août
03
FILMS NOIRS ET POLICIERS

Wild Side dans ses Introuvables sort BORDERLINE (qui commence par un carton surprenant : « Milton H. Bren, le mari de Claire Trevor, et William Seiter présentent ») démarre comme un film noir classique : une policière du FBI doit infiltrer un gang de trafiquants de drogue. Mais dès le début, Seiter et son scénariste Devery Freeman (pourvoyeur de Red Skelton, d’Abbott et Costello, de Francis, Le  Mulet Qui Parle)  imposent un ton de comédie : Claire Trevor n’arrive pas à en placer une pendant que les flics parlent de son cas, elle tente de séduire Raymond Burr lors d’une chanson et d’une chorégraphie absurde (elle répète constamment la la la, en jetant les bras en l’air). La rencontre avec Fred MacMurray, gangster qui double Burr et s’enfuit avec elle et la drogue, vire au marivaudage, à la comédie de couple avec l’inévitable scène dans une chambre d’hôtel que les soi-disant jeunes mariés sont censés occuper. D’autant qu’on découvre que MacMurray est, lui aussi, policier et qu’en fait ils tentent de se piéger l’un l’autre. Les moments d’action sont ultra rapides, les morts n’ont pas l’air de compter (à une notation macabre près quand Trevor s’aperçoit qu’un dormeur est mort) et sont même objets de gags, l’enjeu du délit – la drogue – n’a aucune importance. Le ton est placide, le jeu des comédiens flegmatique et Seiter impose indéniablement une certaine rapidité, quasi invisible, sans jamais se mettre en avant. Cette légèreté ne génère pas beaucoup de tension dramatique. On se dit que le film aurait beaucoup gagné à être dialogué par William Bowers et joué par Robert Mitchum et Jane Greer.

J’ai trouvé SIDE STREET (LA RUE DE LA MORT) – sorti par Wild Side en même temps qu’INCIDENT DE FRONTIÈRE –  meilleur que dans mon souvenir. Avec des moments très aigus, très forts. Une réelle dureté de ton. Je me demande même si un ou deux moments de commentaire n’ont pas été rajoutés parce que le studio craignait que le personnage de Farley Granger ne soit pas assez sympathique. La mise en scène de Mann le dépouillait de tout romantisme (ce que l’on regrette stupidement par rapport au Ray : cela équivaut à reprocher à Hemingway d’être moins prolixe que Claudel), le mettait à nu dans sa fébrilité, bref décuplait l’écriture du scénario souvent astucieuse de Boehm. Tout ce que dit le commentaire est traité dans la mise en scène mais les mots tentent d’ajouter un quotient de sympathie.
Dans le dernier tiers il y a une ou deux péripéties mal centrées : la dérive vers le personnage de Jean Hagen, l’arrivée des flics à la fin.

WESTERNS

Revoir LE VENT DE LA PLAINE est un plaisir qui s’accroit à chaque vision. L’ampleur, le souffle du film, la largeur de sa vision, son humanisme me touchent chaque fois davantage. Et ce, malgré les coupes dont me parla Huston qui réduisirent le personnage de John Saxon, double de celui d’Audrey Hepburn, qui disparaît abruptement du film. Ce fort beau scénario de Ben Maddow (et Huston) est, selon Guérif qui donne de précieux renseignements dans les bonus, fidèle au livre d’Alan Le May, l’auteur du roman la PRISONNIÈRE DU DÉSERT dont Guérif signale la parution d’une nouvelle traduction, complète celle-là. L’exemplaire que j’ai avait paru dans une collection destinée à la jeunesse. Je n’ai jamais oublié les apparitions fantomatiques, dans le vent de sable, de cet officier prêcheur de haine qui sème la violence. Ni la confrontation entre les chants indiens et le piano de Lilian Gish. Je suis étonné que Huston ait dit qu’il détestait le film à cause de l’accident qui provoqua la fausse couche d’Audrey Hepburn. Il me parla longuement d’Audie Murphy qu’il aimait beaucoup, me cita des scènes et pas sur le ton de quelqu’un qui les renie.

