Juin
08

FILMS FRANÇAIS

Une découverte majeure. Durant ce VOYAGE DANS LE CINÉMA FRANÇAIS, j’ai dépisté des pépites comme POLICE JUDICIAIRE de Maurice de Canonge. Et maintenant ce BAL DES POMPIERS (1949) au titre si peu prometteur de Berthomieu, cinéaste totalement méprisé. Eh bien, c’est une oeuvre passionnante sociologiquement, historiquement et même cinématographiquement dont je suis redevable à Jean Olle Laprune.

Tirée d’une pièce de Jean Nohain que j’aimerais lire (ses dialogues sont souvent percutants), il s’agit d’un film qui se passe sous l’Occupation et à la Libération. Claude Dauphin, formidable dans un triple rôle, brosse le portrait d’un de ces artistes qui ont, disons, « accepté » la situation. Il évoque en plus efféminé Guitry et d’autres et certaines de ses réparties sont hilarantes. Quand il déclare : « Et je lui ai dit [à un auteur allemand] que son Führer était un criminel imbécile. Hein, je lui ai dit, Pamela ? » Pamela : « Peut-être pas exactement dans ces termes. » Son adjoint Fatafia, magistral Henri Crémieux, qui se colle un uniforme le jour de la Libération est croquignolet (il faut le voir lui rappeler : « le mur, le mur » quand il téléphone à un Allemand) et il y a mille détails amusants, pittoresques et pas trop racoleurs comme cette tirade cinglante de Camille Grégeois à un profiteur, collabo notoire, personnage bien écrit et incarné à la perfection par Robert Arnoux. La mise en scène de Berthomieu est bonhomme et bienveillante. Ces deux films sont disponibles sur le site de René Château, « la mémoire du cinéma » ce qui dans ce cas n’est pas un titre usurpé.

AMOURS, DÉLICES ET ORGUES (le titre regroupe les trois mots qui sont masculins au singulier et féminins au pluriel) est nettement moins bon que le scénario d’origine, soit de Julien Duvivier. On y entend de jolies chansons mais les péripéties sont convenues, pas très drôles et le résultat conventionnel.

Dans LE ROUGE EST MIS, ce qu’il y a de plus réussi, ce sont ces paysages, ces décors de banlieue avec leurs ruelles, leurs pavillons. Ces bistrots populaires que sait bien filmer Grangier. Il y a aussi une scène d’une violence assez rare dans les films de Gabin, mais je trouve le scénario moins original que ceux du SANG À LA TÊTE, du DÉSORDRE ET LA NUIT, voire de AU PETIT ZOUAVE.

    

LA TRAVERSÉE DE LA LOIRE fait parti des films de Jean Gourguet, cinéaste qui longtemps fit figure de repoussoir, qui viennent de ressortir. Je n’ai pas encore vu LES FAUSSES PUDEURS, LES PREMIERS OUTRAGES (dans les bonus on trouve parmi ses défenseurs Mocky et Vecchiali) ou MATERNITÉ CLANDESTINE mais LE PASSAGE DE LA LOIRE est visible. En fait, il s’agit d’une version minimaliste et bricolée du film de Christian Carion, EN MAI FAIS CE QU’IL TE PLAIT : l’exode se réduit à quelques stock shots et l’essentiel de l’action se déroule dans une cour de ferme et l’intérieur de cette ferme et se centre autour d’une dizaine de personnages avec très peu de figurants. Rellys joue un salopard minable et Henri Vibert est plutôt rigolo en homme d’affaire pingre, mesquin, égoïste. Cela se laisse voir. En complément, un petit film muet assez joli, L’EFFET D’UN RAYON DE SOLEIL. En 1955, Gourguet acheta l’Escurial qu’il fit vivre jusqu’à sa mort et cela le rend très sympathique.

LES MALHEURS DE SOPHIE de Jacqueline Audry (1945) est encore une découverte intéressante. C’est une relecture très partielle et progressiste de la Comtesse de Ségur, prenant le parti de Sophie malgré ses erreurs contre sa gouvernante stricte et respectueuse de l’ordre (Marguerite Moreno) mais le film bifurque vite, montre Sophie adulte et Paul s’engage sur les barricades pour défendre la République contre le futur Napoléon III. On y cite Beaudin et Alerme brosse un préfet très réjouissant qui inspire Pierre Laroche (« la poussière ennoblit l’ouvrier mais salit les préfets »). On parle de mariage forcé où la jeune femme n’a rien à dire. Le film chez Pathé mérite une réhabilitation. Il est féministe et anarchiste.

