DOCUMENTAIRE
Vu deux épisodes du requiem en 4 actes de Spike Lee, WHEN THE LEVEES BROKE, documentaire passionné, très émouvant et plus ouvert, moins de parti pris qu’on aurait pu le craindre. Il évoque les rumeurs parlant d’explosions qui auraient fait sauter les digues, des interventions qui ont privilégié les habitants riches mais relativise ces propos, fait entendre des opinions opposées et attaque surtout une imprévoyance criminelle, une gabegie honteuse, une politique fédérale catastrophique. Certaines digues ne furent jamais terminées, leur revêtement n’était pas du tout solide, Bush fit des coupes sombres dans le corps des ingénieurs, dans les agences chargées de réagir à des catastrophes qui furent confiées à des sympathisants politiques sans expérience : il accuse directement la FEMA d’avoir été incapable de distribuer de l’eau. On voit Sean Penn en train de sauver des habitants et le film rend hommage aux garde-côtes qui ont fait un travail extraordinaire. Très belle musique de Terence Blanchard (le CD qu’il en a tiré, A KATRINA REQUIEM, est magnifique). Ce grand documentaire est un compliment indispensable à l’épatante série TREME où l’on voyait John Goodman s’adresser via internet, à George Bush, lui demandant de faire en sorte, vœux modeste, que les USA parviennent à faire presque aussi bien, question digues, que la Hollande.
FILMS AMÉRICAINS CLASSIQUES
Revu LA NUIT DE TOUS LES MYSTÈRES de William Castle encore plus nanardesque et mal joué que dans mon souvenir. Le scénario empile les coïncidences, les impossibilités (la dernière pendaison) et le dernier tiers déçoit épouvantablement, ramenant tout à une sombre et banale histoire d’adultère.
Parmi les classiques de la RKO que sortent les Editions Montparnasse, j’ai envie de distinguer CORNERED (PRIS AU PIÈGE) de Dmytryk très curieux film anti-nazi, HOLIDAY AFFAIR (UN MARIAGE COMPLIQUÉ) de Don Hartman, gentille comédie de Noël, ultra-classique et sentimentale mais qui est regardable pour quelques touches heureuses et surtout l’interprétation de Mitchum et Janet Leigh qui jouent superbement bien ensemble. Les deux derniers plans sont inventifs et beaux. Et Wendell Corey est aussi très bien. J’ai découvert que Don Hartman, dans le livre de Scott, fut un des opposants les plus violents à DeMille.
FIVE (QUELS SERONT LES CINQ ?) est un des très bons Farrow, un de ceux où il impose assez rapidement son style : plans longs avec des mouvements d’appareil inventifs et compliqués, utilisation du hors champ. Le scénario est co-écrit par Dalton Trumbo et je renvoie au long passage que nous lui consacrons dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN. Parmi les titres à découvrir, citons THE HALF NAKED TRUTH, improbable histoire d’escroquerie, menée à cent à l’heure par Gregory La Cava, où un impresario veut faire passer une danseuse de fête foraine pour la Princesse Exotica (sic). Mais Lee Tracy fait presque tout passer, avec son débit rapide, son assurance indémontable, sa capacité à sortir et à encaisser des rafales de vannes. Il faut voir son absence de réaction quand on lui annonce que sa copine veut encore l’assassiner. Frank Morgan est impayable en producteur déprimé, dépassé, ronchon qui signe un contrat en disant : « c’est du vol pur et simple ». Franklin Pangborn a un moment grandiose tout comme Eugène Pallete qui s’étonne qu’on le regarde de manière étrange après que Tracy ait sans doute écrit, sans le lui dire, eunuque comme profession sur sa fiche d’hôtel (La Cava évite judicieusement l’insert et procède par suggestion). Nous avions raison de signaler le moment désopilant où Frank Morgan se heurte dès qu’il ouvre un tiroir, une boîte, un livre, à une photo compromettante le montrant en train de faire avaler une olive à Lupe Velez.
En revanche TWO O’CLOCK COURAGE d’Anthony Mann est, en dehors du beau premier plan, banal et platounet. Surtout que cela lorgne vers la comédie.