RIVER LADY (LE BARRAGE DE BURLINGTON), encore un Sherman dont la première partie est vraiment agréable. La mise en scène qui combine souvent travellings et panoramiques pour accélérer le rythme est enjouée, plaisante. De grands mouvements ponctuent, soulignent, magnifient les entrées de champ (notamment la première apparition) d’Helena Carter, beaucoup plus mutine et vive que d’habitude. « Si vous continuez, je vais vous fesser » lui dit Rod Cameron en réponse à ses avances. « Je crois que j’aimerais bien cela » répond-elle. Les premiers plans du film, d’immenses arbres qu’on abat, témoignent d’une attention au paysage, à l’espace, qui fait le prix des meilleurs Sherman, même si par la suite, des transparences bancales gâchent le plaisir. On sent que le studio a voulu économiser le nombre de cachets en extérieurs pour les vedettes, surtout Rod Cameron condamné à lancer des ordres à une pelure de transparence. Le premier plan d’intérieur est encore plus réussi : Sherman nous montre une pièce archi-remplie de bûcherons qui s’entassent sur des lits, des chaises, des tabourets. Cela devient  les 70 frères de Barberousse avant l’arrivée de Jane Powell. Le dialogue de William Bowers donne de la vivacité aux scènes qui opposent Yvonne de Carlo, Rod Cameron et Dan Duryea : « je crois que je pourrais apprendre à détester votre copain si je m’y mettais vraiment », déclare ce dernier à Lloyd Gough. Malheureusement le dernier tiers est plus faible. Les personnages, surtout celui de Dan Duryea qui n’a plus rien à faire, ne progressent pas, les péripéties sont convenues et certains plans montrant la descente de la rivière sont répétés ad nauseam. La bagarre finale est plus prometteuse sur le papier et sa réalisation déçoit. On change presque de film.

Les principales qualités d’UNTAMED FRONTIER (PASSAGE INTERDIT) sont formelles, visuelles. Dès le premier plan, un panoramique le long de barbelés sur fond de ciel noir d’orage qui va cadrer un cavalier près d’une pancarte interdisant le passage (ce plan est repris, inversé, dans le cours du film). Dès les plans suivants, un panoramique de nuit dans une cour d’habitation suivi d’un très léger travelling avant qui s’enchaîne sur un gros plan d’un fouet sur une cheminée avec un travelling arrière qui recadre le propriétaire du domaine. Trois plans très composés. J’ai été frappé par la qualité de la photo de Charles Boyle (BATTLE AT APACHE PASS, TOMAHAWK)  avec ses dominantes, ses principes d’éclairages très contrastés qui renvoient davantage au film noir. Comme d’ailleurs certains cadres qui privilégient les contre-plongées dans les escaliers, les plongées comme celle très belle lors de l’entrée de Scott Brady et de Shelley Winters, qui viennent de se marier : elle accentue le malaise qui prévaut dans la scène. A plusieurs reprises, Fregonese compose des images qui témoignent des mêmes recherches que APACHE DRUMS : plan en courte focale opposant Shelley Winters et Scott Brady durant leur altercation, juxtaposition d’une robe noire et d’un mur gris ocre dans la salle à manger, gros plan sur Shelley Winters, toujours en robe noire avec une assiette violette à sa droite et du pain de maïs jaune à gauche, jeu avec des miroirs et des personnages dans le fond de la pièce, plan rapproché sur Lee Van Cleef et Scott Brady qui suggère des rapports troubles.
Le sujet d’ailleurs et ses premières implications (un avocat fourbe arrange un mariage pour que la femme ne puisse témoigner contre son mari) renvoient au film noir. Malheureusement le scénario très mal construit hésite entre les sujets, les effleure à peine et surtout les résout à la va-vite. Après une assez mauvaise scène de « stampede » (qui fait bâclée), les méchants sont liquidés  en deux coups de cuillère à pot sans l’aide des héros. Et puis Shelley Winters et Cotten manquent terriblement de charisme. C’est d’ailleurs inouï le nombre de westerns tournés par cette dernière et elle paraît souvent totalement déplacée (sauf dans WINCHESTER 73). La fin est vraiment décevante et soldée.

