On doit à Mervyn Le Roy un classique du cinéma qui mérite, 55 ans après, de rester un classique, JE SUIS UN ÉVADÉ. La force de dénonciation (des Bagnes dans le Sud) reste intacte et la dernière scène, la dernière phrase de dialogue est une des plus belles de l’histoire du cinéma américain. On demande à Paul Muni comment il gagne sa vie et il répond, en disparaissant dans la nuit : « Je vole ». Fuller adorait ce moment. Mais Le Roy a signé des oeuvres toutes aussi fortes et qui sont moins connues, THEY WONT FORGET sur le lynchage et THREE ON A MATCH qui, en un peu plus d’une heure, raconte les destinées de 3 amies durant la dépression avec une extraordinaire âpreté. Au passage Le Roy viole pratiquement tous les articles du Code Hays sur l’adultère, la drogue, l’alcoolisme, les rapports sexuels. Mention spéciale pour la formidable Ann Dvorak.
On trouve THREE ON A MATCH dans le second volume de FORBIDDEN HOLLYWOOD (sous-titres français), coffret indispensable consacré aux films « Pré Code », c’est-à-dire tourné durant les quelques années de flottement, de liberté avant l’imposition stricte du Code édicté des années avant mais tourné par les Studios. On y découvre la version intégrale du stupéfiant et féministe BABY FACE d’Alfred E Green dont les 10 premières minutes piétinent tous les interdits de la Censure avec Barbara Stanwyck, l’actrice la plus emblématique de cette époque. Elle est toute aussi magnifique (et très déshabillée) dans NIGHT NURSE très excitant drame social de Wellman. Dans un de ses premiers rôles, Clark Gable fait une entrée spectaculaire et l’on n’oublie pas la manière dont il assomme Stanwyck. La série de malversations qu’évoque le film – enfants qu’on affame, alcoolisme, médecin piétinant le code de déontologie, mère abandonnant ses enfants – est résolue non par la police mais la pègre dans une fin incroyablement elliptique. À découvrir aussi le très excitant FEMALE avec Ruth Chatterton de Michael Curtiz : ce portrait d’une femme de pouvoir qui domine son personnel, dévore les hommes après les avoir abreuvé de vodka (« l’alcool que Catherine II donnait à ses soldats pour leur donner du courage » dit le maître d’hôtel) et considère qu’un canari est plus important qu’un mari, surprend par son audace. Même si le retournement final renverse in extremis la vapeur. Le découpage de Curtiz est sidérant, tout comme les magnifiques décors et la rapidité avec laquelle ils sont filmés. La majeure partie des scènes de séduction sont ponctuées par une version orchestrale de Shangaï Lil.



