclame une pute (les scènes avec elles sont inouïes). Et je ne parle pas du poème qu’il écrit pour la mère, des discussions sur le style, de l’entrainement sportif qu’on veut lui imposer. Un régal qu’on trouve en VOD et en DVD. Un bijou.

chambre bleue  netchaiev

LA CHAMBRE BLEUE est, je crois, le meilleur film de Mathieu Amalric et une adaptation de Simenon qui retrouve génialement l’opacité poisseuse du romancier, avec ces personnages qui sont comme englués dans leurs désirs, leurs contradictions. On a du mal à démêler le vrai du faux, la réalité de la rumeur et cette réalité est ce qu’on (on ce sont les personnages autant que l’auteur) peut la cerner. Il y a eu pas mal de grands films à partir de Simenon mais parfois, ils se détournaient avec bonheur, du roman. Là, Amalric l’affronte et en restitue toutes les ambiguïtés.

NETCHAIEV EST DE RETOUR de Jacques Deray m’a agréablement surpris. J’avais un mauvais a priori. Beaucoup de mes amis s’étaient moqués du film et je n’avais pas envie d’être déçu par Jacques que j’aimais beaucoup. D’abord le film est vraiment bien joué par Vincent Lindon, Miou Miou (remarquable), Patrick Chesnais, Mireille Perrier, Maxime Leroux. La musique de Claude Bolling est pas mal et l’intrigue qui nous parle de la tentation du terrorisme ne manque pas d’intérêt. Le point faible pour moi, c’est Montand qui impose un sérieux solennel et plombant, qui surligne les intentions et freine le rythme en détaillant tout. On a l’impression qu’il dit deux fois toutes ses phrases de dialogue.

CLASSIQUES

Le coffret Louis Delluc est une bonne occasion pour beaucoup de découvrir FIÈVRE, LA FEMME DE NULLE PART, L’INONDATION avec une multitude de bonus (Les Documents Cinématographiques).

coffret louis delluc

Je ne crois pas avoir jamais parlé de Victor Tourjanski et c’est dommage. Car certains de ses films parlants des années 30 ont été de vraies découvertes. Je ne connais pas ses œuvres muettes et notamment son MICHEL STROGOFF, ses adaptations de Maupassant. Il fut aussi l’assistant de Gance pour NAPOLÉON, ne réussit pas à s’imposer à Hollywood, car il fit une remarque désobligeante sur le strabisme de Norma Shearer et on l’envoya réaliser un western dans le désert THE ADVENTURER qu’il transforma en comédie se moquant du genre. Van Dyke retourna une grande partie du film et Tourjanski, écœuré, quitta Hollywood. J’avais vu certains de ses péplums, la plupart écrits par Damiano Damiani, LE ROI CRUEL, APHRODITE DÉESSE DE L’AMOUR avec Belinda Lee (celui-là m’avait semblé ringard), LA PRINCESSE DU NIL (j’ai gardé un bon souvenir), LES BATELIERS DE LA VOLGA, LES COSAQUES.

vertigedunsoir  ninapetrovna

Serge Bromberg a eu la très bonne idée de ressortir dans sa collection bleue toute une série de Tourjanski dont certains sont remarquables, à commencer par VERTIGE D’UN SOIR, cette  adaptation d’une nouvelle de Stefan Sweig, LA PEUR, qui avait sombré injustement dans l’oubli au profit de la version de Rosselini avec Ingrid Bergman. Pendant des décennies, on ignorait cette première version. Personne n’en parlait. Vecchiali la trouve moins mondaine que le Rosselini… Une jeune femme en vacances va vivre une aventure qui va perturber sa vie et son ménage. Elle bascule dans le monde du soupçon et de la peur. Votre adhésion aux premières séquences sera proportionnelle au goût, à l’admiration que vous éprouvez pour Gaby Morlay et sa diction si personnelle. Je la trouve incroyablement juste et au cœur des émotions. Tourjanski et Joseph Kessel transforment ce qui pourrait être un simple mélodrame en une œuvre intense, fiévreuse, faisant alterner des mouvements amples – ce travelling durant une chanson résumant le sujet du film, qui va recadrer Charles Vanel ,mari soupçonneux – avec des plans incisifs, ainsi ce moment ou Vanel surprend à travers une porte sa femme et son amant. Il oppose une Gaby Morlay frémissante, déchirée, un Vanel tout en retenue inquiétante et une terrible Suzy Prim. On ne peut pas oublier les trois « Je te déteste » dans la dernière scène qui évoquent Ophüls.