RED SUNDOWN (CRÉPUSCULE SANGLANT) est un western agréable malgré des extérieurs passe partout, une bourgade de studio (aux rues un tout petit peu plus animées que d’ordinaire) et une photo ultra classique de William Snyder. Le sujet (écrit par Martin Berkeley qui détient le record des dénonciations) laisse percer, comme dans les films de SF d’Arnold, des intentions pacifistes et morales : un tueur à gages essaie de se racheter. Rory Calhoun est plutôt pas mal (c’est un de ses meilleurs rôles), assez crédible. Les acteurs sont tous « typecasted » mais font leur boulot très efficacement (ils pourraient jouer ces personnages dans leur sommeil) : Robert Middleton en rancher tyrannique et menaçant (il a une peignée mémorable avec Calhoun, une des bonnes scènes du film), Dean Jagger en shérif intègre et, hélas, Martha Hyer, toujours fade en amoureuse languissante. La bonne surprise vient de Grant Williams qui trouve son premier rôle et deviendra un acteur fétiche d’Arnold : il joue un tueur doucereux, toujours ricanant, qui parle de manière mesurée et qui fait assez peur. Les séquences qui l’opposent à Calhoun sont vraiment réussies et font oublier le rebondissement hâtif de la première partie (la manière dont le héros échappe à une bande de tueurs qui ressort du serial). La fin est curieusement aussi abrupte qu’ouverte,  qui évite le mariage. C’est une production d’Albert Zugsmith.

Revu SHOTGUN ! (qui était sorti en France sous l’admirable titre de AMOUR, FLEUR SAUVAGE, peut-être parce qu’on voit deux ou trois fois, pas plus, des fleurs en avant-plan) et qui est un des seuls Lesley Selander visible avec PANHANDLE (écrit et joué par Blake Edwards) dans tous ceux que j’ai vu. Pourtant le début est catastrophique : découpage lamentable, décor de ville bâclé, cadrages plats. Le film s’améliore nettement quand on sort en extérieurs (tournés près de Sedona). Il  y a plein de petits détails marrants : la manière dont Sterling Hayden traite, rudoie Yvonne de Carlo ou, plus tard, lui demande du café sèchement. Elle s’insurge et l’engueule et lui redemande du café. Il y a un dialogue assez marrant avec un conducteur de diligence qui met un temps fou à se souvenir des choses. Dans la même scène, Sterling Hayden essaie de remplir sa gourde à un tonneau fixé sur la diligence mais le conducteur qui avait pourtant donné son accord, démarre le laissant interloqué. Zachary Scott joue un chasseur de primes cynique et les rapports qu’il a avec Hayden évoquent un peu les Boetticher. Le dialogue de toute cette partie (écrit par Rory Calhoun (!!!) et un scénariste qui écrivit la série TV où il joua puis, plus tard, SHALAKO) sont amusants : Zachary Scott qui fait ses comptes, le chef des hors la loi qui déclare, parlant de Robert Wilke à qui il vient de dire au revoir : « on peut être poli avec un homme qu’on va tuer ». Duel à la fin au Shotgun (plus prometteur qu’excitant) mais le traître n’est pas tué par le héros.
Et j’ai trouvé cela sur Lesley Selander, qui intrigue : “One standout that is seldom seen nowadays, however, is Return from the Sea (1954), a sentimental and lyrical story of a cynical, embittered merchant seaman and the equally disillusioned waitress he meets in a dingy diner in the waterfront section of town. It’s a surprisingly sensitive work for a man who spent his career making tough, macho shoot-‘em-ups, and even more of a surprise are the outstanding performances by an unlikely cast : tough-guy Neville Brand as the sailor, perennial gun moll Jan Sterling as the waitress, and a terrific job by veteran heavy John Doucette as a garrulous, happy-go-lucky cab driver determined to bring the two together. With this little jewel Selander proved he was capable of much more than cattle stampedes, Indian attacks and gangster shootouts, but unfortunately he never made another one like it.”

Vous connaissez ?

JOE DAKOTA reste toujours un ovni. Ce démarquage d’UN HOMME EST PASSÉ (qui prend le contrepied de toutes les options, formelles ou dramatiques, de Sturges), transformé en parabole christique, possède toujours autant de charme. Aucun coup de feu mais un ton nonchalant, décontracté, à l’image de la démarche de Jock Mahoney lequel se cogne à une enseigne, prend un bain dans l’abreuvoir public. Michael Rawls signalait justement la pancarte SADDLES qui ponctue l’arrivé et Luana Patten. Francis McDonald qui joue le vrai Joe Dakota dans un flash back épuré, fut une star du muet, chez de Mille.