Dans la nouvelle série des Gaumont, je retiens d’abord le très émouvant film de Jacques Rouffio qui marquait ses débuts, L’HORIZON, sur la guerre de 14. Ou plutôt sur la vision de la guerre qu’avaient les civils qui vivaient loin du front et qui ne reçoivent pas si bien que cela un jeune soldat blessé qui vient achever sa convalescence dans sa famille. Le scénario de Georges Conchon qui fut un complice idéal pour Rouffio est à la fois complexe et tendre, proche des personnages, notamment cette jeune femme libre, révoltée et fière qu’incarne Macha Meril. Elle veut pousser le jeune soldat (magnifique Jacques Perrin) à déserter. J’adore ce film.

Est-ce qu’il y aura des courageux qui vont se risquer à regarder LA BIGORNE CAPORAL DE FRANCE  de Robert Darene ? François Perier m’avait raconté quelques anecdotes fastueuses sur le tournage à Madagascar, Darene réussissant à tourner dans toutes les colonies françaises.

  

Il est bon de revoir GENERAL IDI AMIN DADA de Barbet Schroeder qui ouvre de manière spectaculaire sa trilogie du mal
Et de se ruer sur l’intégrale Rohmer, sortie par Potemkine

ILLUSTRE & INCONNU – COMMENT JACQUES JAUJARD A SAUVÉ LE LOUVRE 
Je conseille à tous ce documentaire passionnant chez Doriane Films. D’abord parce que c’est sur des hommes qui ont résisté et protégé un patrimoine culturel dans des circonstances épouvantables, entre 40 et 45 et que cela fait du bien. On devrait saluer plus souvent Jacques Jaujard et le donner en exemple surtout à l’heure actuelle. Et aussi parce qu’on y voit Frédérique Hebrard, co-auteur de feuilletons célèbres. J’ignorais qu’elle avait été chargée de veiller sur ces collections entreposées dans sa région. On y parle aussi de l’action formidable que mena une actrice, Jeanne Boitel, que l’on voit dans mon VOYAGE. Elle avait été choisie par Gréville pour REMOUS et j’ignorais ses actions de Résistance où elle s’appelait Mozart. Ce qui est dit dans ce film devrait inspirer certaines de nos actions. Cela montre que des responsables politiques comme Painlevé savaient choisir des collaborateurs de choix qui avaient une haute idée de leurs responsabilités.

Le DVD contient un bonus de choix : un film sur Rose Valland, dont l’action, le courage, la personnalité restent exceptionnels. Elle surveilla le Musée du Jeu de Paume et, à l’insu des Allemands et de ses chefs (mais pas de Jaujard), nota tous les vols de tableaux, toutes les spoliations et ses notes permirent de récupérer 60 000 œuvres d’art. On refusa de les consulter quand il s’agit de rendre une partie des œuvres à leurs propriétaires juifs. Elle partage avec Jaujard l’ingratitude du gouvernement français et Malraux a traité comme de la merde ces personnes qui ont sauvé le patrimoine national pillé par les nazis.

Les deux vies feraient de superbes sujets de mini-séries, avec de vrais héros complexes et des péripéties incroyables et les Amerloques ont déjà utilisé deux fois le personnage de Rose Valland. THE TRAIN où elle était jouée par Suzanne Flon faisait l’impasse sur la spoliation des juifs et MONUMENTS MEN de Clooney était parait-il décevant. Mais rien n’a jamais été fait du côté français.

FILMS ANGLAIS

FRANKENSTEIN MUST BE DESTROYED est un des meilleurs Terence Fisher et la première moitié, notamment, compte parmi ce qu’il a fait de mieux en termes de découpage, de mise en scène, d’utilisation du décor. Il bénéficie d’un scénario assez moderne de Bert Batt, bien écrit. Mais dans le dernier tiers, le producteur insista pour ajouter une séquence qui détonne. On y voit le docteur qui va séduire et violer Veronica Carlson. Fisher et Cushing était contre cette péripétie et l’acteur fit même des excuses et écrivit à des fans indignés. La fin, très noire, heureusement rattrape cette bévue.

  

LES IMPOSTEURS/THE OBJECT OF BEAUTY est une jolie comédie romantique écrite et réalisée par Michael Lindsay Hoog. John Malkovich et Andie MacDowell qui a rarement été plus séduisante et aussi déshabillée, vivent dans un hôtel luxueux bien au dessus de leurs moyens. Les combines que trouve Malkovich finissent par s’épuiser et il va concevoir un plan machiavélique. Avec une sculpture de Henry Moore. Mais la femme de chambre sourde et muette qui s’occupe de leur suite va bouleverser ces plans Le ton est cynique, amoral, avec des retournements surprenants et un dialogue très caustique. A découvrir.

