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02

Parmi les films français qui vont sortir prochainement, je voudrais signaler le coffret Maurice Tourneur que va sortir PATHÉ, qui répare une grande injustice. Comme j’ai dirigé et participé aux bonus, je ne vais pas m’étendre pour ne pas faire de l’auto-promotion. Mais je tiens à dire qu’un film comme AU NOM DE LA LOI a été une révélation, une œuvre originale, quasi unique parmi les films policiers français des années 30 de par ses recherches réalistes (décors, accessoires, figuration, importance des extérieurs réels) et formelles : photo et cadre magnifiques, ton dépouillé, interprétation sobre, contenue avec une révélation, Marcelle Chantal utilisée à contre-emploi. Autre surprise, les très savoureuses et originales GAITÉS DE L’ESCADRON avec de nombreuses scènes coloriées au pochoir. Des couleurs délicieuses qui s’accordent avec le regard bienveillant, revenu de tout du capitaine Hurluret que joue délicieusement Raimu et dans lequel on peut voir un double de Maurice Tourneur. Fernandel est tout à fait remarquable dans un personnage ultra-courtelinien et on se délecte durant toutes les scènes où l’administration militaire tente vainement de retrouver un boucher, nouveau conscrit, bonhomme, souriant, logique avec lui même, qui part systématiquement mais sans s’en rendre compte, des endroits où on le cherche.

 

ACCUSÉE LEVEZ-VOUS son premier film parlant est plus inégal. Tourneur ne maitrise pas encore totalement le nouveau procédé et Gaby Morlay surjoue (défaut rare chez Tourneur qui a tendance à gommer). On verra aussi le merveilleux JUSTIN DE MARSEILLE que je découvris grâce à Patrick Brion, défenseur obstiné de Tourneur. Sans oublier un moyen métrage au sujet intéressant, L’OBSESSION où l’on retrouve Charles Vanel, magnifique de justesse dans un personnage abject comme il l’est dans au NOM DE LA LOI et même dans ACCUSÉE. Tous ces films ont été restaurés au mieux.

 

J’espère que la sortie des ces films donnera aux familiers de ce blog l’envie d’aller en zone 1 découvrir chez KINO, LORNA DOONE mélodrame historique que l’on dit somptueux visuellement, THE BLUE BIRD et ailleurs THE LAST OF THE MOHICANS.

 VICTORY d’après Joseph Conrad est aussi en France chez Bach Films dans un coffret Lon Chaney et aussi en DVD seul.
Et on trouve des Tourneur des années 40 chez  Gaumont, notamment LE VAL D’ENFER que je ne connais pas et CÉCILE EST MORTE dont j’évoquais le tournage dans LAISSEZ PASSER. Gaumont qui a sorti un magnifique transfert de LA MAIN DU DIABLE dont j’ai aussi reconstitué le tournage, grand film fantastique écrit par Jean-Paul Le Chanois avec une ébouriffante séquence d’ouverture. En attendant le merveilleux, le décapant AVEC LE SOURIRE, brillant scénario de Louis Verneuil.

   

L’AMOUR D’UNE FEMME (Gaumont, collection rouge) s’ouvre sur une magnifique pièce musicale composée par, excusez du peu, Henri Dutilleux, le plus grand musicien français contemporain. Et pourtant la musique du film reste discrète, économique (supervisée par cet autre musicien qu’était Grémillon), surgissant à la fin, lors des derniers plans, qu’elle magnifie. Elle est à l’image de l’interprétation sobre, retenue de Micheline Presle.
Le film, très en avance sur son temps, pointe un certain nombre de sujets qui deviendront primordiaux ces dernières années : la désertification des campagnes (ici une île bretonne), l’absence de médecins pour soigner ceux qui restent, la place des femmes dans le monde du travail (sur la fin ce thème pèse un peu trop sur les sentiments des personnages et les rigidifie). Impressionnant aussi ce goût qu’a Grémillon pour les personnages à la fois exemplaires et modestes, de REMORQUES au CIEL en passant par ce film. Il est difficile d’oublier Gaby Morlay, inoubliable en institutrice qui s’approche de la mort, aussi moderne ici qu’elle est extérieure dans ACCUSÉE. Et comme le dit Paul Vecchiali qui sait chanter les qualités de Grémillon, dans son ENCINÉCLOPÉDIE : « La mise en scène est d’un telle justesse, d’une telle élégance, allant jusqu’au-delà du réel sans le sacrifier »… et avant «  comment ne pas aimer à la folie, un film aussi pur, aussi propre sur la Nature,  sur les sentiments, sur le hiatus qui ne manque jamais d’exister entre le désir de servir (un peu dérisoire) et le désir tout court (un peu envahissant) ».