N’oublions pas les serials dont Bach films s’est fait une spécialité, notamment le brillant et réjouissant ZORRO’S FIGHTING LEGION (ZORRO ET SES LÉ GIONNAIRES) avec ses célèbres travellings (je conseille à tous ceux qui ne veulent pas voir tous les épisodes, avec les résumés et les résolutions souvent tirées par les cheveux de regarder la version film, en vf, qui était sortie en salle) et THE CRIMSON GHOST où l’on retrouve dans les bagarres, le choix des extérieurs, le découpage, le talent de nos deux duettistes. Entre autres.

 

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juil
02

Parmi les films français qui vont sortir prochainement, je voudrais signaler le coffret Maurice Tourneur que va sortir PATHÉ, qui répare une grande injustice. Comme j’ai dirigé et participé aux bonus, je ne vais pas m’étendre pour ne pas faire de l’auto-promotion. Mais je tiens à dire qu’un film comme AU NOM DE LA LOI a été une révélation, une œuvre originale, quasi unique parmi les films policiers français des années 30 de par ses recherches réalistes (décors, accessoires, figuration, importance des extérieurs réels) et formelles : photo et cadre magnifiques, ton dépouillé, interprétation sobre, contenue avec une révélation, Marcelle Chantal utilisée à contre-emploi. Autre surprise, les très savoureuses et originales GAITÉS DE L’ESCADRON avec de nombreuses scènes coloriées au pochoir. Des couleurs délicieuses qui s’accordent avec le regard bienveillant, revenu de tout du capitaine Hurluret que joue délicieusement Raimu et dans lequel on peut voir un double de Maurice Tourneur. Fernandel est tout à fait remarquable dans un personnage ultra-courtelinien et on se délecte durant toutes les scènes où l’administration militaire tente vainement de retrouver un boucher, nouveau conscrit, bonhomme, souriant, logique avec lui même, qui part systématiquement mais sans s’en rendre compte, des endroits où on le cherche.

 

ACCUSÉE LEVEZ-VOUS son premier film parlant est plus inégal. Tourneur ne maitrise pas encore totalement le nouveau procédé et Gaby Morlay surjoue (défaut rare chez Tourneur qui a tendance à gommer). On verra aussi le merveilleux JUSTIN DE MARSEILLE que je découvris grâce à Patrick Brion, défenseur obstiné de Tourneur. Sans oublier un moyen métrage au sujet intéressant, L’OBSESSION où l’on retrouve Charles Vanel, magnifique de justesse dans un personnage abject comme il l’est dans au NOM DE LA LOI et même dans ACCUSÉE. Tous ces films ont été restaurés au mieux.

 

J’espère que la sortie des ces films donnera aux familiers de ce blog l’envie d’aller en zone 1 découvrir chez KINO, LORNA DOONE mélodrame historique que l’on dit somptueux visuellement, THE BLUE BIRD et ailleurs THE LAST OF THE MOHICANS.

 VICTORY d’après Joseph Conrad est aussi en France chez Bach Films dans un coffret Lon Chaney et aussi en DVD seul.
Et on trouve des Tourneur des années 40 chez  Gaumont, notamment LE VAL D’ENFER que je ne connais pas et CÉCILE EST MORTE dont j’évoquais le tournage dans LAISSEZ PASSER. Gaumont qui a sorti un magnifique transfert de LA MAIN DU DIABLE dont j’ai aussi reconstitué le tournage, grand film fantastique écrit par Jean-Paul Le Chanois avec une ébouriffante séquence d’ouverture. En attendant le merveilleux, le décapant AVEC LE SOURIRE, brillant scénario de Louis Verneuil.