Découvert aussi, grâce à Artus films, un Sam Newfield plus visible que d’habitude : LOST CONTINENT produit par Lippert. Un budget plus conséquent et un certain rythme rendent la première partie visible surtout par rapport à la nullité des autres Newfield. Quand les héros arrivent dans le Continent Perdu, l’image devient brusquement verdâtre, teinte curieuse, pas très agréable à regarder (est ce qu’il n’y avait pas des recherches similaires dans THE JUNGLE et est ce que les films n’ont pas été tournés dans les mêmes décors ?). Newfield utilise pas mal ses décors de rochers et le sol qui se fissure à la fin est pittoresque mais les monstres sont nullissimes et leur animation fait rire un enfant de quatre ans. Belle réplique d’un personnage : « Oh, un brontosaure ». Détail curieux, le savant russe dont on croit qu’il travaille pour l’ennemi est un hareng rouge. Sa famille a été exterminée dans les camps et il subit toujours la même suspicion aux USA.
Revu THE VIRGIN QUEEN (LA REINE VIERGE, Zone 2) : quelques moments marrants bien écrits par Harry Brown où s’amuse Bette Davis mais des décors épuisants à force de conventions, une photo qui privilégie abusivement le rouge (dans les films sur la Renaissance, les Anglais sont en rouge, les Français en bleu et les Espagnols en noir). La mise en scène de Koster est à la fois studieuse et inerte.
WESTERNS ET FILMS NOIRS
WAY OF A GAUCHO de Jacques Tourneur (LE GAUCHO, zone 1 et 2) mérite qu’on loue la beauté, l’élégance formelle (que finalement ne perturbent que quelques raccords en studio visiblement demandés par la production – Zanuck ou autres – pour souligner un sentiment filmé en plan large ou moyen et tournés après coup) auxquelles s’ajoute une grâce, une mélancolie, une intériorité tout à fait personnelle. La tension ne baisse sporadiquement que dans le dernier quart et, même là, il y a des séquences éblouissantes : tout ce qui se déroule autour de la cathédrale, l’arrivée des soldats, la course de Gene Tierney à la recherche de Rory Calhoun. Là, le mélange des couleurs (la robe, le châle de Tierney, les costumes des figurants, des soldats, la lumière sur les murs, la profondeur des couloirs, tout concourt à une prodigieuse symphonie visuelle. Admirable gros plan de Gene Tierney allongée dans la nuit, avec l’ombre des feuilles sur le visage. Et un contrechamp sur Rory Calhoun sur fond de ciel qui la regarde. Le meilleur du film quant à la dramaturgie réside dans les rapports entre le héros et l’officier que joue superbement Richard Boone à qui Tourneur a demandé de parler bas, sans haine ni colère. Cette retenue donne une force, une ambiguïté extraordinaire à son personnage et sauve la toute fin qui aurait pu être moralisatrice.
Dans THE BIG COUNTRY (LES GRANDS ESPACES) de Wyler, le point faible reste un scénario de James Lee Barret et Sy Bartlett trop long, finalement très traditionnel, aux péripéties attendues et aux personnages archétypaux même si Peck, Jean Simmons, Charles Bickford (qui a joué dix fois ce personnage) et Burl Ives leur donnent pas mal d’épaisseur. La mise en scène, en revanche, est plus surprenante notamment par le grand nombre, par l’importance des plans larges, ce qui n’était pas si courant. Des scènes sont essentiellement filmées en plans très larges sans qu’on passe à un cadre plus serré. Bien sûr, tout cela illustre le titre du film (et la phrase de dialogue : « c’est un grand pays ») mais produit, sur un grand écran, un effet spectaculaire : l’arrivée de la diligence et la découverte de la petite ville, l’attaque du hameau où s’entassent les Hennessey, les chevauchées, le combat final dans le canyon (décor ultra spectaculaire), tout cela ne manque pas de grandeur, témoigne d’un vrai sens de l’espace (belle photo de Robert Planck). Wyler est aussi efficace quand il filme la mort de Burl Ives que la bagarre très vantée (et souvent cadrée de loin) entre Heston et Peck qui comprend une bonne réplique : » Vos adieux durent vraiment longtemps » dit Heston, épuisé.