KEN HUGHES
THE SMALL WORLD OF SAMMY LEE est un petit film noir tourné en grande partie dans Soho, écrit et dirigé par Ken Hughes. Il vient d’être restauré et l’on sent dès les premiers plans qu’on a affaire à un vrai metteur en scène qui se pose des questions sur l’utilisation de l’espace, du décor. Sammy Lee, propriétaire d’un club (comprenez une boite de striptease) doit beaucoup d’argent à un redoutable mafieux et il va se lancer dans une série frénétique de combines pour régler cette dette, empruntant ici, promettant ailleurs. C’est la version prolétaire du film précédent et Hughes sait imposer une atmosphère, croque un personnage.

Du coup, j’ai jeté un œil sur certaines des séries B qu’il tournait (souvent en même temps que John Guillermin et ils faisaient un concours à qui filmerait les meilleures arrivées de bagnole sur la caméra). TIMESLIP et LITTLE RED MONKEY sont divertissants : rythme nerveux, utilisation des amorces pour dramatiser les cadrages, plans recherchés. Le premier possède des éléments de science-fiction qui lui ont donné une réputation. Le second fait partie de la veine anti-rouge avec des traîtres assez caricaturaux.

  

CROMWELL est une œuvre autrement plus ambitieuse. Il y a très peu de film sur Cromwell, personnage complexe et trouble et sur cette époque chaotique. Hughes, qui écrivit le scénario, mit plusieurs années à l’imposer. On est frappé par la beauté des extérieurs, des costumes, de la photo de Geoffrey Unsworth. On trouve ici et là quelques séquences assez fortes et bien mises en scènes. Mais on a l’impression que la vision du cinéaste est comme rétrécie par ces mêmes qualités qui lui faisaient sauver des séries B. Le goût de l’efficacité l’amène à simplifier outrageusement, faisant passer Cromwell pour un émancipateur du peuple mais oubliant au passage le bain de sang qu’il provoqua en Irlande et d’autres massacres. Et son goût du pouvoir. On passe aussi sous silence la manière très progressiste dont il forma son armée, en payant les soldats pour qu’ils ne pillent pas, en favorisant la promotion au mérite et non pas à l’argent. Le conflit qui l’opposa au Roi est aussi trop binaire. Il faut dire que Richard Harris est desservi par le scénario et reste la plupart du temps dans la même couleur. Il passe son temps à crier.

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Mai
03

LECTURES

GUEULE D’AMOUR (Gallimard) d’André Beucler est un très joli roman, aigu, pénétrant que Jean Gabin adora et, voyant l’occasion de pouvoir renouveler les rôles qu’on lui donnait, qu’il fit acheter par Ploquin. Ce dernier en confia la réalisation à Grémillon qui, avec Spaak, bouscula le livre. Beucler est aussi paraît-il l’auteur de la meilleure étude sur Giraudoux. On y apprend que c’est Giraudoux qui appela Beucler, lui demandant de filer à Rome pour récupérer Renoir qui tournait LA TOSCA. La guerre risquant d’être déclarée, cela donnait une très mauvaise image de la France que d’avoir son plus grand cinéaste travaillant chez l’ennemi. André Beucler est aussi l’auteur de l’excellent scénario et des dialogues très sobres de BAGARRE si bien dirigé par Henri Calef (SND). Y aura-t-il un jour un avis sur ce film qui reste très méconnu ?

    

Il faut absolument lire LA FIN DU MONDE N’AURAIT PAS EU LIEU  (éditions Aléas),  le dernier petit opuscule de Patrik Ourednik (EUROPEANA était déjà magistral!). C’est décapant, marrant et toujours stimulant. On y apprend des masses de choses notamment sur l’hymne tchèque, le seul à ne pas être militariste (il y est question d’un aveugle qui tâtonne dans le noir en se cognant aux meubles), les prénoms des enfants, surtout ceux des filles de Goebbels qui commençaient tous par H, le rapport entre la foi et la glace à la fraise. Sans parler de l’attaque menée après l’armistice de 1918 par le général Wright qui fit des masses de mort parce qu’il voulait que ses troupes puissent se laver. Ourednik a traduit en tchèque Rabelais, Queneau et Becket, excusez du peu.

RETOUR DE l’U.R.S.S. (Gallimard) est une des lectures les plus décapantes, les plus revigorantes que j’ai faites ces derniers temps. Gide avait tout compris. Le premier texte prend encore des précautions mais devant les attaques ignobles qu’il subit, il revient sur le sujet et apporte des précisions accablantes. Peut-on imaginer un livre plus actuel ?

    

Il faut absolument lire TOUT Russell Banks (chez Actes Sud), notamment le déchirant DE BEAUX LENDEMAINS, le passionnant LIVRE DE LA JAMAÏQUE dont l’un des protagonistes est Errol Flynn dans un rôle trouble et POURFENDEUR DE NUAGES qui approche de manière oblique la figure très complexe de John Brown, ce militant abolitionniste, ce religieux intégriste qui voue sa vie à l’éradication de l’esclavage et déclenche la guerre de Sécession. C’est un livre génial.