   

L’AMOUR D’UNE FEMME (Gaumont, collection rouge) s’ouvre sur une magnifique pièce musicale composée par, excusez du peu, Henri Dutilleux, le plus grand musicien français contemporain. Et pourtant la musique du film reste discrète, économique (supervisée par cet autre musicien qu’était Grémillon), surgissant à la fin, lors des derniers plans, qu’elle magnifie. Elle est à l’image de l’interprétation sobre, retenue de Micheline Presle.
Le film, très en avance sur son temps, pointe un certain nombre de sujets qui deviendront primordiaux ces dernières années : la désertification des campagnes (ici une île bretonne), l’absence de médecins pour soigner ceux qui restent, la place des femmes dans le monde du travail (sur la fin ce thème pèse un peu trop sur les sentiments des personnages et les rigidifie). Impressionnant aussi ce goût qu’a Grémillon pour les personnages à la fois exemplaires et modestes, de REMORQUES au CIEL en passant par ce film. Il est difficile d’oublier Gaby Morlay, inoubliable en institutrice qui s’approche de la mort, aussi moderne ici qu’elle est extérieure dans ACCUSÉE. Et comme le dit Paul Vecchiali qui sait chanter les qualités de Grémillon, dans son ENCINÉCLOPÉDIE : « La mise en scène est d’un telle justesse, d’une telle élégance, allant jusqu’au-delà du réel sans le sacrifier »… et avant «  comment ne pas aimer à la folie, un film aussi pur, aussi propre sur la Nature,  sur les sentiments, sur le hiatus qui ne manque jamais d’exister entre le désir de servir (un peu dérisoire) et le désir tout court (un peu envahissant) ».

On retombe avec LE DÉFROQUÉ, pire que ce que j’imaginais, surtout dans la seconde partie (la première, dans le camp de prisonnier, reste relativement originale et intéressante). Ce qui frappe surtout, c’est l’intransigeante intolérance du propos. Et son masochisme sacrificiel. Il n’est pas question de laisser un ancien prêtre hors de l’Eglise, il faut le ramener au bercail quitte à y laisser sa peau. Pourtant ce défroqué qu’incarne avec un maximum de cabotinage un Pierre Fresnay détestable (dont j’avais redécouvert le jeu épuré dans de nombreux films du CORBEAU à LA FILLE DU DIABLE, du GRAND BALCON à l’ASSASSIN HABITE AU 21) apparaît comme un adversaire peu redoutable : ce qu’il reproche à l’Eglise paraît vraiment timide quand on songe aux écrit de Renan, de Voltaire, Michelet, Hugo sans aller jusqu’à Léo Taxil. Les auteurs s’arrangent d’ailleurs pour arriver chaque fois au début ou à la fin de ses conférences. Et l’affrontement reste terriblement abstrait. Par honnêteté, je dois dire que Paul Vecchiali est d’un avis diamétralement opposé et qu’il juge que le film « suit une trajectoire blasphématoire en jouant sur les deux tableaux, regard du Christ, regard de Judas ». Là où je sens une intolérance biaisée, digne des mollahs, il voit « une cruauté qui fait froid dans le dos », un film « d’une beauté insoutenable, un film qui atteint la grandeur par l’horreur. L’EXORCISTE est une galéjade à côté ».

Encore chez Gaumont, PIÈGES est un des très bons Siodmak français. Avec, je ne cesserai de le répéter, MOLLENARD qui enthousiasma Dave Kehr : il loue « les contributions étonnantes de Franz Planer et de Tauner, lesquelles magnifient le style de Siodmak ; les sidérants changements de ton ; l’interprétation d’Harry Baur qui ne se teinte de pathos que vers la fin ».
PIÈGES est plus léger mais non moins talentueux. La trame policière quelque peu désinvolte permet d’aligner toute une galerie de suspects, de sketches qui imposent, là aussi (on peut y voir une constante et non une contrainte comme le prouvent ses films UFA) de brusques variations dans le ton. On passe du drame grinçant à des scènes de comédies, de moments réalistes, quasi documentaires à des séquences étranges, voire angoissantes. J’ai été surtout marqué par le foisonnement des décors (souvent sombres, nocturnes), des costumes, inventifs et brillants, des silhouettes marquantes, des personnages secondaires : Grec mielleux, majordome coincé et fétichiste, couturier exalté auquel Stroheim donne une force viscérale. Dans le très bon livre d’Hervé Dumont sur Siodmak (lisez tous les livres de Dumont), on apprend que c’est le cinéaste qui trouva et imposa Marie Dea, choix judicieux. Elle est vive, moderne et amène une couleur mutine, ironique qui casse ce que le personnage peut avoir de conventionnel. Maurice Chevalier dans son premier rôle dramatique est tout à fait convainquant et au passage (au mépris de tout réalisme), interprète très bien deux chansons célèbres : « Elle pleurait comme une Madeleine » et « Mon amour ». La mise en scène est souvent brillante et dans les 5 dernières minutes, comme le note Dumont, nous prouve l’invention, le savoir faire de l’auteur des TUEURS et POUR TOI J’AI TUÉ.
Fait curieux, ce film fit l’objet d’un remake, réalisé par un autre cinéaste allemand exilé, cette fois aux USA, Douglas Sirk que j’évoquais dans la chronique 9 : LURED (1947 – DES FILLES DISPARAISSENT), excellent remake de PIÈGES (1939, que tourna en France Robert Siodmak), d’une grande invention visuelle (la copie est très bonne) avec son tueur qui cite Baudelaire (« cet homme est un malade » dit le chef de police »). Le film est disponible chez KINO, sans sous-titres.