LE MENSONGE DE NINA PETROVNA, remake de l’admirable version muette de Hans Schwarz (deuxième musique de Maurice Jaubert après NANA), n’égale pas sa beauté fulgurante mais reste une passionnante réussite, souvent très bien filmée, avec ces longs travellings qui ont un côté ophülsien, ces recherches visuelles : un duel filmé en un plan en suivant des ombres sur le sol. Le dialogue de Henri Jeanson est brillant, inventif mais jamais trop envahissant. Il est intéressant de voir comment Tourjanski déplace le début du film : dans le Schwarz, c’est durant un défilé militaire qu’Anna repère l’homme dont elle va tomber amoureux, ici c’est durant une soirée mondaine brillamment décrite. Magnifique photographie de Curt Courant.

volgaenflammes  lordonnance

VOLGA EN FLAMMES est plus superficiel. Ce récit adapté de Pouchkine (une nouvelle dit le générique) comporte des péripéties assez mélodramatiques ou conventionnelles. Raymond Rouleau fait un traître de mélodrame qui a l’air de sortir du boulevard du crime. La fin est précipitée mais on aura eu droit à de beaux plans de bataille ou de marche dans la boue. Préjean est assez improbable en officier russe et Danielle Darrieux n’est pas encore sortie de l’adolescence et sa coiffure n’est pas toujours heureuse. Tout cela est rattrapé par la présence inquiétante du génial Valery Inkijinoff. Plusieurs séquences sont bien filmées et cadrées et un ou deux plans (Darrieux qui sort sur une terrasse pendant une réception) m’ont fait penser à Ford. Il faut dire que la photo est de Fritz Arno Wagner (M LE MAUDIT, L’OPÉRA DE QUATRE SOUS). Les décors d’Andrejev sont somptueux : on a droit à un festival de coupoles, de dômes, de voûtes avec un résultat plutôt plaisant malgré les trous du scénario.

L’ORDONNANCE d’après Maupassant dont il avait tourné une version muette, paraît encore influencé par le cinéma muet dans certaines séquences (plans de paysage, effets de montage). Le scénario adopte une construction en flashback et cela en 1933 (dans la version muette aussi ?), ce qui n’est noté dans aucune histoire du cinéma. Marcelle Chantal est juste et belle et Fernandel déjà réjouissant dans un personnage plus en demi-teinte. La cour qu’il fait à la délicieuse Paulette Dubost (très bonne aussi dans NINA PETROVNA) nous vaut des moments succulents. Tourjanski invente de jolis mouvements : celui qui suit de dos un couple d’amoureux avant d’aller recadrer Fernandel et Dubost dans les charmilles. La séquence où Marcelle Chantal repère son amoureux dans un défilé militaire qui passe sous sa fenêtre est le pendant exact de l’ouverture du NINA PETROVNA de Hans Schwarz ce qui explique pourquoi Tourjanski a changé le lieu dans le remake. Il avait déjà tourné cette scène.
Et je voudrais voir NOSTALGIE et LES YEUX NOIRS dont Paul Vecchiali chante les qualités avec un lyrisme communicatif.
A la fin des années 30, Tourjanski dirigea plusieurs œuvres de propagande pour l’Allemagne nazie et eut des contacts avec Hitler. Ce qui explique pourquoi sa réputation était pratiquement nulle dans les années 60-70.