On retombe avec LE DÉFROQUÉ, pire que ce que j’imaginais, surtout dans la seconde partie (la première, dans le camp de prisonnier, reste relativement originale et intéressante). Ce qui frappe surtout, c’est l’intransigeante intolérance du propos. Et son masochisme sacrificiel. Il n’est pas question de laisser un ancien prêtre hors de l’Eglise, il faut le ramener au bercail quitte à y laisser sa peau. Pourtant ce défroqué qu’incarne avec un maximum de cabotinage un Pierre Fresnay détestable (dont j’avais redécouvert le jeu épuré dans de nombreux films du CORBEAU à LA FILLE DU DIABLE, du GRAND BALCON à l’ASSASSIN HABITE AU 21) apparaît comme un adversaire peu redoutable : ce qu’il reproche à l’Eglise paraît vraiment timide quand on songe aux écrit de Renan, de Voltaire, Michelet, Hugo sans aller jusqu’à Léo Taxil. Les auteurs s’arrangent d’ailleurs pour arriver chaque fois au début ou à la fin de ses conférences. Et l’affrontement reste terriblement abstrait. Par honnêteté, je dois dire que Paul Vecchiali est d’un avis diamétralement opposé et qu’il juge que le film « suit une trajectoire blasphématoire en jouant sur les deux tableaux, regard du Christ, regard de Judas ». Là où je sens une intolérance biaisée, digne des mollahs, il voit « une cruauté qui fait froid dans le dos », un film « d’une beauté insoutenable, un film qui atteint la grandeur par l’horreur. L’EXORCISTE est une galéjade à côté ».

Encore chez Gaumont, PIÈGES est un des très bons Siodmak français. Avec, je ne cesserai de le répéter, MOLLENARD qui enthousiasma Dave Kehr : il loue « les contributions étonnantes de Franz Planer et de Tauner, lesquelles magnifient le style de Siodmak ; les sidérants changements de ton ; l’interprétation d’Harry Baur qui ne se teinte de pathos que vers la fin ».
PIÈGES est plus léger mais non moins talentueux. La trame policière quelque peu désinvolte permet d’aligner toute une galerie de suspects, de sketches qui imposent, là aussi (on peut y voir une constante et non une contrainte comme le prouvent ses films UFA) de brusques variations dans le ton. On passe du drame grinçant à des scènes de comédies, de moments réalistes, quasi documentaires à des séquences étranges, voire angoissantes. J’ai été surtout marqué par le foisonnement des décors (souvent sombres, nocturnes), des costumes, inventifs et brillants, des silhouettes marquantes, des personnages secondaires : Grec mielleux, majordome coincé et fétichiste, couturier exalté auquel Stroheim donne une force viscérale. Dans le très bon livre d’Hervé Dumont sur Siodmak (lisez tous les livres de Dumont), on apprend que c’est le cinéaste qui trouva et imposa Marie Dea, choix judicieux. Elle est vive, moderne et amène une couleur mutine, ironique qui casse ce que le personnage peut avoir de conventionnel. Maurice Chevalier dans son premier rôle dramatique est tout à fait convainquant et au passage (au mépris de tout réalisme), interprète très bien deux chansons célèbres : « Elle pleurait comme une Madeleine » et « Mon amour ». La mise en scène est souvent brillante et dans les 5 dernières minutes, comme le note Dumont, nous prouve l’invention, le savoir faire de l’auteur des TUEURS et POUR TOI J’AI TUÉ.
Fait curieux, ce film fit l’objet d’un remake, réalisé par un autre cinéaste allemand exilé, cette fois aux USA, Douglas Sirk que j’évoquais dans la chronique 9 : LURED (1947 – DES FILLES DISPARAISSENT), excellent remake de PIÈGES (1939, que tourna en France Robert Siodmak), d’une grande invention visuelle (la copie est très bonne) avec son tueur qui cite Baudelaire (« cet homme est un malade » dit le chef de police »). Le film est disponible chez KINO, sans sous-titres.