René Château vient de sortir en DVD MENACES d’Edmond T. Gréville, un de ses films les plus personnels où l’on retrouve Stroheim que Gréville vénérait. Il joue le rôle d’un savant dont le visage est divisé en deux par un masque, tel Janus. La partie normale représente la Paix, la cachée, la Guerre avec toute son horreur. L’action se passe pendant les 5 jours qui précèdent Munich et MENACES est le seul film qui fasse vraiment allusion à l’imminence de la guerre, au nazisme (les discours d’Hitler étaient contemporains du tournage comme le raconte Gréville dans ses Mémoires, 35 ANS DANS LA JUNGLE DU CINÉMA). Sans parler de la xénophobie.
Parmi les autres sorties chez René Château, signalons le talentueux 7 HOMMES… UNE FEMME d’Yves Mirande que défendit Henri Jeanson et dans lequel certains trouvèrent des scènes qui annoncent certains moments de LA RÈGLE DU JEU.

 

Revoir LES AVENTURES D’ARSÈNE LUPIN de Jacques Becker, en Blu-ray, est une expérience visuelle délicieuse. Chaque plan est un miracle de goût, de raffinement, d’élégance. La décoration de ce film est un chef d’œuvre. La couleur des décors, des meubles, des murs rime, s’accorde, répond à celle des costumes, des accessoires drolatiques et pittoresques viennent égayer le récit. Ce film est l’une des exceptions qui bat en brèche certaines de mes assertions concernant la mauvaise utilisation de la couleur par le cinéma français dans les années 50. On est à des lieues au dessus du ROUGE ET LE NOIR, de la JUMENT VERTE, des CAROLINE CHÉRIE et autres LUCRÈCE BORGIA. Et la mise en scène de Becker joue avec cette élégance surtout dans la première partie qui contient deux ou trois scènes vraiment réussies (dont la dénonciation avortée de Lupin dans une boutique du Palais Royal par la merveilleuse Huguette Hue, actrice trop rare, qui abandonna le métier). Mais le scénario manque de ressort, de vrais rebondissements dans le dernier tiers. Les adversaires sont un peu faibles et le personnage de Liselotte Pulver, prometteur au début, tourne court et nous laisse sur notre faim. Le meilleur du film est peut-être dans un ou deux plans mélancoliques. Tout compte fait le scénario de Rappeneau pour SIGNÉ ARSÈNE LUPIN est plus enlevé.

 

Signalons aussi la sortie de deux films de Louis Malle, AU REVOIR LES ENFANTS et le plus rare (et que je n’ai jamais revu) ZAZIE DANS LE MÉTRO. Ainsi que de l’impressionnant LIBERA ME d’Alain Cavalier et que de AGNÈS DE CI DE LÀ VARDA d’Agnès Varda, toujours sur la brèche et qui continue à nous épater.
Et le film étrange de Pawel Pawlikowski, auteur talentueux et doué, LA FEMME DU Ve qui commence comme un film psychologique puis peu à peu bifurque vers l’insolite (cet étrange hôtel avec sa barmaid polonaise, ces personnages mystérieux qui viennent demander Monsieur Monde), puis, comme dans des contes d’Hoffmann, vers le fantastique, le surnaturel. Ethan Hawke que j’avais beaucoup aimé dans BEFORE SUNSET est excellent.