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Mai
11

LECTURES

duhautdescieuxParmi tous ceux qui ont débattu sur les mérites d’EL DORADO, il va bien y en avoir un ou deux qui vont se reporter au magnifique roman de Harry Brown, DU HAUT DES CIEUX LES ÉTOILES que j’ai fait traduire chez Actes Sud. Ne serait-ce que pour comprendre pourquoi Hawks n’a pas osé, contrairement à sa scénariste, affronter le roman. Il est passionnant d’analyser les sources romanesques des films, ce qu’on ne faisait qu’avec les chefs d’œuvre de la littérature, Stendhal, Hugo, Balzac, Maupassant, Melville, Faulkner. C’est plus juste et payant pour « les films de genre ». On s’aperçoit ainsi qu’affronter la complexité du Guthrie de LA CAPTIVE AUX YEUX CLAIRS revitalise Hawks, lui permet d’explorer de nouveaux territoires dans THE BIG SKY (abondance des extérieurs, nationalités diverses). A l’époque d’EL DORADO, il se replie davantage sur des formules qu’il a déjà utilisées et c’est ce qui le différencie de Huston. Il est donc fascinant de repérer ce qui a pu lui faire peur.

Dans un autre ordre d’idée, la lecture du PASSAGE DU CANYON prouve nettement que certains partis pris, loués par Lourcelles, existaient d’abord chez Ernest Haycock et que l’idée de génie, la preuve d’intelligence, a été de les préserver, de les respecter, de savoir qu’en les respectant on faisait une œuvre originale. Est-ce dû au producteur Walter Wanger, à Jacques Tourneur ? Et pour L’AVENTURIER DU RIO GRANDE, comparer le magnifique livre de Tom Lea et le film permet de mettre en avant l’intelligence, l’invention respectueuse de l’adaptation.

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Chez Gallmeister, je ne saurais trop recommander les romans d’Edward Abbey, à commencer par THE BRAVE COWBOY (SEULS SONT LES INDOMPTÉS) qui donna lieu au film du même nom. Mais découvrez LE GANG DE LA CLÉ À MOLETTE, LE FEU SUR LA MONTAGNE, DÉSERT SOLITAIRE. Edward Abbey est un auteur formidable anarchiste, décapant, un des maîtres de la contre-culture.

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Pour vous divertir et provoquer rires et sourires, je conseille LE BOUQUIN DES MÉCHANCETÉS (Laffont) de François-Xavier Testu : on y trouve un florilège de répliques hilarantes, de boutades, de saillies assassines. Sur ce sujet Clémenceau et Churchill sont des experts. Ce dernier disant, je crois, à Lloyd George qui voulait aller aux toilettes : « C’est au bout du couloir, vous verrez une porte marquée Gentlemen. Vous entrerez quand même. »

bouqinmechancetes  shakespeare

THANK YOU, SHAKESPEARE ! est un livre revigorant de Philipe Torreton où il analyse le combat passionnant que doit mener un acteur pour apprivoiser Shakespeare. Nulle théorie. On est dans le concret. Torreton met les mains dans le cambouis et nous parle de la lutte qu’il faut mener pour apprivoiser une tirade comme « Être ou ne pas être », la dégager de sa gangue culturelle, de son statut de tirade, retrouver son énergie initiale.

Il faut louer l’extraordinaire travail, la prodigieuse documentation qu’a amassé Pierre Gervasoni dans sa vibrante, passionnante biographie HENRI DUTILLEUX (Actes Sud). On y découvre mille détails excitants ou cocasses, comme par exemple cette lettre enthousiaste de Micheline Dax qui venait d’écouter une des premières œuvres de Dutilleux à la radio.