TROOPER HOOK (zone 1 sans sous-titres) devrait passionner tous les nombreux amateurs qui analysent, se passionnent, s’affrontent autour du VENT DE LA PLAINE et surtout de L’HOMME SAUVAGE. Le film de Charles Marquis Warren présente beaucoup de similitudes avec le Mulligan. Là encore (comme dans des Ford et des magnifiques nouvelles de Dorothy Johnson qu’avait publiées Joelle Losfeld), il s’agit d’une femme (Barbara Stanwyck) qui a été capturée par les Indiens, délivrée par la cavalerie et qu’on ramène chez elle, avec son fils qui est aussi celui du chef Nachez (Rodolfo Acosta). C’est Hook (Joel McCrea) qui se charge de la mission. Sur la route, elle va rencontrer une hostilité constante, voire de la haine de la part des Blancs qui l’humilient et veulent même la tuer. Ou tuer l’enfant. Rarement film a dépeint aussi longuement cette hostilité, cette violence. A laquelle n’échappent qu’un jeune homme, une vieille femme mexicaine et sa fille. Les premiers plans du film – l’exécution de soldats cernés par les Indiens puis l’incendie du camp indien – sont saisissants. Et le scénario est riche en détails originaux : quand on demande à Stanwyck pourquoi elle a les cheveux courts, elle répond : « les poux ». Mais la mise en scène est parfois étrangement maladroite, les cadres soudainement plats (alors qu’il y a de très beaux plans de descente de colline à cheval dans les rochers) et l’interprétation, sauf les deux vedettes et Earl Holliman, laisse à désirer. Susan Kohner est moins bien que chez Daves, Edward Andrews surjoue horriblement et le petit garçon n’est pas terrible. Néanmoins le film possède un ton spécial, personnel même si Charles Marquis Warren n’en signe pas le scénario comme dans LITTLE BIG HORN et ARROWHEAD.
ARNOLD LAVEN
Nous étions un peu injuste quand nous le qualifions de lanterne rouge d’Hollywood. En effet, Laven a été, au moins une fois, un des premiers à aborder un thème, celui du tueur en série, en l’occurrence de jeunes femmes, avec sa première réalisation, WITHOUT WARNING (zone 1), petit film noir entièrement tourné en extérieurs dans un Los Angeles avec des autoroutes encore en construction et où les collines, les canyons ne sont pas encore entièrement urbanisés. Tout ce qui concerne le tueur, un jeune homme « normal», avec un visage poupin, qui travaille dans l’horticulture, retient l’attention, servi par le jeu dépouillé, moderne d’Adam Williams au physique vaguement brandoesque : les premiers plans et la découverte du premier cadavre dans un motel, ses errances nocturnes dans les rues, sa manière de draguer dans un bar, sa réaction quant il est surpris par un flic alors qu’il vient juste de tuer une femme dans une voiture, sous une autoroute. La poursuite, à pied, qui suit, sur et autour de cette autoroute vide, est une des meilleures séquences du film, bien photographiée et cadrée par Joseph Biroc qui est aussi inspiré par une course dans le marché aux légumes. Williams dégage, sans effet, un vrai sentiment de menace qui rattrape le jeu un peu raide de certaines de ses partenaires dont le physique sonne juste et peu hollywoodien En regard de ces moments que ponctue une musique parfois heureuse de Herschell Burke Gilbert, les séquences d’enquête avec l’inévitable voix off paraissent ternes et appliquées mais on échappe à toute tentative d’explication ou de justification. Laven dit s’être inspiré de HE WALKED BY NIGHT et d’un film avec Joan Bennett. WITHOUT WARNING sortit, coïncidence curieuse, le même jour que THE SNIPER.
De Laven, j’ai revu THE GLORY GUYS (LES COMPAGNONS DE LA GLOIRE, zone 2) et ce qu’on en dit dans 50 ANS DE CINÉMA AMÉRICAIN est juste. Si on voulait approfondir la critique, on pourrait ajouter que cette nouvelle variation sur la bataille de Little Big Horn n’ajoute rien de nouveau. Il y a quelques faits qui sont paraît-il justes : l’attaque prématurée, la recherche de l’eau, le portrait de Custer rebaptisé McCabe qu’incarne Andrew Duggan reste terne, conventionnel. Le scénario conventionnel de Peckinpah en fait un militaire orgueilleux et borné, à la recherche de la gloire mais sans cette arrogance dont faisait preuve Fonda, sans ce mépris pour les Indiens. Il ne le montre pas comme ce sociopathe obsédé de taxidermie et détenant le record des désertions dont nous parlait James Lee Burke ni cet officier courageux mais dévoré par l’ambition qu’évoque Ernest Haycox dans son beau roman, Bugles in the Afternoon, qui attaque volontairement un jour trop tôt. Le film ne tient pas compte des polémiques qui opposent les historiens qui chargent le Major Reno et Benteen (Tom Tryon dans THE GLORY GUYS) pour exonérer Custer (Laven et Peckinpah impliquent que McCabe, par ressentiment, envoie Harrod dans un piège) et ceux qui continuent à voir en lui le responsable de la plus grande défaite de la cavalerie américaine. Tout ceci est survolé et les auteurs préfèrent s’intéresser à la rivalité des deux héros qui se disputent Senta berger. Restent non seulement les éblouissants travellings dus à James Wong Howe durant les chevauchée, mais ses cadres inventifs, sa photo magnifique et cela dès la première séquence : une salle d’attente dans une gare que Wong Howe, privilégiant les teintes sombres, économisant la lumière, magnifie ce qui donne de la force à la scène. Il joue sur tout ce qui cache une partie de l’images : des herbes, des rochers, des arbres en extérieurs qui dramatisent le propos. Des meubles, des objets dans les intérieures comme cette porte qui cache la moitié du saloon, mettant en valeur, dans le cadre, à droite, assez loin, une entraineuse que reluquent des soldats de l’extérieur. La scène de bataille est encore meilleure que dans notre souvenir, ce qui nous fait d’autant plus regretter une première partie plus rigolarde, plus convenue où l’on peut distinguer Slim Pickens, toujours juste, et James Caan, le meilleur personnage du film ainsi que la musique de Riz Ortolani.