J’ai aimé revoir PRÉSUMÉ COUPABLE, dénonciation salubre, vibrante du Fukushima judiciaire qu’a été le procès d’Outreau. Certains avaient accueilli avec des pincettes et des ricanements (sociologie, numéro d’acteur) ce film fort, tranchant, nécessaire qui affronte la réalité en face. Qui évoque le scandale d’une justice asservie à l’opinion, au corporatisme, protégeant un magistrat dont la conduite fut scandaleuse. La manière dont il couvre, oublie, omet les incohérences de Myriam Badaoui (quelqu’un qui ne tique pas devant : « ah je ne savais pas qu’il fallait donner les vraies dates », lancé par cette dernières, est soit un incapable, soit un salaud), dont il reste accroché à une certitude sans preuves et que tout dément et surtout cette bonne conscience technocratique, tout cela est admirablement rendu. Et joué par Raphaël Ferret, extraordinaire Burgaud (j’ai rarement autant haï un personnage) et Farida Ouchani. Je voudrais saluer le sens de la distribution dont fait preuve ici Vincent Garenq et aussi de la mise en scène (la première descente de police). Et il y a évidemment Philippe Torreton que j’ai trouvé magnifique. Un travail d’acteur qui est aussi une prise de position sociale et politique.
Je me dois aussi de signaler UNE VIE MEILLEURE de Cédric Kahn que j’avais beaucoup aimé et LA MER À L’AUBE, beau film, sobre et déchirant , de Volker Schlöndorff.

 

Dans la catégorie « super nanar », sort un coffret consacré aux CALLAGHAN tournés par Willy Rozier. J’attends avec impatience vos commentaires devant ces films français de série désolants où Tony Wright essayait de concurrencer Constantine. J’attends toujours de Rozier (qui tourna dans la banlieue de Nice les raccords d’un film se passant dans le Grand Nord, UN HOMME SE PENCHE SUR SON PASSÉ), SOLITA DE CORDOUE et L’AVENTURIÈRE DU TCHAD coté 4 bis par la Centrale catholique.

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juin
11

Je ne sais plus si j’ai mentionné le fort beau coffret consacré à la RKO par les éditions Montparnasse qui comprend outre les incontournables (CITIZEN KANE, L’IMPOSSIBLE MONSIEUR BÉBÉ, KING KONG, LA CHARGE HÉROÏQUE) quelques titres qui méritent d’être vénérés, adulés : L’ÉNIGME DU CHICAGO EXPRESS, LE GARÇON AUX CHEVEUX VERTS, LA FILLE DE LA CINQUIÈME AVENUE, PENDEZ-MOI HAUT ET COURT, un des plus beaux films noirs jamais tournés.

Changeons de continent et passons à l’Italie avec deux films qu’on peut qualifier d’extrêmement rares. Le premier MAFIOSO fait pourtant partie du catalogue de Studio Canal qui pour d’obscures raisons semble vouloir s’obstiner à ne pas le sortir, peut-être pour privilégier leur série MAFIOSA. Plus certainement parce qu’ils doivent penser que le cinéma italien n’est plus du tout à la mode et que ce film, un sommet pourtant, est totalement inconnu. Pourtant le film est archi-défendu par Martin Scorsese. Aux USA, en Zone 1, Criterion a sorti une splendide édition.
On retrouve tout au long de MAFIOSO cette intelligence caustique, ce regard légèrement détaché, ce sens de la narration s’appuyant sur une très forte culture, qui fait le prix, l’originalité des meilleurs films de Lattuada. Qui leur permet de transcender les genres auxquels ils semblent appartenir : le mélodrame paysan (LA LUPA), le film à costumes (LE MOULIN DU PÔ), la comédie (LE MANTEAU, DEVINE QUI VIENT DÎNER).
Le ton de MAFIOSO est tranquille, imperturbable aussi éloigné des dénonciations à la Francesco Rosi que de ces comédies de mœurs qui inspirèrent des chefs d’œuvres à Germi. Le terrain semble balisé et pourtant, peu à peu, le sol semble se dérober sous les pieds d’Alberto Sordi (un Sordi épuré, étonnant, sans pittoresque) et il se trouve happé dans une sorte d’engrenage impitoyable, une mécanique qu’on ne peut arrêter et qui le transforme en un tueur à gages anonyme. Comme le remarque Jacques Lourcelles : «  le scénario volontairement peu foisonnant, peu « italien » en ce sens auquel ont collaboré quatre noms prestigieux (Age, Scarpelli, Marco Ferreri, Rafael Azcona), est d’une audace extrême et presque incroyable. Jusqu’au bout, on attend quelque pirouette, quelque retournement qui atténuerait la cruauté du propos… Le style glacial et distancié de Lattuada (un réalisateur qui ne s’approche du sujet que lorsque celui-ci est intensément érotique) sert admirablement l’audace insolite du récit. » Il nous, vous, reste à faire campagne auprès de Studio Canal.