Ne manquez pas chez Actes Sud les petits ouvrages de Sébastien Lapaque grand admirateur de Bernanos, auteur du premier ouvrage contre Sarkozy, FAUT QU’IL PARTE, et défenseur des vignerons écologiques (LE PETIT LAPAQUE DES VINS DE COPAINS). Lisez tout cela et toutes ses « théories qui sont des petits précis brillants, amusant, perçants et chaleureux sur des villes » en particulier la THÉORIE D’ALGER : les pages sur Camus, la recherche de la tombe de sa mère, la recette du vrai couscous kabyle, l’évocation de chanteurs assassinés, de Lily Boniche… Tout cela est à la fois drôle, tendre, personnel et émouvant. Idem pour la THÉORIE DE RIO.

MUSIQUE

A TALE OF GOD’S WILL (CD chez Parlophone) de Terence Blanchard est un magnifique « requiem pour Katrina » composé pour le documentaire de Spike Lee, WHEN THE LEVEES BROKE. On y sent toute la désolation provoquée par l’Ouragan et tout l’amour qu’éprouve Blanchard pour la Nouvelle Orléans. Chef d’oeuvre.

Dans JAZZ IN FILM (chez Sony Masterworks), il revisite de manière inspirée les compositions d’Alex North pour UN TRAMWAY NOMMÉ DÉSIR, de Jerry Goldsmith pour CHINATOWN, de Duke Ellington pour AUTOPSIE D’UN MEURTRE, etc.… Magnifiques arrangements, variations subtiles sur les œuvres originales.

On l’a signalé dans le blog mais autant le répéter : la fort belle musique de Henri Dutilleux pour LA FILLE DU DIABLE de Henri Decoin est enfin sortie chez BIS avec Le Loup et Trois sonnets de Jean Cassou. Par l’Orchestre des pays de la Loire sous la direction de Pascal Rophé.

CINÉMA EN DVD 

Nouvelle formidable, incroyable, inespérée : le BFI vient d’éditer en plusieurs DVD le NAPOLÉON d’Abel Gance, reconstruit par Kevin Bronlow avec la musique de Carl Davis. J’en ai revu deux heures et ce fut un éblouissement. Ce qui se passe à Brienne par exemple va bien au delà de la caméra dans les boules de neige qu’on cite à longueur d’articles, idée mille fois moins intéressante que l’utilisation de l’espace et de la stratégie par le jeune Bonaparte et par Gance dans sa mise en scène.

Signalons aussi la sortie en Angleterre de CANYON PASSAGE dans une version encore plus belle en Blu-ray (pas de sous-titres).

  

Aux USA, sortie très surprenante de STRANGER AT MY DOOR (Olive), beaucoup plus subtil et ambigu qu’on pourrait s’y attendre. L’attaque qui ouvre le film impose une atmosphère de chaos et de violence, rare dans les westerns de l’époque (Witney était un champion des scènes d’action). Mais surtout toute la séquence où l’on affronte par une nuit d’orage un cheval sauvage est digne de King Vidor et justifie l’achat de ce DVD (pas de sous titres).

  

Et puis, premier effet formidable de mon documentaire, Doriane Films vient enfin de sortir un DVD de REMOUS d’Edmond T. Gréville qui avait totalement disparu de la circulation. J’interviens dans les bonus et il y a un essai argumenté et passionnant de Philippe Roger.

Carlotta sort PROPRIÉTÉ PRIVÉE, le sensationnel premier film de Leslie Stevens.

On m’a reproché de critiquer John Carpenter. Je n’en suis que plus à l’aise pour dire tout le bien que je pense du Blu-ray d’ASSAUT, film qui tient formidablement le coup et parvient à imposer une tension électrique dès les premières minutes. Tout ce qui tourne autour du marchand de glace est admirablement découpé, orchestré de même que le premier assaut sur le commissariat qui vous prend par surprise. Je n’ai pas vu le remake.

Chez Potemkine, il faut se précipiter sur le coffret consacré à ALBERTO SORDI avec ces chefs d’œuvres que sont L’ARGENT DE LA VIEILLE et UNE VIE DIFFICILE.
Et sur les coffrets GRIGORI TCHOUKHRAÏ et LE DÉCALOGUE de Krzysztof Kieslowski qui était épuisé.