De THREE HOURS TO KILL d’Alfred Werker (zone 1) il n’y a pas grand chose à dire : la banalité des intérieurs, la photo de Charles Lawton curieusement routinière, les cadrages mécaniques, la bourgade sans aucun caractère qui a déjà servi dans 100 films étouffent ce qui était potentiellement prometteur dans cette histoire de vengeance après un lynchage raté co-écrite par Roy Huggins, Richard Alan Simmons et Maxwell Shane. Il y a ici et là des extérieurs bucoliques (un lac) ou campagnards, une assez bonne bagarre dans des arbustes, la course de la carriole emportant Dana Andrews qui vient d’échapper à la pendaison avec une corde au cou laquelle corde se bloque à chaque obstacle, que l’on peut porter au crédit de Werker ainsi que quelques cadrages inhabituels : une danse filmée à travers les instruments. Petite touche curieuse : Donna Reed a un enfant de Dana Andrews avant leur mariage (qui n’a jamais lieu à cause du lynchage) et ne part pas avec lui à la fin. Je voulais revoir ce film découvert à sa sortie en VF au California et vérifier si ce qu’on disait de Werker était juste. Le film est très inférieur à THE LAST POSSE du même Werker qui vient aussi de sortir en zone 1 et qui bénéficie d’un scénario fouillé (construit autour de 3 flash-back), avec des personnages complexes ce qui nous vaut une grandiose interprétation de Broderick Crawford, de Charles Bickford. Sans oublier de magnifiques extérieurs rocailleux, arides, superbement photographiés. L’ouverture du film, le retour de la patrouille est magistrale.
DIPLOMATIC COURRIER (Zone 2 Espagne et 1) est un film brillant, remarquablement bien mis en scène, découpé avec une précision diabolique. Il fallait faire preuve de ces qualités pour triompher des contraintes qui faisait peser la Fox sur la production (sortir le moins possible du studio, tourner le moins possible avec les vedettes en Europe), contraintes dont on se demande si elles n’ont pas stimulé Hathaway (et même s’il ne les a pas créées lui même puisqu’il aimait les défis). Cela explique le tempo ultra-rapide, les raccords virtuoses dans les ouvertures de portes, les sorties de voitures, les escaliers, les couloirs de train, le montage incisif surtout dans les deux premiers tiers qui dégraisse un scénario déjà dépouillé de Casey Robinson d’après Peter Cheney. Les protagonistes dont Power et Karl Malden n’arrêtent pas de courir, de traverser à toute vibure des décors, une gare, un champ de ruines, ce qui permet à Hathaway d’utiliser sans doute des doublures et de se permettre de vraies audaces : une poursuite dans les ruines est filmée en plans très larges qui lui donnent une force insolite. Les scènes de train, de gare, comptent parmi les meilleures du genre et Lucien Ballard s’en donne à coeur joie dans ces couloirs sujets aux pannes d’électricité, ces compartiments, ces demeures mal éclairées. Peu de prêchi-prêcha mais un ton plus sec, plus distancié, plus sombre même que dans les habituels films anti-rouges. Le personnage que joue Power ne se bat pas pour une cause mais pour sauver un ami et lui et son chef commettent des erreurs d’appréciation et le personnage d’Hildegarde Kneff (on regrette en la voyant dans le film que le cinéma américain n’ait pas su l’utiliser) émet des propos pas totalement consensuels pour l’époque, reprochant à Power de ne pas comprendre, de ne pas réaliser ce qui se passe dans un pays occupé. Apparition non créditée mais efficace de Charles Bronson dans un rôle muet, un peu plus longue de Lee Marvin et Patricia Neal en manteau de fourrure avec son irrésistible sourire.

