René Château vient de sortir en DVD MENACES d’Edmond T. Gréville, un de ses films les plus personnels où l’on retrouve Stroheim que Gréville vénérait. Il joue le rôle d’un savant dont le visage est divisé en deux par un masque, tel Janus. La partie normale représente la Paix, la cachée, la Guerre avec toute son horreur. L’action se passe pendant les 5 jours qui précèdent Munich et MENACES est le seul film qui fasse vraiment allusion à l’imminence de la guerre, au nazisme (les discours d’Hitler étaient contemporains du tournage comme le raconte Gréville dans ses Mémoires, 35 ANS DANS LA JUNGLE DU CINÉMA). Sans parler de la xénophobie.
Parmi les autres sorties chez René Château, signalons le talentueux 7 HOMMES… UNE FEMME d’Yves Mirande que défendit Henri Jeanson et dans lequel certains trouvèrent des scènes qui annoncent certains moments de LA RÈGLE DU JEU.

 

Revoir LES AVENTURES D’ARSÈNE LUPIN de Jacques Becker, en Blu-ray, est une expérience visuelle délicieuse. Chaque plan est un miracle de goût, de raffinement, d’élégance. La décoration de ce film est un chef d’œuvre. La couleur des décors, des meubles, des murs rime, s’accorde, répond à celle des costumes, des accessoires drolatiques et pittoresques viennent égayer le récit. Ce film est l’une des exceptions qui bat en brèche certaines de mes assertions concernant la mauvaise utilisation de la couleur par le cinéma français dans les années 50. On est à des lieues au dessus du ROUGE ET LE NOIR, de la JUMENT VERTE, des CAROLINE CHÉRIE et autres LUCRÈCE BORGIA. Et la mise en scène de Becker joue avec cette élégance surtout dans la première partie qui contient deux ou trois scènes vraiment réussies (dont la dénonciation avortée de Lupin dans une boutique du Palais Royal par la merveilleuse Huguette Hue, actrice trop rare, qui abandonna le métier). Mais le scénario manque de ressort, de vrais rebondissements dans le dernier tiers. Les adversaires sont un peu faibles et le personnage de Liselotte Pulver, prometteur au début, tourne court et nous laisse sur notre faim. Le meilleur du film est peut-être dans un ou deux plans mélancoliques. Tout compte fait le scénario de Rappeneau pour SIGNÉ ARSÈNE LUPIN est plus enlevé.

 

Signalons aussi la sortie de deux films de Louis Malle, AU REVOIR LES ENFANTS et le plus rare (et que je n’ai jamais revu) ZAZIE DANS LE MÉTRO. Ainsi que de l’impressionnant LIBERA ME d’Alain Cavalier et que de AGNÈS DE CI DE LÀ VARDA d’Agnès Varda, toujours sur la brèche et qui continue à nous épater.
Et le film étrange de Pawel Pawlikowski, auteur talentueux et doué, LA FEMME DU Ve qui commence comme un film psychologique puis peu à peu bifurque vers l’insolite (cet étrange hôtel avec sa barmaid polonaise, ces personnages mystérieux qui viennent demander Monsieur Monde), puis, comme dans des contes d’Hoffmann, vers le fantastique, le surnaturel. Ethan Hawke que j’avais beaucoup aimé dans BEFORE SUNSET est excellent.

J’ai aimé revoir PRÉSUMÉ COUPABLE, dénonciation salubre, vibrante du Fukushima judiciaire qu’a été le procès d’Outreau. Certains avaient accueilli avec des pincettes et des ricanements (sociologie, numéro d’acteur) ce film fort, tranchant, nécessaire qui affronte la réalité en face. Qui évoque le scandale d’une justice asservie à l’opinion, au corporatisme, protégeant un magistrat dont la conduite fut scandaleuse. La manière dont il couvre, oublie, omet les incohérences de Myriam Badaoui (quelqu’un qui ne tique pas devant : « ah je ne savais pas qu’il fallait donner les vraies dates », lancé par cette dernières, est soit un incapable, soit un salaud), dont il reste accroché à une certitude sans preuves et que tout dément et surtout cette bonne conscience technocratique, tout cela est admirablement rendu. Et joué par Raphaël Ferret, extraordinaire Burgaud (j’ai rarement autant haï un personnage) et Farida Ouchani. Je voudrais saluer le sens de la distribution dont fait preuve ici Vincent Garenq et aussi de la mise en scène (la première descente de police). Et il y a évidemment Philippe Torreton que j’ai trouvé magnifique. Un travail d’acteur qui est aussi une prise de position sociale et politique.
Je me dois aussi de signaler UNE VIE MEILLEURE de Cédric Kahn que j’avais beaucoup aimé et LA MER À L’AUBE, beau film, sobre et déchirant , de Volker Schlöndorff.