  

DÉCOUVERTE
On peut trouver en zone 1 le DVD de SHOW BOAT (1936) de James Whale qui est à notre avis son chef d’œuvre, un mélodrame à la fois intense et ample, fiévreux et tranquille. Ce bateau à roue qui descend le Mississippi en présentant divers spectacles catalyse sur 40 ans, divers sujets, histoires d’amour et de rivalités, drames familiaux, conflits sociaux et raciaux, enracinés dans leur époque. Les auteurs de la pièce originale Oscar Hammerstein II et Jérôme Kern adaptaient un roman d’Edna Ferber et s’en prenaient aux préjugés raciaux avec une franchise très rare pour l’époque et la première en 1927, fit sensation (1927 voit aussi la création de PORGY AND BESS)…

Dans de nombreux moments Whale parvient à imposer un lyrisme grave et le ton est beaucoup plus sombre, le propos nettement plus audacieux, que dans le remake académique dirigé par George Sidney qui faisait pratiquement passer à l’as tout le conflit racial même si la MGM garde la fameuse scène où le shérif ayant appris que Julie ((Helen Morgan, géniale chez Whale) a du sang noir et qu’elle est mariée à un Blanc, la force à quitter le spectacle et chasse le couple de l’Etat. Dans le remake, la séquence paraît timorée, inerte, malgré Ava Gardner alors que Whale lui donne une conviction, une urgence incroyable qui renvoie à tous ces moments de BRIDE OF FRANKENSTEIN où la créature est traquée par les villageois. Le sentiment d’injustice, d’oppression est le même. On pense à des films plus contemporains comme le beau LOVING de Jeff Nichols même si Julie est jouée par une actrice blanche. Les personnages noirs, domestiques, gardiens, comme à l’époque, sont évoqués avec respect. Durant un passage poignant montrant des comédiens imitant les Noirs, Whale cadre dans le public, assis loin derrière les Blancs, plusieurs rangées d’Africains Américains qui assistent au numéro. Whale place la caméra derrière eux et nous n’avons pas accès à leurs réactions mais nous la sentons ainsi que le sentiment de Whale, comme d’ailleurs dans ces mouvements où la caméra, très fluide, cadre deux files très séparées de spectateurs noirs et de spectateurs blancs. Et la musique et toutes les chansons de Jérôme Kern sont magistrales avec le grandiose Old Man River chanté par Robeson qui ne figurait pas dans la distribution au théâtre (et là, Whale recourt à un mouvement circulaire extraordinaire et à un montage quasi expressionniste), My Bill, chanson déchirante que transfigure Helen Morgan ; Cant’ Help Lovin’ Dat Man morceau bluesy où Irène Dunne est épatante.

Toujours pour rester avec James Whale, Elephant a eu la très bonne idée de ressortir des films d’horreur et je reviendrai sur certains titres mais précipitez vous de toute urgence sur LA MAISON DE LA MORT (THE OLD DARK HOUSE) somptueux visuellement. Cette comédie macabre où Karloff joue un rôle très secondaire (et le déroulant ajouté par la production perturbe plus qu’il n’éclaire, peut-être encore une fausse piste) dans cette maison où rien ne marche. Le couple qui reçoit les malheureux qui fuient l’orage est inoubliable. Il s’agit de Ernest Thessiger qui a une manière de vous proposer une pomme de terre avec des sous entendus qui glacent et Eva Moore, sa sœur, chrétienne fanatique qui crie tout le temps « No beds, no beds ». Gloria Stuart est comme toujours délicieuse et Mervyn Douglas caustique, rapide.
Rappelons que le film GODS AND MONSTERS de Bill Condo était une description assez touchante et juste des derniers jours de James Whale qui était remarquablement interprété par Ian McKellen, Lynn Redgrave et Brendan Fraser.

 

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Mar
29

DOCUMENTAIRES

coffret_mario_ruspoliLe coffret Mario Ruspoli vient réparer un oubli et une injustice. Il y a là plusieurs œuvres remarquables, passionnantes. Ruspoli s’intéressait à des sujets tabous. Comme l’écrit si bien François Ekchajzer dans Télérama, dans LES HOMMES DE LA BALEINE,  « se déploie un formidable sens de l’espace et du cadre, porté par un engagement physique et humain qui participe pleinement du style d’un cinéaste que la postérité n’a pas su honorer à sa juste valeur. C’est dire si l’on doit saluer cette initiative éditoriale, comme l’apport de la Cinémathèque de Bologne, responsable de la restauration des films. Sans parler du travail accompli par Florence Dauman, PDG d’Argos Films, à l’origine de ce bel ensemble…» Ainsi l’humanité de ses films va-t-elle de pair avec une justesse jamais prise en défaut, empreinte d’une infinie douceur qui est tout sauf mièvre et se révèle souvent déchirante. Edgar Morin ne dit pas autre chose dans le portrait du cinéaste réalisé par Florence Dauman, MARIO RUSPOLI, PRINCE DES BALEINES ET AUTRES RARETÉS, que Chris Marker (à l’origine de ce joli titre) salua d’un : « Beau boulot… Enfin l’hommage que Mario méritait.»
« Beau boulot », est-on tenté de reprendre aujourd’hui à propos du coffret Mario Ruspoli, dans lequel figure, outre ce portrait de 2011, six films qui, un demi-siècle après leur réalisation, conservent tout leur éclat. Tel ce REGARD SUR LA FOLIE (1962), dont Jean-Paul Sartre écrivit qu’il « nous fait comprendre à la fois que les hommes ne sont pas des fous, mais que tous les fous sont des hommes ».  Ou le rarissime DERNIER VERRE (1964), qui s’attache à un homme malade de l’alcool et dont la grande délicatesse teintée de désespoir s’exprime dans son rapport au médecin qui l’a déjà traité.