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Je me suis plongé dans L’ÉPERVIER DE MAHEUX de Jean Carrière et c’est un régal. Les phrases sont drues, charnues, gouteuses. Les sentiments rugueux et puissants. Quel souffle, quelle vision. Je vais me ruer sur d’autres Carrière. Quelques titres :

  • Jean Giono, Paris, La Manufacture, 1985
  • Les Années sauvages, Paris, Laffont/Pauvert, 1986
  • Julien Gracq, Paris, La Manufacture, 1986
  • Le Prix d’un Goncourt, Paris, Laffont/Pauvert, 1987 (publié sous le titre « Les Cendres de la gloire » aux Éditions France Loisirs)
  • L’Indifférence des étoiles, Paris, Laffont/Pauvert, 1994
  • Sigourney Weaver, portrait et itinéraire d’une femme accomplie, Paris, La Martinière, 1994

Ce dernier titre laissant rêveur.

Il faut absolument lire les ouvrages de Gilles Kepel, analyste passionnant, cultivé et super bien informé. En particulier TERREUR DANS L’HEXAGONE.

Et je suis revenu à Mario Rigoni Stern, un de mes auteurs de prédilection dont il faut avoir lu tous les titres, souvent publiés à La Fosse aux Ours, du SERGENT DANS LA NEIGE qui raconte l’odyssée des soldats italiens pendant la campagne de Russie en 1942, à LA DERNIÈRE PARTIE DE CARTES, L’ANNÉE DE LA VICTOIRE :

  • En guerre : campagnes de France et d’Albanie, 1940-1941 – 1971  (La Fosse aux Ours, 2000 ), dans lequel je suis plongé
  • Le Vin de la vie – 1986 (La Fosse aux Ours, 2002)
  • Pour Primo Levi – 1987 (La Fosse aux Ours, 2007)
  • Le Livre des animaux – 1990 (La Fosse aux Ours, 1999)
  • En attendant l’aube – 1994 (La Fosse aux Ours, 2001)
  • Lointains hivers (Inverti lointain), traduit par Joël Gayraud et Marilène Raiola (Mille et une nuits, 2000)

Ses récits de captivité possèdent la lucidité, la force, la générosité de Primo Levi et ses évocations de la Nature sont magistrales.

enguerre  sergentdanslaneige

Évidemment, je me suis rué sur le dernier Jean Rolin, PELELIU, nom d’une île du Pacifique où eut lieu un débarquement américain dans la guerre du Pacifique aussi sanglant qu’inutile. J’en parle dans mon texte sur Tom Lea qui l’a couvert. Le début du Rolin est foudroyant avec l’évocation de cet Américain qui prévoit la guerre avec les Japonais, réfléchit à un système de combat, de débarquement qui sera celui que pratiquera MacArthur, veut explorer les îles pour regarder leur infrastructures dans une mission secrète. Malheureusement, il est dépressif et alcoolique et raconte à tout le monde constamment, le but et les objectifs de sa mission pendant des mois. Personnage extravagant.

A lire également, le recueil de critiques de films de Pierre Bost, LA MATIÈRE D’UN GRAND ART. ÉCRITS SUR LE CINÉMA DES ANNÉES 1930 (Éditions La Thébaïde),‎ complément indispensable au passionnant FLOTS D’ENCRE ET FLOTS DE MIEL. Ces textes incisifs, concis, écrits dans une belle langue révèlent un esprit fin, cultivé, curieux, exigeant qui pose des questions essentielles : comment filmer la guerre, la violence, la mort ?

battues  grossir le ciel

Durant le festival QUAIS DU POLAR, j’ai découvert plusieurs romans noirs passionnants écrits par des auteurs français comme BATTUES d’Antonin Varenne, GROSSIR LE CIEL de Franck Bouysse qu’on m’a présenté comme le Giono du polar (il est de Haute-Vienne) et DES NŒUDS D’ACIER de la talentueuse Sandrine Colette. J’ai aussi discuté avec Richard Price (j’avais beaucoup aimé le scénario et les dialogues de MÉLODIE POUR UN TUEUR et il a collaboré à THE WIRE et à TREME) et vous pouvez vous ruer sur THE WHITES.

 thewhites

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