 

Dans la catégorie « super nanar », sort un coffret consacré aux CALLAGHAN tournés par Willy Rozier. J’attends avec impatience vos commentaires devant ces films français de série désolants où Tony Wright essayait de concurrencer Constantine. J’attends toujours de Rozier (qui tourna dans la banlieue de Nice les raccords d’un film se passant dans le Grand Nord, UN HOMME SE PENCHE SUR SON PASSÉ), SOLITA DE CORDOUE et L’AVENTURIÈRE DU TCHAD coté 4 bis par la Centrale catholique.

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juin
11

Je ne sais plus si j’ai mentionné le fort beau coffret consacré à la RKO par les éditions Montparnasse qui comprend outre les incontournables (CITIZEN KANE, L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ, KING KONG, LA CHARGE HÉROÏQUE) quelques titres qui méritent d’être vénérés, adulés : L’ÉNIGME DU CHICAGO EXPRESS, LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS, LA FILLE DE LA CINQUIÈME AVENUE, PENDEZ-MOI HAUT ET COURT, un des plus beaux films noirs jamais tournés.

Changeons de continent et passons à l’Italie avec deux films qu’on peut qualifier d’extrêmement rares. Le premier MAFIOSO fait pourtant partie du catalogue de Studio Canal qui pour d’obscures raisons semble vouloir s’obstiner à ne pas le sortir, peut-être pour privilégier leur série MAFIOSA. Plus certainement parce qu’ils doivent penser que le cinéma italien n’est plus du tout à la mode et que ce film, un sommet pourtant, est totalement inconnu. Pourtant le film est archi-défendu par Martin Scorsese. Aux USA, en Zone 1, Criterion a sorti une splendide édition.
On retrouve tout au long de MAFIOSO cette intelligence caustique, ce regard légèrement détaché, ce sens de la narration s’appuyant sur une très forte culture, qui fait le prix, l’originalité des meilleurs films de Lattuada. Qui leur permet de transcender les genres auxquels ils semblent appartenir : le mélodrame paysan (LA LUPA), le film à costumes (LE MOULIN DU PÔ), la comédie (LE MANTEAU, DEVINE QUI VIENT DÎNER).
Le ton de MAFIOSO est tranquille, imperturbable aussi éloigné des dénonciations à la Francesco Rosi que de ces comédies de mœurs qui inspirèrent des chefs d’œuvres à Germi. Le terrain semble balisé et pourtant, peu à peu, le sol semble se dérober sous les pieds d’Alberto Sordi (un Sordi épuré, étonnant, sans pittoresque) et il se trouve happé dans une sorte d’engrenage impitoyable, une mécanique qu’on ne peut arrêter et qui le transforme en un tueur à gages anonyme. Comme le remarque Jacques Lourcelles : «  le scénario volontairement peu foisonnant, peu « italien » en ce sens auquel ont collaboré quatre noms prestigieux (Age, Scarpelli, Marco Ferreri, Rafael Azcona), est d’une audace extrême et presque incroyable. Jusqu’au bout, on attend quelque pirouette, quelque retournement qui atténuerait la cruauté du propos… Le style glacial et distancié de Lattuada (un réalisateur qui ne s’approche du sujet que lorsque celui-ci est intensément érotique) sert admirablement l’audace insolite du récit. » Il nous, vous, reste à faire campagne auprès de Studio Canal.