ameriqueenguerreLe coffret « L’Amérique en guerre » (Editions Montparnasse), comprend 7 grands films de propagande, dont certains primés aux Oscar®, réalisés par les plus grands cinéastes de l’époque : John Ford, John Huston, Frank Capra, William Wyler et George Stevens pour ne citer qu’eux, qui, au péril de leur vie, se sont parfois rendus sur le front et ont ainsi marqué leur engagement au service de la démocratie.
Depuis la prise du pouvoir par Hitler en 1933, jusqu’au procès de Nuremberg en 1946, ces films documentaires explorent la Seconde Guerre mondiale sous toutes ses coutures : événements politiques et militaires des fronts européen, russe, moyen-oriental et chinois, guerre du Pacifique, vie des soldats, horreur de la guerre…
Un ensemble exceptionnel, historiquement passionnant, qui constitue les archives, la mémoire de cet événement marquant du XXe siècle. Le livret d’accompagnement « Hollywood s’en va-t’en guerre », rédigé par le journaliste et historien Frédéric Laurent, permet de comprendre le contexte de création de ces films, et revient sur les vies et les élans patriotiques des réalisateurs John Ford, John Huston, William Wyler et George Stevens.
Dans les documentaires sur la guerre, THE MEMPHIS BELLE de Wyler (un cinéaste dont l’engagement et la conduite furent exemplaires) occupe une place choix : par son ton dépouillé, sobre, dépourvu d’envolées patriotiques, la beauté ultra-réaliste de certaines images. Wyler insiste sur le danger, la présence de la mort. Il commence par faire la biographie de tous les personnages composant l’équipage de la super forteresse, donnant leur origine, leur âge, leur profession. Il participa à 7 missions extrêmement dangereuses (les pilotes ne parvenaient pas à comprendre pourquoi il risquait sa vie) dont les premières furent uniquement consacrées à résoudre les problèmes techniques : à cause du froid, les caméras gelaient, il fallait porter des gants, les lieux étaient super étroits et l’opérateur William Clothier devait effectuer des prodiges. Certains plans des avions au sol annoncent déjà THE BEST YEARS, et THE BATTLE OF MIDWAY reste une œuvre impressionnante notamment par la place qu’il consacre aux blessés, aux morts, ce qui est typiquement fordien. On apprend dans FIVE CAME BACK que le magistral BATTLE OF SAN PIETRO de Huston fut entièrement reconstitué, Huston demandant à ses opérateurs de trébucher, de ne pas cadrer soigneusement, de ne pas composer les plans. Seuls les panoramiques sur les visages de soldats, tournés par Jules Buck (futur producteur de FIXED BAYONNETS) sont contemporains de la bataille.

seducedSEDUCED AND ABANDONED est  un documentaire plus ou moins mis en scène et réécrit en court de fabrication qui prend comme point de départ la virée au festival de Cannes de James Toback et Alec Baldwin afin de trouver un financement pour THE LAST TANGO IN TIKRIT, variations politico-sexuelles sur le film de Bertolucci. Qui serait joué par Neve Campbell et Baldwin. La première est assez vite évincée (provisoirement ?) parce que non bankable au profit de Jessica Chastain ou Diane Kruger qui refusent poliment à cause des scènes de sexe. Projet assez zozo bien dans la lignée de Toback. Le résultat est fort divertissant voire même émouvant. Un constant désabusé sur l’évolution du cinéma se transforme peu à peu en un hymne à la création sur une musique de Chostakovitch. A travers des rencontres chaleureuses, passionnées avec Thierry Frémaux, Scorsese, Coppola (qui de bougon devient poignant), Polanski amusant et grave (l’explication qu’il donne des raisons pour lesquelles il a tourné THE PIANIST est très émouvante). Tous nous montrent qu’ils ont du arracher les films qu’ils voulaient faire, souvent avec l’appui d’un dirigeant de studio – John Calley, Mike Medavoy – ce qui n’existe plus. La palme revient à Ryan Gosling dont toutes les interventions sont percutantes, ce qui  rattrape les déprimants discours des vendeurs internationaux dont le représentant ultime est Ron Meyer. Il déclare ne jamais voir les films de la compétition (« il n’y a que leur familles qui les voit, pensons à APOCALYPSE NOW, PULP FICTION, TAXI DRIVER, LE TAMBOUR, Z,, THE PIANO), assure ne pas lire les scénarios et n’entreprendre un film que s’il est sûr de faire des bénéfices. Le moment où les deux compères essaient de savoir leur marge de liberté pour les scènes sexuelles s’ils les tournent dans un quelconque émirat est des plus savoureuses. Étrangement ce qui paraît le plus daté, ce sont les extraits du DERNIER TANGO À PARIS. À la fin (relativement optimiste puisqu’ils obtiennent déjà le financement de SEDUCED AND ABANDONED et espèrent signer l’autre projet que Toback a fait évoluer : au lieu d’être à Tikrit, ils en reviennent ce qui réduit le budget), Toback lit un beau texte de John Updike, belle conclusion qui se transforme en déclaration d’amour.