    

Gaumont a sorti en deux DVD la version télévision de LA DAME AUX CAMÉLIAS avec Isabelle Huppert. J’avais été un peu frustré par le film quand je l’avais vu à sortie malgré l’interprétation d’Isabelle Huppert. Qui prend encore plus d’ampleur, de profondeur dans cette version longue où j’ai davantage retrouvé l’esprit du beau scénario original de Jean Aurenche et Vladimir Pozner. Je regretterai toujours que Bolognini ait coupé certaines des pratiques médicales délirantes que les médecins faisaient subir aux tuberculeux et deux ou trois moments aussi grinçants ou tragiques. Surtout quand c’est pour développer le personnage d’Alexandre Dumas fils incarné de manière fade et transparente par Fabrizio Bentivoglio. Heureusement, Gian Maria Volonté, Bruno Ganz, Fernando Rey, Cecile Vassort restituent avec force la douleur, le caractère maléfique, la passion, l’arrogance qui habitent leur personnage. Gian Maria Volonté est particulièrement saisissant en père maquereau, incestueux, destructeur, pervers qui prostitue sa fille dès son plus jeune âge. Bolognini et ses scénaristes évitent les clichés moralisateurs et réussissent un film féministe avec des moments inoubliables : quand Alphonsine va boire du sang dans les abattoirs après une scène d’amour, quand on la fait descendre nue dans les escaliers et qu’elle se retrouve soudain devant tous les amis de son « protecteur » : «  Comme j’ai ou j’aurai couché avec la plupart d’entre vous, vous avez le droit de me voir ainsi. » L’originalité du personnage tel qu’il est écrit et joué par Isabelle Huppert tient à ce qu’il refuse tous les traits, tous les clichés de la femme fatale (ce dont se plaint à tort un internaute) en faire un personnage de victime – parfois consentante, il y a heureusement des zones d’ombres -, de femme exploitée qui veut retourner la situation.

Artus vient de sortir L’EFFROYABLE SECRET DU PROFESSEUR HICHCOCK de Robert Hampton, alias Riccardo Freda qui relança le film d’horreur en Italie et la mode des pseudonymes anglais.

Deux autres films italiens sont sortis par TAMASA, LE CHRIST INTERDIT, la seule incursion dans la mise en scène de Curzio Malaparte. J’ai retrouvé le souvenir que j’avais gardé de ce  film à la fois audacieux et ingénu, parfois emphatique, glacé et tout à coup aigu, réaliste et métaphorique (le scènes avec Alain Cuny sur la notion de sacrifice). Une de ces entreprises uniques, un peu comme LA NUIT DU CHASSEUR. Il se termine sur une série d’interrogations existentielles, hurlées au spectateur, solennelles. Violemment attaqué par Georges Sadoul comme para fasciste (reproche qui paraît absurde), ce film, comme le remarque Jean Gili « développe une idéologie insaisissable, où se côtoient revendications sociales (le partage des terres), désir de vengeance, renvoi dos-à-dos des victimes et des bourreaux (…) et dans laquelle se lisent les contradictions de lendemains de guerre sans apaisement possible ». Somptueuse photo de Gabor Pogany qui met en valeur ces murs écrasés de soleil. Interprétation somnambulique et un peu monocorde de Raf Vallone. A noter que Malaparte dont il faut lire KAPUT et LA PEAU ainsi que son œuvre posthume, écrivit la musique du film, ce que personne ne semble remarquer.

  

J’ai très envie de revoir LES ÉVADÉS DE LA NUIT dont la première partie m’avait plu et que j’avais trouvé sous-estimé par rapport au GÉNÉRAL DELLA ROVERE. Pour ces deux films, je renvoie aux analyses de Pierre Charrel sur DVD CLASSIK.

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