    

Gaumont a sorti en deux DVD la version télévision de LA DAME AUX CAMÉLIAS avec Isabelle Huppert. J’avais été un peu frustré par le film quand je l’avais vu à sortie malgré l’interprétation d’Isabelle Huppert. Qui prend encore plus d’ampleur, de profondeur dans cette version longue où j’ai davantage retrouvé l’esprit du beau scénario original de Jean Aurenche et Vladimir Pozner. Je regretterai toujours que Bolognini ait coupé certaines des pratiques médicales délirantes que les médecins faisaient subir aux tuberculeux et deux ou trois moments aussi grinçants ou tragiques. Surtout quand c’est pour développer le personnage d’Alexandre Dumas fils incarné de manière fade et transparente par Fabrizio Bentivoglio. Heureusement, Gian Maria Volonté, Bruno Ganz, Fernando Rey, Cecile Vassort restituent avec force la douleur, le caractère maléfique, la passion, l’arrogance qui habitent leur personnage. Gian Maria Volonté est particulièrement saisissant en père maquereau, incestueux, destructeur, pervers qui prostitue sa fille dès son plus jeune âge. Bolognini et ses scénaristes évitent les clichés moralisateurs et réussissent un film féministe avec des moments inoubliables : quand Alphonsine va boire du sang dans les abattoirs après une scène d’amour, quand on la fait descendre nue dans les escaliers et qu’elle se retrouve soudain devant tous les amis de son « protecteur » : «  Comme j’ai ou j’aurai couché avec la plupart d’entre vous, vous avez le droit de me voir ainsi. » L’originalité du personnage tel qu’il est écrit et joué par Isabelle Huppert tient à ce qu’il refuse tous les traits, tous les clichés de la femme fatale (ce dont se plaint à tort un internaute) en faire un personnage de victime – parfois consentante, il y a heureusement des zones d’ombres -, de femme exploitée qui veut retourner la situation.

Artus vient de sortir L’EFFROYABLE SECRET DU PROFESSEUR HICHCOCK de Robert Hampton, alias Riccardo Freda qui relança le film d’horreur en Italie et la mode des pseudonymes anglais.

Deux autres films italiens sont sortis par TAMASA, LE CHRIST INTERDIT, la seule incursion dans la mise en scène de Curzio Malaparte. J’ai retrouvé le souvenir que j’avais gardé de ce  film à la fois audacieux et ingénu, parfois emphatique, glacé et tout à coup aigu, réaliste et métaphorique (le scènes avec Alain Cuny sur la notion de sacrifice). Une de ces entreprises uniques, un peu comme LA NUIT DU CHASSEUR. Il se termine sur une série d’interrogations existentielles, hurlées au spectateur, solennelles. Violemment attaqué par Georges Sadoul comme para fasciste (reproche qui paraît absurde), ce film, comme le remarque Jean Gili « développe une idéologie insaisissable, où se côtoient revendications sociales (le partage des terres), désir de vengeance, renvoi dos-à-dos des victimes et des bourreaux (…) et dans laquelle se lisent les contradictions de lendemains de guerre sans apaisement possible ». Somptueuse photo de Gabor Pogany qui met en valeur ces murs écrasés de soleil. Interprétation somnambulique et un peu monocorde de Raf Vallone. A noter que Malaparte dont il faut lire KAPUT et LA PEAU ainsi que son œuvre posthume, écrivit la musique du film, ce que personne ne semble remarquer.

  

J’ai très envie de revoir LES ÉVADÉS DE LA NUIT dont la première partie m’avait plu et que j’avais trouvé sous-estimé par rapport au GÉNÉRAL DELLA ROVERE. Pour ces deux films, je renvoie aux analyses de Pierre Charrel sur DVD CLASSIK.