CLASSIQUES FRANÇAIS

auroyaumedescieuxRené Château vient de sortir plusieurs films très rares. J’avais déjà signalé LES MUTINÉS DE L’ELSENEUR de Chenal (scénario Marcel Aymé d’après Jack London) et un Gréville très personnel jusque dans ses défauts, L’ENVERS DU PARADIS. Pendant longtemps ce genre de titres ne se trouvait que sur le site LA MÉMOIRE DU CINÉMA de René Château et il faut lui reconnaître cette curiosité.
C’est grâce à lui qu’on peut voir MENACES toujours de Gréville  dont les extraits font forte impression dans mon film.
Parmi ces nouveaux titres, je tiens à signaler tout particulièrement AU ROYAUME DES CIEUX, un des films les plus âpres et les plus personnels de Duvivier. Mais cette âpreté n’empêche pas la compassion, l’empathie pour ces personnages de jeunes délinquantes. Certains de leurs forfaits ne sont pas condamnés par Duvivier ni par Jeanson, notamment celle qui a tué un flic et cette autre qui explique comment elle et sa mère ont tué l’homme qui les battait tous les jours. La nouvelle directrice que joue Suzy Prim ne dépare pas la galerie de personnages féminins terrifiants de la mère de POIL DE CAROTTE à celle de VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS. Il faut voir la maestria avec laquelle Duvivier utilise le décor, incorpore des inondations non prévues ce qui nous vaut des plans d’une rare puissance.

LA VÉNUS AVEUGLE est une œuvre sidérante et l’on se demande quelle tête a fait le Marechal Pétain en découvrant ce mélodrame qui lui est dédié, cette entraide entre une paralytique et une aveugle. De nombreuses séquences ne manquent ni de souffle ni d’une étrange poésie faite de paillettes, de bric à brac et d’éclairs.

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De Jean Ollé-Laprune : « J’ai revu hier soir LA SOUPE À LA GRIMACE qui n’est pas mal du tout, un très bon divertissement. La mise en scène de Jean Sacha fait oublier le caractère extravagant et parfois conventionnel du projet, et il y a des moments formidables, un enterrement en haut d’une colline, la descente en ascenseur de Georges Marchal et Noël Roquevert au fond de la mine en un seul plan… C’est vraiment très bien réalisé ! Un vrai film de metteur en scène, adaptation d’une série noire écrite par un Français (elles étaient souvent plus noires, plus pessimistes que les américaines). Tout le monde y compris Roquevert, joue des américains et la fin possède un petit coté hustonien. »

Je n’ai jamais eu le moindre retour sur PRENDS LA ROUTE et UN MAUVAIS GARÇON, deux très grandes réussites écrites et réalisées par Jean Boyer. PRENDS LA ROUTE est comme l’écrit Jacques Lourcelles la meilleure comédie musicale des années 30 écrite pour le cinéma. Toutes les chansons écrites par Boyer et Van Parys sont des petits bijoux. On y chante dans les bureaux, sur les routes, dans une chambre. Et dans UN MAUVAIS GARÇON, Darrieux donne une version inoubliable de la chanson titre (celle de Garat est fort bonne), encore écrite par Boyer et Van Parys, ce mélodiste inspiré (FRENCH CANCAN, MADAME DE, CASQUE D’OR).

portdudesirLE PORT DU DÉSIR (SNC) souffre d’un scénario assez boiteux écrit pourtant par Jacques Viot. Il y a des idées intéressantes – l’utilisation de scaphandriers dans une intrigue criminelle, la découverte d’un cadavre – mais les personnages de méchants, surtout celui de Caussimon, sont lourdement écrits et leurs plans, leurs interventions sont parfois ridicules. Une exception, Berval qui a une tirade tout à fait formidable sur la sottise des truands et des flics. Gréville reste un peu prisonnier de certaines situations (les hommes de main utilisent toujours le même endroit pour commettre leurs forfaits) et de la distribution (je reste réservé sur Andrée Debar) mais les extérieurs, très nombreux, sont magnifiques et bien filmés et la photo d’Alekan remarquable. Il y a beaucoup de petits détails pittoresques, une vraie respiration dans des séquences, un jeu typiquement grévillien de chaque côté d’une porte d’hôtel, sans parler d’une belle séquence sous-marine filmée par Louis Malle. Gabin est excellent et Edith Georges, que Gréville aimait bien, est piquante et se livre à un joli strip-tease. Belle musique de Joseph Kosma. Ne manquez pas, de Gréville, L’ENVERS DU PARADIS (René Château).