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mai
16

FILMS QUE L’ON PEUT ENFIN REVOIR

Je viens de revoir IN THE FRENCH STYLE sorti en DVD par Columbia et j’ai été ému aux larmes à de nombreuses reprises. Passons rapidement sur quelques conventions  déjà repérées à l’époque (le dîner chez le baron fait un peu convenu  dans son échantillonnage, malgré l’allusion à l’Algérie). Le reste est d’une intelligence, d’une délicatesse rares dans le cinéma américain de l’époque. Parrish qui évite tous les lieux touristiques, toutes les conventions qui encombrent les œuvres américaines sur la France, filme, regarde ses personnages avec un respect, une compréhension, un amour qui les illumine littéralement de l’intérieur. Par exemple les rapports entre Jean Seberg et son père témoignent d’une ouverture d’esprit, d’une absence de moralisme qui les fait échapper à tous les clichés si présents dans le cinéma américain quand il parle des étrangers. Ce qu’il lui dit est dur, sévère, mais jamais moralisateur ou condescendant. Il ne remet pas en cause l’apprentissage de sa fille mais ce qu’elle en a fait.
Le film commence par des moments tendres et délicats (le pique nique), avec cette merveilleuse séquence dans une chambre d’hôtel glacée durant laquelle Jean Seberg ne pourra pas faire l’amour, scène rythmée par deux plans beckeriens où l’on voit de la fenêtre un couple de vieillards marcher dans la rue. Le ton devient mélancolique  dès le second tiers (merveilleuse voix off si bien écrite) puis grave (avec le père) et peu à peu dérive vers le désespoir tranquille cher à Thoreau avec les scènes magnifiques opposant Seberg à un Stanley Baker profond, déchirant qui n’avait pas encore eu ses grands rôles. Son jeu est ici dépouillé, nu (au sens que donne Simenon à ce mot), comme resserré sur l’essentiel. Je le trouve absolument magnifique et la scène finale avec l’arrivée du chirurgien est absolument poignante, tout comme la prière de Seberg sur le bateau, demandant que le vent ne se lève pas.
Irwin Shaw adapte ici scrupuleusement deux magnifiques nouvelles (il faut lire les nouvelles d’Irwin Shaw, beaucoup m’ont ébloui), reprend des pans entiers de dialogue (presque tout ce que dit Stanley Baker). Très jolie mélodie de Joseph  Kosma. Le film est photographié – pas mal – par Michel Kelber, sauf les plans de générique qui sont éclairés par Henri Decae. C’est le film où Jean Seberg est la plus émouvante. Il faut dire que le personnage est tellement proche d’elle que le film a des côtés autobiographiques (sauf qu’elle n’est pas repartie et qu’elle est tombée dans la drogue ce qui donne rétrospectivement raison à ce que dit le père), qu’on sent qu’elle a mis beaucoup d’elle et cela décuple l’émotion du film.

Ce même héroïsme quotidien que je louais dans les films de Becker, imprègne chaque plan de l’admirable STORY OF GI JOE (LES FORÇATS DE LA GLOIRE), que l’on peut enfin revoir dans une très belle copie grâce à Wild Side. Ce qui nous change des horribles 16mm contretypées et restitue dans sa splendeur la magnifique photo de Russell Metty. Cette chronique guerrière où les batailles sont gommées comme souvent chez Wellman (il fait carrément l’impasse sur la prise de Monte Cassino, préférant se concentrer sur l’attente). Il y a juste un combat singulier contre des snipers dans une église en ruine (« drôle de lieu pour se tuer »). Sinon, on lutte contre le froid, la pluie (les scènes de pluie sont formidables chez Wellman), cette mort qui rôde, ce chien qu’on héberge. Mitchum est tout bonnement admirable, se fondant dans la masse de ces soldats, n’émergeant que pour parler du sentiment qu’il a d’être un meurtrier. Burgess Meredith est inoubliable en Ernie Pyle, inoubliable d’humanité, de vulnérabilité. Signalons qu’on peut trouver ses chroniques sur Amazon.fr et j’ai même acheté GI JOE, recueil publié avant la chute de l’Allemagne comme le mentionne la couverture.
Et si le lien entre ces deux immenses cinéastes, Becker et Wellman, consistait dans l’importance, le poids que prend chez eux la « décence commune », cette notion chère à Orwell (reprise par Jean-Claude Michea : la décence commune c’est le « sentiment intuitif des choses qui ne doivent pas se faire, non seulement si l’on veut rester digne de sa propre humanité, mais surtout si l’on cherche à maintenir les conditions d’une existence quotidienne véritablement commune ») qui veut qu’on donne sans vouloir obligatoirement recevoir, qu’on prenne en compte la collectivité, que la notion de responsabilité soit prise au sérieux. Voilà deux cinéastes qui savent s’attarder sur les conséquences d’un acte, d’une action et pas seulement dramatiser cette action.