PANIQUE
Parmi les restaurations récentes consacrées à Julien Duvivier, PANIQUE occupe une place de choix. C’est l’un des films les plus marquants du cinéaste par la manière dont il recrée une banlieue proche en studio avec une maestria confondant (on retrouvera cette qualité dans l’évocations des Halles de VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS), par la colère qui irrigue le film, colère dirigée contre une bassesse d’esprit se nourrissant de rumeurs et de délation. Duvivier subit des attaques ignobles quand il revint en France et ce film est sa réponse.

panique  léquipage

L’ÉQUIPAGE
L’ÉQUIPAGE avec ses remarquables séquences de combats aériens fut le deuxième choc signé Anatole Litvak après CŒUR DE LILAS et sa première collaboration avec Joseph Kessel avec qui il fit 5 films. Cette histoire d’amitié entre deux pilotes dont l’un découvre qu’il est amoureux de la femme de l’autre, ce qui va les éloigner, est à peine amoindrie par l’interprétation un peu fadasse de Jean-Pierre Aumont rachetée par celle de Charles Vanel, une fois de plus exemplaire, qui jouait tout en délicatesse un personnage solitaire, tragique, fragile et mal aimé. La mise en scène à la fois lyrique et retenue nous avait semblé supérieure à celle de DAWN PATROL, faisant surgir l’horreur de la guerre, admirablement filmée, au détour d’un dialogue intime : l’affrontement entre Jean Murat et Aumont est brusquement interrompu par l’irruption en fond de plan d’un groupe de soldats épuisés dont l’un vient quémander une cigarette ; sobriété exemplaire des plans et du dialogue. Tout comme dans cette scène de mess où l’on attend le retour d’un équipage envoyé au casse-pipe sur un ordre stupide d’un général. Pendant qu’un pilote joue du Chopin, la caméra qui a erré dans le mess, s’approche d’une fenêtre et cadre à l’extérieur, sortant à peine du brouillard, le capitaine qui attend le retour des pilotes. L’histoire d’amour fait ressortir la violence du contexte et nous entraîne vers la tragédie, rythmée par une belle musique d’Arthur Honneger, comme dans ce plan où Annabella, magnifique, suit le camion emmenant son amant vers le front sans remarquer les blessés qui la croisent.

taureauOn peut voir dans mon film une scène de SOUS LE SIGNE DE TAUREAU de Gilles Grangier  ( sorti dans la petite collection rouge de Gaumont) où surgit tout à coup un moment très autobiographique pour Gabin, admirablement écrit par Audiard : « Qu’est ce que tu faisais toi, à la Libé ? », lance le génial Alfred Adam après avoir raconté son passé de collabo et la manière dont il avait aussi pillé les Américains. « J’étais sur les plages » répond Gabin. Quand on connaît son engagement, le fait qu’il a deux, voire trois fois débarqué, la réplique devient bouleversante. Le film est d’ailleurs une plaisante surprise. Au début, il faut passer outre une certaine esthétique qui prédomine dans les dernières productions Alain Poiré : photo vraiment plate de Wottiz où tout est trop éclairé, décors typique Ve République (cela constitue presque un constat). Le sujet  (François Boyer, Grangier, Audiard) intrigue et petit à petit se dégage une amertume (les rapports avec Susanne Flon), une colère qui vont grandissantes. Le rapport de Gabin à son métier est écrit sans fioritures, sans acrobaties verbales. Déjà, auparavant quelques moments, quelques revers de volée sur les banques, les grandes fortunes, la belle famille qui réussit dans les affaires renvoie à des moments du PRÉSIDENT. Et puis, il y a deux ou trois bonheurs d’écriture qui font plaisir, sur la Normandie en automne. Et entendre déjà  que « Capitaux privés ou subventions, la Recherche est condamnée à la mendicité » est aussi plaisant que « je suis pour l’Europe des travailleurs contre l’Europe des actionnaires »… toujours d’Audiard. Raymond Gérôme et Ledoux sont parfaits et Dalban, sobre, fait son 178e patron de bistrot. La fin du film qui aurait pu être plus lyrique m’a touché, peut-être aussi à cause de cette sobriété chaleureuse, un peu effacée qui donne leur ton, leur couleur aux meilleurs Grangier.

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