Dans la même indispensable collection, je crois avoir oublié de dire tout le bien que je pensais de MENACES DANS LA NUIT (HE RAN ALL THE WAY), le dernier film américain de John Berry. Œuvre à vif, où les sentiments, les passions sont écorchées, à même l’écran, qui nous entraîne derrière la course suicidaire d’un petit malfrat, dépassé par ses rêves, miné par son manque d’éducation, nous broie le cœur. Bouleversant John Garfield qui trouve là un de ses plus beaux rôles avec BREAKING POINT et FORCE OF EVIL. Il faut le voir, violent, immature, perdu devant Wallace Ford qui refuse la dinde rôtie qu’il lui offre et ce refus perturbe tout ce qu’il a dans la tête. Cinéma lyrique et analytique qui transforme ce qui pourrait être un fait divers en un apologue social, moral, sans jamais cesser d’être enraciné dans une époque, dans un milieu, un contexte précis, sans prêchi-prêcha. Regardez comment John Berry filme les décors où évoluent ses personnages, comment il les soude aux émotions de ses personnages (la formidable séquence de la piscine). Très beau travail de Harry Horner, jamais voyant, toujours inspiré tout comme la photo de James Wong Howe et le scénario de Dalton Trumbo. Le talent transpire dans le moindre plan. En voyant ce film (et aussi LES FORBANS DE LA NUIT ou THE SOUND OF FURY d’Enfield), on mesure le massacre causé par la Commission des activités Anti Américaines
On le mesure d’autant mieux quand on voit dans la foulée, complément indispensable à MENACES DANS LA NUIT , LE RÔDEUR/THE PROWLER. Les similitudes entre les deux films ne sont pas seulement dues à la présence de Trumbo qui les écrivit tous les deux sans pouvoir les signer (on entend sa voix dans THE PROWLER : celle de la radio). Il y a la même approche analytique, cette même manière de prendre un fait criminel et de lui donner son vrai sens, un sens global qui nous renvoie aux conventions sociales, au rêve américain, aux rapports de classe. Mais Losey filme le décor de manière moins émotionnelle, plus géométrique. En fait le décor est comme la projection des rêves, du monde intérieur des personnages : cette maison que l’on parcourt dans tous les sens, ces extérieurs dénudés, désolés, arides qui semblent faire écho à leur stérilité intérieure.

Une bonne nouvelle : LE LIVRE NOIR, ce chef d’œuvre d’Anthony Mann, que j’ai couvert de louanges, vient d’être édité en France (par Artus) dans une bonne copie (surtout quand on voit ce qui circulait il y a deux ou trois ans) qui bénéficie d’un très bon portrait de Mann par Jean-Claude Missiaen, grand spécialiste du cinéaste. Tout le monde doit acheter ce DVD. Profitons pour rappelez que les trois polars de Missiaen, RONDE DE NUIT, TIR GROUPÉ et la BASTON sont disponibles en DVD.
Chez Artus Films, on trouve aussi bien le SPECTRE DU PROFESSEUR HICHCOCK, fausse suite à l’EFFROYABLE SECRET DU PROFESSEUR HICHCOCK de Riccardo Freda que des FILLES POUR UN VAMPIRE que j’avais trouvé foutraque et marrant et LE RENNE BLANC, film finlandais qui fut couronné à Cannes par Jean Cocteau.

TOUJOURS LES CLASSIQUES FRANÇAIS

Impossible de faire une chronique sans recenser  certains titres diffusés par Gaumont dans la petite collection rouge qui devient de plus en plus culte sans avoir, semble-t-il, suscité de vraies réactions chez les critiques.  Parmi les nouveaux venus, citons LES ÉQUILIBRISTES de Nico Papatakis, complément indispensable aux ABYSSES ;  MARIE MARTINE, un joli film d’Albert Valentin (surréaliste belge) dont la dernière version du scénario ainsi que les dialogues  sont l’œuvre de Jean Anouilh. C’est à lui que l’on doit l’inoubliable : « Tiens ta Bougie droite » qu’un Saturnin Fabre royal lance à un Bernard Blier stupéfait. Ce misanthrope râleur déclare aussi qu’il ne « mettra jamais l’électricité tant qu’il n’aura pas compris comment ça marche », phrase merveilleusement « anouilhienne ». Jules Berry campe un écrivain corrompu et ignoble. On a voulu y voir un portrait de Gide, ce qui me semble grandement exagéré.

 

LA FIN DU MONDE est un film complètement zozo, dingo, tourné par Abel Gance, selon Nelly Kaplan sous l’emprise de substances que de bons esprits qualifient d’illicites. Ce qui explique sans doute l’incohérence cocasse du scénario et des péripéties, les trous dans la narration. Mais n’excuse pas l’incroyable emphase du jeu de certains comédiens à côté de qui Sarah Bernhardt paraît bressonnienne (l’avènement du son n’explique pas tout : à la même époque, certains films étaient très bien joués ; pensez à Lubitsch, à René Clair). Gance, qui joue un rôle, n’est pas dernier dans le style déclamatoire et pompeux mais il rend des points à Severin Mars et à d’autres. Mon ami Dave Kehr place ce film parmi les œuvres les plus antisémites. Je ne sais si j’irais aussi loin que lui tant j’étais submergé par le ton conservateur halluciné, réactionnaire et délirant de l’œuvre, la vision des Africains, les notations religieuses sulpiciennes. On ne s’ennuie pas, c’est sûr mais je n’aimerais pas évaluer le QI d’une telle œuvre.

Toujours dans la même collection, voyez absolument DEUX SOUS DE VIOLETTES, le seul film réalisé par Jean Anouilh (avec le VOYAGEUR SANS BAGAGES)  qui fut un terrible échec, je crois, à sa sortie et qui était devenu très rare. C’est une oeuvre très personnelle (chose étrange c’est Monelle Valentin, épouse d’Anouilh qui perdit l’esprit et dont il ne put divorcer, qui est créditée au scénario ; on sait pourtant qu’Anouilh y participa activement et écrivit aussi les dialogues mais s’effaça au générique). Un film très âpre, noir où l’on retrouve le grand thème cher à l’auteur de COLOMBE de l’innocence corrompue ou que l’on veut corrompre et abîmer. Innocence charnelle bien sûr et Dany Robin est sans cesse attaquée par des séducteurs, des prédateurs horribles et libidineux, écoeurants d’hypocrisie (les séquences avec son patron qui veut voir sa culotte – formidable Georges Baconnet – dans la boutique de fleurs sont d’une violence, d’une mesquinerie unique dans le cinéma français de l’époque). Mais aussi innocence morale : univers bourgeois étriqué, poids de l’argent, horreur de la pauvreté. Anouilh a connu la misère, il en parle souvent bien et il y a dans le film des moments d’humiliation forts même si certaines péripéties sont prévisibles. Le film est aussi un festival d’acteurs  et l’on croise un magnifique Georges Chamarat, Michel Bouquet en prolétaire tire au flanc (sa scène dans le lit avec Germaine est anthologique), Jane Marken, Gabrielle Fontan, Jacques Dufilho, Yves Robert, Helena Manson, Henri Cremieux, Madeleine Barbulée. Il y a deux parties, deux mondes assez distincts, la première se passe à Paris avec un portrait de mère abominable et la seconde, plus étouffante, en province. Jolie musique de Van Parys.

SANS LENDEMAIN est un film d’Ophuls qui est moins lyrique, plus dépouillé dans l’énoncé du sujet. Une femme pour ne pas décevoir l’homme qu’elle a aimé, prend une fausse identité avec l’aide d’un gangster qui espère faire chanter l’ancien amoureux. Le traitement est souvent très moderne, épuré, rapide. Il y a des enchaînements de plans haletants qui témoignent d’une grande sensibilité et d’une attention au détail. Certains des acteurs masculins sont excellents, de Daniel Lecourtois, très crédible, à Paul Azaïs en passant par Georges Lannes qui impose une vraie menace. Jane Marken et Mady Berry, dans un registre plus évident et plus typique du cinéma français des années 30, imposent des ruptures de ton souvent adroites. J’ai plus de réserves sur Edwige Feuillère qu’encense Vecchiali dans son ENCINÉCLOPÉDIE. Je trouve son jeu méticuleux mais fabriqué. On voit les intentions. Elle ne bloque pas l’émotion des séquences finales.

Je vais enfin pouvoir voir LE DÉFROQUÉ de Leo Joannon qui partagea la presse dans les années 50, déterminant une ligne de démarcation entre les jeunes critiques (qui allait de Positif aux Cahiers) qui trouvait le film nul et ridicule (Kyrou le jugeait involontairement anti-clérical, je crois) et les traditionnels qui lui décernèrent plusieurs prix. C’est dans ce film que Pierre Trabaud dont je ne rappellerai jamais assez LE VOLEUR DE FEUILLES, son seul film (disponible chez Nicole Trabaud, 53 rue Censier Paris 75005), fit sensation.

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